CHAPITRE 4
Tandis que Jeanne exécute avec routine son travail de caissière, vêtue de sa blouse aux couleurs du supermarché local, Zack et Cody sont installés à l'entrée du magasin. Ils sont assis sur une table en bois, de celle que l'on trouve dans les terrains de pique nique, table mise à la disposition des clients, sous des anneaux affichant des prix promotionnels, juste à côté d'une rangée de caddies.
Cody patiente pendant le travail de sa mère. Il est assis sagement sur l'un des deux bancs reliés à la table, faisant face au soleil matinal. Comme à son habitude, Zack le surveille en bon baby-sitter et patiente avec lui, complice, assis sur le recoin de la table, les deux pieds posés sur le banc à proximité de son neveu. Celui-ci, capuche relevée sur sa tête blonde, montre de son petit doigt d'enfant un graffiti incrusté dans les rainures du bois et interroge son oncle :
- Quand as-tu dessiné celui-ci ?
- Il y a longtemps...soupire Zack, se remémorant fugacement ces instants vécus à l'identique au même âge que Cody. L'histoire se répète. Il n'y avait pas beaucoup pensé auparavant. Mais ce lieu et même précisément ce banc font partie intégrante de son enfance. Il est heureux de pouvoir partager un peu de son histoire avec Cody. Alors, il explique à son neveu :
- Ma mère travaillait ici, comme la tienne...alors, des fois, j'attendais ici, dehors et je dessinais... regarde ! Je vais te montrer comment...
Il sort de la poche de son jean troué un stylo feutre noir et réalise, avec la même application que la veille au soir, un cercle d'une main experte sur une des lames de bois encore vierge. Des dessins graffés parsèment les lames contigües. Tout passant attentif pourrait reconnaitre le pont enjambant le port ou ici des grues similaires à celles du pochoir. L'enfant suit du regard tous les mouvements maitrisés du crayon, avec une attention toute sérieuse.
- Faire un rond... ici... maintenant tu le remplis...
Explique Zack en rebouchant le stylo. Peut être son amour du dessin lui est t'il venu ici ? De ces longues heures où il patientait sagement à l'identique de son neveu. Où aucune autre occupation ne savait mieux remplir le lent égrenage des heures. Il sort de la même poche de son jean un autre feutre de couleur grise :
-Tu veux celui argenté ?
Demande-t-il à Cody en lui tendant le crayon, accompagné d'un sourire plein d'encouragements. C'est chouette de partager cela avec son neveu. Il est vrai qu'à l'âge de Cody, l'écriture ne fait pas encore partie de ses compétences acquises.
- Qui attendait avec toi ?
- Quand ?
- Quand tu as dessiné ceux-là !
Cody lève les yeux vers son oncle puis se met à crayonner l'intérieur du cercle, à l'écoute malgré tout de son oncle. Zack ne répond pas immédiatement.
- Personne.
Il ya un certain fatalisme dans le ton de sa voix.
- Bah, et papi ?
- Eh bien, il s'était fait mal au dos en tombant au travail.
Zack fait attention à toujours être très pédagogue avec son neveu. Il s'exprime clairement, doucement et avec des mots simples.
- C'est ton papa, rappelle l'enfant.
- Oui.
- Et tu es mon papa... ajoute Cody en regardant la mine du stylo.
Zack secoue la tête et ricane avec affection :
- Non, Cody, je suis ton oncle... Ta maman est ma sœur ce qui fait de moi ton oncle; explique le jeune homme qui ajoute :
- Roy est ton père.
- Nan, tu es mon papa, affirme l'enfant en tendant l'index vers son oncle.
- Tu es mon papa, tu es mon papa, tu es mon papa, tu es mon papa...répète Cody en poursuivant son gribouillage.
Zack ne regarde plus son neveu mais lève les yeux et fixe son regard dans le vide. Il soupire légèrement. Il médite la fausse affirmation de son neveu. Il comprend bien que celui-ci n'exprime les choses ainsi que parce qu'il les perçoit du haut de ses cinq ans. Zack pose sa main sur la capuche de l'enfant et lui caresse tendrement la tête en disant :
- Hé! Continue de dessiner...
Il a tant d'affection pour cet enfant. Il ne peut lui en vouloir de le considérer comme son père. Y a t'il plus beau compliment qui puisse définir leur relation?
Ainsi, le temps continue de s'écouler lentement, les deux garçons assis sur le banc à patienter jusqu'à la sortie de travail de Jeanne.
Il est à peine plus de 21h00. Maintenant la soirée est bien avancée. Dans la cuisine, c'est le désordre. Jeanne et son amie se font face autour de la table ronde. Au milieu, trône un cendrier débordant de mégots. Des cadavres de bouteilles de bières et des paquets de cigarettes entamés achèvent la décoration. Les filles sont éméchées et continuent de se servir mutuellement, dans des verres cette fois, un alcool au degré élevé. Cigarette à la main, elles ricanent, un nuage de fumée flotte au-dessus d'elles.
Zack entre dans la pièce en balayant l'espace de sa main pour évacuer ce brouillard malodorant. Il déteste ça. Tout. L'odeur du tabac, ce désordre. ces soirées qui n'en sont pas. Ces filles qui fument et picolent sans aucune retenue, ni féminité. Et Jeanne, qui se complait dans ce mode de vie où le travail routinier n'est ponctué que de moments oubliés dans des alcools forts, en plus ou moins bonne compagnie...
Et c'est ce genre d'instants qu'elle voulait partager avec son frère? Elle le connait vraiment très mal.
Zack est venu se servir à boire. Il ne fait que passer et ne veut surtout pas rester. Il ouvre la porte du frigo pour se servir un jus de fruits rouges..
- Hé! Zack salue la jeune femme blonde face à Jeanne.
- Quoi de neuf ? répond par pur formalisme le jeune homme sans un regard pour la fille.
Immédiatement après, Jeanne s'adressant à son frère, enchaine :
- Tu restes là, ce soir, pas vrai ? Sans attendre de réponse, elle explique : - Allen joue au "clam mine" et on est sur sa liste d'invités.
Zack dévisse le bouchon de sa bouteille puis boit une gorgée en regardant sa sœur puis son amie, tandis que cette dernière rétorque :
- Tu sembles être la baby-sitter ce soir, petit frère...
- On dirait!
Il ne réfléchit même pas. De toute façon, il n'avait rien de plus à faire ce soir et surtout pas traîner avec Jeanne et ses fréquentations. Il sera bien mieux, tranquille dans sa chambre. Gabe est parti et Tori ne semble pas être dans les parages. Alors, sans plus de considération pour les jeunes femmes, il leur tourne le dos et quitte la pièce.
La nuit est désormais tombée sur San Pedro, les filles sont sorties comme elles l'avaient prévu. Zack est presque seul dans la maison. Presque, car il garde Cody. Enfin, son sentiment à lui, c'est qu'il est seul. Sans se sentir enfermé dans sa chambre, il regrette un peu qu'à 25 ans, il n'ait d'autres occupations que d'être installé dans sa chambre à garder son neveu. Même s'il dessine pour passer le temps. Il est trop tôt pour dormir.
Les deux murs d'angle où se situe le lit une place de Zack, sont couverts d'affiches, ne laissant deviner qu'un peu de la peinture blanche qui orne depuis l'origine les surfaces de sa chambre. Tous les posters accrochés ne présentent qu'un seul panel monochrome allant du blanc au noir en passant par une variété de gris. Même les ajouts crayonnés par Zack sur les images sont au feutre noir.
Il est assis sur son lit, les pieds allongés sur sa couette et le dos appuyé sur sa tête de lit en chêne, aux barreaux recouverts de graffitis blancs. Encore vêtu de sa chemise ouverte sur son maillot blanc et baskets aux pieds, Il esquisse quelques graffitis de la main droite dans son carnet déjà bien fourni. Il tient encore le crayon mais s'arrête un instant et de sa main gauche, il compose un numéro sur son téléphone portable.
Il n'a pas envie de cette solitude et à défaut de sortir lui aussi, il ne peut pas, il y a Cody, il peut au moins discuter avec une personne qui lui est proche. Gabe ? Il n'y pense même pas. Son ami adore faire la fête et doit sûrement traîner à l'heure qu'il est. Non, c'est à Tori qu'il songe. Elle est plus sage et douce. Elle devrait pouvoir prendre le temps de discuter avec lui. Comme il leur arrive parfois. Et puis, Jeanne lui a refait penser à elle quand elle a évoqué leur relation, hier. Jeanne n'a pas tout à fait tord sur les méandres de leur relation épisodique. Il va falloir qu'il clarifie la situation. Mais Zack ne sait pas ce qu'il veut. Il tient énormément à Tori. Eux aussi ont grandit ensemble, dans le même quartier. Ils ont aussi le même âge et c'est une très jolie jeune femme. Elle est intelligente et sort du lot de toutes ces filles qu'il peut connaître. Mais par dessous tout, elle le comprend et ne le bouscule pas. Elle le laisse vivre sa vie et ne porte aucun jugement - comme Gabe - sur les choix que Zack peut réaliser. C'est certainement pour cela que ces deux êtres lui sont chers.
La jeune femme à l'autre bout du fil décroche. Zack se pince les lèvres. Il n'a pas encore réfléchi à ce qu'il allait lui dire. Laissons venir voir, se dit-il, je m'adapterai. Zack entend de la musique et le rire féminin de son amie avant que celle ci ne réponde :
- Allo ?
- Hé, petit singe, salue Zack, le sourire retrouvé.
- Hé! qu'est ce que tu fais de beau ? demande avec enthousiasme la jeune femme en reconnaissant son ami.
La réponse de celui-ci l'est moins.
- Devine...
Il appuie sa tête sur le mur. Toujours sur fond musical, elle énonce, avec évidence :
- Babysitting.
- Bingo...
Il faut croire qu'il est prévisible ou qu'elle ne le connait que trop bien. Ce qui revient au même. Elle rit à un propos de son entourage, là où se tient la fête puis demande au jeune homme:
- Je peux te rappeler plus tard ?
- Où es-tu ? interroge Zack en attendant la musique mais c'est au tour de son interlocutrice de dire :
- T'es là ? Zack,... je n'entends plus rien...
- Euh...oui...
- Je te perds!
- Euh, je suis là... insiste Zack en penchant la tête du côté de son téléphone, pourtant collé à son oreille, comme si cela allait améliorer la liaison.
- Tu m'entends ?
Mais c'est Zack qui, lui, entend son amie rire aux éclats. Il s'élance malgré les interférences sonores :
- Tori, je ... pensais juste à toi...
Il lève sa main droite en l'air d'un geste d'excuse que seul lui peut voir.
- Et...Allo ?
Il lui parle mais la liaison est coupée. Zack, dans un dernier espoir, répète :
- Allo ?
Mais la cacophonie de la fête fait place au silence. Zack reste encore un instant le téléphone sur son oreille puis regarde celui-ci comme s'il ne fonctionnait pas. Dans un grondement rageur, il referme son mobile et le balance au bout de ses pieds, sur son lit. Fichu engin. A quoi sert-il ? si l'on ne peut même pas communiquer avec qui on veut, quand on veut. Pas si mobile que ça, somme toute.
Déçu, il se remet à griffonner deux trois coups de crayons. Il se tourne vers son neveu endormi sur le petit lit à l'autre coin du mur. Seuls une chaine hifi et un tabouret faisant office tous deux de tables de chevets réciproques séparent les deux lits. L'espace est confiné dans cette chambre. Mais la décoration du mur commun à leur tête de lit respective délimite à elle seule leur espace intime. Le dessus du mur du coin de Zack est couvert, alors qu'aucune photo ni aucun dessin n'entache l'immaculé au-dessus de Cody, qui dort tout habillé.
Fataliste et résigné, il ferme sèchement son carnet de croquis et le pose sans égard sur le lit. Il se lève et s'approche avec douceur de l'enfant. Contraste avec l'instant d'avant. Il s'agenouille pour se mettre à la hauteur du lit et avec toute la délicatesse de Zack quand il s'agit de Cody, il retire les chaussures de son neveu. Il observe les souliers, constatant l'usure avancée de ceux-ci, puis remonte avec tendresse une couverture sur celui-ci. Cela lui fera un semblant de réel couchage. Cody s'est endormi sur le dessus de son lit, tout habillé. Ni père, ni mère pour le border.
Alors qu'il caresse tendrement les cheveux du garçon, agissant doucement afin de ne pas le réveiller, des bruits de porte claquée et de bouteille tombée proviennent de la cuisine.
C'est Jeanne qui est passablement alcoolisée, cette fois ci accompagnée de son ami Allen, dans le même état d'ébriété qu'elle. Celui-ci embrasse la jeune femme dans un mouvement si appuyé et si chancelant que cela les bouscule le long du réfrigérateur qui vacille. Allen se retient au bahut tandis que le couple ricane:
- Bon dieu, quel idiot!
En état d'ébriété l'un comme l'autre, ils continuent leur bruyant manège, rigolent de leur ballet imprécis...
- Prend l'ouvre-bouteille ! dit Jeanne en sortant un flacon du frigo.
Mais Allen ne sait où le trouver et provoque, dans sa recherche, un bruyant fourbi dans les tiroirs. Ils ricanent, encore et encore.
Zack, furieux, pénètre dans la cuisine :
- Jeanne, c'est quoi ce bordel ?
Le couple se retourne vers lui, totalement désinhibé.
- Merde, ça va chier...S'exclame ironiquement Jeanne, considérant son frère moralisateur.
Zack jette un rapide coup d'œil sur sa sœur et son compagnon. L'analyse est claire.
- Je viens juste de le coucher, rappelle Zack, en jetant un regard désapprobateur envers sa sœur ainée. Mais celle-ci n'en a cure et lui rétorque, en riant:
- Oh! allez...il ne se réveille jamais...tandis qu'Allen, dans une attitude provocatrice, décapsule la bière.
A défaut d'être écouté, Zack, soucieux et exaspéré, lance une dernière consigne en quittant la pièce pour retourner dans sa chambre :
- Calmez-vous! Compris ?
Comment peut-elle être si insouciante et irresponsable et lui si discipliné et raisonnable ? Mais le duo a déjà oublié le passage éclair de Zack.
- T'as des clopes ? questionne Allen à sa compagne, qui après avoir avalé une gorgée du liquide mousseux, lui répond :
- Oui, viens là...Puis, elle l'embrasse aussi goulument que la gorgée de bière avalée juste précédemment.
Zack, sur son lit, a repris sa position initiale et poursuit son crayonnage de dessins dans son carnet. Les cloisons sont minces dans cette maison et, malgré lui, le bruit des ébats du couple parviennent jusqu'à lui...
- Viens là !...
- Où ?...
- Mmm...
- Où ? ici ?...
- Mmm...
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