- Tu es sûre que ça va marcher?
Mai ajouta un dernier coup de brosse à ses cheveux et se contempla dans le miroir. Elle portait une veste noire, une chemise blanche, un pantalon sombre, des chaussures noires brillantes à petits talons . Bref, la tenue qui était supposée lui donner l'air le plus sérieux possible, et qui lui faisait bizarrement ressembler à son patron, avec ses éternels habits noirs.
- Bien sûr, lui répondit une voix douce. Cette idée vient de Naru, après tout. Elle ne peut pas être mauvaise.
La jeune fille leva les yeux au ciel. Dès qu'il s'agissait de Naru, Masako pouvait se montrer très énervante. Elle acceptait rarement que l'on critique le jeune homme, même quand il s'agissait juste de rappeler qu'il n'était pas aussi parfait qu'il le pensait. Par exemple, la médium avait attendu pour l'appeler "Naru" de savoir qu'il agissait pour lui du diminutif d'Oliver, et pas du "Naru-chan le narcissique" initial inventé par Mai. Alors que ça lui allait tellement bien ! Et elle n'osait même pas l'appeler ainsi quand il était là, se référant toujours à son nom d'emprunt. Tout ça parce qu'elle était attirée par lui! Mai, elle, n'hésitait pas à le taquiner, aussi beau soit-il.
- Je sais bien, répliqua-t-elle, mais ça n'en fait pas un plan de génie. Qui te dit qu'ils vont bien vouloir de nous, d'abord?
Masako sourit. Elle-même portait toujours son éternelle tenue traditionnelle. Comme elle était connue en tant que médium, elle n'avait pas besoin d'avoir l'air "professionnel" qu'essayait d'obtenir Mai. Cependant, quand elle était venue chercher cette dernière chez elle, elle avait du se résoudre à l'attendre, car la jeune fille ne parvenait pas à atteindre le résultat voulu. Et c'est pourquoi elles se trouvaient toutes les deux face au petit miroir en pied de la chambre, contemplant le résultat avec attention.
- Je sais qu'ils le voudront bien, parce qu'ils en ont forcément besoin. S'ils reçoivent beaucoup de requêtes, et que, contrairement à Naru, ils n'acceptent pas que les plus spectaculaires, ils vont manquer de personnes dotées de pouvoirs surnaturels. Ce n'est pas comme une entreprise normale, ils ne peuvent pas facilement engager des gens. Tout le monde n'a pas les capacités psychiques suffisantes, et rares sont ceux qui font plus que tordre des cuillères...Je te parie qu'ils sont à la recherche de personnes dotées de pouvoirs comme les nôtres en ce moment même. Si l'on vient proposer notre aide, ils sauteront sur l'occasion. D'ailleurs, n'ont-ils pas immédiatement accepté notre proposition de rendez-vous?
- On ne vient pas proposer notre aide, on leur demande un travail, corrigea Mai en rajustant sa veste d'un air circonspect. Je devrais peut-être ajouter des lunettes, tu ne crois pas?
- Tu en as ici? Parce que nous n'aurons pas le temps de passer en acheter, expliqua Masako en jetant un coup d'oeil à l'horloge. Et pour le travail...Je te dis qu'ils voudront nous employer. Ils ont besoin de nous.
Mai commença à fouiller dans les tiroirs de son armoire.
- Mais n'est-on pas un peu nombreux? Tout le monde a voulu venir, mais je me demande si c'est une bonne idée. Il y a même quelqu'un qui n'a aucun pouvoir psychique avec nous...
C'était vrai. Dès qu'ils avaient appris que Naru se lançait dans quelque chose d'intéressant, toute l'équipe habituelle avaient décidé de venir. John, Ayako, Masako, et bien sûr, Yasuhara (celui qui n'avait pas de pouvoir psychique) et Bou-san...Ce qui, du coup, en plus de Mai, Lin, et Naru, faisait huit personnes. Ca faisait...
- Cela fait beaucoup, je sais. Mais ce n'est pas une mauvaise chose, je t'assure. Ils auront vraiment besoin de toute l'aide nécessaire. Rien que quelqu'un capable de faire des recherches, et qui croit au monde de l'occulte sans être un dangereux complotiste, c'est précieux, même s'il n'a pas de pouvoirs. Et puis, de toute façon, même si ce n'est pas pour maintenant, si on reste dans leur carnet d'adresse, on aura réussi, non?
- Oui, mais ils pourraient nous séparer, s'obstina Mai. On pourrait être sur des affaires différentes. Ou se retrouver sans eux...Et on ne verrait jamais leurs méthodes.
- Non, ils ne feraient pas ça, répliqua Masako. Du moins, pas à tous. Parce qu'ils ne peuvent pas tous nous faire confiance. Combien de personnes mentent sur leurs prétendus "pouvoirs psychiques"? Ils vont chercher à nous tester...Enfin, à vous tester, continua-t-elle avec un sourire.
Vu comme elle était connue, en effet, ils ne risquaient pas de penser qu'elle mentait.
- D'accord, dit Mai en attrapant enfin la vieille paire de lunettes qu'elle cherchait. Mettons que ça marche. Mais Naru n'est pas du genre à chercher des emplois: il possède sa propre agence! Et il commence à être assez connu dans le milieu de l'occulte, même si il cache parfois qu'il est le président de la SPR...Pareil pour Lin et moi, nous ne pouvons pas dire que nous cherchons un petit boulot pour la concurrence, quand même...
- Naru a dit qu'il allait inventer quelque chose pour ça. Bon, elles te vont, non?
Mai se regarda une dernière fois dans la glace, presque à regret. Certes, ces lunettes ne lui allaient pas trop mal, mais est-ce qu'elles lui donnaient vraiment l'air plus respectable? Elle n'en était pas sûre. Elle n'avait pas le choix, cependant. Il fallait qu'elle ait l'air d'une professionnelle. Exit, son uniforme de lycéenne! Ce qui rendait réticent les clients de la SPR lorsqu'ils les rencontrait pour la première fois aurait forcément le même effet sur leur employeur potentiel...Et Mai n'avait pas envie d'être exclue de l'aventure. Même si, normalement, avec le soutien de médiums connus comme Masako, personne ne devrait l'embêter...
Enfin, si, quelqu'un allait l'embêter. Naru. Parce qu'elles étaient en retard.
- Je n'aurais pas du passer te chercher, soupira Masako quand la voiture s'arrêta au point de rendez-vous, devant le bureau de la SPR. Cela fait un quart d'heure qu'on devrait être là.
- Roh, ça va, bougonna Mai à voix basse.
- Mais c'était bien de pouvoir venir chez toi, ajouta la médium avec un sourire étonnamment chaleureux. Je n'étais jamais venue chez quelqu'un de notre équipe avant. C'était agréable. Ta maison est jolie.
- Ah, euh, merci, répondit l'adolescente, surprise par ce brusque élan d'amitié.
Elles descendirent de la voiture. Dehors, tout le monde les attendait. Mai constata avec plaisir que John était bien là: elle ne l'avait pas revu depuis le départ de Naru pour l'Angleterre. Et puis, il y avait aussi Ayako, qu'elle n'avait pas pu voir non plus depuis un certain temps...Tout le monde paraissait détendu et discutait avec animation de ses dernières aventures avec les autres, sauf bien entendu...Naru, qui adressa à Mai un regard froid (Pourquoi moi? se dit-elle. comment a-t-il deviné que c'est ma faute? Ce n'est même pas ma voiture... ).
- Shibuya! Excuse-nous du retard! dit Masako d'un ton désolé. Mai mettait du temps à s'habiller.
Cette dernière ne put s'empêcher de remarquer que Masako, pour exprimer son désarroi, se rapprochait un peu trop près de Naru. Franchement! Est-ce qu'elle avait besoin d'être à quelques ridicules centimètres de son visage pour lui parler? Absolument pas.
- Je m'en doutais, répondit le jeune homme en secouant la tête d'un air passablement ennuyé.
Ben voyons! Même si c'était vrai pour cette fois, franchement, insinuer qu'elle était tout le temps en retard... Mai brûlait de lui sortir une réplique cinglante, mais avant qu'elle n'ait pu parler, John l'interpella:
- Taniyama?
- Ah, c'est Mai! s'exclama Ayako. Tu vas bien?
La jeune fille en oublia son boss désobligeant, et s'empressa de saluer tout le monde. Apparemment, contrairement à la SPR, les autres avaient pu trouver des cas intéressants, et même difficiles.
- A un moment, expliqua John, j'ai même pensé à vous appeler...Mais, finalement, je m'en suis sorti tout seul. Je n'aurais pas cru y arriver avant. On dirait que travailler avec vous m'a fait progresser!
- C'est super, répondit Mai. J'avais un peu l'impression que Naru profitait de votre travail, jusque là...
- Tu plaisantes? répondit Ayako d'un ton indigné. Comme si j'allais laisser ce gamin me manipule !
- On est arrivé! intervint Yasuhara.
Ils s'arrêtèrent. Mai constata qu'en effet, ils n'étaient vraiment pas loin de la SPR. Et dire qu'elle n'avait jamais remarqué ces bureaux! Elle avait un peu honte. En même temps...En regardant autour d'elle, elle ne vit rien de particulier. Même en passant par ici, elle ne l'aurait probablement pas remarqué. Ouf! L'honneur était sauf.
- Là, insista Yasuhara, en montrant une plaque marquée "S.H.A" à l'entrée d'un immeuble. C'est ici.
- Au fait, qu'est ce que ça veut dire. S.H.A? Demanda Mai, les sourcils froncés.
- "Spirits Hunters Agency", d'après ce que je sais.
- Euh...Et ça, ça veut dire quoi?
- Ça peut se traduire par l'Agence de Chasseurs d'Esprits, j'imagine, fit Yasuhara.
Naru ne fit aucune remarque sur le manque de connaissances de Mai: il n'avait pas entendu leur discussion.
- Bon, on entre? intervint Bou-san.
Il y avait un interphone. Lin sonna et se présenta, avant de décrire leur situation.
- Entrez, répondit une voix de femme. Premier étage.
La porte grésilla, puis s'ouvrit.
- Elle n'a pas donné de numéro de porte, nota Mai.
- Sans doute parce que tout l'étage est à eux, répondit Bou-san. Bon sang, en plein Shibuya! C'est vraiment bizarre, pour des débutants.
- Non...Ce ne sont sans doute pas des débutants, intervint Naru d'une voix songeuse.
Sans expliquer cette déclaration mystérieuse, il entra, et tout le monde le suivit. Quelques marches plus tard (ils étaient trop nombreux pour l'ascenseur), ils parvinrent sur un palier, ou une porte unique leur annonçait qu'ils arrivaient à la "S.H.A". Elle s'ouvrit devant eux avant que qui que ce soit ait eu le temps de la pousser. Derrière se trouvait une jeune femme souriante, sans doute celle qui leur avait parlé dans l'interphone.
- Vous devez être le rendez-vous de seize heures? interrogea-t-elle. Suivez moi, je vous prie.
C'est ce qu'ils firent, parcourant une enfilade de couloirs jusqu'à une salle de taille moyenne, où se trouvaient un certain nombre de fauteuils, entourant une grande table, dont la jeune femme leur ouvrit également la porte.
- Installez-vous, poursuivit-elle. Notre vice-président ne va pas tarder à vous recevoir.
Vice-président? Mai fronça les sourcils tandis qu'elle s'asseyait. Pour une société aussi grande, ce devait être quelqu'un d'important, un vice-président. Pourquoi donc voulait-il les rencontrer? Était-ce lui qui testait ses futurs employés? Enfin, si leur plan marchait...Et si, au contraire, il avait tout découvert, et désirait comprendre ce que la concurrence fabriquait dans ses bureaux ? Mai jeta un coup d'oeil inquiet à Bou-san, assis à côté d'elle, qui haussa les épaules. C'est vrai qu'il s'en fichait lui. Il n'aurait pas à supporter l'humeur massacrante d'un Naru qui avait échoué.
- Mai, intervint justement celui-ci.
- Ah, euh...oui? demanda-elle, surprise.
- Si l'on te demande quelque chose sur la SPR, laisse-moi répondre, d'accord? Même si c'est à toi que l'on s'adresse.
- Ok, fit la jeune fille.
A cet instant, la porte s'ouvrit de nouveau. La jeune femme qui les avait accueillis était revenue.
- Le voici, dit-elle, laissez-moi vous présenter...
- Ça va aller, Mariya, je vais m'en charger.
Un homme, visiblement celui qui venait d'interrompre celle qui les avaient accueillis, passa la porte et contempla l'assemblée. Un jeune homme, en fait. Incroyable ! Il avait l'air à peine plus âgé que Naru. Est-ce que c'était une habitude des travailleurs du surnaturel, d'employer uniquement des jeunes ?
Tandis qu'il avançait vers le centre de la pièce, visiblement pour s'asseoir en face d'eux, Mai remarqua autre chose. Waouh...Ce garçon est vraiment beau. Il était grand, mince, mais assez musclé aussi. Il avait le visage fin, les traits bien dessinés, et de jolis yeux sombres, encadrés par les mèches brunes un peu ondulées qui retombaient nonchalamment sur son visage. Ses vêtements étaient un simple costume, mais bien taillé, qui lui allait parfaitement et lui donnait un air étrangement adulte malgré son jeune âge. Oui, vraiment, il était très beau. Si ses amies avaient été là, elles lui auraient déjà sauté dessus pour lui demander s'il était célibataire.
Pendant qu'elle le contemplait, le jeune homme s'était installé dans un fauteuil qui leur faisait face. Son visage, à l'expression concentrée, se détendit pour laisser apparaître un sourire aimable.
- Bonjour. Je me permets de me présenter: Takeshi Nishimura. Je suis l'un des vice-présidents de la S.H.A. Enchanté de vous rencontrer.
Tout le monde répondit poliment à son salut.
- Maintenant, si vous le voulez bien, fit le jeune homme en se renfonçant dans son siège, je voudrais connaître vos noms à mon tour. Mis à part celui de Mlle Hara, que je connaissais déjà, bien entendu, fit-il en s'inclinant légèrement devant Masako, je n'en ai vraiment retenu aucun. Veuillez m'excuser de ce contretemps.
Mai remarqua que la médium était tout sourire de l'attention qu'elle avait reçu. Tiens donc! Un beau gosse apparaissait, et pof! Et son cher Naru, alors? Enfin, elle-même devait avouer être troublée par la beauté du garçon. Elle avait du mal à le regarder dans les yeux. Ce qui n'était pas un problème pour tout le monde. Ainsi, quand Ayako se présenta, elle n'hésita pas à soutenir son regard en souriant, ce à quoi l'autre se contenta d'acquiescer, imperturbable (sans doute avait-il l'habitude). Tout ceci provoqua des gloussements incontrôlables chez Bou-san, qui eu du mal à dire son propre nom. Puis, ce fut son tour. Elle prit son courage à deux mains pour oser regarder Nishimura dans les yeux, et se dépêcha de dire:
- Je m'appelle Mai Taniyama.
Était-ce son imagination? Elle eut l'impression que le sourire que Nishimura lui adressa en retour était beaucoup plus joyeux que tous ceux qu'il avait déjà pu montrer jusqu'à présent. Quand Naru se présenta (sous son faux nom de "Narumi Kazuo"), son expression était déjà beaucoup moins lumineuse...Troublée, elle baissa rapidement la tête, ne la relevant qu'au bout d'un moment, quand il reprit la parole:
- Merci beaucoup. Je dois vous avouer que je suis réellement très heureux de vous rencontrer (est-ce que Mai l'imaginait encore? Elle avait l'impression qu'il la regardait, elle, en disant cela). Nous avons toujours besoin de main d'œuvre, surtout dans une société comme la notre. Comme vous le savez sûrement, dans notre milieu, c'est une ressource difficile à trouver, ajouta-t-il d'un air entendu.
Mai regardait Nishimura, éberluée. Incroyable! Exactement comme Naru l'avait dit! Elle décida cependant de ne pas l'avertir de cet élan d'admiration: pas question que le volume de son ego augmente encore.
- Vous l'aurez donc deviné, poursuivit le vice-président, je serais très heureux de vous voir participer à nos activités. Mariya?
La jeune femme, qui était restée à côté de la porte, s'inclina, et vint vers lui. Mai remarqua qu'elle portait un certain nombre de papiers dans ses mains, qu'elle déposa alors sur la table.
- Je vous présente Mariya Sasaki. Elle fait partie de mon équipe. Et de la vôtre, bientôt, je l'espère, compléta mystérieusement Nishimura.
Et avant que qui que ce soit ait pu demander ce que ça signifiait, il ajouta:
- Comme vous l'aurez compris, je désire vraiment tous vous engager, car il me semble que vous ne pouvez qu'être une bonne équipe, et que nous avons vraiment besoin de vous. Voici le contrat, poursuivit-il en leur présentant les papiers. Si vous voulez du temps pour le lire, je peux vous laisser cette salle, ou bien, vous pouvez le remporter pour un autre jour...
Ils avaient réussi! Ils étaient pris! Mai amorça un discret soupir de soulagement, quand Nishimura ajouta:
- Mais... j'aimerais vraiment savoir pourquoi des membres d'une société de recherche occulte bien établie, la SPR, désirent abandonner leurs bureaux pour se lancer dans la recherche d'emploi.
Le discret soupir de Mai se coinça dans sa gorge, se transformant en toux bruyante qu'elle mit quelques secondes à calmer. Rouge de honte d'attirer ainsi l'attention de toute l'assemblée sur elle, elle baissa les yeux vers ses jambes, désirant désespérément disparaître, jusqu'à ce qu'heureusement la voix de Naru intervienne:
- Ainsi, vous en savez tout de même beaucoup sur nous...
- Oh, personne n'irait engager de complets inconnus, surtout quand on parle de pouvoirs psychiques...Et je dois avouer que mes recherches m'ont impressionnées. Tous les cas que vous avez réussis, depuis si longtemps...Je suis très heureux de vous avoir à mes côtés. Mais très intrigué, également.
Il ne savait quand même pas tout! Il n'avait pas mentionné la véritable origine de la SPR, ou le vrai nom de Naru... Ni même qu'il était vraiment le chef de la SPR (heureusement qu'il avait choisi un autre faux nom!).
- Et donc, vous voulez des explications, intervint justement ledit chef.
- En effet. Je ne comprends pas que votre patron vous permette de prendre du repos pour aller voir quelqu'un d'autre...J'ai entendu dire qu'il était extrêmement tyrannique, manipulateur, égocentrique...Je le vois mal accepter de voir ses employés lui préférer un autre. D'ailleurs, je suis bien désolé que vous ayez à supporter quelqu'un comme ça! dit-il, l'air compatissant.
Mai était mortifiée. Bon sang! Notre patron...Tu lui parles en ce moment même! Argh! Visiblement, les autres étaient pareillement inquiets des mots de Nishimura. Tout le monde se recroquevillait discrètement dans son siège. Pas de doutes, en effet: la bombe Naru n'allait pas tarder à exploser.
- Oh, répondit l'objet de leur craintes, simplement.
Une pause, pendant laquelle la tension eut encore le temps de grimper, puis:
- Eh bien, voyez-vous, c'est exactement ça.
Mai le fixa, estomaquée. Quoi?
- Je pense que vous l'avez compris, même si j'y suis rarement présent, je travaille de temps en temps comme assistant de la SPR... Et c'est vrai que l'homme qui la dirige est invivable. Il est si arrogant... Et perfectionniste! Il ne cesse de demander des tâches impossibles et de critiquer notre travail...J'ai donc encouragé Mai et Lin, qui travaillent souvent avec lui, à chercher un autre emploi...Et je suis tombé sur vous.
Tout au long de sa tirade, son visage s'était fait souriant et affable. Et surtout: il s'était auto-critiqué ! Mai comprit alors deux choses. La première: Naru était vraiment prêt à tout pour connaître ces médiums. Et la seconde, bien plus importante : elle aurait dû prendre l'habitude de transporter toujours une caméra en permanence sur elle. Plutôt que de les consacrer uniquement aux fantômes, ces caméras auraient en effet pu être utilisées pour enregistrer quelque chose de vraiment important, comme par exemple, ce qui venait de se produire.
- ...Mais, poursuivit Naru, ce patron...Il faut dire qu'il est d'une grande intelligence, qu'il est très puissant, et que nous tenons vraiment à travailler avec lui...C'est pourquoi nous ne cherchons pas de contrats à long-terme, conclut-il. Nous ne voulons pas vraiment cesser de travailler pour lui, simplement prendre une pause.
Quel narcissique! Mai secoua doucement la tête, passablement navrée. Même en plein mensonge, il ne pouvait pas s'empêcher de s'applaudir... En tout cas, une chose était sûre : Nishimura allait payer pour ses critiques. Forcément. Elle le voyait au faux sourire de son patron : il était si forcé qu'elle avait l'impression que son visage allait se déchirer, révélant au grand jour le démon qu'il cachait. Nul doute à avoir: la vengeance serait terrible.
- Je vois, répondit la pauvre future victime, inconsciente de ce qui allait lui arriver. Merci beaucoup pour vos explications. Quant à ne prendre qu'une pause, ne vous inquiétez pas, ces contrats ne concernent qu'une seule affaire, pour laquelle j'avais vraiment besoin d'aide.
Il se leva.
- Bien, je dois maintenant vous quitter. Désolé du peu de temps que j'ai à vous accorder, mais je suis justement très occupé à préparer cette affaire. Quant au contrat...Prenez votre temps, mais nous partons bientôt, et je ne saurais vous conseiller de vous dépêcher de faire votre choix. Je n'ai plus qu'à vous dire au revoir...
Il sourit...Ou plutôt, il sourit à Mai. Gênée, la jeune fille répondit tant bien que mal à son sourire, pas trop sûre de la réaction qu'elle devait avoir.
- Oh, et j'ai été vraiment très heureux de vous rencontrer, poursuivit Nishimura d'une voix douce, insistant bien sur l'emphase, et toujours en regardant une Mai de plus en plus rouge.
Zut! Elle n'imaginait rien. Ce jeune homme se comportait vraiment étrangement avec elle. Pourquoi ce type lui adressait une telle attention? Est-ce qu'il se moquait d'elle? Elle ne savait pas. En tout cas, c'était tellement, tellement...gênant!
- Bien. Mariya est à votre disposition si vous avez des questions - la jeune femme inclina la tête -, il vous suffit de toquer au bureau d'à côté si vous avez besoin d'aide, elle devrait s'y trouver et...j'y vais.
Il salua rapidement, ainsi que Mme Sasaki, puis après que les autres les eurent salués à leur tour, ils sortirent. Juste avant qu'il ne referme la porte, cependant, Mai remarqua le regard de Nishimura se poser sur elle, une dernière fois.
- Alors Mai...
Bou-san lui adressait un sourire narquois.
- On dirait que le vice-président a flashé sur toi?
- Q-qu'est ce que tu racontes?! s'exclama la jeune fille en rougissant.
- Mai, poursuivit Yasuhara, qui s'était installé juste à côté de Bou-san, c'est bien que tu aies réussi à le séduire. Grâce à toi, nous aurons de meilleures informations!
- Mais je ne l'ai pas séduit, protesta Mai. C'est lui qui...euh...je veux dire...bredouilla-t-elle en catastrophe, consciente qu'elle en avait trop dit.
En effet, si jamais ces deux-là se mettaient dans la tête que le vice-président avait effectivement flashé sur elle, ils la taquineraient là-dessus au moins...jusqu'à la fin des temps. Malheureusement, c'était trop tard: le mal était fait.
- Lui quoi, Mai? répéta Bou-san, un sourire triomphant sur les lèvres, sachant qu'elle n'avait plus d'issue.
- Oui, lui, quoi, Mai? demanda plus innocemment Yasuhara-san, même si elle savait exactement ce qu'il préparait.
- Oh, ça suffit, vous n'avez pas besoin qu'elle vous explique qu'il la dévorait des yeux, si ? C'était assez évident, fit Ayako, blasée par le comportements des deux garçons, et pressée qu'ils en finissent.
- "dévorer"? demanda John, perdu. Il voulait manger Mai?
- Excusez-moi, intervint une voix glaciale.
Mai se retourna, pour se retrouver nez-à-nez avec un Naru à l'air particulièrement exaspéré.
- Vous pouvez arrêter de crier? Lin et moi essayons de lire les documents aussi vite que possible.
Waouh...Naru avait l'air...à peu près aussi énervé que quand ils étaient trop bruyants, d'habitude, en fait. Elle sentit une petite pointe de déception à ce constat. Elle avait espéré que Naru serait...beaucoup plus en colère...oui, voilà, c'est ça...jaloux. "N'importe quoi! Mai, arrête ça tout de suite, tu prends tes rêves pour des réalités", se réprimanda intérieurement la jeune fille.
- Avez-vous terminé de lire le contrat? demanda doucement Masako.
- J'ai fini, oui, répondit Lin. Aucun problème. Tout est très honnête. La compagnie paie tous les frais de travail, et le salaire qu'ils nous offrent n'est vraiment pas petit...On peut même l'annuler à tout moment en cas de danger, sans donner de justification.
- Je propose qu'on signe, déclara alors Naru. Il est inutile d'attendre plus longtemps. C'est exactement l'occasion que l'on attendait.
- Euh...C'est un peu rapide, non? osa Mai.
Elle ne voulait pas l'admettre, mais elle trouvait le comportement de Nishimura si gênant qu'elle n'était pas sûre d'avoir très envie de se retrouver coincée avec lui, qui plus est avec des fantômes pour l'empêcher de le fuir...
- Mai, c'est exactement l'occasion que l'on attendait, répéta Masako d'un ton sentencieux, et elle signa.
Tout le monde suivit. Mai fut la dernière, et sans doute la plus réticente, à apposer sa signature sur la feuille.
- J'imagine qu'on doit les remettre à Mme Sasaki, non? dit Yasuhara. Je vais la chercher. Il a dit que c'était le bureau d'à côté.
Il ne lui fallut que quelques minutes pour ramener la jeune femme, qui leur adressa un sourire ravi en rassemblant leurs contrats dans une pochette.
- Eh bien, vous êtes rapides! Bon, maintenant qu'on est entre collègues, j'imagine que je peux être un peu moins formelle, ajouta-t-elle d'un ton plus détendu. Après tout, on fera partie de la même équipe.
- Qu'est-ce que c'est, cette histoire d'équipe? demanda Bou-san, et Mai fût contente de ne pas avoir eu à le demander elle-même (Naru était juste à côté d'elle).
- Je vais vous expliquer. La S.H.A. est une grande société, qui a pour but de traiter le plus d'affaires surnaturelles possible. Pour ce faire, nous rassemblons un très grand nombre de personnes douées d'une sensibilité ou de pouvoirs psychiques particuliers. Et ces personnes sont divisées en différents groupes, différentes équipes, si vous préférez. Chacune de ces équipes s'occupe d'un cas différent, c'est pourquoi nous pouvons en traiter un si grand nombre. Elles sont composées de membres avec des capacités différentes, pour pouvoir parer à toute éventualité.
Elle se racla la gorge avant de poursuivre:
- Je fais partie de l'équipe dirigée par Nishimura, et vous serez avec nous pour le cas que nous nous préparons à affronter. Or, beaucoup de nos membres ont eu des problèmes ces derniers temps, ne pouvaient pas se joindre à nous, et nous étions vraiment inquiets, car cette affaire paraissait difficile...Nous avons même songé à l'abandonner. Le vice-président... Oh! A ce sujet...Vous n'avez pas réagi quand je l'ai appelé vice-président? C'est curieux. D'habitude, les gens sont étonnés de son jeune âge...Jusqu'à ce qu'on leur explique qu'il n'est pas vraiment le vice-président de la compagnie, ajouta-t-elle avec un sourire mutin. C'est simplement le nom que l'on donne à nos chefs d'équipes. Vous imaginez, un vice-président de seulement vingt ans? compléta-t-elle en riant.
Les autres tentèrent de l'accompagner poliment, mais, en vérité, tout le monde pensait à Naru. (Oui, tout le monde. Naru aussi pensait à lui-même, mais ça ne devrait pas vous étonner).
- Notre président est assez jeune, vous savez, Mme Sasaki, expliqua Yasuhara, décidant de ne pas la laisser dans l'ignorance. C'est pour ça que nous n'avons pas été étonnés.
- Ah bon? Il a quel âge? Trente ans?
Tant pis.
- Bon, je vais remettre ceci à Takeshi, alors, reprit-elle. Quand aux autres membres de l'équipe, les deux encore disponibles devraient être là le jour du départ, donc, vous les rencontrerez à ce moment là...Oh, et à ce sujet, je vous enverrai les billets pour la France au plus tôt. Comme nous sommes nombreux, ça a été difficile, mais j'ai réussi à tous nous mettre dans les mêmes avions, heureusement que ce n'est pas l'été, et...
- La France? l'interrompit Mai, pas sûre d'avoir bien entendu.
Mme Sasaki lui jeta un regard étonné.
- Eh bien oui! Ce n'était pas écrit dans le contrat? Le cas se passe en France!
