Des Séparations douloureuses

Chapitre 4

Révélations Frustrantes


Emma Swan

Le balcon qu'offrait le salon privé était d'une satisfaction sans faille pour Emma. Elle aimait s'y poser et admirer la beauté de ce paysage doux et reposant. Mais à cet instant, c'étaient Henry et Regina qu'elle épiait sans discrétion. Ils riaient tous les deux, assis sur l'un des bancs du jardin et cette vision lui apporta un certain réconfort. Quelle joie de les voir à nouveau réunis ! Ils étaient un soutien stable l'un pour l'autre.

Alors qu'elle souriant en entendant le lointain rire de l'ancienne reine, elle se trouva soudainement entourée de Ruby et Kathryn.

- Attention, Emma ! s'exclama sa marraine. Je crois qu'il y a un vrai sourire sur ton visage. C'est un symptôme tout à fait surprenant.

- Effectivement, affirma Kathryn. Jiminy serait capable de te diagnostiquer heureuse.

En même temps, elles lâchèrent des hoquets outrés et la sauveuse roula des yeux en contenant difficilement un nouveau sourire.

- Vous ne me laisserez jamais tranquille, n'est-ce pas ?

- Peut-être dans un autre monde, s'amusa la louve.

Quel humour mordant ! Kathryn posa une main sur son ventre arrondi tout en se raclant la gorge.

- Tu n'as pas dormi avec Neal, cette nuit.

La princesse détourna les yeux des deux Mills pour porter un regard surpris vers elle. Puis vers Ruby.

- Vous me faites quoi, là ?

Elles haussèrent négligemment les épaules, leur regard droit devant et les voir faire leur numéro l'amusa malgré elle.

- C'est Tink qui vous envoie ?

- Tink ? s'étonna Ruby. Parce qu'il n'y a qu'elle qui a le droit de se soucier de ta vie amoureuse ?

- Quelle vie amoureuse ?

- Bonne question ! reprit Kathryn, le regard très lourdement tourné vers Regina.

Emma suivit son regard, plissa les yeux, prétendit ne pas saisir. Elle était forte à ce jeu-là. Bien plus qu'elles.

- Arrêtez de tourner autour de pot. Qu'est-ce que vous avez de si important à me dire pour que vous soyez encore là malgré vos occupations respectives ?

Ruby avait de la route pour rentrer chez elle et Kathryn avait un mari de retour d'un long voyage depuis la veille seulement.

- Je ne sais pas, répondit cette dernière. Et si on parlait de Regina, tout d'abord ?

Ce sujet était soigneusement évité depuis de longues années. Mais ces deux-là étaient plus perspicaces qu'Emma ne le pensait et il était évident qu'elles finiraient par comprendre.

- Pour en dire quoi ? Je vais me battre pour l'annulation de son exil. Pour Henry. Il a besoin d'elle. C'est uniquement pour ça que-

- Oh, pitié, arrête ! s'indigna Ruby. Je suis une louve, je te rappelle ! Ce genre de détails ne me passent pas inaperçus ! Il y a quelque chose de différent qui émane de toi lorsque tu es en sa présence. Ta magie… Ta magie cherche quelque chose que tu refuses de t'avouer.

La sauveuse déglutit avec difficulté, la dévisageant longuement. Depuis quand avait-elle deviné ? Pourquoi ne lui en avait-elle jamais parlé jusqu'à présent ?

- Tout le monde pense que tu es malade, avança Kathryn d'une voix douce. Ils pensent que ce monde ne te convient pas. Ce qui est peut-être correct. Mais ce n'est pas la seule raison.

Oh non, cela ne l'est pas.

- Je…

En entendant les tremblements dans sa voix, Emma se racla la gorge. Elle ne devait pas craquer.

- C'est mal, n'est-ce pas ?

Ses deux amies échangèrent un regard hésitant qui était loin de la rassurer. Pourtant Kathryn posa une main sur son épaule qu'elle pressa faiblement.

- Rien n'est mal en amour.

Ce murmure la fit reculer d'un pas. Il y avait des mots qu'elle n'était pas prête à poser sur ses sentiments.

- Quoi ? Non… Ce n'est pas-

- Emma ! l'interrompit encore une fois Ruby. Tu sais très bien ce que tu ressens. Et il n'y a aucune honte à avoir.

Les yeux larmoyants, la blonde recula encore et sa marraine s'approcha pour lui prendre les mains, cherchant son regard.

- Hey… Calme-toi.

- Non ! Bien sûr que non je ne vais pas me calmer ! Tu te rends compte ce que ça implique ? Pour mes parents ?! Et Henry ! Il ne va pas comprendre.

- Nom d'un Loup-Garou, Ems' ! Tes parents ? Ils t'aiment avant tout. L'histoire entre Blanche et Regina n'est pas facile, loin de là. Mais ce n'est pas un obstacle infranchissable !

- Mais je-

- Mais quoi ?!

Emma hésita. C'était plus facile de prétendre que ces sentiments n'existaient pas. Personne ne pouvait les détruire si tout le monde ignorait leur existence.

- Pourquoi tu fais ça ? Tu avais dit que tu ne t'immiscerais jamais dans mes histoires de cœur.

- Mais bien sûr que j'ai dit ça ! Que voulais-tu que je te dise ? « Eh salut, Ems' ! Tu sais, ça ne sert à rien de te lancer dans n'importe quelle relation puisque la seule personne capable de te rendre heureuse est en exil dans l'autre monde ! »

Sans qu'Emma ne parvienne à la retenir, une larme roula sur sa joue, chatouilla son visage et vint se perdre dans son cou. Ruby la serra aussitôt dans ses bras et Kathryn posa une main réconfortante sur son épaule.

- On est là pour toi, murmura-t-elle.


Le château était si grand qu'Emma s'y était perdue des dizaines de fois, au cours de leurs premières semaines ici. Et sans téléphone portable, il lui était impossible d'envoyer un message de SOS à ses parents.

Ce manque de technologie l'affectait au quotidien et elle avait mis beaucoup de temps à s'y habituer. Parfois, elle se demandait avec nostalgie comment s'étaient terminé ses séries préférées. D'autres fois, elle cherchait son portable dans sa poche, en vain. Et souvent, très souvent, elle ruminait contre ces carrosses qui ne valaient pas sa belle voiture jaune.

Bref. Tout cela pour dire : ce château était immense et il y avait approximativement une chance sur mille qu'elle croise le beau pirate accro à l'eyeliner dans l'un des couloirs du deuxième étage.

Et pourtant, il était là, devant elle, sourire arrogant aux lèvres dans un costume en cuir écœurant. Et dire qu'elle avait embrassé ce type. Qui maintenant embrassait Regina.

Pff, quel échec pour elle !

- Jones, le salua-t-elle formellement. Je te pensais aux écuries.

Il sourit en coin. Ce sourire charmeur qu'il avait toujours et qui avait autrefois séduit Emma.

- Utiliser ces bêtes comme moyen de locomotion me suffit. Je ne vais pas grimper dessus par passion.

La blonde haussa les sourcils, intéressée. Elle n'était plus habituée à entendre ce genre de discours, par ici.

- Pourquoi, tu en as peur ?

À en croire l'expression moqueuse qui passa sur le visage du brun, Emma aurait dû s'abstenir de cette remarque.

- Cette phobie t'est propre, Amour. Pour ma part, ce n'est qu'une question d'inconfort et d'ennui.

Mouuuuais. Elle restait dubitative.

- Eh bien je ne sais pas où tu voulais te rendre, en tout cas, mais il n'y a que de grandes salles vides, par ici.

Il fronça les sourcils, la dévisagea et Emma remarqua à cet instant à quel point il avait changé en cinq années. Il y avait une étincelle dans son regard qu'elle ne lui avait jamais vu avant. Était-ce Regina qui avait cet effet là sur lui ?

- Alors que fais-tu là, toi ?

- Je joue à cache-cache avec ma sœur. Cette gamine est insupportable, ça fait une demi-heure que je la cherche.

Il ne semblait pas convaincu et ce n'était pas surprenant. Emma n'avait pas forcé son intonation dans le mensonge. Mais c'était toujours mieux que d'admettre qu'elle se cachait de sa mère.

Cela faisait plusieurs jours que Mary-Margaret tentait une approche, et sa fille n'était définitivement pas prête à aborder le sujet. Alors, comme elle savait si bien le faire, elle fuyait.

Après quelques secondes de silence pesant, le pirate reprit, son sourire laissant place à une expression plus sérieuse :

- J'ai eu l'occasion de parler avec Baelfire.

- Cool. Une réunion de deux anciens copains.

- Maintenant que je ne tente plus de te séduire, il semble plus ouvert à la discussion.

Même s'il essayait, Neal ne le considérerait sans doute plus comme une menace quelconque. Il savait pertinemment que le pirate n'avait aucune chance.

- Oui, tu as tourné ton dévolu vers la fille de ton ancienne complice de crime.

Il grimaça, secoua la tête et Emma stabilisa son regard sur lui, intriguée par le manque de réponse.

- Cora, souffla-t-il alors. Voilà quelqu'un qui ne m'a pas été mentionné depuis tellement d'années que j'aurais pu l'oublier.

Il vivait avec Regina. Bien sûr que non, il ne pouvait pas l'oublier. Il s'avança d'un pas et elle ne bougea pas, resta stoïque.

- C'est frustrant, n'est-ce pas ? murmura-t-il. Que Regina Mills accorde sa confiance à un type comme moi.

- Je suppose qu'elle n'a pas eu le choix.

Il ricana, secoua la tête tandis qu'Emma serra les dents. Elle était vexée par cet air hautain visible sur son visage.

- Ahh Swan. Je crois que nous ne sommes pas si différents, tous les deux.

Voilà qui était d'autant plus vexant pour elle. Être comparée à un pirate alcoolique sans aucune manière ? On avait connu mieux.

- Se cacher, c'est une certaine protection, reprit-il. Et même si personne ne nous croit, on continue de prétendre aller bien, encore et toujours. Parce que c'est ce qui nous sauve, le semblant. On finit même par se convaincre.

Emma souffla. C'était toujours le même discours qu'elle entendait dernièrement. Cela devenait redondant.

- Pourquoi tout le monde semble croire que je suis un cas désespéré ? Vous savez qu'il m'arrive aussi de m'amuser ? Je veux dire vraiment sans me forcer ou prétendre. Je ne suis pas déprimée. Je suis juste fatiguée.

Fatiguée d'être la sauveuse. Fatiguée d'être forte. Fatiguée d'être un soutien pour les autres. Fatiguée de rendre tout le monde heureux et de se contenter d'une vie sans épanouissement. Elle était juste fatiguée.

- Est-ce que tu lui as parlé ? demanda-t-il après un moment.

Pas besoin de préciser, elle savait très bien à qui le pirate faisait mention. Il se retenait de la mentionner depuis le début de la conversation.

- Nous avons eu l'occasion de bavarder, oui.

Il semblait las et Emma constata que c'était la première fois qu'elle le voyait se comporter ainsi.

- Abat les sujets futiles ! ça fait cinq ans que ça dur, comment pouvez-vous encore avoir la patience de repousser cette conversation ?

Elle le fusilla du regard. Sa relation avec Regina ne le regardait pas. D'ailleurs, la brune était vraisemblablement passé à autre chose avec lui.

- Quelle conversation ?

Il la dévisagea, ahuri et finit par se reculer en levant les mains en signe de rétractation.

- Tu sais quoi ? Je ne vais pas m'en mêler. Bonne fin de journée, Swan.

Et il lui passa devant pour se diriger vers les escaliers. Killian Jones était un crétin mais il avait raison sur un point : il était temps d'arrêter de slalomer entre quelconques conversations sans importances avec Regina. Les sujets sérieux devaient être abordés, qu'elles le veuillent ou non.


En début de soirée, Emma prit son courage à deux mains. Marco lui avait indiqué avoir vu Neal, Jones et Regina au bord du lac alors c'était l'occasion pour elle d'affronter la situation dans laquelle ils étaient tous les quatre embarqués malgré eux.

Le pirate et Neal discutaient près de l'abricotier tandis que l'ancienne reine trempait ses pieds dans l'eau claire, pantalon retroussé jusqu'à mi-mollet. La sauveuse s'approcha d'elle, sourire en coin.

- Henry vient souvent patauger ici, lui-aussi. Est-ce un truc de Mills ?

La brune tourna sa tête vers elle, et un merveilleux sourire vint illuminer son visage. Elle était magnifique. Ses cheveux ébènes retombaient élégamment dans son cou et elle replaça une mèche tout en lui répondant.

- Nous le faisions souvent, à Storybrooke. À toute saison, nous nous rendions sur la plage pour nous tremper un peu les pieds. Nous apprécions tous les deux la sensation d'être connecté au monde marin.

Regina lui tendait une perche qu'Emma se devait de saisir. Elle encra son regard au sien avant de demander :

- La plage de Storybrooke vous manque ?

Le sourire de la brune ne disparut pas mais il prit une autre teinte. Le cœur de la blonde battait fortement dans sa poitrine alors qu'un regard curieux croisa le sien.

- Évidemment qu'elle me manque, murmura-t-elle. J'ai passé de très bons moments, là-bas.

- Ah oui ? feignit Emma.

La reine déchue sortit de l'eau pour s'approcher de la sauveuse. Il y avait sur son visage une expression sereine.

- Des moments surprenants, intenses, satisfaisants, apaisants. Puis douloureux.

À aucun moment son regard chocolat n'avait quitté le visage d'Emma. Mais celle-ci eut bien du mal à soutenir ce contact. Elle sourit vaguement à Neal qui la salua d'un geste, plus loin et elle baissa ensuite les yeux.

- C'est étonnant, lui lança-t-elle finalement. J'aurais qualifié de la même façon mes derniers instants sur cette plage.

- Surprenant

Cela n'avait été qu'un murmure mais puisqu'elle s'était rapprochée, Emma l'entendit très clairement.

Elles n'avaient plus été aussi proches depuis leurs douloureuses séparations, cinq années plus tôt. Emma en avait le souffle coupé. Elle mourrait d'envie de la serrer dans ses bras, de poser sa tête dans son cou, d'y déposer un tendre baiser.

Elle avait une folle envie d'elle et pourtant, elle esquivait tout contact physique entre elles depuis qu'elle avait reçu une décharge électrique en serrant sa main, le soir du bal.

Elle ouvrit la bouche tout en approchant dangereusement sa main de la sienne et Regina en fit tout autant. Leurs doigts s'effleurèrent lorsque la main lourde de Neal se posa sur l'épaule d'Emma.

- Eh ! J'ai quelqu'un à présenter à Killian. On se voit au dîner ?

La blonde acquiesça alors que le pirate alcoolique déposait un baiser sur la joue de la brune.

Une fois qu'ils s'éloignèrent, Emma convia Regina à s'installer sur le banc au pied de l'abricotier.

- Un pommier aurait mieux sa place ici, s'amusa-t-elle tout en s'installant à une distance raisonnable de la sauveuse.

Et spontanément, la blonde éclata de rire. Ce genre d'humour avait été banni du royaume et cela lui manquait beaucoup.

- Je passerai le message à ma mère.

- Oh ce ne sera pas nécessaire ! De toute façon, j'ai ouïe dire que le jardinier tenait vos ordres de vous.

Emma plissa les yeux dans sa direction, les laissant se balader sur le sourire en coin de la reine et cette petite cicatrice diablement séduisante.

- Donc vous ne vous êtes pas vu depuis cinq ans et il trouve le moyen de vous parler de choix décoratif ?

- Il y a des sujets plus faciles à aborder que d'autres, répondit simplement la brune.

Bien joué. Emma prit une profonde inspiration, détourna les yeux sur l'arbre, le lac, n'importe où ailleurs.

- Regina, je-

La main de la brune attrapa la sienne, et elle sentit encore cette décharge dans tout son corps.

- Oui ? demanda-t-elle avec une innocence feinte.

Emma tenta de réfléchir, ses yeux posés sur leurs mains liées. De quoi voulait-elle parler, déjà ?

- Vous semblez heureuse avec Jones !

Ce n'était pas du tout ce qu'elle avait prévu de dire mais c'était sorti tout seul et le ton sec qu'elle avait utilisé n'avait pas eu l'effet escompté. La brune souriait.

Elle souriait ! Était-elle folle de cet idiot de pirate à ce point ? Elle ne valait pas mieux que les parents d'Emma. Toutes ces niaiseries lui donnaient envie de vomir.

- Tout comme vous semblez l'être avec Mr Cassidy.

Ces mots interpellèrent la blonde. Elle parlait avec douceur et sincérité. Et pourtant, Emma avait suffisamment foi en la capacité d'analyse comportementale de Regina pour comprendre que non elle n'était pas heureuse avec Neal. D'ailleurs, il n'y avait même pas de Emma et Neal. Ils étaient seulement deux ex qui couchaient ensemble de temps à autre. Et qui avaient un fils en commun. Ce qui compliquait un peu les choses, il était vrai.

La brune glissa sur le banc pour s'approcher de la blonde et celle-ci baissa les yeux vers les pieds dénudés de Regina, encore trempés par l'eau du lac.

- J'ai une question pour vous, Miss Swan, murmura-t-elle à son oreille et Emma frissonna telle une adolescente en manque.

- Hm oui ? Quoi ?

Elle n'osait même pas la regarder dans les yeux. Elle savait qu'à tout moment, elle pouvait laisser tomber ces stupides masques et l'embrasser à pleine bouche.

- Est-ce que vous êtes… jalouse ?

La sauveuse releva la tête pour interroger du regard la reine déchue. Celle-ci arborait un sourire en coin digne d'elle.

- Pardon ?

- De Killian, jugea-t-elle bon de préciser.

Emma était prise au dépourvu. Bien sûr qu'elle était jalouse ! Et alors ? cela l'amusait ?! Cette femme était-elle aussi tordue que ce que disaient tous les bouquins de la grande bibliothèque du château ?

Leurs visages étaient proches. Trop proches. Regina s'approcha dangereusement, son regard passant frénétiquement des lèvres d'Emma à ses yeux. Elle en avait envie, elle aussi. Et peut-être était-elle tout autant perdue sur ces sentiments puissants qui les liaient l'une à l'autre.

- Aimeriez-vous que je le sois ?

Regina sourit, tenta de résister à ce besoin immense d'échanger un baiser. Elle s'approcha, Emma tendit sa bouche, Regina s'éloigna, Emma s'approcha, Regina résista et leurs fronts se touchèrent délicatement alors que leurs souffles se mêlaient l'un à l'autre. Il n'y avait que quelques centimètres qui les séparaient de la satisfaction même. Mais à quoi cela les mènerait-il ?

Finalement, Regina déposa un baiser sur la joue d'Emma et se releva du banc rapidement, comme pour faire taire l'envie d'avoir plus.

Du bout de ses doigts, la blonde caressa l'endroit exact où les lèvres pulpeuses avaient touché sa peau et il lui fallut seulement quelques secondes pour attraper la main de la brune au moment où elle s'apprêtait à partir.

- Reste !

Un sourcil brun s'arqua tandis qu'un sourire prit place sur ce visage divin. Depuis quand Regina Mills avait-elle acquis cette capacité à sourire sans arrêt ? Emma n'y était pas habituée et son cœur non plus. Il manquait un battement à chaque fois qu'elle la voyait avec cette expression sereine sur son visage. Elle était si belle.

- Alors on passe le cap du tutoiement, c'est ça ? s'amusa-t-elle.

Emma fronça les sourcils. Parce qu'elle n'était pas amusée, elle. Elle était perdue, inquiète, seule.

- En attendant d'en passer d'autres.

Elle voulait aussi passer le cap de la complicité, des confidences, du partage et de l'acceptation.

- Chaque chose en son temps, Emma.

Elle la laissa partir alors qu'elle méditait sur ces mots, ne pouvant refouler cette once d'espoir qui la traversait tout entière.


Emma n'avait pas conscience du temps qu'elle avait passé là, assise sur ce banc, à tenter de mettre de l'ordre dans la confusion de ses sentiments. Mais lorsque sa mère s'installa à côté d'elle, le soleil menaçait déjà de se coucher. Elle lui offrit un sourire qu'Emma lui rendit spontanément. Blanche portait une robe couleur lilas, souple, sur laquelle tombait sa longue chevelure brune. La couronne qui était fièrement posée sur sa tête ne rappelait que trop bien à Emma qu'elle n'était pas seulement sa mère. Elle était la reine de tout un Royaume. Elle ne pouvait pas se plier à ses simples volontés.

- Tu n'es pas à table ? s'étonna la princesse.

- Toi non plus, rétorqua la reine.

Elle avait les yeux brillants et ce sourire si doux, si rassurant qui ne la quittait jamais.

- Je profite de la fraîcheur pour me changer les idées, expliqua Emma.

- Quelles idées ?

La blonde détourna le regard, embarrassée, comme prise en faute mais Blanche attendait patiemment la réponse.

- Boh… C'est juste que… ça fait cinq ans qu'on est là et… wow qu'est-ce que c'est passé si… euh… Bah… si

Lentement ? Douloureusement ? Péniblement ? Aucun de ces mots n'avaient sa place devant sa mère.

- Si amèrement ? proposa celle-ci.

Elle devinait toujours si bien les choses. C'était à la fois embarrassant et si libérateur pour Emma.

- Pourquoi tu l'as serré dans tes bras quand tu l'as revu pour la première fois ?

Elle ne sembla pas particulièrement surprise par ce changement de sujet. Cependant, elle hésita avant de répondre.

- J'imagine que je ne m'attendais pas à ressentir toutes ces choses en revenant ici.

Elle se mordillait les lèvres et pour la première fois depuis trop longtemps, ce n'était pas sa mère ou la reine, devant Emma. C'était son amie, Mary-Margaret.

- Lorsque j'étais enfant, ma mère passait tout son temps avec moi. Puis elle est décédée, et mon père essayait d'être présent mais c'était compliqué. Alors j'ai commencé à me sentir seule. Mes domestiques n'étaient pas mes amies, contrairement à ce que je pensais. Elles m'obéissaient, se pliaient en quatre pour satisfaire mes besoins et j'ai compris bien plus tard que ce n'est pas ce à quoi correspond l'amitié.

À quoi aurait ressemblé la vie d'Emma si ses parents ne l'avaient pas abandonné dans un arbre magique et que Regina n'avait pas lancé la malédiction ? Quelle enfance aurait-elle eu ? Elle ne pouvait pas imaginer évoluer dans ce monde. Il était clair que sa personnalité tout entière en aurait été affecté.

Bien sûr, elle n'aurait pas connu la misère, l'abandon, la solitude. Mais elle n'aurait pas eu l'occasion de rencontrer Neal ou du moins, pas dans ces conditions. Henry ne serait jamais né. Et qui serait-elle devenu ? Une princesse qui obtenait tout ce qu'elle voulait ? Comment aurait-elle appris à se battre pour ses convictions, dans ce cas ?

- Et puis, Regina est arrivée, poursuivit-elle. Et elle était juste parfaite.

Emma n'eut aucun mal à l'imaginer. Regina Mills était parfaite en toute circonstance.

- Je l'ai tout de suite considérée comme mon modèle. Elle était élégante, charismatique, polie. Elle était jeune, belle, amoureuse.

Et cette fois-ci, la sauveuse se crispa. L'amour et Regina, c'était deux choses qu'elle avait du mal à concevoir ensemble.

- J'ai beaucoup appris, avec elle. Et je me suis pardonnée pour mes erreurs. J'ai fini par accepter que je ne sois pas la première responsable de la mort de Daniel. Seule la manipulation de Cora en est la cause. Je sais que Regina a beaucoup de mal à l'accepter. Mais comment aurais-je réagi si David était mort ? Tu imagines, toi ?

Emma fronça les sourcils à cette question. Imaginer, elle ne faisait que cela, dernièrement mais dans la limite du concevable.

- Comment pourrais-je l'imaginer ? C'est une magie que je ne connais pas.

Sa mère pencha la tête, ses yeux de plus en plus brillants et son sourire… Son sourire était compatissant et en même temps fatidique. Comme pour lui dire « Je sais que c'est dur, mais tu dois l'accepter. ». Et Emma cligna plusieurs fois des yeux.

- Moi je peux te dire comment tu réagirais si tu étais séparée de ton véritable amour, murmura-t-elle. Tu aurais l'impression que tout ton monde s'écroulerait. Tu perdrais tous tes repères. Tu t'éloignerais petit à petit de tes proches. Tu fuirais toutes tes responsabilités et tu passerais tes soirées à te saouler dans des tavernes alentours.

Emma lui jeta un regard plein de larmes et sa mère prit sa main dans la sienne avec douceur.

- Ça…

Elle se racla la gorge pour contrôler les tremblements de sa voix. Elle ne voulait pas paraître aussi décontenancé qu'elle ne l'était vraiment.

- Ça ressemble à ce que je ressens depuis que j'ai quitté mon monde.

Blanche secoua négativement la tête tout en pressant sa main dans celle de sa fille. Ses longs cheveux bruns virevoltèrent mais elle s'en soucia peu.

- Ce n'est pas ton monde que tu as quitté, Emma, murmura-t-elle si bas. On en a déjà discuté, toute les deux.

Une nuit où Regina hantait ses rêves, Emme s'était levée pour se changer les idées et avait croisé sa mère dans le salon, en train de boire un chocolat chaud à la cannelle. Et elle avait pleuré. Et Blanche l'avait consolé. Et elle s'était confiée. Et elles n'en avaient jamais plus reparlé.

- L'amour ne se contrôle pas. Surtout pas cette magie. Alors suis ton cœur. Je sais que tu penses qu'il s'agit d'un conseil bateau mais c'est le meilleur qu'on ne m'ait jamais donné.

Emme ne pouvait plus se contenir. C'était trop. Trop d'émotions à gérer d'un seul coup. Elle laissa les larmes s'échapper de ses yeux, elle en avait assez de les garder prisonnières. Et sa mère vint aussitôt les essuyer de ses mains douces et froides.

- Ça va aller, Emma. Tout va bien se passer.

Comment pouvait-elle affirmer une chose pareille ? Prétendre que Regina était son Véritable Amour n'allait pas du tout en accord avec cela. Rien ne se passerait bien, si elle disait vraie. Et Emma refusa la véracité de ces mots. C'était impossible.

- On est là pour toi.

- On ?

- Eh bien… Henry, Eva, Ruby, Abigail, Tink, aussi. Même Neal te soutiendra !

Emma fronça les sourcils en entendant la liste de tous ses proches. Il manquait un nom dont elle avait absolument besoin.

- Papa ?

Blanche lâcha le visage de sa fille, lui offrit un sourire encourageant qui brisa le cœur d'Emma.

- Il ne veut que ton bonheur. Alors il faudra lui prouver qu'il n'y a qu'elle qui peut te l'apporter. Et ce ne sera pas facile, je ne dis pas le contraire, mais tu sais te battre pour ce qui en vaut la peine. Je le sais. Et il le saura aussi, parce qu'il est passé par là, il y a trèèèès longtemps.

Emma prit une profonde inspiration, tenta de calmer la vague d'émotion qui prenait possession d'elle.

- Je… J'entends ce que tu dis mais… Il y a Jones et… eh bien… Et si elle ne pensait pas à moi de cette façon ?

Après tout, il y avait eu un baiser, un seul, cinq ans plus tôt dans un instant de vulnérabilité. Cela ne voulait peut-être rien dire. Et Emma n'était pas experte pour décrypter les signes et Regina ne lui avait pas donné matière à s'accrocher, ces derniers jours.

Pourtant, sa mère s'esclaffa et la blonde ne comprit pas sa réaction. C'était un rire cassé et fataliste.

- Tu n'as pas de doute à avoir là-dessus.

- Comment en être sûr ?

Une expression sérieuse et formelle prit place sur son visage alors que son regard croisa celui de sa fille.

- Cet amour- ne peut être que réciproque. Et je suis bien placée pour le savoir.

Puis, elle l'embrassa sur le front, se leva du banc, sans détacher son regard protecteur de sa fille.

- Rejoins-nous quand tu seras prête. Je demanderai qu'il te laisse une assiette.

Emma posa sa main sur son cœur alors que sa mère la laissait seule sous un ciel sombre, doucement étoilé.

Regina Mills, ancienne Méchante Reine, Maire de Storybrooke, mère adoptive de son fils. Non. Cette femme ne pouvait pas être son Véritable Amour. C'était inconcevable.

N'est-ce pas ?