CHAPITRE 5
C'est le début d'après-midi sur Los Angeles. Zack a pris sa voiture et se rend seul, cette fois, à la riche villa actuellement inhabitée de Gabe. Celle-ci donne directement sur la plage et la vue du balcon est imprenable. C'est dans le jardin qu'est entreposée sa planche de surf. Il sait qu'elle n'est pas sensée être stockée ici, mais il n'a pas de scrupule, c'est tellement plus pratique pour lui. Directement reliée à l'océan. Pas de problème d'espace pour abriter un aussi gros matériel et personne pour le lui reprocher. Les habitants ont déserté la demeure.
Il fait chaud et ensoleillé, Zack est donc vêtu de manière appropriée : tongs, bermuda blanc cassé, et maillot sans manches sont ses seuls attributs. De toute façon, il va surfer et changera de tenue. Après avoir garé sa voiture à l'endroit habituel, il traverse le patio où il avait retrouvé son ami. D'un pas décidé, il longe la demeure. Il sait exactement où aller. Il n'est pas nécessaire de pénétrer dans la maison pour accéder au jardin. Mais c'est d'avoir fréquenté Gabe qui lui permet de savoir cela. Il faut connaitre les lieux pour détenir ce genre d'informations. Ses épaules frôlent la végétation puis enfin, il arrive dans un coin du jardin qui, contigu à la plage, sert à entreposer le matériel maritime laissé là par les propriétaires.
Une demi douzaine de planches de surf de tout gabarit est appuyée sur une clôture en bois. Celle-ci, envahie par le lierre et le bougainvillée, permet aux résidents de les cacher à la vue des promeneurs de la plage un peu trop curieux. L'alignement des planches forme un demi-cercle autour d'un palmier, plante commune à cette région au climat adapté, qui les protège du soleil.
Ce palmier-ci a une particularité qui le diffère de ses semblables. Il est recouvert de graffitis et d'autocollants multicolores.
Zack, à l'ombre formée par toutes ces murailles d'époxy, enduit d'un frottement rotatif énergique sa planche d'une cire. Cela lui permettra d'obtenir une meilleure adhérence une fois dans l'eau. Il a toute son après-midi et sa soirée de libre, il peut donc sereinement préparer sa session de surf.
Un homme d'une trentaine d'années, ayant pour seul vêtement un caleçon et des tongs aux pieds, s'approche de Zack en silence. Son torse nu dévoile un tatouage sur l'épaule. Un bol de céréales à la main, il observe le jeune homme à loisirs. Il interrompt sa contemplation en se signalant, d'une voix amicale :
- Je croyais qu'on t'avait interdit l'entrée, maintenant...
Zack, surpris et un peu fautif, se retourne. Mais il retrouve le sourire, soulagé en découvrant le visage de son interlocuteur. Le plaisir se lit dans ses yeux. Les deux hommes se connaissent.
- Change le code, garce ! réplique Zack avec amusement.
- Tu vas tagger le garage, ensuite ? demande l'individu en désignant la villa, tout en consommant ses céréales.
Cheveux châtain clair fraichement coupés, il est plus grand et un peu plus âgé que Zack. Un sourire adoucit son visage d'homme. Zack décide d'aborder l'homme avec légèreté. Il sait à qui il a à faire.
- Ce serait exagéré. Tu sais... avec l'accord des propriétaires du Pacifique... je ne voudrais surtout pas mettre ton père dans l'embarras avec le conseil, dit Zack, avec légèreté, en se rapprochant.
L'humour est de mise dans ce début d'échange.
- Beau père, rectifie l'homme.
Un léger temps de silence, une légère hésitation, l'atmosphère est comme suspendue. Zack ne sait pas trop quoi dire, pris en flagrant délit. Il rompt le silence en justifiant sa présence ici. Il ne veut pas déranger et même s'il y a de fortes chances que rien ne lui soit reproché, il préfère expliquer :
- J'avais laissé...ma planche ici, en la montrant du pouce par dessus son épaule.
- C'est cool ! Comment vas-tu, man ?
L'homme s'avance vers Zack pour lui donner une franche poignée de main. Le plaisir de la rencontre est palpable. Malgré tout, cela fait quelques années qu'ils ne se sont pas revus et ne savent ni l'un, ni l'autre, comment engager la discussion. Zack répond :
- Bien, tu sais.
Ils se regardent droit dans les yeux, sans arrière pensée et laissent trainer encore une fois quelques secondes. Quoi dire? Cette fois, c'est l'homme qui, curieux du devenir du jeune homme qu'il a vu grandir, interrompt le silence :
- Je ne t'ai pas revu depuis ta graduation. Tu deviens quoi ?
- Oh! rien, je travaille, tu sais... et toi ?
Toujours cette habitude qu'à Zack de dévier la conversation de lui en posant une question. Ça marche. Il n'a rien dont il puisse être fier dans ce qu'il est devenu. Rien de pittoresque ou de glorieux à raconter. Alors autant parler des autres. Et puis, il est réellement impatient de savoir la raison qui ramène cet homme chez lui.
- Je suis en ville pour quelques semaines. La maison est vide, je peux en profiter... répond l'homme en jetant un regard du côté de la maison...- et me vider un peu la tête...
- Je croyais que tu détestais cet endroit ?
Zack veut comprendre. L'homme hausse les épaules et explique en tournant cette fois la tête vers la plage :
- L'océan me manque.
- Mec !... T'habites L.A.!
- Je ne barbote pas, là bas.
Les deux hommes se font face. Zack, le pain de cire dans ses mains, et l'homme, le bol de céréales dans les siennes. L'instant est agréable, Cela fait des années qu'ils ne se sont pas vus. Zack ne veut pas que le plaisir des retrouvailles se termine. Il n'est pas sûr que c'est à lui de proposer cela, sachant qu'il n'est pas chez lui alors que l'homme l'est. Mais il se lance, le moment futur devrait être fort réjouissant et c'est avec spontanéité et en prenant une légère inspiration qu'il demande :
- Tu...veux venir ?
- Surfer... ?
- Euh...Oui.
Quoi d'autre? Synchro, ils éclatent de rire avec complicité. L'homme pose son bol et se frotte les mains. Il s'en réjouit d'avance :
- Je suppose qu'il reste quelques p'tites choses que j' peux t'apprendre, dit-il en s'approchant des planches.
Zack fait une moue dubitative :
- Ooohmmm...
Pourtant l'homme insiste :
- Tu vas apprendre, petit scarabée...
Zack rétorque avec humour :
- Peut être que le maitre sous-estime l'élève...Amène-toi citadin !...
L'homme a déjà sa planche en main et un grand sourire illumine son visage. Un sympathique moment en perspective.
Sur la plage, faisant face tous deux au Pacifique, ils finissent de fermer leur combinaison respective, en tirant dans un même mouvement la cordelette qui remonte leur fermeture éclair. Puis ils se jettent à l'eau et répètent les mouvements propres aux surfeurs qui leur permettent de laisser la vague déferlante glisser sur eux. Zack retrouve comme à chaque fois le plaisir de la glisse, mais aujourd'hui, il prolonge le moment... Ce sentiment de bien-être habituel que le procure le surf est renforcé aujourd'hui, car partagé. Avec quelqu'un avec qui Zack se sent bien. Pas de compétition, juste du plaisir.
Plus tard, sur le sable, les deux hommes s'essuient le visage. Ils en ont fini de braver l'océan. Chacun, avec sa serviette de plage, retire le sel laissé par la mer dans ses yeux. Zack se place à proximité de l'homme déjà assis sur le sol. Il jette un coup d'œil à l'océan , puis exprimant sa satisfaction, dit :
- On a choisi le bon moment pour sortir.
- Oui, la marée monte.
- Ouaip.
Le mimétisme des deux hommes est évident. Ils ont la même posture, tous deux dans leur combinaison noire, jambes repliées et bras autour de leurs genoux. Cet instant pendant lequel le vent et le soleil les sèchent est propice à la conversation. L'homme ayant encore des choses à apprendre sur Zack, lui demande :
- Alors, où habites tu, maintenant ?
- Avec Jeannie, à San Pedro. C'est provisoire...tu sais, mais cette dernière phrase prononcée dans un soupir est peut-être plus pour lui-même que pour son ami. - J'essaie d'économiser pour avoir mon propre chez moi...mais c'est tout près de chez mon père et du boulot, se justifie Zack, en haussant les épaules et en baissant la tête, sérieux.
L'homme le regarde avec franchise :
- Ecoute, vous êtes les bienvenus ici, quand vous voulez.
Le jeune homme hoche la tête qu'il tourne vers lui, avec un grand sourire:
- Comme au bon vieux temps, hein ?
Cette proposition spontanée est fort sympathique. Elle lui rappelle en effet qu'il passait de nombreuses heures, voir des jours entiers dans cette maison avec Gabe. Moments d'insouciance propre à la jeunesse. Mais c'est désormais totalement inapproprié et irréalisable. Gabe est parti. Il ne voit rien qui justifierait sa présence dans cette immense demeure sans son ami de toujours. D'ailleurs l'homme se fait la même réflexion, semble t'il :
- Sans Gabe...
- Vrai... Hé, tu le vois souvent ?
Zack est curieux de connaitre quels liens les rattachent à l'heure actuelle.
- Un peu... Il est venu l'année dernière avec des amis. Des types qui aiment faire la fête.
- Tu peux le dire...
Ils partagent le même point de vue concernant Gabe et cette franche connivence anime leur visage.
- Comment va Jeanne ?
Erreur maladroite. Soudainement et pour la première fois depuis leur retrouvaille, Zack prend un air grave et répond :
- Tu sais... toujours pareil... j'essaie de l'aider de mon mieux.
L'homme baisse les yeux, prenant conscience de toute la tristesse de la situation dans la voix de Zack. Il se révolte intérieurement sans en savoir pourtant beaucoup. Mais il a eu vent des malheurs qui ont frappé cette famille. Il appuie sa réflexion :
- Je la voie mal en maman...
C'est au tour de Zack de baisser les yeux, mal à l'aise. Il n'a rien à répondre à cela. Lui même le vit quotidiennement. Cela le rend maussade. Toujours peu fier de sa famille. Ce n'est pas un sujet dont il a envie de discuter, là, maintenant...ni même plus tard.
Conscient du malaise qu'il a instauré, l'homme aborde un sujet plus léger :
- Cody a du grandir ?
A-t-il deviné toute l'affection que Zack porte à son neveu ? L'effet est immédiat sur le jeune homme, qui glisse sa main dans ses cheveux. Un sourire inonde de nouveau son visage lorsqu'il relève les yeux vers son ami :
- Ouais, il a déjà cinq ans...c'est fou. Le temps file...
- Crois moi! ça ne s'arrange pas...
- Ouais, je te crois.
Les deux hommes se sourient. Plusieurs années qu'ils ne se sont pas vu...
Un peu plus tard et une fois changé, Zack range sa planche de surf à l'arrière de sa voiture, parquée au bord de la route. Une voix féminine l'interpelle :
- Salut, petit singe.
- Salut, petit singe.
Tandis qu'une belle jeune femme blonde, aux cheveux fins et très longs et à l'allure gracile, s'approche de lui, Zack se relève du coffre et tend son visage vers elle. Avec tendresse et spontanéité, ils s'embrassent avec légèreté sur les lèvres.
- Quoi de neuf ?... Qu'est-que t'es descendue faire ici ?
La jeune femme explique :
- On vient ici pour le chien et les feux sur la plage.
- Ouais.
- Viens prendre une bière! suggère-t-elle les deux mains dans les poches arrières de son pantalon corsaire.
Manches retroussées, elle porte un petit tricot blanc qui moule sa jeune poitrine ferme. Ses longs cheveux voilent son sein lorsqu'elle bouge.
- Cool !... J'arrive dans une seconde.
Pourquoi pas ? En effet, un peu d'amusement pour prolonger cette belle journée, ce sera parfait.
- Bien...
Et elle repart dans la direction d'où elle est apparue, aussi simplement. Zack poursuit sa tentative d'installer sa planche suffisamment bien dans l'habitacle pour rouler ensuite en toute sécurité. L'homme qui l'accompagnait arrive seulement maintenant, après s'être lui aussi changé. il est désormais habillé d'un léger sweat à manches longues et d'un jogging ample, gris clair. L'homme balance, à l'arrière du coffre, sa serviette et sa combinaison. C'est Zack qui l'a emmené. Celui -ci en montrant la plage du regard et ne voulant pas le quitter si tôt, lui propose:
- Tu veux venir prendre une bière ou... tu préfères te tirer ?
- Mmm...Ok pour une bière... ça a l'air sympa.
- Cool !
Tous deux finissent de ranger le coffre.
Le soleil est plus bas encore dans le ciel californien. L'homme amuse un chien en lui lançant un frisbee sur le sable humide où l'écume se retire, tandis que plus haut sur la plage, parmi un groupe de jeunes debout sur le sable sec, Zack, tout à côté de son amie, lui demande :
- Alors, t'es venue avec qui ?
- Billy.
Elle fixe l'homme qui accompagne Zack et qui est en train de jouer et de courir avec l'animal. Zack a, lui aussi, ses yeux bleus rivés sur lui. Il est resté avec elle mais c'est lui qu'il regarde.
- Qui est-ce ? demande t'elle.
Ses cheveux raides volent dans la brise du soir, et une mèche cache insidieusement son visage.
- Shaun ! sourit-il à cette question, comme si c'était une évidence.
- Le frère de Gabe ? Lui demande t'elle.
- Oui.
Elle acquiesce d'un hochement de tête. Elle le reconnait, maintenant. Tous deux l'observent et Zack poursuit sa réflexion, en parlant à voix haute :
- Il revient très rarement...Il est assez...
- Je suis contente de te voir, dit-elle en se tournant vers Zack.
Elle ne s'intéresse pas trop à ce type hormis le fait qu'il accompagnait Zack et qu'elle connait toutes ses relations. Cela l'a juste intrigué. Surtout de la manière dont Zack ne détache pas son regard de lui. C'est assez inhabituel de sa part, qu'il accorde du temps et de l'amitié à quelqu'un de nouveau. Ce n'est pas son genre et sans être un reproche, elle trouve qu'elle ne l'a pas trop vu ces derniers temps. Leur relation épisodique va être compliquée si cela continue ainsi. Zack va devoir se décider...
- C'est bon de te revoir aussi.
lui répond-il juste en attrapant le frisbee que vient de lui lancer Shaun qui remonte la plage, se dirigeant vers le couple. Zack a regardé son amie pour lui parler et a même mis sa main, l'espace d'une seconde, dans son dos pour lui confirmer son propos. Malgré tout, il ne s'attarde pas avec Tori et, se tournant vers son Shaun avec une moue amusée, lui indique :
- Remonte !
Son visage s'adoucit dès qu'il s'adresse à cet homme, comme si le voile sombre qui l'enveloppe habituellement s'effaçait pour faire place à une légèreté.
- Tu viens jouer ou t'es juste en train de dire du mal de moi ? le provoque Shaun, tandis que la jeune femme observe le personnage. Il lui semble sympathique et avoir un effet bénéfique sur Zack.
- Beau lancer !... Je suis Tori, se présente t'elle en essayant de discipliner ses cheveux longs. Il se serrent la main avec vigueur.
- Je me souviens de toi... Tu avais treize ans et les cheveux bouclés...mais... je me souviens de toi ... je vous ai acheté des armoires à vin, poursuit il. -Je pense que tu as vomi sur le bureau de mes parents.
- Waouhh... la réflexion amuse Tori.
- T'es toujours après ce gars ? en désignant Zack qui lui a lancé le frisbee.
- Ben, on n'a pas trop bougé... répond elle les lèvres serrées.
- Vrai...
Mais, pris par le jeu, Shaun repart s'exercer avec Zack à bonne distance du groupe. Les pieds dans l'eau, ils se lancent ainsi pendant une bonne heure le frisbee. Pur moment de détente, où seul l'instant compte.
(0.18.48/1.29.00)
