Eddie s'attarda en compagnie de Buck au-delà de minuit, tandis qu'il lui racontait l'histoire de sa vie d'avant. Quand il n'eut plus la force de parler, il le prit dans ses bras, le laissant s'endormir contre lui et lui souhaita bonne nuit en l'embrassant sur la tempe.

Il passa une partie de la nuit à tout retourner dans sa tête alors que le jeune homme dormait à poings fermés profitant de sa chaleur alors qu'ils étaient toujours sur la terrasse. Eddie loua sa force en silence. Il n'avait jamais rencontré quelqu'un d'aussi courageux, solide et débrouillard.

Buck avait une volonté de fer.

Pourtant, il avait su trouver la force en lui de s'enfuir. Cet homme avait essayé de le briser et en un sens il l'avait fait mais pas assez pour lui ôter toute volonté de fuir et Eddie en était heureux. Maintenant, Buck était en sécurité et il allait s'assurer qu'il le reste.

C'est sur cette pensée qu'Eddie s'endormit en le serrant contre lui.

Ils passèrent la majeure partie des deux semaines suivantes ensemble, le plus possible, en tout cas. Entre ses quarts de travail et les services de Buck au restaurant Chez Martin, il ne leur restait en général qu'une poignée d'heures par jour, mais Eddie attendait toujours les visites de Buck avec une impatience et une ardeur qu'il n'avait pas connu depuis des années. Souvent, Christopher l'accompagnait quand il se rendait chez lui. À d'autres moments, Carla ou son abuela le surveillaient, et lui disaient de s'accorder du bon temps.

Buck et lui restaient rarement chez lui, ou sinon pour une courte durée.

Il se disait que c'était à cause de Chris et qu'il ne voulait pas précipiter les choses, mais une partie de lui devinait que c'était à cause de Shannon. Même s'il se savait amoureux de Buck, avec une certitude qui grandissait de jour en jour, il n'était pas certain d'être tout à fait prêt à l'accueillir chez lui. Buck comprenait ses réticences et ne paraissait pas s'en soucier, ne serait-ce que parce qu'il leur était plus facile de s'isoler chez lui.

Malgré tout, ils n'avaient pas encore fait l'amour.

Bien qu'il se surprît souvent à imaginer combien ce serait merveilleux, surtout lorsqu'il se retrouvait seul dans son lit, avant de s'endormir, ou sous la douche où sa main s'égarait sur sa verge le laissant imaginer à quel point ce serait bon d'être en lui, Eddie savait que Buck n'était pas prêt.

Pour l'instant, il lui suffisait de l'embrasser, de sentir sa tête reposer sur son épaule. Il adorait le parfum de sa peau, et aussi la manière dont sa main s'entrelaçait à merveille avec la sienne, tout comme la moindre de leurs caresses qui se chargeait d'une délicieuse attente, comme s'ils se réservaient en quelque sorte l'un pour l'autre.

Depuis la mort de son épouse, Eddie n'avait pas connu intimement qui que ce soit et il songeait à présent qu'il avait peut-être attendu Buck sans le savoir. Et il devait admettre qu'il n'était pas déçu.

Buck était si parfait.

Il prit du plaisir à lui faire découvrir la région souvent avec Christopher en remorque qui aimait partager ses endroits préférés.

Ils se baladèrent sur la plage et sur Hollywood boulevard.

Un week-end, il l'emmena faire le tour des plus jolis jardins de Los Angeles, où ils se promenèrent parmi les multiples massifs floraux qu'ils offraient. Ensuite, ils allèrent visiter des musées où Buck tenta de lui expliquer les différentes techniques artistiques, le tout en se tenant la main comme des adolescents amoureux.

Depuis leur premier repas en tête-à-tête, Buck n'avait plus évoqué son passé, et lui-même n'abordait pas le sujet. Eddie n'ignorait pas qu'il se posait encore des questions et réfléchissait à ce qu'il lui avait confié, ce qui lui restait à raconter, si oui ou non il pouvait lui faire confiance, si cela comptait qu'il soit encore marié, et ce qui se passerait si Doug parvenait à le retrouver à Los Angeles.

Lorsqu'il le devinait en train de ruminer tout cela, Eddie lui rappelait avec douceur que, quoi qu'il puisse arriver, son secret resterait bien gardé avec lui et qu'il serait toujours en sécurité avec lui.

En observant Buck, il se sentait parfois envahi d'une rage folle envers Doug Kendall. Il savait que Buck ne lui avait raconté qu'une infime partie de ce que cet homme lui avait fait et il redoutait de savoir ce qu'il avait pu lui faire d'autre. Mais, plus que tout, il éprouvait un désir de vengeance, de justice, qu'il s'efforçait de refouler au plus profond de lui.

Si par malheur ce salopard refaisait surface, Eddie lui montrerait de quoi il était fait.

Il voulait que Doug connaisse l'angoisse et la terreur de Buck, les accès de violence et la douleur physique. Lors de son passage dans l'armée, Eddie avait tué des hommes, des soldats qui voulaient le tuer lui aussi. A son retour, il avait réfléchi sur ces hommes, il savait qu'à l'époque c'était eux ou lui mais il avait longtemps fait des cauchemars à ce sujet.

Certaines personnes n'éprouvaient pas tous ces remords.

Et même s'il savait que dans la vie tout n'était pas noir ou blanc, il était resté très cartésien dans son fonctionnement. Si jamais Doug réapparaissait, Eddie protégerait Buck, quoi qu'il arrive.

Il savait que certaines personnes apportaient au monde leur générosité, comme Buck, alors que d'autres ne vivaient que pour le détruire. Dans l'esprit d'Eddie, la décision de protéger un homme innocent comme Buck, d'un psychopathe tel que Doug était parfaitement tranchée et obéissait à un choix très simple. C'était blanc comme Buck ou noir comme Doug.

Pas de choix intermédiaire possible.

La plupart du temps, le spectre de l'ancienne vie de Buck ne venait pas les troubler, et leur complicité s'intensifiait de jour en jour. Eddie appréciait les après-midis avec Chris. Buck était naturellement doué pour s'en occuper, il s'adaptait facilement à son rythme, en alternant jeu, réconfort, chahut et activités paisibles.

Sur ce plan, il ressemblait beaucoup à Shannon, et Eddie aurait juré que Buck correspondait au genre de personne auquel sa compagne avait un jour fait allusion.

Dans les dernières semaines de l'existence de Shannon, Eddie avait eu de longues conversations avec elle. Shannon s'inquiétait qu'il lâche prise sans elle et elle voulait s'assurer qu'il ferait tout pour être heureux après elle.

– Je veux que tu fasses quelque chose pour moi, avait-elle demandé lors de leur dernière sortie en famille à la plage.

– Tout ce que tu voudras...

– Je veux que tu sois heureux.

À ces mots, il avait entrevu l'ombre de son sourire... Le sourire confiant, déterminé qui l'avait conquis dès leur première rencontre.

– Je suis heureux.

Elle avait secoué la tête.

– Je parle de l'avenir, avait-elle précisé, tandis que ses yeux brillaient de détermination. On sait tous les deux de quoi je parle.

– Moi non, la contredit-il.

Elle avait ignoré sa réaction. Elle savait exactement comment s'y prendre avec lui. Elle le connaissait par cœur depuis le temps.

– Mon mariage avec toi, le fait de te côtoyer chaque jour et d'avoir eu un enfant avec toi, c'est ce qui m'est arrivé de mieux dans la vie. Tu restes le meilleur homme que j'aie jamais connu.

La gorge d'Eddie s'était serrée et il avait refoulé ses larmes.

– Moi aussi..., avait-il déglutit. J'éprouve la même chose à ton sujet.

– Je sais. Et c'est pourquoi c'est si difficile pour moi. Parce que je sais que j'ai échoué...

– Tu n'as pas échoué, avait-il riposté. On a encore du temps. La chimio peut encore fonctionner.

Elle le contemplait avec tristesse et Eddie détestait la signification de ce regard. Shannon baissait les bras, elle abandonnait le combat.

– Je t'aime, Eddie, et j'aime Christopher, avait-elle murmuré. Et ça me briserait le cœur de penser que tu ne seras plus jamais complètement heureux.

– Shann...

– Je souhaite que tu rencontres quelqu'un, l'avait-elle coupé. Je me moque que ce soit un homme ou une femme, du moment que vous vous aimez.

– Quoi ?

Shannon avait eu se sourire, celui qui disait qu'elle le trouvait mignon quand il était cet adorable idiot qu'elle avait épousé. Elle avait soupiré et lui avait pris la main.

– Tu te souviens, il y a quelques mois ? On se promenait ici-même après une journée de vélo. Ce jour juste avant qu'on apprenne pour... moi.

– Oui ? avait-il répondu incertain.

– Il y avait un couple non loin de nous qui riait. La femme était vraiment belle et je te l'ai fait remarquer. Tu as juste répondu « Oui, peut-être » après lui avoir jeté un œil.

– Euh... Oui, peut-être mais jamais une autre femme que toi ne m'as attiré, lui rappela-t-il.

– Je sais mais je t'ai fait remarquer que l'homme aussi était mignon. Tu l'as regardé et tu sais ce que tu m'as répondu ?

– Non.

– Oui, peut-être, sourit-elle. Et ce n'était pas la première fois. N'importe quel homme serait offusqué mais pas toi parce que toi, tu vois au-delà du corps. Je suis persuadé que tu as cette capacité à lire l'âme des gens et c'est peut-être pour ça que tu es si bon dans ton travail. Je veux que tu trouves une âme intelligente, qui a un grand cœur... et que tu tombes amoureux de lui ou d'elle, parce que tu ne dois pas passer le reste de ton existence tout seul.

Eddie ne pouvait plus dire un mot et la discernait à peine à travers ses larmes.

– Chris a besoin d'un second parent et tu as besoin d'une personne à aimer.

Aux oreilles d'Eddie, cela ressemblait presque à une supplication et il avait détesté cette idée de la remplacer.

– Quelqu'un qui l'aime autant que je l'aime, qui le considère comme son propre fils.

– Pourquoi me parler de ça ? s'était-il enquit d'une voix brisée.

– Parce que j'ai besoin de croire que c'est possible. C'est tout ce qui me reste.

En regardant à présent Buck en train de lire une histoire à Christopher, pelotonnés sur le canapé, Eddie éprouvait un étrange pincement au cœur à l'idée que l'ultime souhait de Shannon puisse être exaucé.