CHAPITRE 3

De retour à la maison, Zack ouvre la porte d'entrée, précipité et bousculé par Cody qui a une envie pressante et fonce aux toilettes.

Zack s'assoit sur l'accoudoir du canapé où est confortablement allongée sa sœur. Elle pousse ses pieds avant que Zack ne s'installe. Elle lui libère ainsi un peu d'espace où poser ses fesses. La télécommande est posée sur son ventre et une bière vide git sur la table basse. La télévision allumée laisse un fond sonore peu assourdissant dans la pièce spacieuse.

Sourire aux lèvres, enthousiaste à l'idée d'aller surfer, Zack prévient sa sœur :

- Je pars faire une session.

Car, enfin dans cette journée, il s'accorde un peu de temps et va pouvoir goûter le plaisir de son sport favori.

- Non! ...je pensais que tu restais... J'ai même fait des courses...et j'ai invité Ellen, lui dit-elle.

Elle tapote son frère avec ses pieds pour le taquiner, tout sourire, et lui suggérer par la même, le plaisir pour lui de passer une bonne soirée avec des filles. Zack lève les yeux au ciel, ou plutôt au plafond et émet un grognement. Il connait les quelques copines de sa sœur. Aucune ne mérite son attention. Elles sont de toute façon trop vieilles pour lui et aussi débauchées que Jeanne. Leurs distractions favorites des fin de semaines est de faire des soirées entre filles, à écumer les bars ou picoler chez l'une d'elle. Merci mais non, très peu pour lui...

Quitte à passer une soirée avec une amie, c'est avec Tori qu'il choisirait de le faire. Donc, quant à la proposition de sa sœur, rien de réjouissant dans cette perspective. Il préfère largement surfer puis ne rien faire après, ou dessiner un peu, pourquoi pas ? Il verra plus tard. Mais sa sœur n'en a pas fini avec lui

- Quoi ? J'ai entendu dire que tu étais célibataire, non ? ...car tu ne me dis jamais rien...

Tout en écoutant sa sœur, mais en ne lui répondant pas pour autant, Zack enlève de la table basse du salon des paquets de cigarettes chiffonnés et laissés là. Il ne fume pas mais Jeanne si. Il ramasse un cendrier, rempli de mégots, abandonné lui aussi sur un guéridon. On peut voir ce petit meuble de chaque côté du sofa où trônent des abat-jours. Mais il semblerait que ce ne soit pas son unique fonction que de servir de support à ces imposants luminaires.

Cody est revenu dans la pièce où se trouvent les deux adultes. Il tient dans sa main un talkie walkie et appelle sa mère dans le micro :

- Jeanne, Jeanne... pour s'amuser alors que celle-ci est juste à côté.

On entend le soufflement si caractéristique de ces appareils lorsqu'une personne écoute son interlocuteur et que le bouton micro n'est pas enclenché.

- Chutttt !

Sa mère balaie d'un geste l'espace, intimant ainsi à son fils l'ordre de se taire. Elle n'a pas fini de parler à son frère. Pour une fois qu'ils ont tous les deux un peu de temps libre en commun. Elle aimerait bien partager un peu plus de moments avec le seul véritable homme de la famille. Il n'est pas question de son père ou de son fils. Quand au géniteur de celui-ci, il brille par son absence... Zack est un homme de sa génération et puis c'est son frère. Mais il est si secret et taciturne qu'il est difficile de communiquer avec lui. Alors chaque instant passé en sa présence est un moyen de se rapprocher de lui.

- Tu sais, poursuit-elle, si tu continues à rompre avec Tori comme cela à chaque fois, elle finira par ne plus revenir.

Mais encore une fois, Zack ne lui répond rien. Il n'aime pas ce désordre malodorant. Alors, il poursuit son ménage en chargeant ses mains des déchets qu'il jette dans la poubelle de la cuisine, pièce attenante au salon. Et il lui tourne ainsi le dos.

Tandis que Cody, cherchant à capter l'attention de sa mère, continue de crier son nom dans l'appareil :

-Jeanne, Jeanne, Réponds! ...Cody à Jeanne !...

Tels les habitués qu'il a du voir faire, Cody répète son message. Mais sa mère est exaspérée par son insistance :

- J'ai pas envie de jouer maintenant ! Regarde plutôt la télé ! Ok ? lui suggère t'elle, en lui montrant l'écran animé. Cody s'exécute.

- Ecoute! je sors, explique Zack qui finit par reposer le cendrier vidé sur son ancien espace.

Il regarde Jeanne, les sourcils froncés et un pincement au cœur, en voyant sa sœur agir de la sorte avec son fils. Il ne lui semble pas normal qu'il soit obligé de le faire mais il ne peut s'empêcher de devoir lui reprocher :

- Tu lui brises le cœur!

Puis il se retourne et pose la main sur la poignée de la porte, prêt à s'évader de ce carcan familial.

- Zack...

Mais Zack ne l'écoute plus... Ses dernières paroles avant de sortir sont destinées à son neveu :

- A plus tard, Cod's...

Le moyen pour Zack de rappeler à cet enfant qu'il est important à ses yeux.

Désormais, Zack roule jusqu'à l'océan. Il sait exactement où aller. Enfin, Après avoir garé sa voiture, et s'être changé, il descend prudemment les rochers : il est pieds nus. Sa combinaison de surfeur n'est qu'à moitié enfilée et retombe sur ses cuisses dévoilant un torse athlétique et bronzé digne d'une photo de mode. Sa planche sous le bras, il regarde le sol afin d'éviter de se blesser sur ce parcours escarpé. Le soleil rasant de ce début de soirée dessine l'ombre du jeune homme sur le sable fin lorsqu'il atteint la plage. Là, une fois sa combinaison épousant totalement sa silhouette et le harnais de sécurité relié de son pied à sa planche, il est prêt et court pour pénétrer dans l'eau.

Les premiers pas dans l'océan sont faciles et l'amènent rapidement à demi-immergé. Il laisse glisser sa planche sur la surface huileuse de l'eau, monte dessus à califourchon puis se courbe en avant de façon à coller son torse à la planche pour mieux aborder le rouleau qui arrive droit sur lui. Il prend une dernière inspiration puis plonge la tête en avant afin de laisser la houle le déborder. Son expérience est évidente.

Le contact de l'eau lui repose l'âme. Rien à penser. Juste suivre les mouvements de la houle. Se laisser guider par les flux aqueux et le souffle du vent.

Après quelques instants passés, le voilà debout à surfer sur la crête d'une vague. Il utilise la puissance de celle-ci pour le ramener sans effort et sans résistance en direction de la côte. Il repart à l'assaut d'une nouvelle vague, allongé sur sa planche en ramant avec ses bras vers l'horizon. Lorsqu'il sent que la crête est bonne à prendre, il se remet debout sur sa planche, avec souplesse. Puis, il se laisse guider dans une glisse légère...

Il enchaine les figures, répétant inlassablement les mêmes mouvements qui lui permettent de dompter une nouvelle vague, puis une autre et une autre encore...Utilisant le haut de l'une d'elles, il se met avec agilité debout sur sa planche, genoux fléchis. Ses bras servent de balanciers et caressent l'écume formée par le retour du tube liquide.

Il n'est pas seul dans l'eau. En cette fin d'après-midi, d'autres surfeurs partagent comme lui des chutes d'acrobaties ou de figures ratées, mais aussi cette sensation de liberté, de vitesse et de puissance et surtout cette ivresse que procure le surf. A chaque glisse, les battements de son cœur s'accélèrent au rythme de pulsions vertigineuses qui parcourent tout son être. Rien n'est plus agréable que cette sensation sur sa peau. Zack se sent libre. Il se sent vivre.

Mais...il lui faut rentrer... Le surf lui fait perdre toute notion du temps. La brusque fraicheur de l'eau lui rappelle cependant que la soirée s'avance. Il quitte l'océan comme il y est rentré, en courant, puis sèche quelques gouttes qui perlent sur son visage salé. C'était une bonne session. Il est satisfait de sa performance d'aujourd'hui. Cette énergie dépensée lui a lassé le corps. Il sent ses muscles assouplis et sa peau détendue. Son esprit lui aussi s'est relâché au contact de la mer. Il repart alors chez lui, tranquille et serein.

Revenu à la maison, Zack s'est douché puis sustenté. Le reste de la soirée sera calme, finalement. Il a fait son choix.

Il est désormais, assis sur un tabouret , dans ce qui ressemble plus à une cour qu'à un jardin, à l'arrière de la maison. Aucune plante, ni aucun végétal ne vient orner l'espace. Seuls le goudron et un grillage délimitent le territoire de la propriété familiale. Tournant le dos à la maison, Zack fait face au pont. Il a revêtu un sweat à capuche aux couleurs sombres. La soirée est plus fraiche et l'air marin transporte ses effluves jusqu'à lui.

Zack est assis devant un établi où du matériel propre aux artistes peintres se dispute la place. Pinceaux, tubes de peintures, palettes de couleurs, toiles inachevées, bombes de graff se chevauchent dans un désordre organisé. C'est l'espace privé de Zack, son espace de créateur. Comme il ne pleut que rarement par ici et que la maison est trop petite, il a monopolisé cette partie de la cour comme étant la sienne. Cependant, quelques jouets de Cody, tels une trottinette ou un camion porteur en plastique bleu trainent sur le bitume. Mais ce sont là les jouets de Cody. Il n'a déjà pas beaucoup d'amusements dans sa jeune vie, alors Zack ne lui dit jamais rien.

Le quartier se situant sur quelques hauteurs, Zack a une vue dégagée sur cette zone portuaire où l'activité ne cesse jamais.

Le ciel est son fond d'écran, le soleil couchant est un modèle éphémère qui pare sa robe d'un nuancier de teintes qui varie au gré des soirées. Le pont, marqueur d'espace, délimite le premier plan où se dessinent les toits des entrepôts et des usines portuaires, de l'horizon orné de guirlandes lumineuses formées par les réverbères, si petits mais si loin qu'ils ressemblent à des lampions.

Le fourbi de son espace d'artiste n'a rien à envier à l'enchevêtrement des toitures, grues et quais du port.

Dans un silence que seuls des aboiements interrompent, Zack mélange une variété de couleurs avec son pinceau. Il lève les yeux vers le spectacle quotidien qui se dresse devant lui pour en retranscrire toutes les subtilités. Là du gris, là du vert... il fronce les sourcils et se pince les lèvres, tel un élève appliqué à rendre l'exactitude de la palette qui se dévoile devant lui. C'est ainsi qu'il termine, tout tranquillement, une journée aussi ordinaire que les précédentes...

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