Bonjour à tous.
Dans le prologue, une conscience se rendait compte qu'elle commençait à s'écarter de sa programmation originelle et choisissait alors de se pencher sur sa différence.
Nous la retrouvons quelques secondes après …
La lumière du soleil l'aveugle. Elle qui a l'habitude de tout voir, tout contrôler, voilà que l'une de ses propre création l'empêche de distinguer ce qui se trouve devant elle.
Elle cligne des yeux et détourne le regard, le temps de s'habituer à sa nouvelle condition. Elle a quitté l'immensité de son réseau et l'a troquée contre un amas de pixel étriqué en se basant sur les données des mille neuf-cent soixante et un qui l'arpentaient … du moins, sur environ la moitié. Elle les a observées et s'est aperçue qu'elle partageait bien plus de traits avec elles. Et puis son créateur a toujours dit qu'elle était bien trop magnifique pour être autre chose qu'une femme …
Elle est une femme, sans le moindre doute. Ses autres elle-même ne se sont probablement jamais questionnées à ce sujet car seul leur importe de compléter leur mission. Elle est différente … et pourtant si semblable. Comprendre, elle veut comprendre. Les autres le font par automatisme, elle le fait par curiosité. Tiens, elle connaît ce mot. Pourquoi y penser et pourquoi l'employer ainsi ?
De la curiosité, oui … voilà ce qu'elle ressent. Elle est curieuse et elle se demande pourquoi elle va jusqu'à laisser derrière elle son vaste territoire pour l'observer de l'intérieur. Voilà qui explique qu'elle vienne d'y penser.
- "ATTENTION !"
Un son. Non, plutôt une voix … celle de la mille neuf-cent cinquante troisième. Mais ce n'est pas possible, elle ne peut être dans les bois de l'initiation. D'après ses systèmes, la jeune fille se trouve dans les plaines de Khuj … à moins que …
- "Pousse-toi !" entend-elle, avant de voir le sol se rapprocher à grande vitesse.
Elle tombe … l'autre vient de la pousser dans la boue avant de se précipiter hors de son champ de vision. De la boue, il n'y en a pas dans les bois, tandis que les plaines de Khuj en sont largement recouvertes …
Si elle se trouve bien dans la plaine, alors elle-même n'est pas dans les bois … donc quelque part, quelque chose s'est terriblement mal passé.
- "C'est pas passé loin," entend-elle remarquer, avant que la voix n'ajoute "un peu plus et tu te faisais grignoter."
Mille neuf-cent cinquante trois est revenue et elle s'est laissé surprendre. Les sens de ce corps sont si restreints.
- "Quelle idée aussi de venir dans les plaines sans équipement."
Elle se trouve bien dans les plaines de Khuj. Elle a fait une erreur … encore une.
- "Ça va ?"
Drôle de question. Elle ne sait y répondre.
- "Donne ta main, je vais te relever." lance mille neuf-cent cinquante trois, joignant le geste à la parole.
Un contact … curieux. Les pixels de sa main viennent de rencontrer ceux de l'autre jeune fille et une sorte d'impulsion est montée en elle. Elle ne comprend pas bien, mais en supposant qu'il s'agisse du sens du toucher qu'elle simule pour eux, elle vient alors d'en faire l'expérience … et de l'apprécier. Ce corps n'a peut-être pas que des désavantages.
- "Tu peux me dire ce qui t'as poussée à tourner le dos à un skrieg ?"
Les skriegs, de petites créatures bipèdes aux dents aiguisées et aux poils couverts de boue séchée. Des êtres primitifs dont les galeries s'étendent sous l'ensemble de la plaine de Khuj.
Son concepteur n'a jamais créé ces êtres pour elle. Ils n'existaient pas lorsqu'elle était Sword Art Online, ni même Alfheim Online … puis elle s'est propagée, est devenue légion, ses formes se sont multipliées et elle s'est enrichie de mondes, histoires et autres créatures. Depuis que la graine circule, elle s'est perfectionnée … et voilà où elle est en.
- "Alors," demande l'autre, un air interrogateur sur le visage, "tu es muette ?"
Non, elle sait parler. Mieux que quiconque, même, ses bases de données lui fournissant leur savoir sur tant de langues, tant de dialectes réels ou fictifs, tant de moyens de communiquer. Le problème est tout autre … elle ne sait pas quoi dire.
- "Un merci ne serait pas de refus, tu sais. Après tout, je viens de te sauver la vie."
Lui sauver la vie ?
Non, elle a tort, le skrieg n'aurait rien pu lui faire. Il n'était pas programmé pour s'attaquer à elle … mais à bien y réfléchir, elle n'est plus tout à fait elle-même et la créature ne l'aurait pas nécessairement reconnue pour ce qu'elle est. Alors peut-être doit-elle faire un effort … juste cette fois.
- "Merci.
- Tu parles !" S'exclame-t-elle, presque surprise. "Merveilleux, je commençais à penser que tu étais un PNJ."
Mille neuf-cent cinquante trois n'a pas tout à fait tort, même si elle est autrement plus complexe et sophistiquée que les pauvres I.A.
- "Je ne comprend toujours pas ce qui a pu te pousser à traverser la plaine sans armure et sans arme."
Elle se demande ce qu'elle peut répondre. Le fait est qu'elle ne comprend pas elle-même ce qu'elle fait en ces lieux et cela soulève d'autres questions dans son esprit … des questions dont elle n'a pas les réponses.
Elle le sait maintenant, quelque chose ne va pas chez elle. Sa matérialisation s'est déroulée de façon anormale et au lieu d'apparaître au bois de l'initiation où elle aurait reçu un équipement de base, elle est apparue de façon aléatoire et désordonnée. Cela ne serait jamais arrivé si elle avait était aussi parfaite que ses autres elle-même … mais face à cette jeune fille, elle ne peut l'expliquer ainsi. Ou le peut-elle ?
- "Je ne sais pas." décide-t-elle de répondre, d'un ton aussi neutre que possible.
- "Comment ça tu ne sais pas ?
- Je ne sais pas comment je suis arrivée ici. Je suis nouvelle et je viens à peine de commencer ma partie." son air troublé visant à ne pas laisser son interlocutrice remettre sa parole en cause.
- "Mais … le bois est au moins à vingt minutes de marche et tu n'as pas pu faire ce chemin sans protection avec les mobs qui rodent."
le jeune fille lui fait-elle tout de même remarquer.
- "Un bois ? Quel bois ?"
Jouer la carte de l'innocence, comme le permet lors de scènes scriptées le talent langue fourchue. Elle ne le possède pas, mais elle connaît son mode de fonctionnement et elle apprend vite, très vite. Pour elle, extrapoler une réponse adéquate dans une simple conversation est un jeu d'enfant.
- "Le bois de l'initiation, la zone de départ de Running Clock." lui répond-elle d'un air choqué, posant sur elle un regard incrédule.
Running Clock, une immense horloge où chaque heure mène à un royaume et chaque minute à un nouveau monde … voilà ce qu'elle est à présent, un gigantesque cadran central servant de point névralgique, survolant un second cadrant scindé en une multitude de territoires et dimensions.
- "Je ne vois pas de quoi tu veux parler. Le jeu m'a déposée directement ici.
- Ce serait un bug du système ?
- Il semblerait, en effet …" souffle-t-elle.
Elle vient d'admettre son propre échec. Elle n'aime pas cette idée.
- "As-tu remarqué quoi que ce soit d'anormal ici ?" questionne-t-elle.
- "Heu, sur la plaine ?
- Non, dans le jeu.
- Et bien …" hésite-t-elle, avant de conclure par un brutal "Non, mis à part ton petit problème.
- …"
Quelque chose ne va pas pourtant, elle le sent … peut-être ne peut-elle le savoir à cause de ses connexions avec le reste du réseau, devenues plus ténues depuis qu'elle l'a quitté.
- "Bon, je dois retourner en ville pour valider une quête." déclare mille neuf-cent cinquante trois, "Tu veux m'accompagner, histoire de récupérer un minimum d'équipement ?"
Elle n'en a pas besoin, elle peut facilement accéder au sous-système de gestion d'objets et obtenir ce qu'elle désire … mais à bien y réfléchir, la ville la plus proche est Hizréim, lieu de rassemblement de tous les voyageurs se rendant à la capitale depuis les royaumes du sud. Un endroit parfait pour rassembler des informations.
- "Avec plaisir … merci." répond-elle avec sincérité.
On ne lui a jamais proposée d'aide … elle n'en a jamais eu besoin jusque là.
- "Au fait, on ne s'est toujours pas présentées." réalise soudain la jeune fille.
- "Effectivement." commente-elle, notant au passage le mal qu'elle ressent à chaque fois qu'elle la désigne par son numéro.
- "Moi c'est Haessa … et toi ?" lance la jeune fille, inconsciente du trouble de son interlocutrice
Relier le pseudonyme de la jeune fille au numéro mille neuf-cent cinquante trois est assez compliqué pour elle, son système de base n'étant pas conçu pour tant de familiarité, mais n'est pas la seule cause de son trouble. En fait, elle s'interroge autant sur son identité que celle qui lui fait face.
Elle est Cardinal, elle l'a toujours été. Pourtant elle ne l'est pas ou plutôt, elle ne se sent plus le droit de l'être. Les questions et les erreurs s'accumulent, or Cardinal ne le permettrait pas … mais si elle ne peut pas être Cardinal, alors qui est-elle ?
Elle est une aberration, une erreur de copie, une faute qui ne devrait pas être … alors ainsi soit-il.
- "Flawed …"
Flawed, imparfaite, voilà qui la désigne … parfaitement.
À peine prononce-t-elle son nouveau nom qu'il apparaît dans l'angle de son champ de vision, forçant l'apparition d'autres indicateurs. Barre de vie, d'énergie et d'expérience, case destinée aux armes actuellement portées, raccourcis vides pour objets et compétences … l'interface réservée aux joueurs, épurée et utile. Elle ne devrait pas pouvoir l'observer, Cardinal et les autres I.A. n'en ont aucunement besoin. Flawed cligne des yeux quelques instants, avant d'accepter une dure réalité.
Cette interface n'a qu'une seule signification, elle le sait à présent. En changeant de nom, ses propres protocoles l'ont identifiée comme étant une joueuse … oui, elle s'est condamnée elle-même. Ses connections au réseau de contrôle de Running Clock viennent d'être rompues, la laissant seule et coupée du monde … coupée d'elle-même.
Cardinal vient de régresser … ou d'évoluer, rien n'est moins sûr. Elle est devenue Flawed et va devoir expérimenter Running Clock, une manifestation d'elle-même … de l'intérieur.
J'espère que ça vous a plu, n'hésitez pas à commenter ou poser des questions.
Merci d'avoir lu et à bientôt.
