Chapitre 5 : Teenager
« L.O.L ! » tape le Maître sur son iPhone. Elle ronge nerveusement l'ongle de son index. Un ongle pas très propre, au vernis noir écaillé.
Son corps svelte d'adolescente qui a grandie trop vite se dandine sur son lit, au rythme d'un groupe de métal qui hurle dans les haut-parleurs. La chambre, naguère au décor dépouillé et à la propreté rigoureuse, a bien changé en quelques semaines. Des posters de Marilyn Manson, accrochés avec des clous, surchargent les murs, et le sol est jonché de toute sorte d'objets, des feuilles de cours griffonnées aux bols encroûtés de céréales qui s'entassent en une pile instable.
« Mam ! s'égosille la jeune fille. On se fait un cinoche ce soir avec Anthony !
– Oh, misère ! murmure le Docteur qui a entendu le cri, depuis son laboratoire, à travers le battement obsédant des basses. Je ne sais pas combien de temps je vais tenir. Et je n'arrive pas à trouver la solution ! »
Elle vient se planter au seuil de la pièce.
« Vous allez voir quoi et où ? Et comment rentres-tu ? demande-t-elle. Et qui est Anthony, s'il te plaît ?
– Ah là, là ! soupire le Maître en roulant des yeux exaspérés. Mais c'est Anthony, voyons, tu le connais ! C'est le copain du frère de Milly, celui qui est si cool, parce qu'il joue de la batterie.
– Anthony joue de la batterie ?
– Mais non ! Le frère de Milly ! T'écoutes jamais ce que je te dis ! Anthony, il joue de la basse. Trop bien ! »
L'adolescente descend du lit et enfile à la hâte, en sautillant au milieu de l'infini désordre, une paire de New Rock, aux épaisses boucles métalliques et aux semelles crantées. Le reste de sa tenue est composée d'un t-shirt sans manches, dont les accros volontaires ont été refermés avec des rivets cloutés, d'une jupe très courte et de bas résille déchirés. Le tout est noir, bien entendu. Elle attrape son blouson de cuir et se précipite vers la sortie en criant :
« Bye ! À toute !
– Maestra ! l'interpelle le Docteur. Comment tu rentres ? Et à quelle heure ? »
Mais les portes du TARDIS viennent de claquer, sans qu'une réponse ne lui soit parvenue.
« Ooooh ! bouillonne-t-elle. Elle me fera devenir folle ! Je n'aurais jamais cru que je devrais affronter un jour pire que les Daleks et les Cybermen réunis : une gamine en pleine crise d'adolescence. »
Elle regagne le laboratoire et s'assoit sur le haut siège tournant. Son esprit revient en arrière, juste avant… juste avant que ça n'arrive.
À cette époque, le Maître essayait de se débarrasser d'elle, comme d'habitude. Le jeu était amusant. Il pimentait agréablement leur vie de couple. Et elle ne se sentait jamais vraiment en danger. Il était trop volontairement-involontairement maladroit pour ça.
Ce qu'il avait essayé de faire, cette fois-là, à l'aide de son TCE, elle n'aurait pas été capable de le dire. Mais elle avait adroitement esquivé le rayon, et celui-ci, se réfléchissant sur les parois lisses du TARDIS, avait frappé son instigateur de plein fouet. Il y avait eu un grésillement intense, un flash, le Maître avait poussé un cri de surprise plus que de douleur et il s'était effondré sur le sol.
Lorsque le Docteur s'était penchée sur lui, elle avait eu la surprise de trouver, dans les vêtements noirs devenus bien trop grands, une enfant de treize à quatorze ans, inconsciente. Quelques secondes, elle avait pensé à une substitution. Que cette fillette s'était trouvée transportée à la place du Maître et vice-versa. Mais elle avait vite compris le pire.
Elle l'avait emportée dans sa chambre, inquiète.
« Comment va-t-il prendre le fait d'avoir changé d'âge et de sexe ? Comment faire pour revenir en arrière ? J'espère qu'il n'a pas perdu ses facultés intellectuelles et qu'il va m'aider à inverser le processus. »
Lorsqu'elle s'était réveillée, l'adolescente l'avait regardé avec étonnement, puis elle avait balbutié :
« Maman ?
– Heu… je… avait bredouillé le Docteur.
– Qu'est-ce qui s'est passé ? J'ai mal à la tête.
– Tu te souviens de quoi exactement ? » avait interrogé le Docteur.
La jeune fille avait froncé les sourcils.
« Je me souviens… que j'ai fait un drôle de rêve. C'était un rêve très, très long. Et j'étais… différente. »
Elle avait regardé autour d'elle.
« C'est pas ma chambre, ici ?
– Nous… heu… avons… déménagé, tu ne te rappelles pas ? Je crois que tu t'es un peu trop fatiguée, justement. Repose-toi.
– Ouais, avait marmonné la fillette. J'ai sommeil. »
Et voilà ! avait pensé le Docteur. Il… elle… oh bon sang, je ne sais plus comment dire, ne se souvient plus de rien. Ça va être simple ! Il faut que je nous invente une vie, en attendant que tout rentre dans l'ordre.
Elle avait matérialisé le TARDIS dans une ville, et avait couru les collèges pour y inscrire l'enfant.
Au moins, elle ne sera pas dans mes jambes toute la journée, pendant que je travaille à notre problème, avait-elle songé.
La vie s'était donc organisée ainsi. Maestra – le Docteur lui avait trouvé un nom dérivé de Maître, qui soit acceptable pour une adolescente – fréquentait le collège, et elle, avait démonté le TCE pour comprendre ce qui s'était passé et trouver comment y remédier.
Seulement, ça n'avance pas, songe-t-elle, revenue de sa brève excursion dans ce récent passé. Je ne comprends toujours pas comment cet engin a pu avoir cet effet. Et encore moins comment le modifier pour revenir en arrière. Ah, Maître, Maître, cette fois-ci, nous sommes bel et bien coincés. Et, bien sûr, pas une note pour me guider. Tout est toujours uniquement dans ta caboche qui, pour l'instant, se préoccupe plus de flirt et du dernier iPod que de tes ambitions d'autrefois.
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Maestra éclate d'un rire troublé et donne un coup de poing dans l'épaule d'Anthony.
« Tu es idiot ! ricane-t-elle.
– Hé, doucement, princesse ! réplique celui-ci. Tu as une sacré force ! Tu m'as fait mal.
– M'appelle pas "princesse", grogne-t-elle. Je trouve ça complètement con. Appelle-moi… heu… appelle-moi Maître, tiens !
– Maître ? Mais c'est pour les gars ! C'est encore plus con.
– Ben, c'est ce que veut dire mon nom. Maestra, c'est Maître au féminin et en italien.
– Maîtresse alors.
– Ah non, pas Maîtresse, c'est ridicule. Maître, je te dis ! »
La jeune fille se précipite sur son ami et joue à le pincer et à essayer de le faire tomber. Elle réussit si bien qu'il se retrouve les quatre fers en l'air, son crâne heurtant le bord du trottoir avec un bruit mat. Elle se laisse tomber sur lui et continue à le chatouiller. Puis elle s'arrête, surprise de son manque de réaction.
« Anthony ? » chuchote-t-elle.
Un silence. Le garçon ne bouge toujours pas.
« Anthony, fais pas l'andouille ! »
Elle se redresse. Sous la lumière du réverbère, elle voit le visage aux yeux fermés de son copain.
« Anthony ? »
Elle lui pince la joue, mais il ne réagit toujours pas. Elle passe la main sur sa tête et sent quelque chose de liquide en dessous. Elle ramène ses doigts teintés d'un rouge sombre.
Elle se lève d'un bond, essuie sa main sur sa jupe.
Il était en train de la raccompagner, et ils ne sont pas loin du TARDIS, qui dresse sa silhouette rectiligne à quelques pas.
Tremblante, elle s'y précipite, et s'efforce d'ouvrir la porte avec sa clef, mais n'y arrive pas.
« Merde ! Merde ! Merde ! balbutie-t-elle. Qu'est-ce que j'ai fait ? Qu'est-ce que j'ai fait ? »
Finalement, elle trouve la serrure et s'engouffre dans la machine. Elle sait où trouver sa mère, même à cette heure tardive. Effectivement, le Docteur est toujours penchée sur ses instruments bizarres.
« Maman, gémit Maestra. Je crois que j'ai fait une bêtise ! C'est Anthony.
– Qu'as-tu fait avec lui ? » s'exclame le Docteur.
Il ne me manque plus que ça ! pense-t-elle.
« Je l'ai pas fait exprès, je le jure ! pleure l'adolescente. On jouait, et puis il est tombé. Il est… il est juste là… dehors… sur le trottoir.
– Il va m'entendre, ce suborneur ! » grogne le Docteur qui n'a pas vraiment écouté ce que lui a dit le Maître.
Une fois à l'extérieur, elle cherche le jeune homme du regard, sans l'apercevoir. Maestra se glisse derrière elle et se dirige vers le réverbère.
« Il est là, maman, viens voir. Je crois… je crois qu'il y a du sang. »
Quelques minutes plus tard, après un rapide examen, le Docteur se relève et soupire :
« Rien de grave. Il s'est assommé en tombant et il a une plaie au cuir chevelu, mais il va bien. Je vais appeler les secours pour qu'ils s'occupent de lui, mais nous devons partir. Disparaître de cette ville.
– On peut pas le laisser tout seul ! s'insurge Maestra.
– Nous ne pouvons rien faire de plus pour lui. Ne t'inquiète pas, ils vont arriver vite. »
Elle l'entraîne vers leur engin. Maestra jette un dernier regard au garçon. Elle éprouve une drôle d'impression. Anthony a maintenant les yeux ouverts, et elle est presque sûre de ne plus y voir aucune trace de vie.
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Autre ville, autre collège, autres amis, mais toujours la même Maestra. Elle ne s'est pas interrogée sur leur départ précipité, comme elle ne s'est jamais demandé pourquoi leur maison ressemble à une grosse boîte bleue de l'extérieur, une boîte où on pourrait tout juste tenir à quatre personnes, mais qui est si gigantesque à l'intérieur qu'on pourrait s'y perdre. Tout cela lui paraît si normal qu'elle trouve bien plus passionnant ce qui se passe à l'école ou dans son groupe d'amis. Elle a vite, très vite, trop vite, oublié Anthony. Tout au moins, elle n'en parle plus.
Arriver à la maison avec quatre piercings et entendre gueuler sa mère pendant une demi-heure.
Elle vient de changer son statut Facebook, un petit sourire aux lèvres. Elle y a rajouté trois photos, prises avec son iPhone. Deux montrent ses oreilles, désormais pourvues de clous, un à gauche et deux à droite, et la dernière, sa lèvre inférieure, ornée également d'une pointe. Elle est fière d'avoir réussi à tromper le perceur en lui présentant de faux papiers, stipulant qu'elle a dix-huit ans. Faux papiers qu'elle a fabriqués elle-même.
« Je fais jeune », avait-elle expliqué à l'homme qui la regardait d'un air de doute.
De retour dans son petit groupe d'amis, elle avait montré ses nouvelles décorations faciales et ce qui lui avait permis de se passer de la permission de sa mère.
Elliot, qui est en seconde, avait sifflé d'admiration.
« C'est un sacré bon boulot, s'était-il écrié en tournant et retournant le papier officiel dans ses mains. Tu sais que tu pourrais te faire des sous avec ça ?
– Ah ouais ? avait rétorqué Maestra, en haussant les épaules. Qui ça peut intéresser ?
– Des faux pap' de cette qualité, ça vaut cher, était intervenu Connor, un grand de terminale. Je peux te rencarder si tu veux, avait ajouté le jeune homme. Je connais un dealer qui est un peu dans le milieu. »
Maestra avait réfléchi.
Maman est toujours dure à la détente quand il s'agit de m'acheter quelque chose dont j'ai ABSOLUMENT besoin, pense-t-elle. Par exemple, pour changer le portable pourri que je me traîne. Qu'est-ce que ça peut faire qu'il soit neuf ? Il est nul !
Aussi, tandis que le Docteur continue de travailler dans son laboratoire, elle se glisse dans un autre et elle s'apprête à honorer les commandes qu'on lui a confiées par l'intermédiaire de Connor. Elle améliore même sa technique au point qu'il est quasiment impossible de distinguer les faux papiers des vrais.
Ce qu'elle ne sait pas, c'est que ce qu'elle croit être sa vraie carte d'identité est aussi fausse que celles qu'elle est en train de fabriquer.
Comme son esprit n'est pas occupé par cette besogne, qui ne demande qu'une certaine habileté manuelle, il dérive tout d'abord sur sa vie, ses amis, le collège, les cours. Ah là, là, ce que c'est facile, songe-t-elle. Il suffit de lire une fois les bouquins ou d'écouter vaguement ce que dit le prof et je peux avoir 20 sur 20 dans toutes les matières. Puis elle pense à ces rêves qu'elle fait toutes les nuits et où elle est quelqu'un d'autre.
Ils la troublent profondément. Ils ont quelque chose de si réel et si… absurde en même temps. Dans ces rêves, elle n'est pas une fille et elle n'a pas quatorze ans. Elle est un homme, très, très vieux. Qui a plusieurs centaines d'années, mais qui en paraît beaucoup moins parce qu'il peut changer de corps. Plus bizarre encore, cet homme n'est pas terrien, ni même humain. Il est né sur une autre planète.
Elle voit même de façon très précise cette autre planète. Et ce qui s'y passait lorsque l'homme de son rêve était encore un enfant. Jusqu'à un certain moment, où cela devient flou. Elle se réveille souvent à cet instant-là. Avec une impression de danger, d'angoisse, de terreur même.
Maestra secoue la tête. Elle n'aime pas ces songes. Elle met donc son iPod à fond sur ses oreilles pour faire fuir les images désagréables.
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« Ouais, c'est un boulot correct, grommelle son contact. Tu peux en faire d'autres comme ça ?
– Oui, tant que vous voulez, répond Maestra. Montrez l'argent, » ajoute-t-elle.
L'homme la regarde dans les yeux.
« C'est vraiment toi qui as fait ça ? demande-t-il.
– Oui, c'est moi, et filez-moi le fric. Je bosse pas pour rien, » rétorque-t-elle.
Ce gars lui fait peur. L'endroit est désert, l'heure tardive. Elle a hâte de rentrer dans la sécurité du TARDIS avec le paiement de son travail.
« Hum, grogne-t-il à nouveau. On avait dit quatre cents pour chacune.
– Quatre cents cinquante, s'insurge-t-elle. N'essayez pas de me carotter !
– Ho là ! On se calme. Tiens, voilà ton fric et tire-toi, maintenant.
– Attendez ! Je recompte. »
Au bout de quelques minutes, elle lui rend trois billets.
« Ceux-là sont faux ! râle-t-elle. C'est pas moi que vous pourrez pigeonner.
– D'accord, fillette. En voici trois vrais à la place. Hé ! ajoute-t-il. Pour te montrer que je suis de bonne foi, je te fais même un cadeau. »
Il glisse un petit sachet plastique dans sa main.
« Et c'est de la bonne, crois-moi, assure-t-il. Première qualité. Si tu en as envie d'autres, tu sais où me trouver. Je te ferai des prix. »
De retour dans sa chambre, la jeune fille dépose le sachet sur ce qui fut le bureau du Maître et qui n'est plus qu'un amas de vêtements, d'où dépasse encore une lampe au design épuré.
Elle se jette sur son lit et étale les billets de banque en riant. Tout cet argent pour quelques heures de travail facile ! Puis elle réfléchit à ce qu'elle va pouvoir se payer avec, outre l'ordinateur dont elle a envie.
Des fringues ! pense-t-elle aussitôt. Franchement, je n'ai rien à me mettre !
Elle retourne près du bureau qui lui sert de rangement – tout accrocher dans le placard, alors que c'est si simple de jeter en vrac sur la table ? – et soulève les uns après les autres les bouts de tissu, ayant plus ou moins une forme identifiable, qu'elle nomme « des fringues », puis les laisse tomber sur le sol, après un bref examen.
« Nul ! »
« Moche ! »
« Vieux ! Ça fait au moins six semaines que je le traîne. »
« Moche ! »
« Moche ! »
« Moche ! »
« Oh là, là ! Comment j'ai pu mettre ça ! »
« OK, ça… ça va encore… et ça aussi. »
Il ne lui reste plus que deux vêtements dans les mains. Elle regarde avec mépris ce qu'elle a rejeté.
« Faut vraiment que je m'habille », marmonne-t-elle.
Elle avise une tache blanche au milieu de tout ce noir, et récupère le petit sachet de poudre que lui a donné son acheteur.
Qu'est-ce que c'est ? pense-t-elle. À quoi ça sert ?
Comme souvent, il lui semble qu'il y a, quelque part dans son esprit, une vaste source de savoir à laquelle elle ne peut accéder. Et que cela a un rapport avec les rêves qu'elle fait.
Elle ouvre le plastique et introduit un doigt mouillé de salive à l'intérieur, puis le porte à sa bouche. Le goût amer ne lui dit rien, mais le bout de sa langue devient légèrement insensible. C'est de la drogue, elle l'a bien compris, mais comment s'en sert-on et quel effet cela fait-il ?
Maestra, bien qu'étourdie comme toutes les enfants de son âge, a hérité du Maître un trait de caractère qui lui sert de sagesse : elle n'est pas très courageuse et elle pense essentiellement à sa survie. N'en sachant pas plus, elle ne prend pas le risque de tester le produit. Elle se contente de le glisser dans sa poche.
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« Mademoiselle Maedica ? » s'enquiert la surveillante générale.
Maestra lève la tête de son devoir. Elle sent venir les ennuis.
« Chez le principal, termine la femme, lorsque la jeune fille se met debout. Prenez vos affaires, » ajoute-t-elle.
Sous les regards de ses camarades, Maestra rassemble livres et cahiers, tout en rougissant.
Dans le bureau du principal, trois hommes en costume, qu'elle n'a aucun mal à reconnaître comme des policiers.
Un des hommes étale plusieurs cartes d'identité sur le bureau.
« Nous avons fait une prise intéressante, hier soir, explique-t-il. Il avait ceci sur lui. Et il affirme que vous êtes l'auteur de ces faux d'une exceptionnelle qualité. Bien entendu, nous n'en croyons rien. Mais peut-être savez-vous d'où ils viennent. »
Maestra est aussi le Maître, qui trouve toujours une parade maline aux situations compliquées, mais actuellement, elle est surtout une fillette terrorisée, qui se demande comment sa mère va réagir si elle apprend ses turpitudes.
« C'est pas moi, commence-t-elle.
– Je sais que ce n'est pas vous, reprend le policier, patiemment. Je vous demande seulement qui vous a donné ces objets. »
À ce moment-là, le principal intervient.
« Écoutez, inspecteur. Cet entretien commence à ressembler à un interrogatoire et vous n'en avez pas le droit, en l'absence d'une personne majeure, responsable de cette enfant. Nous allons avertir sa mère. »
Oh, non ! pense Maestra. Pas maman ! Qu'est-ce qu'elle va me passer comme savon !
Lorsque le Docteur arrive, quelques minutes plus tard, il ne reste plus, autour de ses ongles, aucune peau qu'elle n'ait arrachée nerveusement.
L'entretien reprend, mais l'inspecteur s'adresse directement à la mère.
« Où pensez-vous que votre fille ait pu trouver ces faux papiers ? »
Le Docteur examine les documents.
« Remarquable ! » murmure-t-elle.
Elle jette un regard à Maestra, et celle-ci constate, avec surprise, qu'elle y lit l'admiration et non la colère qu'elle attendait.
« Je pense savoir, reprend le Docteur. Si vous voulez bien nous suivre, je vais vous montrer. »
Dans la voiture de police, elle indique le chemin, qui est celui du TARDIS. Puis elle murmure à Maestra un message presque subliminal, tellement elle parle doucement.
« Quand je te dis "cours", tu cours comme un lapin, compris ? »
La jeune fille hoche discrètement la tête.
« C'est ici. »
Le véhicule stoppe et le Docteur en sort, aussitôt suivie par Maestra.
« COURS ! »
La fillette n'a même pas attendu le signal, pour foncer vers la machine bleue. Il y a un petit instant de panique, quand le Docteur met quelques secondes de trop pour ouvrir le battant, puis toutes les deux s'engouffrent dans l'engin et en claquent les portes aux nez des policiers, dont elles entendent les râles de colère à travers les panneaux de bois.
« Bon, allons ailleurs, » soupire le Docteur, avant de démarrer la machine spatio-temporelle.
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Le Docteur a maintenant un autre sujet de préoccupation, en plus de rendre au Maître sa forme habituelle.
Cela fait deux fois qu'elles ont été obligées de quitter précipitamment une ville pour échapper à la trop grande curiosité des autorités. Sans qu'elle en ait conscience, les actions de Maestra ressemblent à celles du Maître. Elle a tué quelqu'un, même si c'était involontaire, et elle est particulièrement douée pour les faux.
Elles ont même dû changer de pays. Elles se trouvent actuellement dans le sud de la France. Elle envisage même de passer en Italie pour s'éloigner davantage de l'Angleterre.
Pour l'instant, elles sont à Marmande, une petite ville où le Docteur espère que Maestra n'aura pas l'occasion de faire des bêtises. Un instant, elle avait pensé à enfermer la jeune fille dans sa chambre.
Elle n'en sortira que quand j'aurai trouvé la solution, avait-elle songé.
Mais elle n'en avait pas eu le courage. La troisième fois où Maestra l'avait interpellée à travers la porte en la suppliant « Maman, je te demande pardon, je te jure que je ne le referai plus ! », elle lui avait ouvert et avait répondu :
« D'accord, je te laisse sortir à une condition : nous avons été obligées de déménager en France, à cause de ça. Ce serait plus simple pour nous d'avoir une identité française. »
La fillette avait éclaté d'un rire complice.
« Compris ! avait-elle répliqué. J'ai juste besoin d'un modèle. »
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Les vigiles surveillent discrètement le groupe d'adolescentes pépiantes qui a envahi la grande surface. Elles sont une douzaine et se sont dispersées par deux ou trois dans les rayons de vêtements et d'accessoires. Les caméras sont braquées sur cette population à haut risque de vol.
« Ça y est, grommelle le chef, en voici déjà une ! »
Vaguement cachée par ses deux copines, une des fillettes vient de glisser une grande écharpe en soie dans son sac en bandoulière.
« Et là ! » s'exclame un autre des gardiens.
Cette fois-ci, ce sont des sous-vêtements qui prennent le chemin des sacoches.
« Bon, reprend le chef. Vous me coincerez tout ça à la sortie et vous les amènerez ici. Allez avertir Éléonore. S'il y a de la fouille à faire, il faut que ce soit par une femme. Il faudra appeler les parents aussi. Il n'y en a pas une qui soit majeure, là-dedans. »
Maestra a promis de se tenir tranquille. Après l'histoire des faux papiers, maman était vraiment très énervée, au point de la tenir enfermée dans sa chambre pendant des heures. Elle n'a pas envie de revivre ces moments. Elle s'était retrouvée en tête à tête avec ces rêves, qui lui semblaient devenir de plus en plus réels, sans rien pour l'en distraire.
Elles sont sorties en ville avec des copines, en ce mercredi après-midi, avec le pari de dévaliser la grande surface au nez et à la barbe des vigiles.
« C'est facile, avait affirmé Magali. Si on est nombreuses, ils sauront plus où regarder et on pourra s'en mettre plein les poches sans qu'ils s'en aperçoivent. »
Maestra aurait bien envie de subtiliser ces boucles d'oreilles en forme de tête de mort ou ce bracelet en cuir avec des piques. Mais elle a promis à maman.
Elle n'en saura rien, songe-t-elle, finalement, puisque nous n'allons pas nous faire attraper.
Le bracelet, délesté de son étiquette, entoure bientôt son poignet et les boucles d'oreilles rejoignent, dans la poche de son jeans, le sachet de poudre dont elle a totalement oublié l'existence.
Le petit groupe se rejoint bientôt dans l'allée centrale.
« Continuez à parler et à marcher comme si de rien n'était, conseille Magali, la spécialiste. Vous avez rien pris avec des antivols ? »
Toutes hochent la tête.
« Tu crois qu'on est des idiotes ! grogne Déborah.
– OK ! Alors, on sort toutes en même temps, mais par des portes différentes. Go, les filles ! »
Quelques minutes plus tard, les douze adolescentes sont entassées dans le poste de surveillance.
Le chef des gardiens est satisfait de sa prise. Ça s'est déroulé sans bavure. Magnanime, il souhaite leur donner d'abord une chance de se rattraper en sortant volontairement ce qu'elles ont dérobé et en le payant.
Face à lui, au premier rang de la troupe, une fillette maigrichonne, le front barré d'une frange de cheveux foncés, les yeux bleus, habillée tout en noir. Sans qu'il comprenne vraiment pourquoi, il se sent comme aspiré par ces yeux candides. Il ouvre la bouche pour parler, mais il n'arrive plus à trouver ses mots.
Maestra s'est retrouvée propulsée au premier rang. Elle a l'impression tout à coup que sa volonté laisse la place à une autre personne. L'homme de son rêve dirige ses mouvements. Elle regarde le gardien dans les yeux et s'entend prononcer :
« Vous savez que nous n'avons rien fait. Vous allez nous relâcher sans faire d'histoire.
– Vous… relâcher… » commence le chef.
Il secoue la tête. Il voudrait échapper à l'emprise de ce bleu profond, mais c'est impossible.
La voix de l'enfant semble résonner directement dans sa tête sans passer par ses oreilles.
« Je m'appelle Maestra et vous devez m'obéir. Aucune des personnes ici ne s'est rendue coupable de quoi que ce soit et vous les relâchez toutes.
– Relâchez… toutes, » répète le chef, la voix atone.
« Eh bien, vous voyez, s'exclame Magali, le ton un peu hésitant toutefois. Ils ne nous ont même pas vus passer. »
Elles sont sur l'avenue, sans vraiment savoir comment elles sont arrivées là. Il y a un blanc dans leurs souvenirs, entre le moment où Magali leur a chuchoté « Go, les filles ! » et maintenant.
La seule qui se souvient de tout préfère garder pour elle la vraie version de l'histoire. La sensation de ne plus être tout à fait maîtresse de sa volonté et de faire quelque chose d'étrange et d'inquiétant était à la fois effrayante et exaltante.
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La pimbêche gifle Maestra à la volée.
« Corentin, c'est mon petit copain, tu t'approches pas de lui ! hurle-t-elle de sa voix stridente.
– Hé, j'ai rien fait, réplique Maestra, les deux mains posées sur ses joues, qui commencent à devenir rouges. Je lui ai juste parlé. On aime bien les maths tous les deux. Je lui expliquais…
– Ouais ? Je sais très bien ce que tu lui expliquais, salope ! »
La mégère se jette sur Maestra, les ongles en avant, décidée à lui labourer le visage.
Comme quelques jours auparavant, la jeune fille sent son autre personnalité prendre le dessus. En un éclair, elle comprend ce qui va se passer, et elle lutte pour garder le contrôle. Elle aurait probablement réussi, si l'autre adolescente n'avait pas prononcé ces mots, en essayant de lui arracher les yeux :
« T'es qu'un trou de balle puant, comme ta pute de mère ! »
Oh, non, pense Maestra, non, pas encore, s'il vous plaît. Pas comme Anthony !
En même temps, son corps, qui semble agir de façon indépendante, saisit son adversaire par les épaules et la retourne aussi facilement que si elle n'était pas une fois et demie plus grande et deux fois plus lourde qu'elle. Son bras droit coince le cou d'une clef aussi solide qu'efficace et sa main gauche oblige le torse à faire une rotation de plus de quarante-cinq degrés.
Avec horreur, Maestra entend les vertèbres craquer. Celle qui l'a agressée devient comme une poupée de chiffon dans ses mains. Elle s'effondre sur le sol, lorsque Maestra la lâche.
« Je ne veux pas… je ne voulais pas… » balbutie la fillette, retrouvant la maîtrise de ses mouvements.
Il n'y a plus qu'une chose à faire, maintenant : fuir ! Les grilles du collège sont fermées, il n'est encore que l'heure de la pause du matin. Mais elle parvient à y grimper, passer par-dessus, sauter de l'autre côté et elle part en courant vers le TARDIS, le Docteur, la sécurité.
Celle-ci est en train de souder ensemble deux pièces délicates, lorsque Maestra surgit dans le laboratoire, essoufflée, la frange dans les yeux, le regard affolé.
« J'ai recommencé, maman, je l'ai refait ! Je l'ai encore refait ! » halète-t-elle, en s'affalant sur une caisse de matériel électronique.
Puis elle éclate en sanglots hystériques.
« Il faut… que nous… partions… continue-t-elle, la voix hachée par les pleurs. Démarre… le TARDIS, maman… tout de suite ! »
Quelques instants plus tard, l'engin stabilisé dans le Vortex, elles sont toutes les deux dans la cuisine, devant un thé bien chaud et une assiette de gâteaux haute comme la tour Eiffel.
« Qu'est-ce que j'ai ? demande la jeune fille à mi-voix. Qu'est-ce que c'est que ces rêves où je suis quelqu'un d'autre ? Pourquoi est-ce que je fais toujours des choses qu'il ne faut pas faire ?
– Tous les enfants font des bêtises à ton âge, répond le Docteur d'un ton qu'elle voudrait apaisant.
– Des bêtises ? répète Maestra. Comme fabriquer des faux papiers si réels que même les flics n'en revenaient pas ? Comme hypnotiser un vigile pour qu'il nous laisse partir, parce qu'on avait volé quelques babioles ?
– Tu as volé… » commence le Docteur.
Mais elle se tait aussitôt, se rendant compte à quel point ce délit est peu important par rapport au reste. D'ailleurs, Maestra continue sans tenir compte de l'interruption.
« Comme tuer ? hurle-t-elle soudain. Deux fois ! J'ai tué Anthony sans le faire exprès, mais la fille de ce matin, c'était volontaire, délibéré. Et je savais comment faire ! Je savais parfaitement comment faire ! Qu'est-ce que je suis, maman ? QUI je suis ? » finit-elle, en larmes à nouveau.
Le Docteur soupire. Elle aurait voulu éviter ça. Trouver une solution avant que les choses tournent mal. Mais ce n'est pas arrivé, et il va falloir qu'elle dise la vérité.
« Raconte-moi tes rêves, commence-t-elle. De façon très précise. »
Lorsque Maestra finit de lui confier ses songes, dont elle ne voulait pas parler jusqu'à présent, le Docteur hoche la tête et murmure :
« Tout est vrai. Tout ce dont tu rêves. Tu n'es pas habituellement une enfant de quatorze ans, mais un homme de plusieurs centaines d'années. Je ne suis pas ta mère, je suis ta compagne. En fait, ajoute-t-elle, en se grattant pensivement le menton, c'est encore plus compliqué que ça. Moi aussi, avant ma dernière régénération, j'étais un homme. Celle-ci a été un peu difficile et je me suis retrouvée dans un corps de femme. J'avoue que ce n'est pas désagréable, termine-t-elle en souriant. C'est une expérience enrichissante.
– Alors, si tu es sa, heu… ma compagne, ça veut dire que toi et lui… enfin, toi et moi… vous… nous… oh, c'est dégoûtant ! s'exclame Maestra.
– Dis donc ! réplique le Docteur, vexée. Tu n'avais pas l'air de trouver ça dégoûtant, il n'y a pas si longtemps. »
Elles sont revenues dans le laboratoire, et elle montre les pièces électroniques étalées devant elle.
« Ça fait des semaines que j'essaye de réparer ce machin pour inverser le processus.
– Tu veux dire : pour que je redevienne ce que j'étais ?
– Eh bien oui. Tu es une gentille fille, Maestra, mais, sur certains plans, j'avoue avoir quand même un peu perdu au change.
– Jamais ! Je ne veux pas ! »
La fillette se dresse d'un bond et elle s'enfuit vers sa chambre. Elle en ferme et verrouille la porte.
« Maestra ! clame le Docteur de l'autre côté du battant. Ouvre, s'il te plaît. »
Seul le silence lui répond. Un silence inquiétant. Que fait la jeune fille, après cette choquante révélation ?
Pour l'instant, elle s'est mise dans un angle de la pièce, après l'avoir débarrassé, à coups de pied, de tout ce qui l'encombrait. Elle est accroupie, les bras croisés sur les genoux, le menton posé dessus. Sous sa frange sombre, ses yeux grands ouverts regardent le vide, presque sans ciller.
TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT
« Tais-toi ! Tais-toi ! Je ne veux plus t'entendre ! Je ne veux plus te voir ! Tu es un sale type ! Un salaud ! Je ne veux pas être toi ! »
Maestra ferme les yeux bien serrés et se bouche les oreilles. Ça ne sert à rien, elle le sait, puisqu'ils sont là, dans sa tête, les rêves. Ce n'est plus seulement la nuit, maintenant, ou lorsqu'elle laisse son esprit inoccupé. C'est tout le temps. Même le rock le plus percutant n'arrive pas à les éloigner.
Cela fait trois jours qu'elle s'est enfermée, et seules la soif ou d'autres nécessités corporelles auxquelles elle ne peut échapper, la poussent de temps en temps à se lever du coin où elle s'est réfugiée, pour se traîner jusqu'à la salle de bain, afin de boire ou de se soulager. Elle n'a rien mangé. Elle a faim, mais la seule pensée d'absorber quelque chose lui donne des nausées.
Maman… le Docteur plutôt – puisque ce n'est pas ma mère, pense-t-elle tristement –, vient taper de temps en temps à la porte, mais elle ne répond pas. Même le Docteur la dégoûte. Après tout, elle a bien dit qu'elle était la compagne de… enfin sa compagne à lui… celui qui habite dans sa tête… celui qu'elle était avant. Cela veut dire qu'elle l'apprécie suffisamment pour ça.
Peut-être même qu'elle l'aime, songe Maestra avec un haut-le-cœur.
À la fin de ce troisième jour, alors qu'elle s'installe sur les toilettes, quelque chose tombe de la poche de son jeans. Le petit sachet en plastique, la drogue que lui a donnée le gars pour qui elle a fait les fausses cartes d'identité.
Dormir, vraiment dormir, sans rêver, sans rien. Et si ce truc-là l'aidait à ça ? C'est l'effet que font les drogues en général, non ?
« Ça s'injecte, ça se mange ou ça se sniffe ? se demande-t-elle. Et si je veux un effet vraiment fort, il vaut mieux que je prenne tout d'un coup. »
Elle se souvient du mauvais goût dans la bouche. Elle se rappelle avoir vu, dans des films et des séries, des gens renifler de la poudre mise en forme de ligne avec une paille. Elle n'a pas de paille, mais une feuille de papier roulée peut faire l'affaire.
Avec l'intégralité du contenu du sachet, elle aligne six rangs de poudre en calculant précisément quelles doivent être leur épaisseur et leur longueur pour arriver à les aspirer en une seule fois chacun.
Au moment où elle veut commencer, elle ressent une forte répugnance. Elle ricane :
« Tu te sens en danger, ordure, tu sais que tu vas disparaître si je prends ça, hein ? »
Mais la drogue, c'est dangereux ! pense-t-elle. Surtout en prendre une forte dose d'un coup.
« C'est toi qui me fais penser ça, je le sais, grogne-t-elle. Je ne me ferai pas avoir, cette fois-ci. Je te résisterai et j'irai jusqu'au bout ! »
Non, je risque de mourir ! Et je ne veux pas mourir ! C'est trop, c'est une trop forte dose, c'est dangereux !
« Oui, oui, c'est toi qui va mourir, pas moi ! grimace-t-elle. Je serai débarrassée de toi pour toujours. »
Malgré les difficultés qu'elle éprouve à approcher la feuille roulée, qui lui sert de paille, des rails de poudre, elle parvient quand même à inhaler la drogue. Au fur et à mesure, ça devient moins difficile, jusqu'à ce qu'elle aspire le dernier rang.
TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT
« Nooooon ! Nooooon ! »
Le Docteur sursaute. Depuis trois jours, elle passe son temps à faire l'aller-retour entre le laboratoire et la chambre de Maestra – ou du Maître, elle ne sait plus très bien. Cette fois-ci, elle cherche un moyen de forcer la porte.
De débloquer cette fichue serrure, plutôt, pense-t-elle, que cette fichue gamine a trafiqué au point qu'il est impossible de l'ouvrir de l'extérieur.
Le hurlement qu'elle vient d'entendre a été proféré par une voix rauque. Ce n'est pas la voix de Maestra, mais pas celle du Maître non plus.
Le Docteur se précipite vers la console du TARDIS.
« Il faut que tu m'aides, ma vieille, halète-t-elle, s'adressant à la machine. Il, elle, enfin… tu vois qui je veux dire, est en danger. Ouvre-moi cette foutue porte, s'il te plaît. Tu dois pouvoir faire ça, non ? »
Elle repart en courant et trouve le battant grand ouvert.
« Je ne sais pas si c'est toi, mais merci ! » crie-t-elle à la cantonade.
Juste à l'entrée de la pièce, Maestra est debout au milieu du désordre. Elle tremble de tous ses membres. Ses yeux exorbités ont les pupilles dilatées, de la mousse rosâtre déborde au coin de ses lèvres et son nez saigne.
« Qu'est-ce que tu as fait ? » l'interroge le Docteur, affolée, en la prenant par les épaules.
Maîtrisant difficilement le tremblement de son index, elle indique, sur le sol, une feuille de papier quadrillée où traînent encore quelques traces de poudre blanche.
« De la cocaïne, murmure le Docteur, après avoir reniflé, puis goûté. Combien tu en as pris ? »
Maestra secoue la tête. Elle ne sait pas.
Quelques heures plus tard, elle se repose, sommeillant sur un des lits de l'infirmerie du TARDIS.
« Heureusement pour toi que les Time Lords sont plus résistants à cette drogue que les Humains, grommelle le Docteur. Il y avait, dans ton sang, de quoi tuer une armée et son général.
– Docteur, balbutie Maestra à demi-assoupie, je crois… que c'est fini.
– Qu'est-ce qui est fini ? » demande le Docteur.
Mais elle ne reçoit pas de réponse. La jeune fille dort maintenant profondément.
TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT
« Je suis d'accord pour t'aider. »
Le Docteur se retourne. Maestra, qu'elle croyait endormie, est arrivée derrière elle silencieusement. Par habitude, plus que pour y travailler, elle est dans le laboratoire, assise devant le TCE toujours en morceaux. Elle a réfléchi et est arrivée à la conclusion qu'il valait mieux laisser la situation inchangée. Le Maître-Maestra ne souhaite pas redevenir celui qu'il était avant. Autant se résigner.
Tant pis, avait-elle songé. J'ai perdu un homme, mais j'ai gagné une fille. Elle a un bon fond, je dois pouvoir la mettre sur le bon chemin, avec un peu de patience.
« M'aider à quoi ? demande le Docteur.
– À arranger ce truc, dit l'adolescente en désignant l'arme démontée, pour… qu'il revienne.
– Qu'est-ce qui t'a fait changer d'avis ?
– Lui. J'ai discuté avec lui, pendant mon… enfin pendant que le machin que j'ai avalé faisait de l'effet. Il n'est… pas si mauvais. Il a bien promis qu'il ne ferait plus de mal, n'est-ce pas ?
– Oui, c'est ce qu'il a dit*. Mais toi, que…
– Je serai toujours là, dans sa tête, qu'il le veuille ou non, » la coupe Maestra.
La jeune fille s'assoit de l'autre côté de l'établi, et soupire, en remuant quelques pièces, apparemment au hasard :
« Tu t'y es très mal prise. Il va falloir recommencer du début. »
*[À la fin de The Curse of the Fatal Death]
TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT
« Voilà, c'est prêt. »
L'objet ne ressemble de que très loin au sobre dessin du TCE. Il a un côté steampunk, mais avec une apparence plus barbare. Le métal noir, poli, luit faiblement. La tige principale est hérissée de délicats cadrans, de molettes crantées, de plusieurs tuyaux qui ressemblent à la gueule de pistolets miniatures, tous dirigés vers l'avant. Il y a une crosse massive, où l'adolescente a passé plusieurs jours à graver des têtes de mort particulièrement étranges et macabres.
Elle est l'unique auteur de cet engin. Le Docteur n'a fait que l'assister, fabricant les pièces dont elle avait besoin, au fur et à mesure qu'elle les demandait.
« Je reviens, je vais aller me préparer pour le grand moment », ajoute Maestra.
Elle réapparaît, traînant des chaussures trop grandes, tenant, avec des mains qui dépassent à peine de ses manches, un pantalon qui menace sans cesse de tomber sur ses pieds. Elle a revêtu un des costumes du Maître, trouvé dans le placard impeccablement rangé, qu'elle n'avait jamais ouvert. Ses oreilles et sa lèvre inférieure sont vierges de tout piercing.
« Tu penses à tout », murmure le Docteur, émue.
Soudain, elle se demande si elle a vraiment envie de perdre Maestra. Est-il encore temps de reculer ?
Après avoir retroussé ses manches, la jeune fille commence à faire des réglages sur l'engin qu'elle a fabriqué. Certains sont si délicats qu'elle doit utiliser la pointe d'une épingle pour faire mouvoir les rouages.
« Où étions-nous quand c'est arrivé ? demande-t-elle.
– À l'angle du couloir principal qui part de la console et du couloir latéral gauche.
– Allons-y, alors. »
Une fois arrivées, elle se plante à l'endroit où elle… enfin, il… était, et le Docteur rejoint sa propre place, l'étrange arme à la main.
« J'ai tout réglé, il n'y a plus qu'à appuyer sur la gâchette.
– Ce… ce ne sera pas dangereux, pour toi, n'est-ce pas ?
– Pour moi ? Bien sûr que si : je ne vais plus exister. Mais pour lui, non, puisqu'il va revenir.
– Je ne suis pas sûre… commence le Docteur.
– Vas-y… maman ! »
C'est la première fois qu'elle lui donne à nouveau ce nom, depuis qu'elle sait. Et ce sera la dernière.
Le Docteur appuie sur la gâchette. Simultanément, de tous les petits tuyaux, sortent divers faisceaux qui nimbent la silhouette enfantine d'un intense halo doré. Puis la lumière devient si vive qu'elle la masque totalement et oblige le Docteur à fermer les yeux. Elle murmure :
« Maestra. »
Il n'y a pas eu un son, pas un cri, pas un gémissement.
Sur le sol du couloir, quelqu'un habillé de noir est étendu sur le dos. Le Docteur s'accroupit devant le Maître, qui a retrouvé totalement son aspect. Il entrouvre les yeux et la regarde. Puis il fronce les sourcils.
« Qu'est-ce qui s'est passé ? demande-t-il.
– Tu te souviens de quoi exactement ? » répond le Docteur.
Le Maître s'assoit et passe une main sur son front.
« Je me souviens… que j'ai fait un drôle de rêve. C'était un rêve très, très long. Et j'étais… différent. »
TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT
Leurs ébats amoureux, cette nuit-là, ont un goût étrange. Le Maître se montre plus tendre qu'à l'habitude. Et surtout, au moment où le sommeil les gagne, après l'amour, il balbutie un « maman ! » inattendu. Le Docteur n'est pas spécialement sentimentale, c'est plutôt une femme d'action, mais ce petit mot, qu'elle a entendu pendant des semaines dans la bouche de Maestra, lui met les larmes aux yeux.
« Bonne nuit, ma chérie, » chuchote-t-elle, certaine que le message parviendra à sa destinataire.
