Chapitre 3 : Killer
Lorsque j'ai vu entrer ce client dans le bouiboui Le Brooklyn, où j'ai mes habitudes, j'ai compris tout de suite que ça n'allait pas être un client ordinaire. Et, aussi vrai que je m'appelle Tornado*, je m'y connais. Il était trop propre, si vous voyez ce que je veux dire. D'une élégance trop discrète pour être honnête.
Mais j'en ai vu d'autres, des gonzes bizarres, et lorsqu'il s'est approché de notre table, à Pascal et à moi, j'ai laissé le poisson venir dans la nasse. Il y est entré direct. À peine assis, il a attaqué tout de suite le sujet du boulot. Un gars bien renseigné, apparemment, et pressé. J'aime ça, quand ça fleure bon la friture bien préparée.
Il a posé une photographie sur la table. La photo d'une poupée. Jolie fille. Mal fringuée, mais jolie. Du genre à damner deux seins.
Il a proposé de me payer en diamants. Moi, quand on me prend par les sentiments, je ne peux rien refuser. Là, j'avoue que j'ai été pris de court, devant la dizaine de pierres brutes qui a roulé sur le tapis, sortant d'une pochette en velours. Surtout qu'il manipulait ça comme si c'était une poignée de graviers.
J'ai accepté le contrat et j'ai demandé :
« Qu'est-ce qu'elle vous a fait pour mériter ça, la mignonne ? Et c'est quoi son petit nom ? »
« Pour la première question, qu'il me répond, c'est mon problème et pour la seconde c'est "le Docteur", mais ça n'a pas d'importance.
– Le Docteur ? Drôle de nom pour une pépée ! »
C'était vraiment un drôle de zigoto. Il s'est presque énervé parce que j'avais appelé celle qu'il voulait buter une "pépée".
« Un peu de respect », qu'il m'a dit.
Et de me demander de lui mettre une bastos dans le corsage, c'est du respect peut-être ? Il y en a, du drôle de monde dans le monde !
Mais c'était pas mon problème. Mon problème, c'était de dézinguer la fille, maintenant.
« Méfiez-vous, il a ajouté avant de partir. Elle n'est pas facile à tuer. »
J'ai regardé la frimousse qui souriait sur le papier glacé et j'ai pensé que je pourrais aussi me payer en nature. Ce n'est pas elle qui irait me dénoncer, une fois que j'aurais fait mon boulot. On parle plus difficilement quand on a le buffet truffé de valdas.
TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT
« New York, 1936 ? Oh Maître, quel excellent choix ! Toi, tu veux me gâter ! Tu as quelque chose à te faire pardonner ou à me demander ?
– Mais non ! s'insurge le Maître. Je ne peux décidément rien faire sans m'attirer d'injustes soupçons.
– Hum, admettons. Allons dans un cabaret ! Et aussi au siège de la police new-yorkaise – ils doivent être sur les dents en ce moment avec la Mafia et tout ça. Et dans un grand quotidien – les téléphones en bakélite noire qui sonnent sans arrêt, le soir, dans la fièvre du bouclage, j'adore ça ! Ou alors… oh, les bas-fonds ! J'ai connu de vrais tueurs à gages, tu sais. Enfin, pas en tant que client, n'est-ce pas, ni en tant que victime, mais… »
Pas encore victime, ricane le Maître. Mais ça va venir, ma belle, patience ! Et merci pour l'idée de s'encanailler, ça m'évitera de l'avoir en premier.
TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT
Il avait dit qu'il nous l'amènerait à portée de flingue. Et il a pas menti. Un gars vraiment réglo. Le jour dit, à l'heure dite, je les vois qui se radinent dans la boîte à Mimi. Lui, toujours sapé comme un prince, mais un prince chicos, genre charme discret de la bourgeoisie. Elle, affublée d'une robe rouge et de chaussures à talons. Elle avait fait un effort, ça se voyait, pour sortir dans le monde. C'était pas réussi, mais elle se débrouillait quand même pour être sublime. Vraiment dommage d'abîmer un aussi beau petit lot.
Il nous a encore facilité le travail en s'éclipsant et en la laissant seule à sa table. Je me suis approché et lui ai proposé :
« M'accorderez-vous cette danse ? La valse, c'est ma spécialité. »
Elle a jeté un coup d'œil autour d'elle, cherchant son mec du regard, et m'a répondu :
« C'est-à-dire que… oh et puis pourquoi pas ! Je suis ici pour m'amuser.
– Alors, c'est parfait, parce que je suis très drôle. Je vais vous faire mourir de rire, » que je lui balance.
Elle a souri et m'a tendu la main que j'ai baisouillée comme un pacha. Je sais avoir des manières quand je veux.
Sur la piste, au bout de deux mesures de Strauss, elle a envoyé valser ses chaussures.
« Je n'ai pas l'habitude de ces échasses, a-t-elle grimacé. Je suis mieux sans. »
Je n'étais pas là pour conter fleurette en tournoyant, mais je voulais faire les choses proprement et endormir une méfiance qu'elle ne semblait pas montrer. Nous avons eu du mal à accorder nos trois temps. Elle savait très bien danser, mais elle avait tendance à vouloir mener. De temps en temps, il fallait que je lui rappelle que le cavalier, c'était moi.
« Vous le faites encore, vous savez, je lui dis.
– Oh, pardon ! Désolée ! » qu'elle répond.
Pascal les-miches-plates*, mon acolyte, nous a interrompus en venant me chuchoter quelque chose à l'oreille.
« Chère mademoiselle, ai-je proposé à la donzelle, mon chauffeur, ici présent, vient de me confier qu'il y a enfin des places libres au Cotton Club. Que diriez-vous d'un peu de jazz pour finir la soirée ?
– Et bien… »
Elle a regardé aux alentours à nouveau, mais son particulier n'était toujours pas là.
« Oh, il se débrouillera bien sans moi ! Allons-y ! »
C'était vraiment facile. À ne pas y croire. Une poule pas farouche du tout. Et trop maline aussi. Nous n'avions pas fait deux cent mètres, qu'elle remarque :
« Ce n'est pas le chemin du Cotton Club ça. C'est… »
Elle a pas eu le temps d'en dire plus. J'avais préparé ce qu'il fallait et, en moins de deux, elle jouait les Belles au Bois Dormant. Classique, le chloroforme, mais toujours efficace. Je voulais me payer sur la bête avant.
Mon chauffeur nous a conduits où je le désirais : un hôtel miteux. J'étais pas regardant sur le décor, mais beaucoup sur la discrétion. C'était vraiment pas flamboyant, mais qu'importe le flacon pourvu que j'aie l'ivresse. Il a fallu la porter jusqu'à la chambre et, mine de rien, elle n'était pas légère, la minette.
Pas légère et solide de la tête. Ma berceuse aurait dû l'endormir pour des heures, mais on était à peine dans nos murs, qu'elle a commencé à remuer. J'ai dit à Pascal :
« Tiens-la, que je l'attache. »
Quelle fille ! À tous les deux, on a réussi à la ligoter, mais pas sans mal, ni sans bobos. Ça commençait à me chauffer. Dans tous les sens du terme. J'ai déchiré sa robe pendant qu'elle gigotait comme un ver. D'habitude, j'ai pas besoin d'aide pour ce genre d'amusements, j'arrive à maîtriser la plus indocile des pouliches, mais avec elle, impossible, alors j'ai demandé à Pascal de me la tenir.
J'avais pas encore commencé mon bizness quand je me suis senti tout drôle. Une main de fer tenait mes bijoux de famille et ça faisait pas du bien. Je venais de comprendre pourquoi elle se contorsionnait comme un acrobate, depuis un moment.
Elle a grommelé quelque chose dans son bâillon. C'était pas très compréhensible, mais mes oreilles avaient développé tout à coup une grande habileté à comprendre l'anglais grommelé.
« Détachez-moi ou je vous castre à mains nues. »
J'étais bien placé pour savoir qu'elle ne plaisantait pas.
« Fais ce qu'elle dit, Pascal. »
J'aurais préféré que ma voix n'aie pas cette intonation paniquée. Les-miches-plates n'est pas toujours futé, mais il sait comprendre quand un ordre ne souffre pas de délai.
Dès qu'elle a eu les jambes libres, il a pris un coup de son pied dans les roustons et un autre sous le menton. Adieu, Pascal, je t'aimais bien. Il était parti au pays des rêves pour un bon bout de temps.
Je sais pas comment elle a fait pour amener ses bras, toujours attachés, de derrière son dos par devant, mais je sais qu'elle s'est servie de mon anatomie comme point d'appui. Quand elle a quitté la chambre, à moitié nue, j'avais trop d'eau dans les yeux pour apprécier le spectacle à sa juste valeur.
TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT
« Pfff ! Quelle soirée ! »
Le Docteur se laisse tomber dans le confortable fauteuil qui a remplacé le siège de 2CV près de la console et balance les chaussures à talons, qu'elle n'a pas oublié de récupérer, au hasard derrière elle.
« Où étais-tu passé ? » interroge-t-elle ensuite.
Le Maître détaille la jeune femme qui ne semble pas consciente que sa robe déchirée ne cache plus rien de son corps parfait.
« Je… balbutie-t-il. Et toi, que t'est-il arrivé ?
– J'ai rencontré des voyous. C'était très amusant. Tu as raté quelque chose.
– Que t'ont-ils fait ? marmonne le Maître, ses yeux exorbités suivant le mouvement du Docteur qui se penche en avant pour inspecter ses orteils, révélant le bas de son dos.
« Zut, murmure-t-elle, j'ai écaillé mon vernis. Oh, rien, répond-elle au Maître. Ils n'en ont pas eu l'occasion. »
Il s'avance derrière elle et pose les mains sur ses épaules en un geste caressant. Elle se tourne vers lui, le regard allumé de désir.
« Ici, lui chuchote-t-elle. Tout de suite. Et garde tes gants. »
...
Quelques instants plus tard, après un intermède mouvementé, elle jette une petite bourse en velours, qu'elle vient de récupérer dans ses chaussures, sur la console. Une dizaine de diamants bruts en sortent et se répandent sur le métal poli.
« J'ai repris ça. Ils n'ont pas fait le travail. Il n'y avait pas de raison qu'ils soient payés.
– Tu savais ? s'étonne le Maître, ébahi.
– Évidemment ! sourit-elle. Je vois que tu tiens à me procurer des distractions hors du commun… comme toujours. »
* Les deux personnages : Tornado et Pascal sont inspirés d'une bande dessinée Torpedo (dans laquelle ils s'appellent Torpedo et Rascal).
