CHAPITRE 2

L'après midi est bien avancée et la route 47 est longue pour Zack qui rejoint son meilleur ami Gabe, à son domicile.

Il lui faut quitter son quartier de San Pedro, traverser le pont du terminal portuaire de L.A. pour ensuite longer "océan boulevard". Le paysage se déroule à travers la fenêtre ouverte de la voiture et se modifie au fil des kilomètres.

Du haut de son siège auto, à l'arrière du véhicule que Zack conduit, Cody lui aussi constate la transformation de l'architecture ensoleillée de la côte ouest. Cody est un enfant silencieux. Il ne sature pas les oreilles de son oncle avec les babillages incessants propres aux enfants de son âge. Ce trait de caractère qu'il partage avec son oncle a développé en lui son sens de l'observation. Et de l'écoute.

La transformation du paysage répond à une logique financière. Lors de la traversée du grand pont vert, tout conducteur domine la zone aux graphismes linéaires du port avec ses grues tendues vers le ciel, ses conteneurs empilés et ses quais chargés de ciment et d'acier. L'industrie et le travail sont omniprésents. Ensuite, s'alignent avec paresse les palmiers qui bordent l'eau. Puis, parmi le sable, poussent des quartiers résidentiels faits de bas immeubles blancs aux toits de tuiles rouges. Logements périphériques fraichement construits pour répondre à une demande croissante d'une population de classe moyenne. Enfin, s'égrènent , le long d'avenues plus larges, des villas toutes plus belles, plus étendues et plus prestigieuses les unes que les autres. Signes ultimes de richesse.

En façade de chacune d'elles, espaces verts paysagers, vitres imposantes et étages décalés se répondent au gré des fantaisies d'architectes et de riches propriétaires.

En ce début de soirée, Zack a quitté les nuances de gris de la zone industrielle et portuaire et prend plaisir à rouler parmi des teintes plus chaleureuses : vert, ocre et argent se répandent sur les pelouses, face au soleil déclinant. Son esprit n'est pas préoccupé. Bien au contraire, il se réjouit de voir une dernière fois son meilleur pote. Celui-ci part préparer son installation pour poursuivre ses études à l'université. Quand Zack est avec Gabe, il se laisse guider par la bonne humeur permanente de ce dernier. Avec lui, tout est simple.

Zack arrive à destination. Il emprunte l'allée pavée, au milieu d'une végétation luxuriante, de l'une de ces spacieuses résidences. Ce n'est pas son domaine ici, mais les longs moments partagés avec Gabe, qui est ici chez lui, lui ont rendu l'endroit familier.

C'est là qu'il le retrouve, son ami de toujours.

Ils ont tous les deux vingt cinq ans. Pourtant très différents , ils ont grandi ensemble et sont inséparables. Ils ont partagé des moments de pur bonheur d'adolescents. Le skate, le surf sont le ciment de cette belle amitié. Les premières bières...aussi. Gabe a cette légèreté des gosses qui ont la vie facile alors que Zack est ténébreux. Son ami a le parfait profil du beau gosse californien : blond, musclé, bronzé et insouciant. Zack n'a rien à lui envier, brun aux yeux bleus, lui aussi a forgé sa silhouette de surfeur au gré des années passées au bord de l'océan. Seule l'insouciance ne l'a pas mené vers l'adulte qu'il est aujourd'hui.

Après avoir garé son véhicule, Zack ouvre sa portière et, s'avance vers la riche demeure. Il porte ses mains à sa bouche pour en faire un porte voix, et crie :

- Yo, Gabe ! le prévenant ainsi de son arrivée.

Il retrouve celui-ci réalisant quelques acrobaties avec son skate sur le patio devant l'entrée.

- Hey, hey , le Gabester! je vois que tu apprends à faire du skate! se moque t' il gentiment en lui tendant les bras pour une franche accolade.

Un check et les deux jeunes hommes rigolent, tout à leur plaisir des retrouvailles. Mais comme à son habitude, Zack n'oublie pas ses responsabilités :

- J'ai Cody dans la voiture, alors on y va !

Zack aide son ami en attrapant de justesse un volumineux sac que ce dernier lui lance sur son torse. Gabe tient déjà son skate sous son bras et récupère un dernier sac posé au sol. Tous deux se dirigent vers le véhicule. Zack a fait tout ce trajet juste pour emmener son ami à un lieu de ralliement. Gabe part avec d'autres jeunes, tous étudiants comme lui à Los Angeles. Il aurait pu s'organiser autrement que solliciter son ami Zack pour le déposer. Mais cela les aurait empêché tous deux de partager un dernier moment d'amitié. Et Zack, comme à son habitude ne ménage pas ses efforts pour les personnes à qui il est attaché. A l'évocation de Cody, Gabe ne peut qu'ironiser sans méchanceté aucune :

-Bébé à bord, hein ?

Zack ne relève pas et se fait confirmer :

-Je te dépose au parking ? Oui ?

- Oui ! bien sûr !

Une fois en route, Gabe est insouciant et bavard comme toujours. Le sourire aux lèvres, il intervient :

- Tu devrais venir à Santa Barbara, ça compensera les chattes que t'as raté au lycée...

Zack, sa ceinture de sécurité attachée à la différence de son ami, ne répond pas et regarde droit devant, attentif à la route.

Gabe a lancé le sujet, il continue pour mieux cerner son ami :

- Toi et Tori, vous faites un break, pas vrai ?

- Mmm...en quelque sorte, répond Zack avec une moue appuyant son propos.

- Maintenant...c'est en quelque sorte... répète Gabe surpris.

Dans le même temps il roule une "cigarette" et la porte à sa bouche. Zack quitte la route du regard et se tourne vers Gabe, en voyant un mouvement de son côté. Voyant ce qu'il s'apprête à faire, il fronce les sourcils :

- Eh mec!

- Quoi?

- Il a 5 ans... rétorque Zack en voyant faire son ami. Il n'aime pas beaucoup que Gabe enfreigne les règles de bienséance en présence de son neveu. Surtout dans un espace si confiné. Parce que le reste du temps ça n'est pas un problème. Bien au contraire, Gabe est son compagnon d'insouciance.

- Il dort...se justifie Gabe.

- Non! je dors pas ! intervient l'enfant à l'arrière.

- Tu es un petit rusé ! dit Gabe à Cody alors que, sans scrupule, il allume son briquet et tire une première bouffée.

Zack jette un coup d'œil à son neveu dans le rétroviseur intérieur central, et dit, le sourire au coin des lèvres :

- Oui, il adore prétendre qu'il dort.

Gabe peut presque percevoir de la fierté dans son ton. Dès qu'il s'agit de son neveu, une profonde mansuétude se distingue chez Zack.

- Tu m 'étonnes...

- Ça sent comme les cigarettes d'Allen, rajoute l 'enfant

- Qui est Allen ? interroge Gabe en se tournant vers son ami. Mais c'est Cody qui lui répond :

- Le petit ami de Jeanne.

- De la semaine! ironise Gabe en tirant une nouvelle bouffée. Zack hoche la tête et sourit à cette remarque lucide. Gabe est trop proche de son ami pour ne pas avoir une connaissance précise de la situation familiale. Il connait l'engagement que Zack a pris auprès des siens. Il voudrait une vie meilleure pour son pote et continue :

- Pourquoi ne viendrais-tu pas à l'université communautaire de Santa Barbara ? Tu peux squatter chez nous en attendant ton propre espace, tu sais... Au moins... tu sortirais de San Pedro.

Tout est toujours si facile avec Gabe. L'insouciance qui le caractérise n'est pas de mise pour la ligne de conduite que s'est fixé Zack. A chacun ses priorités.

- Je ne pense pas que ce soit le bon moment pour les études...

- Pourquoi ? Parce que tu n'es pas rentré à "l'Institut des Arts" ?... Va ailleurs!

Gabe, lui, n'a pas ce genre de préoccupations, mais il sait que Zack rêve d'évoluer dans le milieu artistique. Son ami toujours si sérieux s'évade à travers l'expression graphique et il est plutôt bon dans son domaine.

- 'L'Institut des Arts"... Zack voit bien que son ami ne le prend pas au sérieux. Il sait que Gabe connait le nom que l'on donne localement à cette université privée située à Los Angeles : "the California Institute of the arts" que tout le monde ici appelle "Cal Arts" .

- Peu importe, ça va...

A sa manière et par ce propos, Zack rappelle à son passager avant que, malgré son ambition d'intégrer l'école parfaite pour épanouir son art, il accepte la situation qui est la sienne. Et que même si ses rêves sont mis de côté, son quotidien est tolérable. Il a fait un choix et il l'assume. A savoir lequel des deux il essaye de duper. Mais, c'est à son ami qu'il s'adresse, il peut s'exprimer librement.

- Cette bourse était mon ticket d'entrée, ne peut-il s'empêcher d'ajouter, laissant transparaitre ainsi son regret.

- Ouais, t'es le roi des boursiers...

- Ça m'a permis d'aller dans ton école privée !

- Par bus tous les jours... lui rappelle Gabe, en se remémorant leurs années d'école communes.

Zack s'esclaffe de cette répartie :

- Ah, ah, ah ! riche connard !

- Connard toi même ! rebut du ghetto ! répond à ce pique Gabe, complice.

Zack, plus sérieusement, change de sujet. Il n'aime pas trop que son ami le taquine sur leur différence de couche sociale. Il questionne Gabe :

- T'as déjà choisi tes matières ?

- Larry dit que je dois choisir l'option "communication"

Au tour de Zack de répéter son ami :

- "Communication !"

Il lève les sourcils interrogateur :

- Ça signifie quoi ?

- Ça signifie que c'est réglé pour moi... Larry va m'embaucher dans sa boite. Comme ça, je retourne m'éclater à fond puis je reviendrai ici, m'acheter des costumes et commencer à me faire du fric... - tu peux avoir la même vie, si tu veux... suggère Gabe en faisant face à son ami.

Zack écoute Gabe mais, impassible, jette un regard dans le rétroviseur en direction de son neveu. Il reporte son attention sur la route et ne répond même pas à cette proposition. Il n'a rien à faire dans ce genre de filières universitaires. Autant poursuivre sa vie telle qu'elle est. Il continue de rouler, la main droite sur le volant et le bras gauche appuyé sur le rebord de la fenêtre ouverte.

Arrivé à destination, Zack gare son auto sur le parking près de la plage. Les deux hommes descendent de la voiture. Zack libère son neveu qui, dès l'ouverture de la porte arrière de sa voiture, grimpe et s'assoit à même le sol du coffre. Il est ainsi aux premières loges pour voir les deux compères se quitter.

- Salut man !

- Salut, mec ! répond Zack en tendant à Gabe son sac.

Celui-ci le sollicite : -...monte! ... et viens me voir bientôt, OK ?

- Très bien ! répond mécaniquement Zack. Il n'y pense même pas, et Gabe le sait bien.

- Non ! je suis sérieux, mec ! t'as été au top, mais là... toute cette merde ça craint...

- Mumm...

Zack , les fesses posées sur le bord du coffre, les mains dans les poches, acquiesce en hochant la tête.

Mais son ami n'est pas dupe:

- Je t'envoie un billet d'avion ou... prends juste ta bagnole et débarque...d'accord ?

- OK...

- Vrai?

Puis Gabe, ne pouvant se répéter plus, se tourne vers Cody, le salue :

- Code-man ! Eclate- toi, play-boy !

Puis, à reculons pour ne pas quitter tout de suite son ami des yeux, Gabe tend le bras et le doigt en insistant auprès de son ami:

- Promis ?

- Ouais.

Malgré tout, Gabe s'en va. Il se retourne et rejoint d'autres étudiants groupés plus loin autour d'un van. Son sac vient gonfler le tas de paquetages qui s'amoncellent à l'arrière du fourgon. Leurs propos futiles évoquent des fêtes et des rencontres prochaines.

Cody et Zack restent encore un instant assis au bord du coffre. Tous deux sont à regarder ce groupe, loin de leur réalité : Cody fixe, avec envie, son regard naïf sur ces adultes. Il est conscient qu'il lui faudra attendre encore de nombreuses années mais le spectacle d'un tel futur est alléchant. Zack, lui aussi, a son regard rivé sur ces jeunes. Ils sont du même âge que lui, la frontière qui le sépare d'eux est de toute autre nature que le nombre des années qui sépare Cody de ces gens. Pourtant, elle lui semble tout aussi abyssale.

Donnant une tape sur l'épaule de son neveu, il lui signifie que le rêve est fini et lui suggère qu'ils se remettent en route.

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