CHAPITRE 14

N'arrivant plus à dormir dans sa chambre, où il étouffe, Zack est installé dans sa voiture, côté conducteur, dans la nuit. Il est malheureux. Perdu dans ses pensées moroses. Il est soudain sorti de sa torpeur par les vibrations répétées de son téléphone. Il regarde celui-ci et écoute, imperméable à toutes émotions, sa messagerie vocale qui lui annonce qu'il a un nouveau message. Portant l'appareil à son oreille, il découvre l'enregistrement :

-Hey, Zack, c'est Kelly Burke de Cal Arts. Euh...j'ai reçu votre portfolio et votre candidature. J'étais un peu surpris que vous réessayez...Mais très content que vous l'ayez fait.

Donc, j'ai retourné votre portfolio à l'adresse d'Océan Beach d'où vous l'avez envoyé. Il y a une ou deux choses que je dois voir avec vous avant de boucler cela. Alors...

Appelez-moi quand vous aurez ce message. Mon poste est le 20 et j'espère un appel de vous. Bien, prenez soin de vous.

La messagerie reprend sa voix féminine et offre plusieurs choix à Zack :

-Pour réécouter, appuyer sur 4.

-Pour effacer, appuyer sur 7.

- Pour rappeler, appuyer sur 8.

- Pour sauvegarder, appuyer sur 9.

- Pour écouter les autres options, appuyer sur étoile.

Zack ferme le clapet de son téléphone, interloqué. Il ferme les yeux et se mord les lèvres de culpabilité.

C'est alors qu'il entend la sonnerie du réveil de Jeanne par la fenêtre ouverte de la chambre de sa sœur et la vitre baissée de sa voiture. Il rentre dans la maison et se dirige jusqu'à l'engin qui émet le son strident sans discontinuer. Le réveil est posé sur le guéridon tout près du lit où Jeanne dort profondément. Il stoppe le bruit en tapant un coup sec sur l'appareil et aperçoit sur la couverture une boite de somnifères. Il secoue sa sœur, tentant de la réveiller:

- Jeannie, lève-toi, lève-toi.

Jeanne émerge difficilement. Il relit l'étiquette d'information.

- Tu fais quoi?

- Je dors.

- Oui... Avec de l'aide, analyse Zack en secouant la boite médicamenteuse et en la balançant sur le lit. Il s'apprête à sortir de la chambre, alors Jeanne l'interpelle, elle a à lui parler :

- Attends ! Zack, attends!

Zack se retourne, mécontent, alors qu'il est au pas de la porte. Que va t'elle encore pouvoir lui annoncer ?

- Allen a obtenu le boulot.

- Ouais.

- A Portland et euh... et je pars avec lui. Je peux gagner de l'argent là-bas...et...Mais ils ne veulent pas d'enfants.

- Que... Que veux-tu dire? par ils ne veulent pas d'enfants.

Zack est appuyé sur la cloison de la chambre, sa sœur est restée allongée dans le lit mais elle est lucide, maintenant et son discours est clair et sans appel. Pourtant, elle n'ose pas regarder son frère quand elle lui dit :

- Je ne sais pas... C'est juste qu'ils ne veulent pas d'enfants...

Elle lève enfin les yeux vers Zack pour rajouter :

- Ça ne branche pas Allen, de toute façon.

Entendant cela, Zack lève les yeux au plafond et appuie sa tête sur le mur, son seul soutien en cet instant. Jeanne poursuit, imperturbable :

- Cody devra rester ici avec toi et papy, au moins... Jusqu'à ce que nous soyons installés.

- Ce qui veut dire pour combien de temps?

- Je ne sais pas, six mois... Un an peut être... murmure t'elle avec légèreté, comme s'il s'agissait de jours au lieu de mois.

Zack se redresse, et croise les bras :

- Tu sais qu'il ne peut pas rester avec papa !

Deux secondes de silence passe avant qu'elle ne réponde, sans baisser les yeux:

- Je sais... Elle soutient son regard et le défie : - Mais, il ne peut pas venir avec moi.

Zack détourne le regard, écœuré.

- Zack, Océan-net ne suffit pas. Je peux tripler mes heures, là-bas.

Le jeune homme soupire, excédé , lève les bras, ouvre la bouche mais ne trouve rien à répondre et quitte la pièce, sans plus un mot.

Le lendemain, c'est l'heure du souper dans la maison familiale. Les sirènes du port poursuivent inlassablement leur chants d'alerte. Allen, Jeanne et Cody sont attablés dans la cuisine. Cody, ayant fini son assiette, colorie un dessin sur une feuille tandis que les deux adultes savourent encore le plat principal.

Allen se régale et son assiette est presque vide. Il a tant apprécié le met préparé par Jeanne qu'une bouchée de pain lui permet de ne pas en laisser dans l'assiette. Le couple se sourit, complice.

- Il en reste encore? demande t'il non rassasié.

- Mumm...J'en peux plus, tu veux ma part ? propose t'elle en lui tendant son assiette.

- Je veux !

Et avec sa fourchette, il récupère les restes de Jeanne.

- Tu aimes ?

- Oui ! affirme l'homme, avec gourmandise. Jeanne est aux anges : Un homme à la maison, qui n'est pas son frère et qu'elle peut choyer, en femme établie. Cody vient interrompre ce tête à tête ménager:

- Maman ?

- Ouais.

Sans un regard pour lui, poursuivant son repas.

- Je peux aller en Oregon, aussi ?

Les deux adultes s'interrompent de manger, fourchettes en l'air. Chacun une bière pour se désaltérer de ce repas délicieux. Allen regarde sa compagne, attendant d'elle qu'elle mette les choses au clair avec l'enfant. Jeanne soupire :

- Cody, je te l'ai dit ! Tu dois rester ici et tenir compagnie à ton oncle Zack. Pour qu'il ne reste pas seul.

Elle regarde son fils, et jouant au chantage affectif, demande :

- Tu peux faire ça pour maman ?

L'enfant ne répond pas. Il a peut être compris que sa mère ne souhaitait pas sa présence et en avait-il seulement envie lui-même ? Le téléphone fixe se met à sonner. Jeanne décroche en souriant à Allen qui sirote sa bière.

- Allo...Non, il n'est pas là.

C'est de Zack qu'elle parle.

En effet, le jeune homme est assoupi au volant de sa voiture, garée. Les rayons du soleil et le bavardages des étudiants environnants le réveillent en douceur. Quittant les bras de Morphée, il se frotte les yeux, prenant lentement conscience de son environnement. Il sort de son véhicule et marche d'un pas nonchalant sur le chemin longeant les pelouses universitaires.

De jeunes artistes installés confortablement sur les bancs disséminés au bord du chemin, semblent réaliser divers travaux picturaux. Un jeune homme est même grimpé à un arbre, jambes croisées autour d'une branche pour ne pas tomber et dessine de quelconques graffitis dans un carnet.

En observant les tenues vestimentaires de son entourage, Zack se sent décalé. Il réajuste son teeshirt blanc qui dépassait du bas de son pull rayé et le glisse dans son jean pour le faire disparaître. Il s'avance, débordant de curiosité et ne sachant plus où poser ses yeux.

Il arrive devant la façade de l'établissement universitaire sur laquelle l'inscription rose "CALARTS" se détache du gris de la structure bétonnée. Il marque un temps d'arrêt, tout en lisant l'enseigne, met ses mains dans ses poches arrières, se hisse sur la pointe des pieds, puis change ses mains et les glisse dans ses poches avant, en poursuivant son chemin sous les arcades du bâtiment. L'université est construite en briques et a laissé ses murs intérieurs et extérieurs nus. Cela donne une impression de continuité et de communion entre les salles de cours et la nature environnante. Cette ouverture est renforcée par toutes les immenses baies qui laissent s'immiscer le soleil californien dans ce lieu où l'art est étudié et approfondi.

Il ralentit lorsqu'il passe devant un grande salle de cours vitrée où la transparence laisse entrevoir un groupe d'étudiants studieux mais complices. Il savoure son plaisir, il interpelle un jeune homme de son âge marchant en sens inverse et lui demande la direction du bureau d'inscription. Il le remercie lorsque celui ci pointant du doigt, droit devant, lui donne l'information.

Un peu intimidé, il s'avance et franchit le pas de la porte du bureau des admissions. La secrétaire, penchée sur un dossier ne le remarque pas immédiatement. Mais, le fait qu'il se rapproche de son bureau, mains croisées dans le dos, signale sa présence et la femme relève alors la tête. Zack scrute la pièce de toute part. Sur le mur face à lui sont collées tant de petites affiches, post-it et photos qu'il n'a pas le temps de tous les regarder tandis qu'il s'avance avant de formuler sa demande. Les démarches d'admission sont ainsi amorcées... Et son avenir en sera à jamais transformé.

(1.14.16/1.29.00)