Tout était rouge, le ciel, le sol, les armes et les larmes. Du champ de bataille de la plaine, il ne restait qu'un charnier sans nom, masse sanglante et immobile de membres, de corps et de derniers soupirs qui se perdent. Les survivants orcs et gobelins étaient poursuivis par les trouves elfes tandis que les rescapés humains œuvraient avec l'armée de Daïn pour monter un camps à l'écart de la plaine pour y accueillir les trop nombreux blessés.
Un désagréable gout d'hémoglobine stagnait dans sa bouche alors qu'il ouvrit douloureusement ses paupières lourdes. Des vestiges de la bataille, fragments éparses de tourbillons sanglants, de cris de douleur mêlés à ceux de rage, de pluie de coups tous aussi violents les uns que les autres lui revinrent en mémoires et, parmi eux, l'image qu'il considérera à tout jamais comme la pire vision de sa vie :
Kili, semblant bien plus grand vu du sol où le corps de Thorin gisait, qui, pour la première fois de sa vie, avait désobéit à son oncle, à son roi, lui qui se targuait d'être le plus loyal sujet du petit fils de Thror, il n'avait pas hésité un instant à bafouer l'ultime ordre de Thorin : « Tu restes près de moi ».
Allongé sur son lit de fortune, des ombres dansant dans ses yeux, la gorge serrée, le grand nain resta immobile. Il entendait autours de lui l'agitation des infirmiers et des soigneurs, les murmures de souffrances ou les cris de douleurs de ceux qui avaient eu le malheur de survivre quelques heures de plus.
Thorin expira un souffle douloureux en gardant son regard focalisé sur la toile de la tente sous laquelle il reposait, refusant de baisser les yeux sur l'état de son corps, car il avait constaté avec une acuité terrifiante que ce n'était qu'un sursit, arraché à la mort, qui lui était offert au vue du coup qui l'avait mis à terre. Il se demandait même par quel miracle il était encore en vie et comment il était arrivé là.
Toutefois, il se sentit étonné de ne pas ressentir la moindre douleur et, avisant ses bandages immaculés, il s'interrogea distraitement sur cette étrange sensation qui l'englobait. Il sentit alors les douces pulsations qui irradiaient contre sa poitrine et il n'eut aucun mal à reconnaître l'énergie si puissante du diamant brut qu'il avait gardé avec lui pendant le combat et qui, sans aucun doute, avait joué de ses pouvoirs combinés de protecteur et de guérisseur.
Thorin resta immobile quelques instants, il ne voulait pas tourner le regard, il ne voulait pas voir qui l'entourait, parce qu'il savait que ceux qui seront absents sous cette tente réservée aux soins le seront à jamais et il avait peur. Une peur insidieuse qui lui vrillait les entrailles, peur pour sa compagnie, ses amis, sa famille...
Thorin avait vécu de long mois avec eux, il pouvait discerner et reconnaître leur pas, leur voix et leur souffle et de là où il était, il percevait les sanglots que Balïn n'arrivait pas à retenir, des larmes de joies, qu'il versait pour son frère qui venait d'ouvrir les yeux. Il entendait aussi le silence d'Ori, le souffle encore saccadé de Bofur et les ordres donnés par Oïn qui supervisait les soins de ses compagnons.
Et il était terrifié à l'idée de tourner la tête et comprendre ainsi la raison pour laquelle trois des personnes les plus chères à son cœur ne donnaient aucun signe de vie.
Alors il resta immobile, ses yeux accrochés au plafond et ses mains crispées sur le diamant, se retenant de le jeter au loin pour rompre ce monstrueux pouvoir de guérison qu'il ne méritait pas.
Il brida ensuite son angoisse et sa douleur et il se leva, sans vaciller ni flancher.
Ses neuf compagnons étaient bien là, amochés, mais en vie. Ceux qui en étaient physiquement capable se levèrent respectueusement alors qu'il passa à côté d'eux, sans leur accorder le regard qu'il aurait voulu leur donner. L'absence de trois d'entre eux, ses deux neveux et leur cambrioleur, lui faisait bien trop mal pour qu'il parvienne à se réjouir sincèrement de la survie des autres.
Alors il marcha, en direction du champ de bataille, là où s'entassaient les corps de ceux tombés au combat.
oOo
— Mais tu vas te réveiller, espèce de maroufle ?
Fili ouvrit les yeux aux doux mots du cambrioleur au moment où une claque retentissante explosa contre sa joue. Bilbo avait levé le bras et allait en donner une deuxième pour s'assurer que le blond avait bel et bien émergé, mais le nain guerrier eut le reflexe de lui attraper le poignet pour l'immobiliser. Il se redressa ensuite en se frottant la mâchoire cuisante et en cherchant à s'extirper des pensées nébuleuses dans lesquelles il stagnait.
Il avait mal, très, c'était le premier constat qui lui traversa l'esprit. Tout son corps n'était que douleur, à un point qu'il n'avait encore jamais connu. Les nombreux hématomes, courbatures et déchirures qui le couvraient lui rappelaient de la plus violente des manières qu'il était encore en vie. L'odeur du sang et de la mort attaquait ses sens, mais il parvint à l'oblitérer pour se concentrer sur Bilbo, qui n'avait pas bougé, sa main toujours levée emprisonnée dans la sienne et qui le dévisageait intensément d'un regard poignant.
— Tu pleures, Bilbo ?
Le cambrioleur acquiesça en hochant la tête, sans voix, puis, sans prévenir, il s'abaissa sur le nain et lui offrit ses lèvres pour un baiser aux accents désespérés. Fili sentit l'urgence et l'angoisse qui imprégnaient le souffle haché du plus petit et il se laissa tomber en arrière en enlaçant le corps tremblant qui s'assit à califourchon sur lui en s'assurant de ne pas heurter ses blessures.
— Tu ne te réveillais pas, Fili, ça fait des heures que les elfes sont partis et que je suis seul avec toi... ton souffle était de plus en plus faible...
Le baiser avait le goût salé des larmes d'épuisement et de l'angoisse que Bilbo n'avait pas su contenir et le blond resserra son étreinte, de toutes ses forces, comme ces lointaines nuits où Kili se réveillaient après ses terribles cauchemars et qu'il venait le trouver dans son lit au beau milieu de la nuit.
— Où en est la bataille ?
— Elle est finie.
— Que s'est-il passé ?
— Les aigles sont intervenus, ils ont mis l'armée noire en déroute.
— Et...
— Je ne sais rien d'autre, je suis resté avec toi toute la journée et personne n'est venu.
Fili serra les dents et acquiesça distraitement avant de faire mine de se lever. Bilbo se dégagea de lui et l'aida à se mettre sur pied.
— Tu peux marcher ?
— Je ne sais pas.
Le hobbit ne répondit pas et il resta contre lui, prêt à le soutenir si besoin.
— J'ai repérer un campement, plus loin, peut-être que-
— Allons-y.
Prenant appuie sur l'épaule du plus petit, Fili se mit en marche, déterminé à retrouver les membres de sa famille.
oOo
L'astre était rouge ce soir là, sans surprise. Alors qu'il amorçait sa descente vers l'Ouest et que la vallée se trouva dans l'ombre de la Montagne Solitaire, un rayon carmin accrocha une chevelure noire, imbibée du sang dans lequel elle baignait, éparpillée tel un halot sinistre autour d'un visage livide, crispé par la douleur et dont les joues d'enfants étaient striées de larmes. Le corps recroquevillé gisait sous la carcasse immonde du grand orque pâle, décapité. L'une de ses mains, posée au sol n'avait pas lâché la garde d'Orcrist et, instinctivement, les doigts se resserrèrent dessus lorsqu'une ombre couvrit le corps détruit.
— Kili !
Un choc de genoux qui tombent au sol, un juron en kudzul, deux bras puissants qui repoussent le cadavre d'Azog et, surtout, deux mains douces qui se posent sur son corps.
Explosion de souffrances. Kili n'eut même pas la force de hurler sa douleur ou son soulagement, seulement de cligner les paupières.
Cela faisait des heures qu'il luttait, qu'il cherchait à agripper de ses doigts tellement faibles le peu de vie qui lui restait et qui l'abandonnait, ne parvenant qu'à ne rattraper quelques lambeaux effilochés.
Il avait sincèrement pensé qu'il en était capable, c'était tellement évident… sa vie ne lui avait jamais appartenue, du moins, si un jour il l'avait eu entre les mains, ce fut pour l'offrir à Thorin. Depuis toujours. C'est pourquoi Kili était persuadé que perdre la vie pour sauver celle de son oncle serait d'une banale facilité. Elle ne lui appartenait pas de toute manière, Thorin en était le maitre. Il était prêt à tout pour lui. Tout. Qu'importe les tortures endurées, les peines cachées et les tourments infligés, il était prêt à tout pour que ce nain vive heureux. C'était ce qu'il avait cru. Jusqu'à ce qu'il ne tombe, terrassé par son combat contre Azog. Jusqu'à ce que, alors que son corps chutait avec une lenteur vertigineuse, il comprenne que jamais il ne se relèvera. Que son corps brisé sera à tout jamais incapable d'esquisser le moindre mouvement, d'émettre le moindre souffle, de percevoir la moindre caresse. Et il n'avait pas pu, il était trop faible pour mourir, trop lâche… incapable. Car cela signifiait qu'il sera séparé de Thorin et ça, c'était la seule chose qu'il ne pouvait supporter pour lui, l'absence était la seule chose qu'il ne pourrait lui donner, il était trop égoïste, trop amoureux. Mais la vie le fuyait et il était lucide : il allait mourir. Seul. La chaleur et l'espoir l'avaient abandonné sans un mot, à moins que ce ne furent le désespoir et le froid qui l'avaient étreint doucement, sans prévenir. Et, alors que son corps touchait le sol dans un choc qu'il ne sentit même pas, son esprit nébuleux s'agrippa de toutes ses forces aux souvenirs qui fuyaient, les plus récents : Fili qui lui tournait le dos, malgré ses hurlements, pour se dresser seul face à l'armée monstrueuse, prêt à tout pour retrouver un petit cambrioleur perdu au milieu de cet enfer, Thorin qui lui ordonne de rester avec lui…
Deuxième juron, en langage commun cette fois. Thorin venait d'apercevoir la flèche plantée dans son flanc, le trait n'étai pas mortel, mais extrêmement douloureux, et ce n'était pas le pire. Il y avait, le bas de la gorge pâle ainsi que le haut de sa poitrine : déchiquetées, lacérées et une grande quantité de sang en coulait, en a coulé, depuis que ce loup blanc de Guntabag y a planté ses crocs, drainant doucement la vie dans un flot irrégulier. Que la jugulaire ne soit pas tranchée aurait pu tenir du miracle, si cela n'avait pas prolongé la terrible agonie du jeune nain qui s'était résigné à mourir seul, dans cette flaque de sang noir, oublié de tous. Cette fois-ci, aucun juron n'accueillit la découverte de Thorin, seul un funeste silence. La plaie sur l'abdomen, celle qui l'avait jetée à terre, était moins impressionnante, certes, mais plutôt mal placée.
Kili expira lentement : Thorin était en vie, plus rien n'avait d'importance maintenant. Trop faible pour ouvrir les yeux et contempler une dernière fois celui qui régnait déjà sur son cœur avant de devenir monarque, Kili abandonna l'effort monstrueux que lui coutait le simple fait de respirer et, dans un dernier sourire, il laissa son souffle s'échapper, sans chercher à le reprendre, s'il en avait été capable. Sa main inerte laissa glisser l'épée elfique dont la chute fit doucement bruisser la flaque de sang qui l'accueillit.
Mais c'était sans compter sur l'entêtement légendaire de Thorin Ecu-de-Chêne qui, à peine avait-il pensé apercevoir un signe de vie, était, en quelques gestes sûrs, parvenu à juguler les différentes hémorragies en utilisant les lambeaux de ses vêtements tout en ordonnant à son neveu, d'une voix déformée par le désespoir, de continuer à se battre, de ne pas baisser les bras.
— Thor… Je ne voulais pas…
— Shhh ! Je suis là, Kili, je suis là maintenant, tu n'es plus seul !
— Je… ma vie… Elle est pour toi…
— Non ! Ce n'est pas ta vie que tu me donnes, c'est ta mort, et c'est la seule chose que je refuse venant de toi ! Tu ne partiras pas, tu m'entends ? Je te l'interdis ! Tu vas rester avec moi !
— C'est ce que je désire… plus que t… Mais… je ne sais pas si j'y arriverai...
— Bat toi, Kili ! Je t'en supplie, bat toi… Une dernière fois.
L'esprit aussi brisé que le corps de son neveu, Thorin fouilla dans ses poches pour s'emparer de l'opale fendue, aux éclats ternes, qu'il avait refusé de jeter et l'accrocha autour du cou du plus jeune. Le peu de pouvoir qui restait dans la pierre éteinte donna un sursaut d'énergie à Kili, qui trouva enfin la force d'ouvrir les yeux. Ceux de Thorin s'évertuèrent à faire passer toute la force de son amour et de son espoir dans l'échange éphémère, une promesse tacite : « Je ne te laisserai pas mourir dans mes bras ». Quelque chose craqua alors en Kili et de nouvelles larmes coulèrent sur les sillons de leur ainées.
— J'ai tellement peur Thorin… je ne veux pas mourir…
Pas alors que je touche du bout des doigts le bonheur que même mes rêves les plus fous m'interdisaient d'approcher.
La souffrance transperça son esprit lorsque Thorin passa doucement ses bras autours de lui pour le soulever avec une infime délicatesse et son corps brisé, déchiré par les sanglots et tremblant de douleur et de peur semblait tellement léger dans les bras du grand roi, tellement fragile que ce dernier se sentit prêt à en pleurer.
oOo0oOo
Quelques jours plus tard :
— Bofur m'a beaucoup parlé de vous, je suis heureuse de faire votre connaissance.
Bilbo serra la main au doigt fièrement paré de l'agate finement ouvragé par Bofur en répondant une politesse quelconque d'une voix sans émotion. Il s'excusa distraitement et faussa compagnie au couple qui se découvrait et il retourna s'enfermer dans la salle des bains oubliée d'Erebor.
Cela faisait des jours que la bataille était terminée et que beaucoup de nains des Monts de Fer s'installaient dans la Montagne sous la direction de Daïn, roi intérim en attendant que Thorin ou l'un de ses héritiers reprennent connaissance. Et Bilbo n'avait pas sa place ici. Il se sentait étranger, certes franchement accueilli et apprécié par beaucoup de nains, très proche des guerriers de la compagnie de Thorin, mais il tournait en rond en attendant le réveil de Fili, qui avait perdu connaissance, terrassé par ses blessures, au moment où ils avaient atteint le camps des rescapés.
Assis contre un mur humide, il regardait pensivement l'eau en ébullition des flaques les plus chaudes de la salle à la lumière tamisée tout en jouant distraitement avec le galet vert et rugueux qu'il avait ramassé pour Fili.
Il n'avait aucun doute sur l'allégeance de cette pierre, elle semblait être née pour un jour atterrir dans les mains du nain blond, mais Bilbo ne pouvait s'empêcher d'avoir honte. Maintenant qu'il avait accepté ses sentiments et qu'il savait que Fili avait bravé un champ de bataille pour le retrouver et le mettre à l'abri, le cambrioleur se sentait incapable de faire face au prince pour lui offrir ce gravier, surtout pas après avoir vu la magnifique bague que Bofur avait offert à Ida.
Il soupira lourdement en se levant et sorti de la pièce. Déambulant dans les couloirs, il croisa Balin, joyeux, qui lui apprit que Thorin avait ouvert les yeux, enfin, et qu'il le demandait auprès de lui.
Le hobbit ne perdit pas de temps et se dirigea vers la salle dans laquelle reposaient les trois héritiers de Durin. Une appréhension qu'il commençait à bien connaître pointa dans son ventre à l'idée que, peut-être que cette fois-ci, lorsqu'il pénètrera dans la pièce, les yeux clairs du vaurien dont il était entiché seraient ouverts pour l'accueillir.
Encore une fois, il retint un soupir déçu lorsque son regard effleura le visage livide et inconscient du nain blond.
Il se rendit au chevet de Thorin, qui ne se perdit pas en palabre et qui l'enlaça affectueusement.
— Bilbo, vous savoir en vie et en bonne santé me réjouit.
Le cambrioleur rendit l'accolade en souriant sincèrement.
— Il en va de même pour moi, roi.
Thorin était encore faible et le hobbit le laissa à ses soigneurs après avoir échangé quelques mots, notamment des remerciements pour le diamant que Bilbo lui avait offert.
Il s'attarda au chevet de Kili, qui oscillait toujours entre la survie et la mort, avant de prendre place sur le lit de son amant. La présence des nains soigneurs dans la pièce l'intimida et il se contenta de presser brièvement la main pâle et de voler un léger baiser aux lèvres blêmes avant de se lever en promettant du bout des lèvres qu'il reviendra.
oOo
— La cérémonie ? Quelle cérémonie ?
— Bilbo, je t'avais pourtant expliqué qu'offrir une pierre est tout, sauf un acte anodin.
— Mais je ne lui ai pas offert ! Je cherchais simplement une solution pour combattre l'Arkenstone !
— Tu ne comprends pas... Tu ne te rends pas comptes de ce que tu as fait en mettant ce diamant dans les mains de Thorin devant autant de témoins...
Bilbo fronça les sourcils et posa son regard sur le petit coffre de tourmaline noire que Bofur venait de lui mettre dans les mains. Curieux, il l'offrit et écarquilla les yeux en posant ses doigts sur le diamant que lui avait fait parvenir Thorin. La pierre avait été taillée en quelques jours par le roi en personne, puisque Bilbo n'avait pas les compétences pour le faire et qu'aucun orfèvre ne voulait prendre le risque de toucher à cette gemmes, de manière très sobre, à l'image de celui qui l'avait extraite.
— Non, je ne comprends pas...
Bofur, patient, bourra sa pipe tout en expliquant calmement :
— Je t'ai déjà dit que l'offre d'une pierre précieuse est un acte très intime, qui scelle un amour, qu'il soit fraternel, amical, tendre, passionné ou autre... Cet acte que tu as pensé indispensable pour sauver a vie du roi a en réalité une symbolique bien plus profonde aux yeux des membres de notre peuple qui ne peuvent que s'incliner face à cette pierre qui a réduit à néant, devant témoins, le pouvoir de l'Arkenstone ! Comment peux-tu ne pas comprendre, Bilbo ? Ce diamant a offert à Thorin la légitimité de régner ! Tu lui as offert la légitimité de régner. Il est donc parfaitement normal que le roi d'Erebor te demande de veiller sur cette pierre en attendant la cérémonie.
— Mais quelle cérémonie ?
— L'échange de pierre, pardi ! Il s'agit d'un diamant et il s'agit du roi ! Tu ne peux tout de même pas lui balancer cette pierre à la figure sous prétexte que c'est pour son bien !
— Mais c'était le cas ! Je n'avais pas l'intention d'exprimer quoi que ce soit en lui donnant !
Bofur secoua patiemment la tête et posa sa main sur l'épaule du hobbit en parlant d'un ton condescendant :
— Bilbo, tu es allé dans les galeries, tu as extrait le diamant et tu lui as mis dans les mains... Ce n'était absolument pas convenable comme manière de faire, mais le fait est là : Thorin est maintenant propriétaire d'un diamant, qu'il le veuille ou non puisque la pierre l'a reconnu comme tel, et tu es celui qui lui a donné... Et ce diamant en question a réduit en charpie l'Arkenstone, il est donc le nouveau symbole de la royauté d'Erebor... Il y aura donc une cérémonie d'échange de pierre entre toi et le roi qui scellera votre amitié et qui fera de Thorin le propriétaire officiel de la pierre royale. L'équivalent d'un couronnement, en quelque sorte...
— Comment ? Mais... Je... Quand ça ?
— Dès que Thorin aura extraite, taillée et sertie la pierre qui te reviendra en échange du diamant.
— Mais qu'est-ce que je vais en faire ?
— Et bien tu la porteras, pardi !
— Mais si vous vous offrez des caillasses à tout bout de champs, vous n'allez pas finir par crouler dessous, au bout d'un moment ?
Bilbo se tut lorsqu'il vit dans le regard du gentil moustachu à chapeau que ce dernier retint difficilement la pulsion qui enjoignit à son corps de le prendre par les épaules pour le secouer comme un prunier.
— Mais combien de fois fais-je devoir te dire que l'offre, ou l'échange, de pierre est un acte trop intime pour être perpétré à tout bout de champ, comme tu viens de le dire ?
— Mais je-
— Ne dis rien !
L'indexe du nain fit une élégante pirouette avant de s'écraser contre les lèvres du hobbit qui loucha dessus avant d'hocher la tête, sans vraiment comprendre l'ambiguïté qui liait les nains avec leurs pierres. Tout ce qu'il retenait, c'était qu'il avait encore fait une bourde avec ses initiatives foireuses et qu'il était dorénavant un héro parmi les nains, déclaré ami d'Erebor par le roi et connu comme celui qui était propriétaire d'une citrine, même si Fili ne lui avait pas encore officiellement offerte, et il était aussi celui qui avait offert le trône d'Erebor à Thorin, en chassant le dragon, d'abord, puis en lui balançant ce satané diamant.
Thorin avait repris son rôle de monarque quelques jours après son réveil, épaulé par son cousin qui attendait qu'il soit parfaitement remis sur pied avant de repartir dans son royaume.
Cela faisait une dizaine de jours que Fili n'avait donné aucun signe de vie et autant de temps que Bilbo lui avait déclaré son amour et sa volonté de rester avec lui, à Erebor. Mais plus le temps passait, plus Bilbo se rendait compte de ce que cela impliquait et il commençait à douter, non pas de ses sentiments ou de la capacité de Fili à lui faire oublier la Comté, mais de sa propre détermination, l'absence du blond à ses côtés y était pour beaucoup.
— Tu ne trouves pas ?
— Pardon ?
La question de Bofur ramena le hobbit sur terre et il fronça les sourcils en essayant de comprendre de quoi le moustachu était en train de parler.
— La pierre que Thorin t'offrira, nous sommes très nombreux à se demander de quoi il s'agit.
— Tu avais parlé du Lapis Lazuli ou je ne sais plus quoi qui était utilisé pour l'amitié.
— Bilbo... par Mahal, le grand roi d'Erebor ne va tout de même pas offrir un vulgaire cristal en échange d'un diamant et, de surcroît, à quelqu'un qui possède déjà une citrine !
— Mais ça me suffit !
— Ho, ça, je veux bien te croire ! Mais pas à lui, Bilbo, pas à lui...
Le hobbit leva les yeux au ciel et posa de nouveau son regard sur le diamant finement ouvragé qui luisait doucement et, inconsciemment, il fit glisser ses doigts dans l'écrin de Tourmaline et s'empara de la pierre qui pulsait doucement. Il ne remarqua pas de quelle manière Bofur recula d'un pas tendu lorsqu'il se retrouva exposé aux ondes de la gemme et il fit glisser on doigt le long d'une veine discrète, imperfection avec laquelle Thorin avait su jouer pour embellir la pierre.
— Et voici le semi-homme...
Bilbo sursauta en entendant la voix féminine qui claqua avec la même attention dédaigneuse qu'avait usé Thorin quelques mois plus tôt, lors de leur première rencontre. Levant les yeux, il croisa le regard d'une naine brune aux yeux d'acier, semblables à ceux du roi d'Erebor, grande et svelte, au port noble, majestueuse et écrasante de prestance. Bilbo la reconnu immédiatement, bien qu'il ne l'ait jamais vue, et il s'inclina respectueusement.
— Dis, fille de Thrain, c'est un honneur.
La naine, à l'instar des membres de sa famille, ne semblait pas être encline à rendre un quelconque hommage à qui que ce soit, mais les exploits de Bilbo et, surtout, le diamant qu'il tenait encore dans les mains l'incitèrent à hocher sensiblement la tête pour saluer le hobbit. Elle se redressa ensuite et le jaugea d'un regard indéchiffrable.
— J'ai entendu dire qu'une citrine vous avait été offerte durant la quête.
Bilbo déglutit brutalement face à la soudaineté de l'affirmation et Bofur jugea bond de disparaître maintenant, conscient que la conversation qui allait suivre ne le regardait absolument pas.
— Heu... Je... Hem ! Effectivement.
La naine fit un pas en avant, le sondant d'un regard implacable, sans pour autant se montrer menaçante.
— Je ne connais qu'un seul nain qui soit en possession d'une telle gemme...
— Je... C'est bien de ce ru... de Fili qu'elle me vient.
Elle haussa un sourcil et l'étudia avec plus d'attention encore.
— Mon fils ne s'en serait jamais débarrasser sans une excellente raison...
— Je crois que... selon lui, la raison en valait la peine...
Extrêmement mal à l'aise, le hobbit joua nerveusement avec le si précieux diamant qu'il avait dans les mains. Bien sur, il savait que la sœur de Thorin était arrivée à Erebor quelques heures plus tôt et qu'elle avait passé beaucoup de temps dans la chambre où gisaient ses fils, l'un prêt à se réveiller d'un instant à l'autre, le deuxième dont l'état commençait à se stabiliser, et, de ce fait, Bilbo s'était attendu à la croiser dans la journée.
Mais, de une, il ne s'était absolument pas préparer à la rencontrer seul, sans Fili à ses côtés, ou au moins Thorin, de deux, il était encore moins prêt à lui annoncer qu'il était celui que cet irascible cagouille avait choisi comme... victime à temps plein, dans des circonstance assez flou, certes, et pour une raison obscure, il en convenait, mais les faits étaient là : dans un futur plus ou moins lointain, Bilbo allait devenir quelque chose qui ressemblait au gendre de cette naine et il ne savait pas comment lui dire. D'autant plus que cela faisait maintenant dix jours que la bataille était terminée, et autant de temps que Fili et Kili avaient passé dans le coma et Bilbo sentait que Dis était parfaitement capable de faire disparaître son cadavre avant même de le tuer et puis d'affirmer à son fils que le hobbit avait malencontreusement disparu durant sa période d'inconscience.
— Dites-moi, Hobbit, Savez-vous au moins ce que signifie un échange de pierre dans les coutumes naines ?
— J'ai cru comprendre qu'il s'agissait d'un acte... intime...
— Ca l'est.
— Ecoutez, Dis, il se trouve que Fili et moi-
—Par pitié, épargnez moi vos déclarations futiles. Le fait que Fili vous offre sa si précieuse citrine est bien plus parlant que n'importe quel discours !
— Plait-il ?
— Mais puis-je au moins savoir ce qu'il trouve à une bachelette insolite tel que vous ?
Sans s'offusquer, Bilbo retint un soupir lourd à l'idée de devoir à nouveau prouver à un membre de cette odieuse famille qu'il était à la hauteur de la tâche qui l'attendait, que ce soit retrouvé un cailloux volé par un lézard pyromane ou bien supporter Fili au quotidien. Il pris sur lui pour ne pas répliquer à cette mégère chicaneuse que c'était plutôt à lui qu'il fallait demander de quelle manière, diantre, il avait bien pu finir dans les bras de cet odieux phénomène.
— Je ne crois pas que ce soit à moi qu'il faille poser cette question.
La naine ne répondit pas et se contenta de l'éplucher du regard, s'attardant quelques instant sur le diamant étincelant qui brillait dans la main du cambrioleur et dont la puissance magnétique qui se répandait indolemment autour de lui troublait les perceptions de Dis.
— Vous avez l'intention de rester vivre à Erebor ?
— Je crois que je n'ai plus le choix, j'ai promis à l'autre rebu que-
— C'est mon fils que vous venez de traiter de rebu ?
Bilbo se figea soudain, il était tellement accoutumé à insulter Fili qu'il ne se rendait même plus compte des mots qu'il employait pour le désigner et il se sentit soudainement en danger de mort lorsque le regard polaire le transperça.
Ce fut l'arrivée de Thorin qui lui sauva la mise, le roi s'avança dans la salle et pressa affectueusement l'épaule du hobbit qui avait tant fait pour lui.
— Dis, n'importune pas mon cambrioleur s'il te plait, tu auras tout le temps pour ça durant les prochaines décennies...
— Justement, Thorin, je te cherchais, je pense qu'il est temps que nous parlions d'une certaine Opale, toi et moi.
Thorin fronça les sourcils, mais sa sœur ne lui laissa pas le temps de réfléchir, elle jeta le hobbit dehors et scella la porte.
Une fois dans le somptueux couloir, Bilbo s'interrogea un instant sur ce qu'il venait de se passer, puis il haussa les épaules et se dirigea vers la chambre de soin.
Il se figea sur le seuil de la pièce, car le lit sur lequel Fili reposait était occupé.
Une somptueuse naine à la coiffure entrelacée de nattes raffinées et aux vêtements ouvragés était assise sur le matelas, ses mains douces s'étaient mêlées à celles du nain blond endormi et sa bouche aux lèvres pleines se mouvait rapidement en chuchotant des paroles inaudibles, son visage proche, trop proche de celui, pâle, de Fili.
Bilbo jugula un puissant sentiment haïssable qui enfla en lui à cette vue et il se retint d'hurler une vulgarité acerbe au visage effondré de Mel, car il ne douta pas un instant que la pouffiasse pas si poilue que ça qui lui faisait face n'était personne d'autre que ce volatile incommode qui avait laissé sa place à Bilbo dans le cœur du premier héritier.
Il hésita à la conduite à tenir, après tout, Mel venait de traverser la Terre du Milieu pour retrouver le nain qui lui avait fait tant de promesses avant de partir à la conquête de la Montagne Solitaire. Elle n'était pas encore consciente que Bilbo sera la source de ses terribles désillusions et le cambrioleur se savait bien incapable de le lui annoncer. Surtout que ce n'était pas à lui de le faire.
Ses entrailles se tordirent lorsque, avec dévotion, la naine se pencha un peu plus et posa ses lèvres sur celles de Fili, et Bilbo eut l'impression que son sang s'était mué en plomb, ou du moins, en quelque chose de très lourd, très froid et parfaitement immobile. Incapable d'intervenir sans déplumer sauvagement l'ingénue, il choisit l'option de la raison et recula en fermant doucement la porte, se promettant qu'il ne remettrait plus les pieds par ici tant que Fili ne sera pas réveillé et tant qu'il n'aura pas expliqué à l'autre greluche qu'une page avait été tournée. Du moins, c'est ce qu'il voulut faire mais, sans s'en rendre compte, il fit un pas en avant en se raclant la gorge.
Surprise, la naine se redressa et rougit légèrement. Lorsque son regard vibrant accrocha celui de Bilbo, le cambrioleur du bien admettre qu'il comprenait parfaitement la raison pour laquelle ce pignouf de premier héritier avait succombé pour cette volaille et, une fois face à elle, il se trouva bien incapable de dire quoique ce soit, surtout lorsque les yeux verts se firent soudainement amicaux.
— Vous êtes le cambrioleur ?
La voix claire tinta dans la pièce et Bilbo hocha la tête, sans un mot et serra les dents quand elle lui tendit sa main qu'il serra distraitement puis elle se retourna pour caresser tendrement la joue de l'épéiste endormi.
— Je ne sais pas s'il m'a évoqué devant vous, je suis-
— Mel. Il vous a mentionné une ou deux fois, effectivement.
Bilbo fronça brusquement les sourcils lorsque son regard glissa sur la bague sertie d'une gemme resplendissante qui déclinait la lumière qui la traversait en un somptueux dégradé de rouge et de vermeil. Les joues de la naine devinrent subitement aussi pivoine que la bague qui ornait le doigt du nain lorsqu'elle remarqua que le hobbit la détaillait intensément. Elle précipita sa main sur celle du blond et fit disparaître le bijoux en bafouillant rapidement :
— Je voulais... Simplement... Juste, heu... vérifier que la taille était bien la bonne... Cela fait des années que je travaille dessus, je ne... Hem ! Il faut qu'elle soit parfaite... pour lui...
La gorge douloureusement serrée, Bilbo hocha la tête distraitement et fit un pas en arrière. Dans sa poche, sa main se serra sur l'immonde galet vert qu'il avait ramassé sans aucune dévotion et il se sentit soudain bien sot, face à la perfection du rubis rutilant que Mel avait déniché et taillé pour le nain qu'elle aimait.
— Vous savez, Mel, je ne sais pas s'il... Le mérite.
La surprise agrandi ses yeux qu'elle planta dans ceux de Bilbo et, brutalement, une question le percuta violement : Mais qu'est-ce que Fili lui trouvait, à lui, alors qu'il avait cette naine dont les yeux dégoulinaient d'amour et de tendresse pour celui qui gisait inconsciemment sur le lit. Perdu dans une brume de plomb, il fit un deuxième pas en arrière, son regard rivé sur les doigts de la naine, qui s'était désintéressée de lui et qui remettaient tendrement une mèche blonde à sa place. Les mêmes gestes que Bilbo avait fait quelques jours plus tôt, lorsqu'il s'était retrouvé seul avec Fili, dans la tour de garde.
Il voulait se jeter sur elle, lui faire comprendre que cet ingrat de premier ordre était sien et qu'elle pouvait aller se faire pendre au Mordor, il n'en avait rien à faire.
Mais, l'esprit embrouillé, il se contenta de faire demi-tour et il sortit de la salle, la gorge serrée.
Que ce soit lui ou Mel, l'un des deux allait tomber de bien haut lorsque Fili ouvrira les yeux et il ne pouvait s'empêcher de douter, malgré tout ce que le blond lui avait déclaré durant l'aventure.
Après tout, lui n'était qu'un cambrioleur de la Comté, Fili était un prince, appelé à devenir roi, un jour. Lui, le hobbit qui se contentait des choses simples, était parvenu, pour une obscure raison, à s'enticher d'un nain, membre d'une race qui, d'entre toutes, était la plus encline à vénérer les possessions matérielles. Il soupira lourdement et il se rendit compte que ses pas l'avaient amené dans la salle des bains. Son regard passa sur le bassin dans lequel Fili l'avait trainé une fois Erebor reconquise, et il se remémora de la promesse qu'il lui avait faite alors : Lui laisser une chance.
— Pour ça, il faudrait que tu te réveilles, sombre abruti.
Et voilà, ce chapitre était une transition pour amener le dernier
de cette fic qui, à la base, n'était censée être qu'un OS !
Je salue ceux qui sont arrivés jusqu'ici malgré les quelques
méandres narratifs que cette histoire a connus !
A plush' au prochain et dernier chapitre !
