CHAPITRE 13

Le lendemain matin, le jour peine à se lever sur l'océan. Pourtant Zack est déjà au restaurant, seul, en train de nettoyer des ustensiles sur le comptoir, avant le rush du déjeuner. Il est dos à la devanture et ne voit donc pas son ami Gabe arriver. C'est pourquoi, lorsque celui-ci frappe trois petits coups sur la porte vitrée pour se signaler, Zack sans se retourner, crie :

- On est fermé !

Mais Gabe insiste en tapant du poing cette fois-ci. Alors Zack fait volte face, met le torchon sur son épaule et va déverrouiller la porte, tandis que son ami lui fait leur signe de reconnaissance, le même utilisé par Zack avec Cody dans ce restaurant.

- Ça va?

- Bien, frérot.

Ils se font une franche accolade et Zack en retournant derrière le comptoir, laisse passer devant lui Gabe, qui, dans une démarche fatiguée et incertaine, s'affale la tête sur la desserte:

- Vois...Je suis fracassé...

- La cuisine est fermée, Tu veux un café?

- Oui, s'il te plait.

Sa tête est posée sur le comptoir comme sur un oreiller. Il se redresse pour interroger son ami et poursuit, toujours à l'initiative de toute conversation entre eux deux :

- Alors, quoi de neuf ? Je décolle tout à l'heure. Je t'ai pas vu partir, la nuit dernière.

Zack, comme à son habitude, ne répond pas, tandis qu'il verse la préparation d'une cafetière encore toute chaude dans un mug. Puis, il tend le breuvage bienvenu à son ami qui poursuit :

- Alors ?

- Quoi ?

Le visage de Zack est fermé. Il continue d'essuyer des verres et fixe Gabe. Puis, il tente un vain sourire pour détendre la rudesse de sa question, mais cela finit presque plus comme une grimace. Gabe va devoir se lancer :

- Pourquoi tu ne me l'as pas dit ?

Il demande cela avec douceur, comme une confidence. Zack détourne la tête et se remet à son activité de nettoyage, en prenant le torchon qu'il avait abandonné sur son épaule.

- Te dire quoi ?

Zack joue le naïf, il est fort à ce jeu qui consiste à réutiliser le verbe de la question pour ne pas répondre et reformuler à son tour une interrogation. Son ami est toujours au comptoir et Zack, étant repassé derrière, continue de s'affairer au rangement. Gabe insiste :

- Je m'en fous...Complètement.

Zack feint l'ignorance et répond, désinvolte :

- Je ne sais pas de quoi tu parles.

Mais Gabe n'est pas dupe, il poursuit :

- Tu l'as...Tu l'as toujours su ?

- Sérieusement, mec !

Gabe comprend qu'il va être difficile d'aborder le sujet avec son ami de toujours, qui fait un déni total. Il abdique :

- Ok.

Ou pas. Car comme Zack, secret, ne dit toujours rien, il recommence :

- Le fait que ce soit mon frère est totalement bizarre.

Zack lui tourne le dos et ne le voit pas dire cela, avec son sourire si caractéristique de sa désinvolture. C'est pourquoi, il répond, doucement mais coupable :

- Je sais.

- Non. Genre...Vraiment, vraiment bizarre.

Gabe sourit. Il ne juge pas son ami, il veut juste comprend et entendre son point de vue. Zack , lui tournant toujours le dos, répond :

- Bien, j'ai compris. Désolé.

- Ne sois pas désolé.

C'est sa manière à lui de montrer que tout va bien. Zack est son ami, il n'a pas d'excuses à lui présenter. Pourtant celui-ci insiste :

- Ne le dis à personne, ok ?

- Ok.

Gabe ne changera pas sa nature insouciante et sans une once d'ironie, mais avec une grande curiosité demande :

- Alors, t'as été avec d'autres mecs?

- Non !

Zack déteste ça. Les questions déplacées de Gabe le mettent mal à l'aise.

- J'ai entendu dire qu'ils suçaient mieux. Ils sucent mieux, pas vrai ?

- Mec! arrête!

- Ils avalent?

- Gabe!

Il ne comprend pas vite, trop curieux. Il poursuit son interrogatoire et voyant passer un homme sur le trottoir devant la vitrine, sollicite son ami :

- Tu le trouves sexy ?

Gabe ne semble plus vouloir s'arrêter et exaspère Zack, qui, très en colère, lui ordonne, en se tournant vers lui et en élevant la voix :

- Ferme la! Mec!

- Bien.

Comme son ami semble cette fois-ci avoir compris, Zack retourne et continue de s'affairer. Gabe, qui a effectivement saisit la consigne, veut rétablir la connexion. Il s'intéresse réellement à son ami et demande :

- Alors, t'es allé où, hier soir?

- J'ai dormi dans ma voiture.

- Pourquoi tu ne t'es pas juste incrusté chez moi.

Gabe insiste, maintenant que son ami lui fait face:

- Cela ne doit rien changer.

Ironiquement, Zack répète :

- Rien changer?...T'as raison, Gabe.

Zack le met au défi du regard. Mais Gabe est son ami et le lui rappelle :

- J'étais le type que tu venais voir et à qui tu parlais, tu te souviens? Avant Shaun. C'est pas vraiment facile pour moi.

Toujours caustique, Zack continue:

- C'est pas facile pour toi, vrai ?

Amer, il poursuit dans un souffle :

- Tu sais quoi ? C'est fini, de toute façon. Alors, laisse tomber ! Mec...Je dois nettoyer et... Tu dois partir.

Zack joint le geste à la parole en raccompagnant Gabe à la porte qui n'a d'autres choix que de se lever et de s'en aller. Zack, les yeux baissés, lui tient la porte ouverte et Gabe se dirige sur la rue. Mais alors que Zack lâche la porte, lui, la retient car il a un dernier mot à dire à son ami. Il est hors de question qu'ils se quittent sur un malentendu :

- On est toujours potes, pas vrai ? Je suis sincère. Viens là!

Zack est juste en face de lui, perdu. Alors dans un geste fraternel, Gabe tend ses bras pour le rapprocher de lui et le serre dans ses bras. Une dernière et puissante étreinte amicale, qui, dans un profond silence, dévoile plus que n'importe quel mot.

Gabe ne le quitte pas du regard, comme pour l'assurer de son soutien. Zack acquiesce discrètement de la tête - message reçu - Alors Gabe part, encore une fois à reculons, puis se détourne et reprend sa route. Zack ferme la porte vitrée et suspend un bref instant son mouvement. Gabe est un frère pour lui...

Zack a enfin fini son travail et boucle la porte du restaurant. De son pied, il bloque la porte vitrée tandis qu'il la verrouille de sa main droite. Il est équipé de son blouson, de son sac à dos sur l'épaule et de son skate sous le bras gauche. Le restaurant est une bâtisse identique à sa voisine. Les quatre murs de la boutique sont revêtus d'un bardage de bois teinté marron clair. Un store bleu roi protège les clients du comptoir du soleil tenace californien. Les lettres blanches de PACIFIC DINNER ornent le tissu. Deux autres enseignes, l'une installée sur la toiture et l'autre tout en haut d'un poteau, viennent rappeler aux passants qu'il y a moyen de se sustenter en ce lieu.

Cette image de Zack devant la porte du restaurant est une des fresques qu'il a représenté sur son gigantesque tableau peint sur la façade murale.

Justement, sur le chemin du retour, il roule jusqu'à elle et fait une station devant son graff. Il pose son sac à dos au sol et s'assoir sur son skate. Mélancolique, il observe, un long moment, toutes les facettes de son œuvre achevée. Il l'a réalisée durant une période de sa vie où désarroi et bonheur se sont côtoyés. Et dans son ensemble, transparait cette confusion de sentiments. Il peut être satisfait. C'est certainement ce qu'il a réalisé de plus grand mais c'est aussi peut être ce qu'il a réalisé de plus beau.

Il se relève et reprend son chemin sur son skate.

Alors que la nuit est tombée, Zack ne veut pas rentrer immédiatement chez lui, pour se retrouver nez à nez avec sa sœur et ses récriminations. Il frappe à la porte de la maison où vit Tori. Mais rien ne se passe. Il insiste et la lumière, enfin, s'allume.

Tori apparait dans l'encadrement de la porte en bois qu'elle a finalement entrouverte. Elle le dévisage, sans amitié. Il soupire, conscient du mal qu'il a pu lui faire mais a besoin d'elle :

- Je peux juste rentrer et m'incruster?

Elle ne répond pas et tourne un peu la tête, signalant qu'elle n'est pas seule. Sans un mot mais avec une moue ironique, Zack fâché, fait demi-tour. Tori s'en veut. Après tout c'est son ami. Mais ainsi va la vie et il est parti de toute façon. Et puis, même si elle n'est pas rancunière, il n'a pas toujours été tendre avec elle, non plus.

Le lendemain, Shaun est seul sur la plage. Il n'est pas question de surf, aujourd'hui. Il est habillé chaudement d'un bonnet gris et d'un pull de même couleur sur un teeshirt blanc. La couleur de ses vêtements reflètent celle de son âme. Profondément triste et abandonné, il a un besoin viscéral de communiquer avec Zack. Il prend son cellulaire et tape le numéro, ancré dans sa mémoire, de celui qui lui manque tant.

Au même instant, Zack dans sa cuisine familiale, s'évertue à retrouver son carnet de dessins dans un fourbis amoncelé sur la table en bois. Il sent son téléphone vibrer dans sa poche et s'arrête un instant pour découvrir le nom de son interlocuteur. Mais, cette fois-ci, il soupire en levant les yeux au ciel et ne décroche même pas. Il remet son portable, dans sa poche de jean et poursuit ses recherches, sans plus de sentiments. En cet instant, sa priorité ne s'appelle pas Shaun. ..

- Jeannie ! crie t'il après sa sœur, qui, à l'appel, apparait dans l'encadrement de la porte.

- Quoi ?

- As-tu vu mon portfolio? Je ne le trouve nulle part.

- Je ne sais pas.

Il poursuit ses fouilles parmi les nombreuses feuilles posées sur la table. Elles se ressemblent toutes. Il explique :

- Le portfolio que j'ai mis de côté pour Cal Arts!

- Non, je ne l'ai pas vu.

Zack tient deux feuilles dans ses mains et en les regardant de plus près, constate quelque chose et le fait interroger sa sœur:

- On est quel jour?

- Le trente, je crois.

Zack relit à nouveau les feuilles et s'exclame:

- Merde...

- Zack, qu'est ce que tu fais ? Ils t'ont déjà refusé...Pourquoi tu veux revivre cela ?

Zack continue de s'affairer à fouiller les divers magazines et autres documents éparses sur la table, en expliquant à sa sœur :

- Je veux juste refaire une tentative. Tu vois ?

- Bon, te fatigues pas. Cet endroit est plein de riches fils d'artistes, qui finiront tous dans des galeries, de toute façon.

- Ouais, peut être...

Zack a abandonné l'espoir de retrouver son précieux document. Il a mis sa main gauche dans sa poche avant de jean et tient encore les deux papiers dans l'autre main le long de son bras ballant. Jeanne propose :

- Ils embauchent à Océan-net. Veux-tu que je leur en touche un mot?

Zack la regarde, interloqué. Elle insiste :

- C'est un bon boulot ! L'argent serait le bienvenu.

Zack pousse un râle. Il doit partir au travail, sans avoir résolu le mystère de la disparition de son carnet.

Il exécute son boulot en silence et sans plaisir et aligne les plats sur le comptoir au rythme des commandes...Puis un peu plus tard, il se retrouve assis devant le supermarché, accompagnant Cody dans l'attente de sa mère, crayonnant avec lui sur la table de pique nique en bois. Zack peaufine un haubans de pont tandis que le petit garçon aligne des carrés au feutre comme s'il s'agissait de dominos. L'enfant demande à son oncle :

- Pourquoi on ne voit plus du tout Shaun ?

Zack suspend son geste - Silence - Cody a touché un point sensible qu'il préfèrerait oublier. Mais explique à l'enfant, le visage sombre :

- Parfois, ça arrive, Cody. Les gens partent quelques fois.

L'enfant, inconscient du mal qu'il provoque, veut comprendre :

- Pourquoi il est parti ?

Le jeune homme a rebouché son crayon. Pensif, il cherche ses mots, détournant le regard au loin :

- C'est compliqué. Des trucs d'adultes.

- On peut lui dire au revoir avant qu'il parte ? Il était cool.

Zack ferme les yeux. Il a le cœur en miettes. Le sacrifice qu'il a décidé de faire est plus douloureux qu'il ne l'aurait imaginé :

- Non ! Parfois les gens partent et ne reviennent pas.

Essaye t'il de se convaincre lui-même ? Il ôte à nouveau le bouchon du stylo et reprend son crayonnage. L'enfant le regarde et questionne:

- Comme mon papa ?

- Oui, Cody, comme ton papa.

Il rebouche définitivement son stylo car Jeanne sort enfin du supermarché où elle vient de terminer sa journée de travail, vêtue de sa traditionnelle tenue professionnelle.

- Mumm, hey !

Elle approche des deux garçons et enserre de ses bras son jeune frère pour déposer un baiser affectueux sur sa joue. Rien pour son fils qui la salut, malgré tout.

-Bonjour Jeannie.

Jeanne prévient son frère, prêt à prendre la relève:

- Rick est remonté, aujourd'hui. C'est un cauchemar...Sois calme.

- Compris !

Zack lève le pouce en signe d'accord. Il prend son tablier bleu turquoise de travail et quitte la table pour se diriger vers l'entrée du supermarché. Quand à Jeanne, elle attrape son fils dans ses bras, le soulève et le porte en lui demandant:

- Donne-moi ton crayon!

Zack se retourne et marque une pause:

- Salut, petit !

Puis lance son tablier sur son épaule et d'un pas rapide, s'engouffre dans le magasin.

Les jours s'écoulent semblables les uns aux autres...

Tous aussi tristes les uns que les autres...

Assombris par un quotidien morose et sans perspective...

Comme cet après-midi où Zack est totalement seul sur la plage, assis sur un rocher bordant le sable. Sa combinaison de surf n'est mise qu'à moitié, dévoilant son torse que personne ne peut contempler. Il est là, depuis un bon moment à observer l'océan.

Comme ce moment où Zack surfe, à la recherche de sensations déjà éprouvées. Mais le plaisir de la glisse n'a plus la même saveur. Alors, Il déserte le pacifique et sort de l'eau lentement, épaules affaissées, et jette sa planche sur le sable mouillé, accablé.

Comme sur cette route, où Zack, portant le teeshirt de Shaun, roule parmi les autres véhicules, tel un somnambule, qui agit sans avoir l'esprit éveillé.

Comme cette autre fois, où Zack rentre chez lui et passe devant la porte ouverte de la chambre de Jeanne. Elle est couchée dans le lit, allongée sur le côté mais éveillée. La couette qui la recouvre dévoile sa nudité ainsi que celle de son compagnon Allen, endormi à ses côtés, sur le dos. Zack s'avance à l'entrebâillement de la porte puis aussitôt repart vers sa chambre. Jeanne a les yeux ouverts et tournant le dos à son frère, sent malgré tout sa présence lors de son passage furtif.

Comme ce dramatique instant où Zack, ne peut qu'observer un agent de la communauté effacer sa monumentale œuvre picturale. L'homme, à l'aide d'un rouleau de peinture au ton semblable à celui originel du mur et fixé sur une immense perche, soustrait à la vue des passants le graff de Zack. A grands renforts de mouvements amples verticaux, l'agent couvre, par bandes uniformes, le dessin, sans plus de considération pour celui-ci et redonne au mur sa teinte immaculée. Zack est terrassé. Tant de blessures en lui.

Comme ce moment d'introspection, où Zack se retrouve assis au même endroit du chemin côtier sur la falaise dominant l'océan. Le spectacle ne le détourne pas plus de sa réflexion. Le visage sombre, les épaules baissées, les idées chaotiques, il glisse ses mains sur ses cuisses dans une obscure pantomime, plongé dans un profond recueillement funeste. Il est perdu...Qui doit-il écouter ? Quelle est la meilleure décision à prendre ? Le meilleur choix à faire ? Et meilleur pour qui ?

Il en est de même pour Shaun. La nuit est tombée. Il est seul dans cette grande maison vide et attablé devant son ordinateur portable, il referme violemment le clapet , n'ayant plus le cœur à l'écriture, attristé.

Comme cette nuit là, où Zack est couché sous sa couette, dans son lit, torse nu. Il ne parvient pas à s'endormir, se remémorant tour à tour chaque instant partagé avec Shaun. Il ne sera plus jamais le même, ayant perdu son reste d'innocence. D'avoir connu Shaun, d'être obsédé par lui.

Un tumulte intérieur s'empare de lui à la pensée de ses baisers torrides lors de leur première nuit. Où la frénésie brulante de son désir ne pouvait être apaisée que par les caresses de Shaun.

Les battements de son cœur s'accélèrent lorsqu'il revit la magie des premiers baisers que Shaun lui a volé, ce soir-là sur la terrasse, révélant son amour.

Ses pensées vagabondent aussi dans des passages plus douloureux de leur relation : Lorsque Zack, assis à côté de son amant, à l'avant de sa voiture lui faisait part de sa décision de rompre. Tant de souffrances dans cet habitacle. Zack a alors appris qu'il aimait assez pour blesser.

Il tourne et vire dans le lit de sa petite chambre, les yeux ouverts alors même que les murs de sa chambre sont décorés de rectangles rouges bordés de noirs. Ils sont parsemés ça et là couvrant la moindre parcelle de blanc jusqu'au plafond, débordants des affiches et dévoilant par leur couleur écarlate la métamorphose des sentiments de Zack.

(1.09.45/1.29.00)