Chapitre 6 : Lawyer
« Je ne t'imaginais pas si romantique, s'étonne le Docteur.
– Rien de romantique là-dedans, précise le Maître. Disons que ça m'a paru logique. Après tout, cela fait maintenant plusieurs années que nous vivons ensemble.
– Quel genre d'années ? Terriennes ? Gallifryennes ? Celles de Fastit qui durent juste le temps de dire "Bonne année" ? Ou celles de Lentalent qui n'en sont encore qu'au printemps depuis le début de l'univers ?
– Si je compte bien, réplique le Maître légèrement agacé, en consultant les deux calendriers perpétuels que tu as installé dans ton TARDIS : cinq années terriennes et une année et demi de Gallifrey.
– Tant que ça ! s'exclame le Docteur. Quand on voyage dans le temps et l'espace, ça ne veut plus rien dire : les années, les mois, les jours, tout ça. Enfin, pourquoi cette fringale de légalité tout à coup ? Et où irions-nous nous marier ? Sur Hyménée, la planète des mariages ? Pour une somme modique, ils s'occupent de tout, ils ont l'habitude. Sur Gallifrey ? Mais j'ai cru comprendre que tu n'y étais pas le bienvenu. Et personnellement, je n'ai pas spécialement envie d'y remettre les pieds.
– Sur la Terre ! interrompt le Maître.
– Oh ! Oh ! Je pensais que tu ne l'aimais pas.
– C'est ta planète préférée. N'est-il pas normal, pour le futur marié, de vouloir faire plaisir à sa future épouse ? »
Le Docteur regarde le Maître attentivement.
« Tu es sûr que tu vas bien ? Tu me parais un peu palot. Tu devrais aller fait un bilan dans l'infirmerie du TARDIS. Tu as eu des moments difficiles dernièrement, et…
– Je suis en pleine forme ! s'insurge le Maître. Ne joue pas les mamans avec moi, ça te va aussi bien que de la layette rose à un bagnard ! Pourquoi à chaque fois que je propose quelque chose, tu crois que je vais mal ou que je prépare un mauvais coup ? Je pense juste que nous marier serait une bonne idée. Maintenant, si ça ne te convient pas… »
Il lui tourne le dos et regagne son laboratoire en bougonnant.
Le Docteur sourit à son reflet dans un des écrans de la console et tape les coordonnées de la Terre sur le clavier.
TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT
« Tu es certaine que tu veux celle-là ? »
Le Maître regarde avec surprise et horreur la masse blanche et mousseuse qu'est devenue le Docteur essayant sa robe de mariée. L'objet, qui doit bien faire trois mètres de diamètre, est un cauchemar de mousselines, dentelles, petits nœuds, rubans, plumes et fleurs de tissu. Tout ce que les couturiers ont pu inventer de plus froufroutant et surchargé se retrouve sur le modèle que sa compagne admire dans le miroir.
« Bien entendu ! Elle est absolument superbe ! s'exclame la jeune femme. Je ne dirais pas que j'ai toujours rêvé d'une robe comme ça, parce que ce n'est pas le cas, mais je trouve qu'elle me va à ravir. »
Le Maître soupire avec désespoir. Le Docteur n'a jamais eu un grand sens de l'élégance – il se souvient d'un homme à l'allure de clochard avec les cheveux tombant sur les yeux ou, pire, d'un certain manteau aux couleurs criardes, accompagné de pantalons jaunes – et son changement de sexe ne semble pas l'avoir avantagé sur ce point.
Au contraire, pense-t-il. Je me demande même si elle n'est pas pire qu'eux.
Essayant d'avoir l'air majestueux, le Docteur descend du petit podium, où elle est montée pour s'admirer dans le triple miroir, afin de faire quelques pas avec sa pièce montée de tissu, et elle bascule aussitôt, son pied se prenant dans le bord de la jupe.
« Oumpf ! » marmonne-t-elle, le visage enfouit dans la mousseline. Le Maître la rattrape au vol, et il tente à la fois de remettre sa compagne debout et de se débarrasser d'une plume d'autruche qui vient de s'introduire dans sa narine gauche.
« Achhh… tchaaa ! » éternue-t-il.
Au moins, la plume a été expulsée de son logement, mais leurs efforts communs pour retrouver un équilibre se contredisent l'un l'autre, si bien qu'ils finissent par choir tous les deux.
Les jambes, vêtues de noir, du Maître s'agitent en un ballet aussi élégant que ridicule, de dessous la meringue de tissu blanc. Pendant ce temps, le Docteur trouve un appui en s'accrochant d'une main aux cheveux du Maître et en lui plantant un genou dans le torse pour se relever. Son pied, chaussé d'un talon haut écrase la main, gantée de noir.
« Aouch ! Aïe ! Ouille ! » crie le Maître.
Les deux dames de la boutique se précipitent et s'affolent autour du Docteur.
« Comment allez-vous, madame ? demande la plus âgée. Vous ne vous êtes pas fait mal ? Oh, je suis vraiment, vraiment désolée !
– C'est ce podium qui est trop haut, bredouille la plus jeune. N'ai-je pas toujours dit que ce podium était trop haut ? Je vais vous apporter un rafraîchissement, ajoute-elle. Asseyez-vous là, pour vous remettre. »
Aucune des deux ne prête la moindre attention au Maître qui, agenouillé sur la moquette, essaye de reprendre son souffle en agitant sa main piétinée.
« Tu vas bien ? » questionne le Docteur, assise sur un confortable fauteuil qui disparaît sous sa robe, si bien qu'elle semble en suspension dans l'air.
Il se redresse péniblement.
« Ça va », râle-t-il, la respiration encore coupée.
Il ôte la poussière de son vêtement et ajoute :
« Tu es vraiment certaine que tu veux celle-là ? Elle me paraît un peu… difficile à gérer.
– C'est parce que je n'ai pas l'habitude. La prochaine fois je soulèverai la jupe avant de faire un pas.
– Ah, parce que tu n'avais pas…
– Eh bien non, je ne porte jamais de jupe de cette longueur. À bien y réfléchir, je crois même que je ne porte jamais de jupe du tout, ajoute-t-elle, songeuse.
Hélas ! est le seul commentaire qui vient à l'esprit du Maître en cette circonstance.
TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT
« Un contrat de mariage ? s'étonne le Docteur. Pourquoi faire ? C'est pour les gens qui ont beaucoup de possessions. Nous n'avons rien, ni l'un, ni l'autre. Rien de valeur en tout cas.
– Et le TARDIS ? répond le Maître.
– Oui, tu as raison, c'est un objet d'une grande valeur. Mais justement, il est à moi. Enfin… à la longue, il est devenu à moi, je suppose. Qu'y a-t-il dans ce contrat par rapport au TARDIS ?
– Je l'ai confié aux meilleurs avocats de cette planète, explique le Maître. Ne t'inquiète pas, ils sauront exactement comment traiter cet affaire délicate.
– Hum ! Oui. Enfin, j'aimerais bien le lire avant le grand jour quand même, histoire de savoir ce que je signe.
– Oh, ce sera certainement très ennuyeux.
– Il y a des chances. Le langage des juristes est des plus rébarbatifs. »
Ouf, c'est passé ! pense le Maître, alors que la conversation et, semble-t-il, les pensées du Docteur, dérivent vers une autre idée.
« J'aimerais bien un véhicule un peu original, papote-t-elle. Une calèche, c'est trop banal. J'avais pensé à ma vieille Bessie. Mais il n'y aura pas de place pour autre chose que ma robe, dans Bessie. Il faut quand même un chauffeur pour la conduire et… attends, il y a autre chose que j'oublie qui doit aussi monter dans la voiture … C'est… c'est… bon sang aide-moi, je ne me souviens plus !
– Moi peut-être, suggère le Maître, légèrement vexé.
– Oh oui, bien sûr ! Le marié ! Non décidément, Bessie, ça n'ira pas. Réfléchissons. Un sous marin ? Mon ami le capitaine Nemo serait ravi de nous prêter le Nautilus. Il faut juste arriver avant qu'il se fasse dévorer par le Kraken ou le Maelstrom, je ne sais plus exactement. Mmh, non, ça n'ira pas non plus… »
Le Maître laisse bavarder sa compagne, tout en hochant la tête de temps en temps. Elle n'a pas besoin de plus pour croire qu'il l'écoute. Ou bien elle sait très bien qu'il ne l'écoute pas, et elle n'en a cure, ce qui est fort possible aussi.
Il réfléchit aux petites lignes qu'il va pouvoir inclure dans le contrat. Son regard se perd dans un doux rêve, tandis qu'il imagine la surprise qui attend le Docteur, le jour du mariage, au moment où elle signera le contrat.
TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT
C'est bientôt le moment, songe le Maître avec joie.
Il avait dû subir tout ce début de journée, le sourire aux lèvres, en ayant l'air de s'amuser. Le rassemblement de toutes les anciennes compagnes et compagnons du Docteur. Les embrassades et discussions qui n'en finissaient plus.
« Tu te souviens quand…
– Oh oui, c'était drôle !
– Enfin, sur le moment, on n'en riait pas tellement.
– Et les Daleks !
– Ah ! Ah ! Oui, les Daleks !
– Oh, et quand le Cyberleader a voulu…
– À mourir de rire !
– Mais le plus ridicule, c'était quand même le M… »
Celle-ci avait arrêté à temps sa moquerie en rencontrant le regard froid du futur époux. Il avait eu du mal à garder en place son imitation de béatitude, à cet instant-là.
Mais tout cela, heureusement, sera rapidement du passé, car c'est bientôt le moment.
Ils s'étaient dit « oui ». Le Docteur n'avait d'ailleurs pu s'empêcher d'écraser une petite larme.
Elle devient sentimentale avec l'âge, avait pensé le Maître, avec un léger mépris. Ça ne s'arrange pas, il est vraiment temps que je m'en débarrasse.
« Après toi, je t'en prie, susurre maintenant le Maître devant la table où figurent les papiers du mariage et le contrat.
– Merci », lui répond-elle.
Elle saisit la plume et paraphe toutes les pages. Le Maître s'empare à son tour du stylo et signe, sa main tremblant presque d'impatience.
Au moment où il appose le dernier point, sur la dernière page, les officiers d'état civil et tous les convives, les voient disparaître tous les deux dans un « pop !» pas plus impressionnant que celui que l'on ferait en plaçant son doigt à l'intérieur de sa joue.
TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT
« Où sommes-nous ? hurle le Maître en s'accrochant désespérément à la manche ballon de la robe froufroutante du Docteur, qu'il a réussi à saisir au dernier moment.
– Où tu nous a envoyé, je suppose, répond-elle. Ou, disons, où tu as voulu m'envoyer, moi. »
Son calme abasourdit son compagnon. Elle reste en suspension dans le violent tourbillon qui les environne. Quant à lui, il sent que, s'il la lâchait, il serait rapidement entraîné vers le fond.
« Le gouffre de Giganticas, murmure-t-il.
– Oui, le gouffre de Giganticas », reprend-elle, avec tranquillité.
Elle regarde avec curiosité les vagues d'objets divers qui sont emportés autour d'eux.
« Idée plutôt originale pour une lune de miel, je dois dire, ajoute-t-elle. Mais également mortelle, j'en ai peur. »
L'aspiration est extrêmement forte. Krrr ! fait la mousseline de la manche gigot. Les doigts du Maître essayent de rattraper plus de tissu. Mais celui-ci continue à se déchirer.
« Docteur ! halète-t-il. Je… je… ne vais pas tenir très longtemps. »
Elle baisse les yeux vers son épaule et constate :
« En effet. Ce n'est pas très solide pour le prix qu'on l'a payé. J'irai me plaindre aux couturières.
– Je t'en prie ! » gémit le Maître, tandis que la manche elle-même commence à se séparer du corps de la robe.
Elle pousse un soupir et fait un pas dans le vide. Puis elle saisit le Maître par la taille et il jette les bras autour de son cou, s'agrippant à sa compagne comme à une bouée de sauvetage.
« Comment… comment… bredouille-t-il. Comment arrives-tu à ne pas être entraînée ?
– Parce que je porte le talisman suprême.
– Ah ? Et c'est… et c'est quoi ? »
Elle sort un objet qui pend au bout d'un très fin cordon, qu'elle avait enfoui entre ses seins. Il le regarde avec étonnement. Cela fait une dizaine de centimètre de long sur deux ou trois de large tout au plus, c'est en fourrure blanche et l'un des bouts semble orné de griffes.
« Mais qu'est-ce que c'est ? répète-t-il, les yeux ronds.
– Une patte de lapin, voyons ! Tout le monde connaît la valeur d'une patte de lapin ! Ce que tu peux être stupide parfois ! Une intelligence et un savoir qui dépasse l'imagination, et les choses les plus simples, tu les ignores. Cependant, ajoute-t-elle, si elle nous permet de ne pas subir le sort de tout ce que nous voyons passer là, autour de nous, elle est inutile pour nous sortir de cette situation.
– Comment allons-nous faire, alors ? s'inquiète le Maître.
– Là est la question. Nous allons devoir y réfléchir ensemble… mon époux. »
Elle lui dédit un sourire d'une innocence parfaite. Puis elle propose :
« Peut-être devrions-nous annuler le mariage, si nous arrivons à nous sortir de là.
– Peut-être », grommelle le Maître.
TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT
Le temps que l'un des témoins, en l'occurrence le Brigadier Alistair Gordon Lethbridge Stewart, commence à dire « Mais que diable… », les deux époux réapparaissent, exactement à la même place, mais nettement moins immaculés.
Le Docteur a perdu la savante choucroute qui lui servait de coiffure et ses cheveux sont emmêlés de divers objets, à savoir des brindilles feuillues, un animal inconnu sur Terre, mais de toute évidence marin, une tasse de café avec un fond sec de sucre brunâtre, et quelques toiles d'araignées. Ce qui fut une superbe robe en meringue boursouflée d'un blanc étincelant, est réduite à des chiffons grisâtres, mouillés et maculés de boue.
Le Maître a perdu la moitié d'une jambe de son élégant costume noir. Il a le pied, correspondant à la même jambe, dépourvu de chaussure et de chaussette et marqué par des traces de dents. Le reste de son vêtement est couvert de poussière et, sur l'épaule gauche, d'un amas de fientes d'oiseaux.
« Que vous est-il arrivé ? s'inquiète Tegan.
– Hum, murmure le Docteur. Je crois que nous préférons oublier ça tous les deux, n'est-ce pas ?
– Oui, oublions les détails, confirme le Maître. Nous avons juste eu un petit… incident de parcours, dirons-nous. »
Il fait un pas vers la table qui supporte toujours les papiers fatidiques, sort son TCE de la poche de son smoking et les enflamme, sous le regard stupéfait de tous les témoins, mais approbateur du Docteur.
« Le mariage est annulé, mais la fête continue, annonce-t-il. Cependant, vous m'excuserez de ne pas y assister, j'ai déjà eu une journée assez dure comme ça. »
TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT
Tandis que tout le monde danse ou se presse autour du buffet, Jo ramasse sur le sol un morceau de papier qui n'a pas été entièrement brûlé. Elle y lit difficilement :
« …ar le présent contrat, l'épouse, sus nommée le Docteur, s'engage à disparaître dans le gouffre sans fond se trouvant actuellement sur la planète Giganticas, gouffre qui serait, selon la légende, un passage vers un autre univers ou bien vers les Enfers, c'est selon.
Add36bis à l'Add36 : l'époux, sus nommé le Maître s'engage à suivre son épouse partout où il lui plaira d'aller et ce dès l'instant où il aura signé ce présent contrat.
Add36ter à l'Add36bis : l'époux, sus nommé le Maître, n'aura pas à obéir à l'addenda36bis, s'il porte à son poignet gauche un bracelet de cuivre, doré à l'or fin, gravé des symboles gallifreyen représentant son vrai nom.
Add37 à l'Add36ter : cependant si l'épouse, sus nommée le Docteur, prononce trois fois « Supercalifragilisticexpialidociousraxacoricofallap atoriusromanadvoratrelundaretpouëtpouët » sans se tromper, l'Add36ter s'annule automatiquement.
Add37bis à l'Add37 : si l'époux, sus nommé le Maître, arrive à attraper le menton de l'épouse, sus nommée le Docteur, et à dire « je te tiens, tu me tiens par la barbichette » sans rire, l'Add36ter sera toujours valable.
Add37ter à l'Add37bis : si l'épouse, sus nommée le Docteur, porte sur elle le talisman suprême, cela annule les trois précédents addendas.
Add38 à l'Add37ter : si l'époux… »
« Je me demande combien il y en avait en tout », murmure-t-elle.
