Chapitre 2 : Slaver
« Tu vas voir, c'est très amusant ! s'exclame le Docteur joyeusement. Le bazar le plus étrange de l'univers tout entier. On y trouve absolument tout ce qui existe au monde.
– Je ne viens pas pour m'amuser, mais pour acheter de nouveaux vêtements.
– Encore ? Ce que tu peux être coquet !
– Tu devrais être un peu plus coquette, toi, grogne le Maître en regardant le pantalon avachi et la chemise décolorée que porte sa compagne.
– Les habits, ça protège du froid – ou du chaud d'ailleurs – et c'est pratique, c'est tout. Je me sens tout à fait à l'aise là-dedans.
– Ouais ! grommelle le Maître en haussant les sourcils.
– Voyons voir, murmure le Docteur en consultant un plan, extrêmement compliqué, du marché, nous sommes ici. L'étage pour les habits, c'est là. Nous devons donc passer par l'étage de vente d'animaux, puis par la tour électronique… Hum, non, ça va nous prendre des heures. Surtout que la tour électronique, je te connais, tu vas t'arrêter à tous les étalages. On va prendre un raccourci avec les ascenseurs gravitationnel et…
– Si nous engagions un guide, l'interrompt le Maître, ça serait plus simple, non ?
– Un guide ? Inutile, voyons ! J'ai un très ton sens de l'orientation, je ne me perds jamais.
– Toi ? Tu te perds tout le temps ! Dans le TARDIS même.
– Je n'étais pas perdue, je réfléchissais. C'est par ici, suis-moi. »
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« Psst ! Monsieur ! Monsieur ! »
Le Maître regarde autour de lui pour voir qui l'interpelle ainsi et avise un petit homme à la peau bleue marbrée de brun et au crâne plat orné d'une collerette, qui lui fait signe de derrière un comptoir surchargé d'ouvrages de nécromancie.
Ils s'étaient perdus, bien entendu, et se trouvaient actuellement dans un sous-sol au numéro incroyablement élevé, c'est à dire très loin sous terre, au milieu d'une série d'étalages consacrés aux livres rares. Depuis une demi-heure, il ne cessait de tirer le Docteur derrière lui, mais elle venait de s'arrêter, une fois de plus, devant un inventaire croulant sous des cartes de ciels de toutes les planètes connues en s'exclamant « Oh, génial ! »
« Que voulez-vous ? demande le Maître, non sans garder un œil sur sa compagne.
– Terrienne très jolie ! Combien pour jolie terrienne ? Moi, je connais des amateurs pour les jolies terriennes.
– Ce n'est pas… commence le Maître. Combien en offrez- vous ? ajoute-t-il soudain, intéressé.
– Mille crédits, mais je vais rien gagner dessus ! répond le boutiquier.
– Hum, dix-mille ! renchérit le Maître.
– Deux mille cinq cent et je me tranche la gorge !
– Allons ! Regardez cette croupe, ces cheveux dorés ! Vous ne trouverez pas mieux pour vos amateurs. Huit mille, c'est mon dernier mot.
– Cinq mille ! Vous m'assassinez !
– Cinq milles ? Vous plaisantez. Pas question ! »
Le Maître lui tourne le dos, mais il n'a pas le temps de faire un pas que le petit commerçant le rattrape déjà.
« D'accord, d'accord, parce que c'est vous, je vais me trancher la gorge à sept mille, foi de Phlâ-N'thâ.
– Topez là ! Mais méfiez-vous. Elle ne va pas être facile à prendre.
– Amenez-la par ici, sourit sournoisement le marchand. Je m'occupe du reste. »
Le Maître se rapproche du Docteur qui a déjà fait une pile des cartes qu'elle souhaite acquérir.
« Regarde celle-ci, jubile-t-elle, n'est-elle pas magnifique ? Je vais toutes les accrocher dans ma chambre.
– TA chambre ? C'est aussi la mienne et je ne suis pas sûr que…
– Mais si, ça va te plaire.
– D'accord, prends-les. J'ai repéré aussi des ouvrages très intéressants là-bas. Viens voir.
– Attends, je n'ai pas fini, ici. »
Le Maître se tait, rongeant son frein. Il aimerait bien traîner le Docteur de force vers l'étalage de « je me tranche la gorge »*, mais il craint d'éveiller ainsi ses soupçons. Finalement, elle se décide et il fait un petit signe de connivence au vendeur.
« En effet, très intéressants, ces livres ! dit-elle. Certains semblent particulièrement maléfiques. Je parie que, rien que de connaître leur existence doit changer la vôtre. »
Tu n'as pas idée à quel point ! songe le Maître avec un petit rire intérieur.
Le Docteur commence à remuer la poussière et à soulever les ouvrages les uns après les autres.
« Petite madame, susurre obséquieusement Phlâ-N'thâ, j'ai des œuvres bien plus intéressantes dans l'arrière-boutique. Réservées aux connaisseurs, ajoute-t-il avec un clin complice de son œil globuleux.
– Oh, oui, j'aimerais bien savoir ce que vous avez d'encore plus spécial en réserve. Allons-y ! »
Le Docteur s'engouffre à la suite du marchand qui soulève une lourde portière pour la laisser passer. Le Maître hésite à les suivre. C'est presque trop facile. Il est un peu déçu. Il s'attendait à plus de résistance de sa part, un peu de méfiance peut-être. Tout à coup, il réalise : Elle a confiance parce que je suis avec elle : elle croit que j'assure ses arrières.
Il franchit à son tour le seuil de la réserve et s'arrête net avant de tomber dans le vide. Devant lui, il n'y a que l'espace infini avec quelques étoiles parsemées et une galaxie qui tourne lentement à des centaines de milliards d'années lumières.
Il recule, les cœurs battants. L'étalage a disparu. Il ne reste plus qu'un des piliers qui soutiennent la voûte.
« Docteur ? » murmure-t-il.
Puis aussitôt, il s'efforce de sourire et même de rire.
« Enfin ! Enfin débarrassé d'elle ! Je crois bien que c'est définitif, cette fois-ci. »
Il soupèse la bourse en cuir gonflée de sept mille crédits que lui a glissé « je me tranche la gorge » avant de disparaître, et la jette dans la sébile d'un mendiant.
« Je n'ai que faire de cette peccadille, marmonne-t-il. Je ne l'ai pas… v…, v… pour de l'argent, mais pour me venger. »
*Le personnage est emprunté à Terry Pratchett )
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Le Maître est très satisfait.
Il a jeté le siège de 2CV qui grince et l'a remplacé par un confortable fauteuil.
Le lit lui appartient désormais et il n'a plus a subir les pieds froids que le Docteur posait sur son ventre pour les réchauffer.
Plus rien ne traîne dans le TARDIS. Tout est enfin propre, ordonné, rangé.
Il a recommencé à faire des plans de domination de l'univers. Sans le Docteur pour lui faire obstacle, ils ont de bonne chance de réussir, maintenant.
Bref, tout va bien.
« Tout va bien ! Tout va parfaitement bien ! » se répète-t-il.
Oui, tout va bien.
Quand il se regarde dans le miroir le matin, aucune glorieuse trace de griffure n'orne ses épaules, désormais.
Il ne prépare plus de repas en se demandant dans quel aliment mettre le poison destiné au Docteur. D'ailleurs il ne prépare plus de repas du tout.
Il ne s'endort plus le nez dans une masse de cheveux soyeux et qui exhalent une odeur suave. Comment faisait-elle pour toujours sentir aussi bon, alors qu'elle ne se parfumait jamais ? songe-t-il. Il ne s'endort plus du tout, en fait. Enfin, presque plus. Juste une heure par-ci par-là, peuplée de rêves désagréables.
« Oh, zut ! » finit-il par murmurer un jour.
Il démonte le bridage qu'il avait installé sur la console du TARDIS pour empêcher celle-ci de n'en faire qu'à sa tête et grogne :
« Va où tu veux, ma fille ! »
Après une embardée qui l'aurait jeté à terre, s'il n'avait pris la précaution de s'asseoir dans son fauteuil auparavant, l'engin se matérialise. Il consulte d'abord l'écran de contrôle pour voir où ils se trouvent. Ils sont à nouveau au trente-six millième sous-sol du bazar : il reconnaît le marchand de cartes du ciel. Il sort de la machine spatio-temporelle et se dissimule aussitôt derrière un groupe de touristes japonais, bardés d'appareils photo et de grands sourires.
Son moi antérieur, celui qui vient juste de v…, v…, de céder le Docteur, jette la bourse gonflée de sept milles crédits dans la sébile d'un mendiant, passe de l'autre côté du groupe de touristes et s'éloigne à grands pas.
La boutique de livres de nécromancie est à nouveau là, à la place du pilier. Et Phlâ-N'thâ « je me tranche la gorge » aussi.
« Hé, boutiquier, l'interpelle le Maître, j'ai changé d'avis. Je veux récupérer le Doc… la jeune femme blonde que je vous ai v…, v…, que vous avez acquise par mes soins il y a quelques minutes.
– Je ne vois pas de quoi vous parlez, » répond Phlâ-N'thâ.
Son regard détaille le Maître de la tête aux pieds et des pieds à la tête. Puis son sourire s'élargit.
« Ah oui, je me souviens, maintenant, admet-il. Bien sûr, venez donc, nous pouvons aller la récupérer, si vous voulez. »
Il soulève le lourd rideau et le Maître jette un coup d'œil à l'arrière-boutique qui a, cette fois-ci, une allure tout à fait honorable d'arrière-boutique. Cependant, il reste prudent et ne s'y engage pas.
« Où est-elle ? le questionne-t-il. Dites-moi où elle est et j'irai directement la chercher.
– Je vous mène à elle, venez donc.
– Je… » commence le Maître.
Phlâ-N'thâ s'est approché de lui et il sent une minuscule piqûre au poignet.
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« …préférerais, finit-il.
– Que dis-tu, mon gars ? » lui répond une voix inconnue.
Il a terriblement mal à la tête, les paupières lourdes, la bouche sèche. Lorsqu'il essaye de bouger, il s'aperçoit qu'il est attaché. Une vive lumière blesse ses yeux. L'homme qui lui a répondu se penche vers lui :
« Ah, tu es réveillé, finalement. Mais ne t'inquiète pas, tu ne sentiras rien : j'ai fait une anesthésie locale. On n'est pas des barbares, tout de même !
– Une anesthésie locale de quoi ? » tente-t-il de dire, la langue encore pâteuse.
Mais, au moment où il pose la question, il comprend. Il n'éprouve plus aucune sensation dans le bas-ventre. Tout ce qui se trouve entre son nombril et la moitié de ses cuisses semble ne plus exister.
« Qui êtes-vous ? Qu'allez-vous faire ?
– Moi ? Je suis le Coupeur, le Coupeur de Bourses, ricane son interlocuteur en brandissant un scalpel étincelant. Je dirais même le meilleur Coupeur de Bourses de tout Bagadara. Et très officiellement employé par notre très saint calife Rachid el Epousseteh.
– Calife el quoi ?
– El Epousseteh. D'où sors-tu donc, étranger, pour que tu ne le connaisses pas ? Il est vrai que Phlâ-N'thâ nous amène parfois de drôles de créatures d'au-delà des étoiles.
– Et vous, co… comment vous appelez-vous ? » bégaye le Maître en éprouvant ses liens pour voir s'il peut arriver à se détacher.
Il sent une sueur glacée couler le long de sa colonne vertébrale. Gagner du temps ! Gagner du temps ! pense-t-il.
« Ah tiens, répond le Coupeur, on ne m'avait jamais posé la question. D'habitude mes "clients" crient "Au secours !" "À l'aide !" ou "Non, ne faites pas ça !", mais aucun ne m'a jamais demandé mon nom. Je suis Mortimer de Reir. Mort de Reir, pour les amis.
– Mortimer, rapprochez-vous et écoutez-moi.
– Qu'est-ce que tu veux, mon gars ?
– Regardez-moi dans les yeux… Je suis le Maître et vous devez m'obéir.
– O… béir. Je dois… Hein, quoi ! »
Mort secoue la tête, puis il reprend d'un ton hésitant :
« Bon, c'est pas tout ça de discuter, mais il faut que je fasse mon boulot, moi. J'ai des quotas à respecter.
– Mortimer, obéissez-moi ! Je suis le Maître et vous devez m'obéir ! s'écrie le Maître, un soupçon de panique dans la voix.
– O… béir. Je dois… o… béir.
– Oui, c'est ça, soupire le Maître avec soulagement. Obéissez-moi.
– Oui, oui, obéir, je dois obéir.
– Détachez-moi. Vous avez déjà fait ce que vous aviez à faire, donc vous me libérez.
– Déjà… fini. Détacher le… Maître. »
Mortimer, le Coupeur de Bourses, délie le Maître et lui tend un ensemble de vêtements en ajoutant, les yeux dans le vague :
« Tiens, mets ça, maintenant, et passe voir le chef des eunuques, il t'indiquera ce que tu dois faire.
– C'est bien Mortimer, tu es un brave garçon. »
En le regardant s'éloigner, Mort de Reir marmonne :
« Bien la première fois qu'un de mes clients me félicite. »
Puis il s'exclame, un grand sourire satisfait aux lèvres :
« Vraiment, ça fait plaisir que mon talent soit enfin reconnu par une de mes pratiques ! »
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« Hé ! Docteur ! »
Surprise par ce chuchotement d'une voix familière, le Docteur laisse tomber la babouche qui pendait au bout de son pied. Elle se tourne sur son sofa où de moelleux coussins soutiennent son dos et contemple l'homme qui vient de l'interpeller et qui lui tend un plateau chargé de rafraîchissements.
« Oh, Maître ! s'exclame-t-elle. Que fais-tu donc là, habillé comme un… eunuque ?
– Chut, pas si fort ! Je suis venu te chercher.
– Me chercher ? Je n'ai pas besoin de toi pour me sauver, je me débrouille très bien seule. »
Elle jette un regard vers son entre-jambes.
« Est-ce que tu…
– Non ! s'écrie-t-il. Mais non, voyons ! J'ai hypnotisé le Coupeur pour lui faire croire que c'était déjà fait.
– Oh, tant mieux ! Je n'aime pas quand tu hypnotises les gens, mais là, j'avoue que je préfère cette solution. Ça m'aurait manqué, ajoute-t-elle, rêveuse. Le calife est un gentil patron, mais il manque un peu d'enthousiasme à ce niveau. »
Le Maître regarde toutes les créatures très belles et très variées qui se prélassent dans la grande pièce centrale du harem. Bien que cela ne lui paraisse pas toujours évident, il suppose qu'elles sont toutes de sexe féminin.
« Pourquoi a-t-il autant de femmes, alors ? questionne-t-il.
– Pour le prestige, voyons ! Le calife est très riche, il faut que ça se sache et avoir un harem très peuplé est un signe de cette richesse. »
Elle se lève et étire son corps svelte et musclé, juste vêtu d'un minuscule boléro transparent qui ne cache rien de son torse et de légers pantalons bouffants qui masquent à peine les courbes généreuses de ses hanches.
« Bon, on y va ? bâille-t-elle. C'était sympa de jouer les sultanes et vivre dans un sérail a été une expérience intéressante, mais tout a une fin et j'ai hâte de retrouver mon TARDIS. »
Bientôt, ils se frayent un chemin parmi les eunuques, puis les gardes du palais. Le Docteur use de son charme et de ses habituelles prises de karaté vénusien, laissant une trace d'hommes endormis derrière elle, tandis que le Maître utilise l'hypnose et persuade les gens qu'ils viennent de voir passer Sa Sainteté le calife lui-même.
« Oh, au fait, j'ai empêché une sanglante révolution de palais de se produire, remarque le Docteur en retenant une de ses victimes par le col pour qu'elle ne tombe pas trop rudement sur le sol.
– Ah oui ? répond le Maître après avoir envoyé un des gardes chercher la clef de l'oasis.
– Son grand vizir, une très vilaine personne, nommée Izsobad**, voulait devenir calife à la place de ce bon calife Rachid el Epousseteh**. Je crois qu'il doit être en train de méditer dans un profond cachot en ce moment. »
** J'espère que tout le monde aura compris cet hommage à une très célèbre bande dessinée.
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« Docteur ! Pour la cent millième fois ! Je t'ai dit de ne pas utiliser ma brosse à dent !
– Oh, ce que tu peux être maniaque ! Je ne sais plus où est la mienne.
– Si tu ne l'utilisais pas dans toutes les pièces du TARDIS ou si tu la remettais à sa place, tu saurais où elle est ! Au moins, rince-la et remet-la dans mon verre à dents.
– Vieux ronchon !
– Brouillon ! »
Au matin, tout en pestant dans la salle de bain, le Maître suit du bout des doigts, en souriant, les marques rouges des coups de griffes du Docteur sur ses épaules, son dos et même ses fesses. La nuit, après leur retour dans le TARDIS, a été particulièrement agitée.
