CHAPITRE 7

L'après midi débute, Shaun , dans le grand salon qui se situe à l'étage de la villa familiale, essaie de noircir de mots l'écran de son ordinateur portable, posé sur une grande table ronde qui agrémente le centre de la pièce. Il cherche l'inspiration pour son roman en cours.

Les immenses baies de cette pièce sont ouvertes sur un balcon spacieux et font face à l'océan. Shaun peut entendre de l'intérieur le bruit du ressac mais il ne se laisse pas distraire pour autant, tout à son écriture.

Tout juste habillé, il ne porte qu'un peignoir, bleu ciel, grand ouvert sur son torse nu et sur un caleçon long de pyjama. Il a, à ses pieds, des pantoufles.

Il s'est levé depuis peu, et n'attend aucune visite. En lisant ses dernières notes littéraires, l'autre soir, il s'était aperçu de nombreuses défaillances dans son ébauche romancée. Maintenant, il est déterminé à consacré sa journée - ou ce qu'il en reste - à apporter de nouvelles idées à son roman. Debout face à son ordinateur, il cherche l'inspiration à voix haute :

- C'est un bagarreur, un vrai bagarreur...

Il se place face au miroir pour se mettre en scène et mimer la situation. Il effectue ensuite, quelques simulacres de combats à mains nues en s'avançant, à l'air libre, sur le balcon. Il retourne dans la pièce, de nouveau face au miroir, et s'essaie à d'autres formules.

- Il va lui foutre une raclée...mais...il veut être à son avantage...pour lui foutre une raclée. Et ce disant, Shaun attrape un foulard accroché le long du miroir et se le noue autour de son cou comme s'il finissait de s'habiller élégamment pour sortir assister à un spectacle. Puis satisfait de lui même et décidé, il retourne s'assoir devant son ordinateur portable qu'il positionne correctement face à lui. Une pipe est posée là, abandonnée probablement par Larry, son beau père. Il l'attrape et la porte à sa bouche, en tirant de manière factice une bouffée, il s'apprête à inscrire sur le clavier les phrases qu'il peaufine une dernière fois. Il prononce tout haut :

- Il porte un costume sympa et va lui foutre une raclée.

Shaun rit de la pertinence de sa formulation et tape les premières lettres sur le clavier lorsque le carillon de la porte d'entrée retentit. Son sourire s'efface de son visage et pipe à la bouche, il ferme les yeux en soupirant après l'intrus qui le dérange dans son élan créatif.

Après avoir descendu avec nonchalance, et un total manque d'entrain, l'escalier menant à l'entrée, il découvre son visiteur.

C'est Zack qui attend, impatient, devant la porte d'entrée sur le patio au rez-de-chaussée, en se tapant dans les mains, seul signe de sa nervosité. Il porte un polo à fermeture éclair fermant sur une capuche laissée dans son dos. Le jeune homme avait décidé de surfer aujourd'hui. Sa planche est ici. Mais il est plus tenté encore de partager ce plaisir avec son nouvel ami. Donc, c'est sans hésitation qu'il a sonné à sa porte. Sa nervosité provient du fait qu'il ne sait pas si Shaun sera là où si c'est le cas, s'il aura envie de venir avec lui. Il est pressé par le plaisir attendu.

Shaun ouvre la double porte vitrée, s'appuie sur le battant resté fermé. Il remet à sa bouche la pipe, affectant une attitude nonchalante. L'air de demander s'il y a un quelconque intérêt à avoir été dérangé ainsi. Avec Zack, il se sent libre et naturel. Pas besoin de faire semblant.

Zack rit en voyant son ami accoutré ainsi et ne peut retenir un - Ah ! tonitruant. Il le dévisage de la tête aux pieds mais ne se formalise pas de l'étrangeté du costume. Cela l'amuse tout au plus et poursuit en justifiant la raison de sa venue :

- ...Mec, il ya des lames. Allons au jus ! Zack se réjouit et le montre en se frottant les mains.

- Je bosse! répond Shaun, laconique, avec tout le sérieux du monde.

Mais ça ne marche pas avec Zack qui sait qu'il n'essuiera pas un refus. Il a tout de même roulé un petit moment pour venir jusqu'ici. Et le plaisir en perspective est trop grand et il le sait partagé. Alors, il dit, faussement vaincu, en exagérant son expression du visage comme s'il parlait à un enfant ou jouait la comédie dans une pièce de théâtre :

- Vraiment ? Dommage ! Tant pis, je te verrai plus tard, alors...

Et commence lentement à faire demi-tour. Shaun, sait se faire désirer, mais voit bien que son sérieux n'a pas convaincu son ami. Il rit et pris à son propre piège, le tempère :

- Très bien...Attends! Je viens ! en appuyant son propos par un mouvement de ses mains réclamant la patience et le calme.

- Euh... Tu dois te changer, d'abord! propose Zack gentiment et sans arrière pensée, en montrant sa tenue du doigt.

Shaun le fixe encore très sérieusement mimant la vexation et rentre lentement dans la maison pour se changer. Mais Zack fait accélérer son ami... ils n'ont pas le temps pour ça , alors, il frappe dans ses mains :

- Allez , mec ! On y va! accompagné d'un grand sourire.

Shaun a pris la place du passager dans le véhicule de Zack. Les deux hommes ont mis leur ceinture de sécurité. Shaun s'est changé, bien évidemment. Sa tenue se compose désormais d'un jean et d'un sweat gris à manches longues. Son col un peu entrouvert dévoile le haut de son torse nu. Tout l'équipement est à l'arrière, sauf les planches qui sont arrimées sur le toit. Après avoir roulé un peu, ils arrivent à la plage habituelle des surfeurs. Zack a ralenti pour se garer de l'autre coté de la route. Mais, ils constatent l'un et l'autre, par la vitre de la portière du conducteur, que le parking est aussi bondé que chacune des vagues.

- Oh ! C'est un putain de cirque ici. analyse avec dépit Shaun.

Allongés sur leurs planches, une douzaine d'individus en combinaisons noires se disputent le crête d'un seul et même rouleau.

Zack rigole en se tournant vers son passager :

- Ah! Ah! Je te protègerai de cette grande brasserie... mauviette!

Zack se moque de lui. C'est facile et en aucun cas méchant. Il a une plus grande expérience du surf que Shaun et surtout une bien meilleure maitrise malgré les quelques années en moins qui les séparent. Mais Shaun regarde à nouveau la route et lui indique:

- Roule ! je connais un meilleur spot... Un bien meilleur spot.

Zack enclenche déjà sa vitesse et redémarre. Tout en roulant doucement sur le boulevard qui longe l'océan, les deux hommes étudient la mer et apportent chacun leur commentaire :

- C'est chouette !

- Ouais...

- Les vagues sont grandes.

- Je cherche juste où est cette petite route... explique Shaun en scrutant les chemins qui mènent à la plage de l'autre coté de la chaussée

- ... Euh... Oh ! c'est là ! juste là ! en claquant des doigts, Shaun montre le passage à l'endroit même où Zack aurait dû changer de file pour tourner sur sa gauche et rajoute:

- Doucement!

- T'aurais pu le dire plus tôt ! commente Zack en manœuvrant.

- Désolé, désolé, vas y ! s'excuse avec légèreté son copilote.

Ils s'engagent donc en voiture sur une route où seul un véhicule à la fois peut rouler. Zack freine en arrivant à l'unique endroit où il peut stationner son auto. Ils font face à l'océan et de l'intérieur de la voiture se réjouissent du spectacle qui s'offre à eux.

- C'est de la bombe ! s'exclame Zack. Le coin est tellement chouette que son plaisir est amplifié.

Après que Zack ait garé son véhicule, et que chacun ait enfilé leur tenue de surfeur, les deux hommes descendent avec précaution les rochers qui leur permettent d'accéder à la plage. Ils ont encore gardé leur haut sur leur combinaison dont les manches retombent le long de leur corps.. Zack porte son maillot blanc et Shaun lui son sweat gris.

Shaun avec comme à son habitude le rire dans sa voix, s'excuse :

- Désolé de ne pas avoir parlé de cet endroit à toi ou à Gabe, man...

Il tient sa planche sous son bras et s'appuie avec l'autre main sur les rochers pour faciliter sa descente pieds nus. Zack le suit, lui a choisi de porter sa planche au dessus de sa tête avec les deux bras et de surveiller tête baissée, son parcours en suivant les pas de Shaun.

-... Je ne voulais pas qu'il devienne un cimetière de fûts de bières, chaque dimanche matin, poursuit Shaun.

- Mmm...

- C'est l'endroit où je venais m'évader et réfléchir.

Shaun fait une station et met sa main devant ses yeux pour admirer la vue en plein contre jour, tout à sa réflexion. Zack s'est donc lui aussi arrêté et demande :

- Et surfer ?

- ... Et surfer.

- Allons y !

- Allons y ! Ils reprennent leur descente et arrivés sur la sable mouillé, finissent de revêtir leur combinaison et se mettent à courir vers l'eau.

Ils ont partagé le même plaisir de la glisse pendant un bon moment et le soleil est plus bas désormais. Les deux hommes, marchent d'un pas tranquille, côte à côte, sur le chemin piétonnier du retour, en direction de l'auto. Ils sont si proches que chaque balancement de leur démarche les fait se frôler. Car rien ne les sépare, leurs planches respectives sont sous leur bras opposés, fermant leur promenade. Il n'y a de la place que pour eux deux sur la largeur du chemin et ils y sont seuls à cette heure avancée de début de soirée. Le soleil rasant est derrière eux. Shaun a sa main dans sa poche mais Zack ne peut en faire autant car il porte encore sa combinaison.

Shaun engage la conversation, que la promenade rend propice :

- Alors, tu penses toujours à t'inscrire à l'école d'art?

- Mumm...je fais du " street art " maintenant... C'est cool, pourtant, tu sais.

Zack n'aimant pas parler de lui, enchaine aussitôt :

- Sur quoi tu travailles ?

- Un livre.

- Ah...ça fait quoi ? Euh... Trois ans depuis le dernier, pas vrai ?

Shaun rit, Zack rit à son tour puis enchaine :

- C'est très long ou quoi ?

- Vas te faire foutre ! Shaun a le sourire aux lèvres.

- T'as tout écrit dans le dernier...

Une manière pour Zack de montrer qu'il a suivi le parcours de son ami. Sans s'arrêter mais surpris par cette réflexion, Shaun regarde son compagnon de marche dans les yeux , puis, sourcils relevés, ne peut s'empêcher de l'interroger :

- Tu l'a lu ?

Zack prend un air dramatique que dément sa voix, légère:

- Qui aurait pu penser qu'autant de drames se déroulaient derrière les portes de Pacific bluffs ?... J'en savais rien.

- Tu ne sais jamais vraiment ce qui se passe à l'intérieur ! Enchaine Shaun sur un ton théâtral et avec une moue exagérée.

- Ouais... C'est ce que j'ai aimé y lire, à ce propos.

- J'ai embelli un peu et... C'est de la fiction, se justifie Shaun.

Il est plaisant de pouvoir discuter de son livre avec quelqu'un qui l'a lu, Zack de surcroit.

- Et changé quelques noms ?

Zack connait bien son sujet. Il se souvient avoir dévoré le livre et reconnaitre quelques similitudes avec ce qu'il sait de Gabe et de sa famille. Mieux que cela, lire le roman écrit par Shaun lui a permis de découvrir la personnalité de celui-ci, à qui il ne s'était jamais véritablement intéressé auparavant. Quand on est un enfant ou un adolescent, le grand frère des amis ne représente rien.

- Ah ! Ah ! Ah ! rit l'écrivain. - Quand l'as-tu lu ?

- Quand il est sorti.

- Ah? Gabe n'a jamais rien mentionné !

Zack regarde Shaun quand il lui répond :

- Je... ne lui ai jamais dit... Euh, pourquoi t'en aurait-il parlé ?

Shaun sort la main de sa poche et se la passe dans ses cheveux courts. Embarrassé, il lève les yeux sur Zack à son tour et lui confesse en le regardant :

- Euh... C'est juste que... Je ne savais pas que tu savais pour moi.

Ils ont juste ralenti leur pas et laissent passer quelques secondes. Les choses ont été dites. Shaun attend une réaction - un commentaire - de la part de son ami. Mais Zack, gêné, ne répond rien. Que pourrait-il dire à cela, de toute façon ? Il baisse un instant la tête, hésitant. Puis évitant tout sujet personnel, il détourne le regard... Et la conversation :

- De quoi parle le nouveau ?

- Euhhh... Je cherche toujours. J'ai pas encore vraiment de sujet... Mais, ça va venir !

- J'espère... T'es un bon... Zack appuie cette dernière affirmation d'un regard clair.

- Tu l'as vraiment aimé ?

- Oui.

Par sa réponse franche et nette, Zack montre tout le plaisir pris à découvrir le livre écrit par Shaun et toute l'estime qu'il a pour lui. Mais c'est déjà presque trop et il est incapable d'en dire plus. Poursuivant leur chemin, sans plus un mot, ils se regardent l'un et l'autre , Shaun peut être un peu plus longuement . Zack n'arrive pas à soutenir son regard interrogateur. Alors, le souffle un instant plus court, il baisse les yeux. Il lui est difficile d'exprimer certaines choses, d'autant plus quand cela concerne ses sentiments, alors il demande abruptement:

- Tas faim ?

Shaun a bien compris. Mais par cette proposition, il ne se sent pas rejeté.

- Euh, oui... tu veux aller chez Shark ou ailleurs ?

- Ouais, complètement.

Tous deux changés, ils ont revêtu les seuls vêtements avec lesquels ils étaient venus. Il sont désormais attablés dans un snack, l'un en face de l'autre. Trois autres personnes occupent une table, un peu plus loin derrière eux. La décoration de ce lieu est chargée. Tout est couvert de bois. Le mobilier - tables et chaises - le bar mais aussi les murs lambrissés. Pourtant, comme si cela ne suffisait pas, des cadres sont accrochés ne laissant aucun coin de la salle dépourvu d'objets. Les consommateurs qui y prêtent attention peuvent même découvrir une grue jaune en plastique - jouets d'enfants - et un casque de scaphandrier. Il est vrai que la mer est tout près. Sur la table autour de laquelle Zack et Shaun sont installés, les vestiges de leur repas indiquent la fin de celui-ci. Zack trempent quelques frites restantes une par une dans une quelconque sauce barbecue et boit dans un grand verre rempli de glaçons et d'une boisson rafraichissante provenant du pichet posé au milieu de leur table. Il est face à Shaun, jambes croisées, repu et détendu. Son téléphone portable est posé entre eux deux au milieu des couverts. Toujours connecté à sa famille. Ou pas.

Shaun a un coude sur la table et dans sa main droite, il tient une bière. Sans être avachi, il adopte lui aussi une attitude relaxe et agrémente sa conversation de quelques gorgées prises directement à sa bouteille.

- Alors, tu restes longtemps, dans le coin ? demande Zack.

Il devient important pour lui de savoir combien de temps il va pouvoir bénéficier de la compagnie de Shaun. Il est bien avec lui. A ses côtés, il lui semble retrouver une douceur de vivre et une légèreté caractéristiques des jeunes de son âge. Un peu comme des vacances.

- Je vais rester un moment... Je devais rejoindre un ami à Barcelone, le mois prochain mais, euh... Je suis un peu fauché.

- Demande du fric à Larry.

- Oh, non ! Non ! Ce n'est pas mon style. T'es déjà allé en Europe ?

Zack après avoir bu une gorgée à son verre, s'apprête à prendre une dernière frite dans son récipient mais stoppe son mouvement pour mieux répondre. Il n'a pas besoin de réfléchir longtemps.

- Euh... Je suis allé en Floride, une fois et... Il y a cette fois où tes parents m'ont emmené à Mexico. C'est tout.

- Ah, oui c'est vrai.

Shaun se souvient vaguement et sourit à cet épisode.

- Je ne voyage pas beaucoup.

Pas de regrets dans le ton de Zack, juste une constatation. Il prend l'ultime frite et la grignote.

- Tu devrais y aller! Man.

Il est perceptible que Shaun, à qui rien n'est impossible à qui s'en donne les moyens, voudrait une vie plus cool pour le jeune homme.

- J'aimerai, un jour, avoue Zack.

Même si ce n'est pas dans ses projets immédiats. Pourquoi pas ? Un jour, plus tard, dans une autre vie.

- Je veux dire, juste pour l'Art.

- Oui.

Ça n'engage à rien. C'est déjà le genre de réponse qu'il a donné à Gabe quand celui-ci l'a invité à le rejoindre à Santa Barbara.

A cet instant, le téléphone de Zack vibre.

- Mumm...

Celui ci regarde le nom de l'importun et repose son téléphone. Mais Shaun connait Zack, il ne veut pas être un frein à ses devoirs...

- Vas y ! Réponds.

- Non, c'est cool, explique t-il en plissant le nez .

Zack ne veut pas se laisser troubler par sa famille. Elle peut le lâcher pour une fois. Il peut la lâcher pour cette fois.

- Quoi ! T'aimes rester dans le flou ?

- Ouais. Ouais.

Cela ne pose pas de problèmes réels à Zack qui essaie de ne pas se laisser impacter par les évènements. Il est plutôt droit et fataliste. A quoi cela sert de se révolter ou de se battre. Il faut prendre les choses comme elles viennent.

- Je ne suis pas bon à ce jeu là !

Shaun lui n'a rien a cacher. Les non-dits ne sont pas pour lui. Il n'y a pas de temps pour ça et il sait par expérience que les regrets sont plus amers encore.

- Tu manques d'entrainement ! ajoute Zack, comme dans un murmure et sans sarcasme, sauf pour lui-même, peut être.

Les deux hommes rigolent de la justesse et pertinence de cette dernière réflexion.

La soirée n'est pas finie pour les deux amis, c'est même plutôt le début de la nuit mais ils ne se quittent plus.

Zack a ramené Shaun chez lui et à garé sa voiture à l'emplacement habituel dans l'allée de la villa. Les deux hommes sont désormais confortablement installés sur la terrasse au rez-de-chaussée. Ils sont assis en tailleur sur un grand lit qui fait office de sofa extérieur. Le ciel est noir et étoilé mais la lumière, provenant de quelques ampoules allumées à l'intérieur de la maison, se diffuse jusqu'à eux et leur suffit. Quelques cadavres épars de bouteilles de bières au sol, de chaque coté du lit, montrent que la suite de leur soirée s'est alcoolisée. Shaun légèrement éméché comme son compagnon, évoque un épisode de sa jeunesse partagée avec son frère. Les phrases sont claires mais joyeusement prononcées.

- Il a dépassé le stop... Et il a atterri dans un champ. Il s'était évanoui...

Shaun bière à la main, tout comme son auditeur, lui tape l'épaule comme pour appuyer son propos. Zack imagine la scène racontée et commente :

- Il devait être fracassé, man.

Puis porte sa bouteille de bière à sa bouche. Tandis que Shaun rajoute :

- Il nous a foutu la frousse...

Il prend une gorgée à son tour dans sa propre bouteille tandis que Zack observe le fond de la sienne.

- C'est un putain d'idiot... Mais c'est mon frangin et je l'aime.

- Et mon meilleur ami. Santé !

- Santé !

Shaun regarde sa bière vide tandis que Zack avale sa dernière gorgée. Les deux bouteilles sont finies alors Zack propose :

- J'en prends une autre...Et toi ?

- Mmm... Oui .

Shaun tend sa bouteille et Zack se lève du grand sofa pour se réapprovisionner.

Alors Shaun se retrouvant seul, patiente en jetant un coup d'œil autour de lui et découvre au sol parmi les cadavres de bouteilles le carnet de croquis de son ami. Curieux, il l'attrape en baissant la main puis feuillète le cahier.

Les premières pages de celui-ci sont couvertes d'esquisses en noir et blanc. Puis page après page, il découvre le talent du jeune artiste. Zack revient et lui tend une bouteille fraiche :

- Tiens !

- Merci, frère, répond Shaun en l'attrapant, sans pouvoir lever les yeux du carnet tant les dessins le subjuguent. Puis s'exclame :

- Waouh...

Mais Zack en s'allongeant de nouveau sur le lit avec sa nouvelle bière, aperçoit son cahier et proteste, en fermant son carnet :

- Oh, oh... Qu'est ce que tu fous ?

Il tente de lui arracher le livre des mains. C'est interdit et surtout pas prévu pour être consulté. Mais Shaun maintient sa prise fermement :

- Doucement, mec, tout va bien. Je veux le regarder.

Et Zack explique, tête baissée, presque résigné :

- Personne ne le regarde jamais.

Et, par manque de conviction ou parce qu'il est fatigué et un peu alcoolisé ou bien tout simplement parce que c'est Shaun, il laisse tomber. Il prend plutôt une gorgée de bière alors que son compagnon repose le carnet devant eux. Shaun tourne de nouvelles pages, les croquis sont toujours aussi splendides. Zack détourne le regard, anxieux et son visage fermé.

Shaun découvre une double page où le dessin s'avère encore plus exceptionnel que tous les précédents. Dans la scène représentée : un petit garçon, aux cheveux jaune clair, est seul et minuscule au fond d'une immense salle recouverte du sol au plafond d'un damier noir et blanc sur la page de droite. Il est le point de perspective d'une arabesque, où s'entremêlent frises blanches et orangées qui virevoltent parmi graphismes et figures et couvrent presque entièrement l'autre page.

- Waouw ! c'est Cody ?

- Oui.

Zack ne regarde toujours pas, mais sait pertinemment bien de quelle page il s'agit.

Shaun pose sa bière sur le sol aux pieds du lit pour mieux saisir le cahier, et commente ce qu'il a sous les yeux :

- Un triste Cody !

Zack qui, jusqu'alors, évitait le regard de son ami, lève la tête vers lui, et s'étonne d'une telle perspicacité :

- Tu le vois ? Shaun s'installe mieux et lui explique, en montrant du doigt le croquis :

- Oui, la façon dont tu as assombri tout autour de sa tête. C'est incroyable ! Et il n'y a pas de jouets dans cette pièce. Waouh, c'est... Génial ! dit-il d'un air épaté.

Zack regarde le dessin, comme s'il le découvrait à travers ses commentaires mais, à ce dernier compliment, il pose sa bière lui aussi par terre de son coté puis... lève les yeux vers Shaun et éprouve le besoin de lui raconter, d'une voix qui révèle toute sa tristesse :

- Oui, il venait de se faire disputer... il cherchait à comprendre pourquoi. Alors, il est venu dans ma chambre. Il n'est jamais reparti. Il ne dort que là.

Shaun l'écoute attentivement. Son ami se dévoile. Mais c'est mal connaitre Zack qui en a dit suffisamment à son goût et ne veut plus penser à sa famille ce soir. Cela le rend maussade alors, d'un geste excédé, il referme le carnet :

- Ok, ça suffit !

Shaun n'est pas quelqu'un de triste, et par jeu, il saisit le carnet mais Zack le reprend fermement d'une main et de l'autre, tape son ami, qui se met à rire. C'est communicatif, Zack pose le carnet au sol et rit à son tour. Ils se chamaillent physiquement comme deux enfants et se poussent et se tapent l'un et l'autre dans un corps à corps ludique, allongés sur le grand lit. Une fois c'est Shaun qui écrase son adversaire et l'autre fois c'est Zack qui a le dessus. Ils rient tous deux de plus belle.

Dans la bataille, Shaun reçoit un coup malencontreux.

- Aie! Ma pomme d'Adam !

Il s'avoue vaincu et demande un répit. Zack profite de sa victoire, et passe ses mains le long de son visage souriant mais fatigué:

- Je suis torché.

- Les flics vont surement venir, ironise Shaun.

Mais le jeu s'est apaisé et l'atmosphère se suspend. Le moment n'est pas prémédité.

Shaun observe silencieusement son compagnon. Zack allonge ses bras au dessus de sa tête dans un total abandon. Il lève les yeux vers le ciel puis, tourne lentement son beau visage vers Shaun, comme une invitation, lorsque celui-ci glisse sa main le long de son sweat.

Zack connait le secret de son ami. Il ne sait pas si ce sont les effets de l'alcool ou tout simplement parce que c'est Shaun. Mais il a trop attendu. Il veut savoir, il veut essayer, il veut vérifier... Il est prêt. Il attend, la respiration saccadée, le cœur palpitant et le souffle coupé... Son regard est noyé dans les yeux bleus qui lui font face et Zack ne peut s'en détacher. Comme une invitation...

Shaun lui sourit. Il sait, il sent que Zack est prêt. De toute façon, il ne peut réprimer plus longtemps son désir, face à tant de beauté. Il comprend que c'est un cadeau que lui fait son jeune ami. Alors, lentement, il répond à cette offrande silencieuse. Il approche, avec douceur, sa main sur le torse de Zack puis, joue un court instant avec la fermeture éclair ouverte de celui-ci. Le temps de laisser à Zack l'assurance de savoir ce qu'il veut. D'accepter cette nouvelle expérience. Mais Zack ne bouge pas. Sa respiration et son cœur se sont comme arrêtés et les yeux rivés dans le regard de l'autre, il se laisse approcher.

Lentement, Shaun s'appuie sur son coude pour que son corps soit au plus près du jeune homme. Zack ferme les yeux, en attente de ce qui est inéluctable, les battements tumultueux de son cœur lui semblent comme suspendus.

Alors Shaun pose sa main sur la joue de Zack et dépose très tendrement un baiser sur ses lèvres, puis un autre, puis un autre... Il ne peut s'arrêter de l'embrasser, pris à son propre piège de l'attirance. Et caresse de sa paume le visage offert. Il pose doucement sa main sur le torse, à l'endroit du cœur et poursuit délicatement ses baisers sensuels. Aucun autre bruit que ceux ci. Lascif, Zack cède enfin et répond à la douce chaleur de ses lèvres sur les siennes. Exactitude du moment...

Shaun ne veut pas effrayer son ami. Alors, doucement, il suspend ses baisers et abandonne à nouveau sa tête sur l'oreiller, en serrant un instant le sweat de Zack, comme pour ne pas perdre pieds.

Zack pantois, le souffle coupé, lève grand ses yeux au ciel et inspire l'air que l'instant magique avait suspendu. Oh, Dieu ! Quelle révélation !...Que la sensation est douce ! Un léger sourire se dessine sur ses lèvres embrassées...

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