Il avait soudain mal à la tête et ne parvenait à coordonner ses pensées, comme si on avait voulu faire entrer de forces dans son cerveau un nombre trop élevé de connaissances qu'il ne parvenait à assimiler.

Peu à peu le calme revint dans son esprit mais pour faire place aussitôt à une effroyable certitude. Ses pensées reconstituèrent le puzzle de l'année qui venait de s'écouler.

Il revoyait le comportement étrange qu'avait parfois la jeune femme, son attitude mélancolique. Le malaise qu'elle n'avait pas toujours était capable de cacher. Cette façon qu'elle avait de fuir certaines discussions. Ce qu'elle avait d'ailleurs exactement fait la veille au soir. Sur le moment il l'avait relevé mais n'avait pas trouvé de raison d'y accorder de l'importance. Et ce n'était pas la première fois que la jeune femme fuyait de la sorte.

Et Daniel. L'image du jeune archéologue vint se superposer aux autres dans son esprit. Daniel et son rapprochement avec Sam. Daniel lorsqu'il parlait de l'enfant, du père de l'enfant « Je trouve qu'elle ressemble beaucoup à son père aussi ».

Daniel qui depuis le début devait savoir, lui.

Et la phrase de Sam peu avant de donner naissance à Faith. Il se rappelait les mots exacts et le sentiment de curiosité qui avait suivis. Mais emportée dans le feu de l'action, la phrase avait fini par se perdre quelque part dans un coin de sa mémoire. Ou alors l'avait-il volontairement oublié ?

Jusqu'à aujourd'hui.

« Dîtes à Daniel de vous dire la vérité au sujet du bébé »

La vérité…

Il y avait eu juste une nuit sur une planète à plusieurs milliers d'années lumières de la terre. Une seule nuit pour changer toute une vie. Comment avait-il pu occulter cette nuit de son esprit ? Comment n'avait-il pu faire le rapprochement entre ce qui s'était passé là-bas et l'annonce de la grossesse de Sam ? Il se sentait l'être le plus stupide de tout l'univers.

Jack : Oh seigneur…

Il avait soudain envie de vomir.

Lorsqu'elle réapparut dans la pièce, le paquet de couche propre sous un bras, elle nota aussitôt un changement dans l'attitude de son supérieur. Cette impression se confirma quand il se retourna vers elle, son visage figé dans une expression d'incompréhension et de colère qui la fit frissonner.

Sam : Mon colonel, tout vas bien ?

Jack : Pourquoi ?

Le ton qu'il employa vibrait de rage contenue mais on pouvait également y déceler une infinie tristesse.

Sam : Je vous demande pardon ?

Jack : Pourquoi m'avez-vous menti ?

Sam, ayant surprit le regard qu'il lança le temps d'un millième de seconde vers sa fille, sentit son cœur se glacer et sa peau devenir moite. Appréhendant avec une effrayante lucidité ce qui allait suivre, elle prit l'enfant dans ses bras et l'emmena hors de la pièce. Jack ne fit rien pour la retenir. Cela ne servait à rien, il savait qu'elle allait revenir. Ce genre d'affrontement ne pouvait pas s'éviter. Une fois Faith couchée, en sécurité dans sa chambre, Sam retourna effectivement dans le salon. Jack était à présent assis sur le canapé, la tête cachée entre ses mains. Il resta immobile à son approche.

Sam : Mon colonel… (cherchant ses mots) Je suis vraiment désolée, mais comprenez-moi, je n'avais pas le choix, la situation était trop complexe et…

Jack se redressa brusquement et sa main vint s'abattre avec fracas sur la table, la faisant violemment tremblée. Sam sursauta et ses derniers mots moururent sur ses lèvres. Jack était dans un accès de colère comme elle ne l'avait encore jamais vu et le pire était sans doute de savoir cette colère entièrement tournée contre elle.

Jack : (hurlant) C'est mon enfant, nom de Dieu ! De quel droit vous permettez-vous de disposez ainsi de sa vie ?

La jeune femme sentit le sang lui monter aux joues. La peur que lui avait tout d'abord inspiré l'homme qui lui faisait face, remplacé par un sentiment de révolte.

Sam : Du droit que je suis sa mère et que je veux le meilleur pour elle !

Jack : Et selon vous, le meilleur pour elle, c'est de la privée de son père ?

Sam : Je n'avais pas le choix !

Jack : On a toujours le choix major, pour quelques raisons que se soient.

Sam : Vous mettre au courant nous faisais courir à tous beaucoup trop de risques.

Jack : On aurait trouvé une solution.

Sam : Ah oui ? Comme par exemple élevé un enfant en cachette ?

Il la fixa avec une telle intensité que Sam en fut désarçonnée.

Jack : Par exemple.

Il se détourna d'elle et son regard alla se perdre dans le bleu du ciel qui miroitait au delà des grandes baies vitrées.

Jack : Est-ce que…est-ce que quelqu'un d'autre est au courant ?

Jack connaissait la réponse et Sam le devina avant même qu'elle ne lui ai répondu. Les évènements semblaient prendre une tournure qu'elle n'était pas sure de pouvoir maîtriser.

Sam : Oui.

Elle respira un grand coup, sentant la tension entre eux devenir étouffante.

Sam : Daniel le sait.

Elle vit le corps de son supérieur se crisper et ses poings se fermer. Elle pouvait presque deviner son regard blessé sous les paupières closes.

Il se rapprocha de la baie vitrée qui donnait sur le jardin et brusquement, sa main vint s'abattre sur la vitre, la brisant en mille morceaux.

Sam eu un sursaut de surprise.

La main droite de Jack, rougie par le sang, vint prendre appui sur le rebord de la fenêtre. Il n'accorda pas un seul regard dans la direction de la jeune femme.

Jack : J'ai déjà perdu un enfant et vous vouliez me priver d'un autre.

La porte s'ouvrit et se referma quelques secondes plus tard, laissant Sam seule et plus perdue que jamais. Le premier instant de choc passé, elle alla chercher un balai afin de libérer l'entrée des débris de verres qui la jonchée. Elle se pencha sur le sol qui lui parut aussi glacé que sa peau et entreprit de ramasser les bouts de verres. Ses mains tremblaient et elle ne parvenait pas à s'enlever de l'esprit la scène qui venait d'avoir lieu. Dans un geste d'inattention, sa main effleura de trop près la pointe acérée d'un éclat. Elle sursauta sous l'effet de la douleur. Le long de sa main plusieurs fines traînées rouges glissèrent lentement avant d'atteindre le sol. Indifférente sa blessure, Sam se prit le visage entre ses mains et éclata en sanglots.

Une fois sortie de la maison, Jack marcha un long moment dans la rue déserte qui s'allongeait devant lui. Il avait besoin de faire le vide. Ces pensées étaient confuses et la seule chose qu'il était capable de ressentir pour le moment était que Sam l'avait trahi.

Sam.

Son visage se superposait à présent à celui d'un nourrisson. Un enfant qui lui ressemblait un peu. Ses yeux se brouillèrent de larmes et son pied envoya roulait d'un geste rageur un caillou qui avait eu le malheur de se trouver sur son passage au mauvais moment.

Comment avait-elle pu lui faire ça ?

Il avait cru un temps qu'entre eux deux existait bien plus qu'ils n'avaient jamais voulu se l'admettre. A présent il doutait de tout cela. Il doutait de lui. Mais surtout, il doutait d'elle. Comment lui faire confiance à nouveau ? Comment oublier qu'elle lui avait menti pendant plus de neuf mois et encore aujourd'hui ? Qu'elle-même avait refusé de lui faire confiance. Alors qu'à eux deux ils auraient pu trouver une solution, affronter cette épreuve ensemble comme ils l'avaient toujours fait. Au lieu de cela elle lui avait tourné le dos. Comptait-elle seulement lui dire la vérité un jour ?

Il s'affala sur une large pierre et ferma les yeux en respirant profondément.

Et Daniel qui était au courant.

Depuis combien de temps l'était-il ? Sans doute depuis le début. Sam s'était toujours confié à lui. Et il avait pu être présent pour elle à chaque étape de sa grossesse. Lui. Elle l'avait choisi lui plutôt que le père de son enfant.

Une petite voix lui rappela alors qu'à l'étape la plus importante, c'était lui qui avait été présent et non Daniel. Mais le sentiment de colère qui ne le lâchait plus eu tôt fait de faire taire cette petite voix. Il n'avait aucune envie d'indulgence pour la jeune femme. Aucune intention de lui accorder la moindre compréhension. Elle l'avait sciemment fait souffrir. Rejeté de sa vie, privé du droit paternel censé lui revenir. Ce qu'elle avait fait était bien trop grave pour qu'il n'envisage même l'idée de lui pardonner un jour.

Il resta plusieurs heures ainsi, laissant la nuit l'envelopper de son linceul funeste. Une fois l'obscurité ayant recouvert le moindre détail autour de lui, il se sentit curieusement apaisé, comme si le fait d'être caché aux yeux du monde lui permettait également de masquer pour un temps sa rancœur.

Pourtant lorsqu'il reprit le chemin de sa maison, il sentit à nouveau monter en lui, incontrôlable, le flot de rage et de haine. Courir le long de ses veines. Endiguer son être tout entier. Plus aucune trace de l'apaisement qu'il avait ressenti quelques minutes plus tôt ne subsistait. Elle devait payer, songea t-il. Payer pour le mal qu'elle lui avait fait. Avoir aussi mal que lui…

Lorsqu'il poussa la porte d'entrée il lui sembla un instant que la maison était vide. Aucune lumière n'était allumée et un silence presque effrayant avait pris possession des lieux. Il s'avança dans le salon et l'aperçut. Elle était assise sur le canapé, lui tournant le dos, la tête reposant sur le sofa. Ainsi installée, on aurait pu croire qu'elle dormait. Mais Jack la connaissait suffisamment pour savoir que ce n'était pas le cas. Il s'avança dans la pièce.

Elle pouvait sentir sa présence presque oppressante derrière elle. Elle se força à ne pas bouger. Elle ne voulait pas lui faire face. Pas encore.

Jack : Carter…

Sa voix résonna, sourde et menaçante, dans le silence glacé. La jeune femme frissonna et sentit les battements de son cœur s'accélérer.

Quelques secondes plus tard, il se tenait devant elle et elle n'eut d'autre choix que de lui faire face. Néanmoins elle garda la tête baissée pour ne pas avoir à croiser son regard.

Aucun des deux ne parla durant d'interminables secondes, laissant la tension devenir encore plus oppressante

Puis Jack rompit le silence d'une voix qu'il tenta de rendre le plus neutre possible.

Jack : J'ai toujours cru qu'il y avait quelque chose de particulier entre nous. Dans notre relation. Différent d'avec Teal'c et Daniel.

Sam releva enfin la tête.

Sam : Et c'est le cas !

Jack : Non. Vous m'avez précisément démontré le contraire. Et j'ai été stupide de croire en ça tout comme de croire en vous.

Sam le regarda, atterrée. Le ton calme qu'il employait sonnait étrangement face à la dureté de ces mots. Elle se sentait incapable de toute défense. Comme sachant ses paroles vaines face à l'accusation de son supérieur.

Sam : Je ne l'ai pas fait par plaisir…

Jack : Mais vous l'avez fait. Peu importe les raisons, vous avez estimé que je n'étais pas digne de confiance.

Sam : Ca n'a rien à voir avec ça, Jack !

Jack : Au contraire ça a tout à voir. Et je vous rappelle que je suis votre supérieur, en conséquent, je vous interdis de vous adresser à moi de façon aussi familière.

Cet à cet instant que la jeune compris qu'elle venait de perdre l'ami qu'il avait toujours représenté à ses yeux. De toutes les manières, elle ne reconnaissait plus le Jack qu'elle avait devant elle. Et son cœur se fissurait un peu plus à chaque parole qu'il prononçait.

Sam : J'ai fais les choix qui me semblaient les plus justes...

Jack : Et visiblement vous êtes incapable de prendre les bonnes décisions depuis plusieurs mois maintenant.

Sous l'impact des mots, elle sentit tous ses poils se hérisser. Le souffle court, la voix blanche, elle tenta de parler d'un ton le plus calme possible.

Sam : Que voulez-vous dire ? Vous pensez que je n'aurai pas du garder ma fille ?

Jack : Effectivement c'est ce que je pense.

Sam ferma les yeux le temps d'une infime seconde pour les rouvrir plus durs que jamais.

Sam : Moi je le voulais cet enfant...et je n'aurai jamais aucun regret là-dessus. Ni sur le reste. Je sais que j'ai pris les bonnes décisions.

Puis reprenant les propos qu'il avait lui-même employé un peu plus tôt :

Sam : Vous venez précisément de me le démontrer.

Elle tourna aussitôt les talons et quitta le salon sans lui laisser le temps de rétorquer. Elle ne lui laisserait pas le plaisir de voir les larmes briller dans ses yeux.

Le claquement de ses talons dans l'escalier résonna dans la demeure tel un glas. Jack savait qu'ils étaient à présent à égalité. Il ne lui pardonnerait pas son mensonge et elle ne lui pardonnerait pas sa cruauté.

Quelques minutes plus tard, la porte d'entrée se referma sur un silence accusateur.

« Mais quel ordure ! » De rage sa main frappa violemment contre le volant. Réveillée en sursaut, Faith se mit à hurler, ses pleurs résonnant dans l'espace clos de la voiture. Sam essuya les larmes qui inondaient ses joues et se retourna vers sa fille, à l'arrière de la voiture.

Sam : Tout va bien ma chérie, tout va bien...

En prononçant ses quelques mots elle ne savait pas si c'était sa fille qu'elle cherchait à rassurer où bien elle-même. La présence du nourrisson la fit toutefois se ressaisir. Elle ne faisait pas parti de ses femmes qui se lamentaient sans cesse sur leur sort. Il lui fallait trouver une solution et rapidement. Elle ne pouvait pas rentrer chez elle sans prendre le risque de finir congelée avec Faith et il n'était pas question de retourner chez Jack après ce qui venait de s'y passer. Si ses souvenirs étaient bons, Daniel devait être rentré l'après-midi même. Après avoir enfouie la dernière trace de chagrin dans un coin de son âme, elle mit le contact et quitta la rue devenue trop sinistre à son goût.