Note : encore merci à Mini-Ju et Lydia pour leurs retours, ça motive à publier la suite : )
Quand la potion est tirée, il faut la boire
Comme le lui avait enseigné sa grand-mère, une bonne nuit de repos résolvait bien des problèmes. Lorsqu'elle se réveilla le lendemain, Zoë avait l'esprit plus serein et était bien décidée à aller de l'avant et à ne pas perdre la face. Après tout, sa grand-mère aussi avait dû surmonter des obstacles et il était hors de question qu'elle se laisse gagner par la panique à la première anicroche venue, elle devait se montrer à la hauteur de son modèle.
Scorpius l'avait acculée dans la situation qu'elle redoutait le plus. Même si, en théorie, le deal ne tenait plus puisqu'Albus n'avait pas rempli sa part du marché, il avait annoncé aux autres qu'elle était la sienne et elle passerait pour une lâche sans parole si elle ne la remplissait pas sans explication. Elle aurait pu tout dévoiler mais cela signifiait avouer qu'elle s'était fait berner par Scorpius et Albus, mettre son cousin dans l'embarras par rapport à Rose et ne pas accepter sa défaite avec dignité ce qui, évidemment, était inenvisageable. Elle était donc coincée. Soit. Elle ferait avec et en sortirait grandie. Elle avait toujours su que James Potter lui causerait des problèmes. À la minute où elle avait senti en elle ce mélange de sentiments virulents la gagner lorsqu'ils s'étaient parlé pour la première fois, elle avait su.
Elle était alors en quatrième année et elle accompagnait un couple d'amis de deux ans plus âgés, une Serpentard et le capitaine de l'équipe de Gryffondor. Scorpius avait décliné son invitation, ayant soi-disant un devoir à refaire parce qu'il n'en était pas satisfait. Elle le soupçonnait plutôt de ne pas trop aimer ses amis. Elle ne s'en offusquait pas mais elle se demandait encore aujourd'hui si elle n'aurait pas préféré qu'il soit venu avec elle ce jour-là. Elle se disait parfois qu'il aurait pu être un soutien, le seul à qui elle aurait pu en parler sans avoir honte… Mais aurait-elle vraiment apprécié qu'il sache si tôt ? Ne se devait-elle pas d'être seule pour affronter cette situation ?
Le problème lui était tombé dessus aux Trois Balais. Le pub était bondé lorsqu'ils étaient entrés et ils prévoyaient déjà de faire demi-tour quand Potter, accompagné de sa cousine Roxanne – elle aussi dans l'équipe de Quidditch de leur maison –, leur avait fait signe à une table. Ses amis, la sachant assez solitaire, lui avaient demandé si ça ne la dérangeait pas qu'ils s'installent ensemble et elle avait répondu par la négative. Elle ne connaissait pas bien ces Potter-Weasley mais ça n'allait pas la tuer de passer quelques instants à leurs côtés, au pire serait-elle ennuyée s'ils s'avéraient idiots, s'était-elle dit.
Mais à peine s'étaient-ils approchés de leur table que James avait commencé à ouvrir les hostilités sur un ton moqueur :
- Tiens ! J'avais pas vu que vous étiez avec Princesse Zabini.
Interloquée, Zoë l'avait regardé froidement en haussant un sourcil. D'où la connaissait-il et se permettait-il ce jugement, ce décérébré ?
- C'est bon, inutile de faire cette tête-là, Zabini ! avait-il répliqué. Si tu la voyais en ce moment d'ailleurs, ta tête, tu comprendrais pourquoi j'ai dit ça. Peu importe, comment ça va, Capitaine ?
Zoë se souvenait encore de ce sentiment d'étonnement, de colère, d'une pointe de déception et d'orgueil mêlés qui avait bouillonné en elle à la suite de cette entame. Ce Potter, qu'elle se souvenait à peine avoir croisé dans les couloirs, s'était fait une opinion aussi négative d'elle sans même lui avoir adressé la parole et avait osé la lui balancer aussi abruptement avant de l'ignorer complètement pour parler de Quidditch ! Mais qui était-il pour ça ?
Loin de se démonter, elle s'était alors invitée dans leur conversation pour lui montrer qu'elle ne se laisserait pas faire.
- … oui mais j'ai entendu que Nott serait remis donc s'il revient pour le prochain match, il faudrait peut-être revoir la stratégie de Boot parce que…
- Boot est un incapable de toute façon. Vous feriez mieux de lui trouver un remplaçant si vous voulez gagner contre nous, avait-elle lâché placidement.
- Pardon ? s'était offusqué Potter en la regardant comme s'il s'était soudain souvenu qu'elle était là.
- Boot, ton coéquipier, est une brêle, au cas où tu ne l'aurais pas remarqué. Mais c'est peut-être dur à comprendre pour quelqu'un comme toi qui ne semble pas s'inquiéter de parler stratégie au milieu de n'importe qui et devant un membre de la maison adverse en particulier.
- Parce que tu t'intéresses au Quidditch, toi ? Je n'avais pas remarqué que Madame portait attention à l'activité de son équipe et la soutenait, toutes mes excuses. J'aurais pourtant juré t'avoir entendu un jour la critiquer. On fait meilleur supporter.
- Parce qu'il faut être demeuré et oublier son esprit critique pour soutenir sa maison ? Désolée d'avoir plus de jugeote qu'un mouton et d'apprécier le bon jeu – que j'ai rarement vu jusqu'à présent sur les terrains de Poudlard –, le niveau des équipes est abyssal ici.
- Ah oui ? Mais puisque Princesse Zabini est tellement supérieure à tout le monde, pourquoi tu ne fais pas partie de ton équipe ? Tu remonterais forcément le niveau.
- Tu sembles oublier qu'il s'agit d'un sport collectif, Potter ! Même si j'avais envie de jouer, ma présence seule ne changerait pas grand-chose, aussi douée puis-je être.
- Avec le melon et les chevilles gonflées que tu as, tu nuirais plus au jeu de tes coéquipiers que l'inverse de toute façon. C'est très louable de ta part de les abstenir de ta présence, finalement. Je vois que tu n'es pas si stupide puisque tu es consciente qu'un esprit d'équipe – que tu es visiblement incapable d'avoir – est nécessaire.
- Je peux parfaitement avoir l'esprit d'équipe quand cela est intéressant mais je ne vois pas pourquoi j'irais perdre mon temps à jouer avec et contre des apprentis. D'ailleurs, je ne comptais même pas me rendre au prochain match tellement je me suis ennuyée devant le dernier et je pense que je m'abstiendrai à l'avenir, à moins que tu me fasses signe quand il y aura vraiment du jeu sur le terrain, Potter.
- Compte là-dessus, pimbêche ! Ta présence ne manquera à personne.
- Si tu savais comme je me moque de ce que peuvent bien penser les gens. Je suis chaque fois plus surprise de voir le niveau de bêtise de mes condisciples. Alors tes mots doux, tu peux les sortir autant que tu veux, Potter, ils ne font que renforcer mon opinion et j'ai bien assez de patience pour supporter cela avant de sortir enfin de Poudlard.
- Oh ! Mais épargne-toi cette peine, voyons ! Tu peux d'ores et déjà nous faire grâce de ta présence ici, nous ne t'en voudrons pas.
- Tu me trouves pédante mais tu n'es pas mieux loti si tu penses que je suis assise ici parce que tu l'es aussi et si tu te permets de parler au nom de ta cousine et de tes amis sans les consulter au préalable. Cela dit, maintenant que tu as plombé l'ambiance en étant incapable de débattre poliment et de te contenir, si tu ne te sens pas de taille à passer outre, je peux effectivement prendre les devants à ta place – puisque la bienséance voudrait que tu te rendes compte à quel point tu t'es comporté en malotru et que tu t'excuses de toi-même.
- Oh, mais je n'ai aucun problème, Princesse ! Je disais ça pour tes pauvres petits nerfs mais si tu es prête à endurer le calvaire qu'est la simple présence d'individus sous-évolués comme moi, je ne te chasse pas.
- Quelle délicatesse de ta part !
- Voici vos commandes, les enfants ! était alors intervenue Madame Rosmerta.
Roxanne et leurs amis, qui avaient suivi leur charmante conversation tel un match de tennis de table sans oser intervenir, en avaient alors profité pour prendre le relais.
James et Zoë n'avaient plus échangé un mot après cette altercation, que ce soit ce jour-là ou par la suite, et ils semblaient s'en porter très bien comme cela. Mais Zoë gardait une certaine rancœur de cette rencontre et elle n'avait pu s'empêcher d'observer ce Potter quand l'occasion lui avait été donnée depuis. C'était la première fois que quelqu'un l'avait prise ainsi en grippe sans la connaître, ou du moins le lui avait montré sans ménagement. Et elle avait difficilement supporté cela, qu'il lui manifeste une telle hostilité sans préavis. Et par-dessus tout, elle n'avait pas aimé que cela l'affecte de la sorte, elle n'en avait pas compris les raisons.
Elle n'avait pas porté particulièrement attention à lui auparavant. Elle connaissait forcément son nom, trouvait honnêtement qu'il était l'un des seuls joueurs de Quidditch de Poudlard qui méritait ce titre et aurait avoué sans rougir, si on le lui avait demandé, qu'elle ne le trouvait pas désagréable à regarder. Mais ça s'arrêtait là. Jamais elle n'aurait pensé que son jugement puisse l'atteindre. Il semblait avoir réussi à toucher son orgueil alors qu'elle pensait être au-dessus de ce genre de considération et cela l'avait fortement énervée.
De loin et presque malgré elle, elle l'avait donc observé évoluer. Pour se rassurer, elle s'était persuadée que c'était purement stratégique, il était toujours bon d'accumuler des informations sur les autres, particulièrement sur les cibles et les ennemis – comme le lui avait appris sa grand-mère – afin de protéger ses arrières ou de préparer des attaques. Elle n'avait jamais songé à se venger, c'eut été accorder trop d'importance à cet affront et l'ignorance est souvent une meilleure réponse. Mais elle avait appris des choses sur lui qu'elle aurait préféré ignorer.
Il n'était pas toujours très fin, plutôt prompt aux jugements à l'emporte-pièce, mais elle l'avait vu mûrir, s'affirmer en devenant capitaine de son équipe de Quidditch, être adoré par nombre de camarades, faire gagner des points à sa maison en dehors des terrains de sports aussi – ce qui ne pouvait révéler que certaines qualités –, être drôle, sortir avec quelques filles insignifiantes, se montrer aimable avec les autres voire galant, lui donner envie de rabattre son parfait petit caquet en… en l'embrassant ! Une fois, une fois seulement elle le jurait et jamais personne ne le saurait, elle avait rêvé le faire taire en enfouissant ses doigts dans sa tignasse échevelée et en plaquant ses lèvres sur les siennes. Mais ce n'était qu'un stupide rêve – un cauchemar, donc – et elle s'était toujours efforcée de museler cette image bien au fond de ses pensées chaque fois qu'elle voulait pointer à nouveau le bout de son nez.
Parce qu'elle craignait ce que sa grand-mère lui avait toujours conseillé de fuir. La passion, l'amour… ça ne menait qu'à des problèmes. Les femmes Zabini n'étaient pas faites pour ça, elles étaient des meneuses, pas des victimes de pulsions ou de sentiments. La passion perd les hommes, l'attachement les emprisonne. Ainsi, il faut apprendre à les doser, à les dominer, toujours éviter de trop s'attacher avant qu'il ne soit trop tard, garder le contrôle, avoir un cœur sans pitié si besoin.
Et d'un autre côté, sa mère prônait l'amour sincère. Même si elle avait usé de stratagèmes pour obtenir celui de son père, même si elle avait joué avec lui pour qu'il soit pris complètement dans ses filets, son but était qu'il y reste le plus longtemps possible. C'était une toute autre école que celle de sa grand-mère qui aimait la liberté plus que tout. Et les aventures de cette dernière avaient toujours paru tellement plus intéressantes que l'amour calme de ses parents que Zoë voulait suivre ses traces. Mais elle ignorait de quel bois était fait son cœur et face à sa première épreuve, elle appréhendait d'en connaître le résultat…
Elle avait essayé de se défaire de cette gêne qui persistait à l'évocation de James, de ces émotions vigoureuses qu'il faisait naître en elle. Haine, colère, énervement, honte, emportement, passion... qu'en savait-elle ? Elle s'en fichait, elle n'en voulait pas ! Il ne devait pas la toucher à ce point. Et il était donc plus que temps de l'affronter, de mettre un terme à cette cause de troubles inacceptables. Il était un point faible à éradiquer.
oOo
Scorpius attendait sa cousine à la sortie de son dortoir. Il redoutait un peu l'état dans lequel elle serait mais il était bien décidé à se faire pardonner. Aussi, quand il la vit arriver, afficha-t-il un air penaud tout en agitant sa baguette à laquelle il avait noué un bout de tissu blanc. Le premier réflexe de Zoë fut de hausser les sourcils d'étonnement puis de lever les yeux au ciel tout en remuant légèrement la tête de droite à gauche.
- Tu es ridicule, Scorpius.
- Mais c'est bien le but, Zoë. Tu n'es pas seule. Je ne pensais pas que ça t'affecterait autant, je suis désolé. Si tu ne veux pas l'affronter seule par peur d'être ridicule, alors nous serons deux. J'inviterai Rose à cette sortie à Pré-au-Lard si ça peut t'aider à me pardonner.
- Qu'as-tu été te mettre en tête, Scorpius Malefoy ? Je te trouve bien mélodramatique ce matin. Moi, peur d'être ridule ? Et face à ce bourrin de Potter en plus ?
- Alors la hache de guerre est déjà enterrée ? demanda-t-il taquin, soulagé de voir qu'elle avait repris le dessus. Tu étais juste dans ta mauvaise période du mois hier ou…
- Ne deviens pas vulgaire, Scorpius !
Elle prit le bras qu'il lui tendait pour qu'ils entament leur route vers la Grande Salle.
- Sans rire, je peux le faire, si tu as besoin de mon soutien.
- J'ai joué et j'ai perdu ! Tu ne me dois rien, cousin, lui assura-t-elle en affichant un sourire calme.
Scorpius la dévisagea pendant une fraction de seconde, alors qu'elle maintenait son masque en place et il ne put qu'être admiratif de sa force de caractère. Elle était résolue, prête à affronter le piège qui s'était refermé sur elle, en partie à cause de lui, mais sans lui en vouloir. Alors, il déposa un baiser sur sa tempe, serra sa main dans la sienne et, en faisant ces gestes, il était sûr qu'elle avait saisi son message.
Il n'y était pas obligé mais il le ferait. Pour elle. Parce qu'il l'aimait. Parce qu'ils s'aimaient. Et parce qu'ensemble ils étaient tellement plus forts, qu'ils seraient donc deux dans cette galère des sentiments.
