Chapitre7 : Paradox
« Vous êtes sûr que ça marche ?
– Ma tête à couper, jure le tricéphale.
– Mmh, remarque le Maître, laquelle ?
– Les trois, c'est vous dire, affirme le sorcier. Une technologie de pointe, dérivée de celles des Time Lords, on ne peut pas mieux faire.
– Des Time Lords ?
– Ça vous la coupe, hein ? intervient la deuxième tête. Enfin, façon de dire.
– Rare ! reprend la première. Très rare ! Réussir à s'emparer de la technologie de la planète la mieux gardée de tout l'univers, j'avoue être assez fier de moi.
– Comment l'avez-vous eu ?
– Secret professionnel, murmure la deuxième tête. Mais ça fonctionne, je l'ai testé. L'anti paradoxe temporel parfait. Avec ça, vous pouvez vous rencontrer et même vous trucider vous-même, sans aucun risque.
– Ce n'est pas vraiment ce que j'ai l'intention de faire. Bon, je le prends. »
Il jette négligemment quelques pierres précieuses dans la main avide du magicien et empoche le petit cube transparent, dans lequel tourbillonnent de mouvantes arabesques colorées.
Il s'éloigne de quelques pas, puis se retourne.
« Une dernière question : pourquoi votre troisième tête n'a-t-elle pas ouvert la bouche ?
– Chut ! fait la première. Estimez-vous heureux qu'elle ait décidé de bouder. Elle est extrêmement grossière.
– Et dure en affaire, ajoute la deuxième.
– Allez vous faire foutre, abrutis ! grogne la troisième tête. Vous vous êtes fait empapaouter comme des triples andouilles que vous êtes, tas de débris puants !
– Je vois, soupire le Maître. Désolé d'avoir posé la question. »
Il s'en va, poursuivi par les injures de la troisième tête.
TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT
Quelques minutes plus tard, dans le TARDIS, au fond de son laboratoire, il étudie l'objet attentivement.
« Il semble bien que ce soit vrai, murmure-t-il, impressionné. J'ai pourtant fouillé la Matrice plusieurs fois et je n'ai jamais réussi à trouver le moyen de fabriquer un anti paradoxe temporel. Il faudrait que je le teste, avant de l'utiliser vraiment. Ce que je veux faire est légèrement risqué quand même. »
Tapotant le cube du bout des doigts, il réfléchit.
Passé, futur ? Lequel de mes « Moi » vais-je aller visiter ? Plutôt futur. Je suis curieux de savoir ce que je vais devenir. Si j'ai enfin réussi à me débarrasser d'elle ou de… lui.
Le Docteur est partie visiter et/ou sauver un monde comme d'habitude. Le Maître en profite pour emprunter le TARDIS.
Comme je sais mieux le piloter qu'elle, je peux revenir exactement une seconde après être parti, songe-t-il.
Il entre ses données psycho-biologiques et une date future dans l'engin. Normalement, l'ordinateur de bord devrait le retrouver, où qu'il soit et même quand il soit. La date qu'il a tapé n'a pas une grande importance, la machine spatio-temporelle fera elle-même les ajustements nécessaires.
Cependant, la vieille fille renâcle à accéder à la demande.
« Allons ! grogne le Maître en forçant les commandes. Tu vas m'obéir, oui ! »
Il s'accroche de toutes ses forces. Le TARDIS rue comme un cheval rétif qui tente de désarçonner son cavalier. Elle finit quand même par l'amener où il veut.
« Encore la Terre ! marmonne-t-il en voyant la destination s'afficher sur l'écran. Décidément, je tourne en rond. Comme si j'étais une foutue souris dans un foutu labyrinthe ! »
Après avoir vérifié que le précieux cube anti paradoxes se trouve bien dans la poche de son costume, il franchit le seuil de la machine. Presque aussitôt, un large sourire éclaire son visage. D'immenses affiches montre un visage qu'il ne connaît pas, mais qu'il reconnaît quand même.
On dirait que je n'ai pas si mal réussi, finalement, pense-t-il. Enfin, premier ministre de Grande-Bretagne, c'est encore petit, mais je dois sûrement avoir un plan pour… Oh, oh oui, je sais. Oh, j'imagine très bien ! Le Docteur doit être occupé ailleurs, sinon, il aurait mis le holà à tout ça… ou bien… ou bien… il est mort.
Pourquoi le Maître ressent-il ce petit pincement aux cœurs, puisqu'il semble en être enfin arrivé à se débarrasser de ce gêneur, de cet empêcheur de gouverner l'univers ? Il secoue la tête. Ridicule !
« C'est juste la joie d'avoir réussi, c'est tout », grommelle-t-il tout bas.
Il se dirige vers le 10 Downing Street qui est à quelques pâtés de maisons. Il est à peine en vue de la célèbre demeure, qu'un garde l'arrête.
« On ne passe pas, monsieur, lui intime-t-il poliment.
– Je voudrais voir M. Saxon.
– Impossible sans rendez-vous, monsieur. Adressez-vous au secrétariat.
– Je pense que ceci pourrait m'ouvrir sa porte. »
Le Maître sort un bristol et le remet au garde en le fixant.
« Heu oui, murmure l'homme en saisissant le morceau de papier. Je… je ne…
– Vous aller lui porter cette carte immédiatement. »
Le garde jette un coup d'œil sur le rectangle blanc qui ne porte que deux mots dans une écriture très sobre : "Le Maître".
« Je ne… » répète-t-il encore une fois, avec une expression hébétée.
Puis il tourne le dos et s'éloigne vers le bâtiment.
Quelques minutes plus tard, on introduit le Maître dans un bureau à la sobre décoration de bois blond. Il agrippe, avec tout de même une légère appréhension, le cube anti paradoxe dans sa poche. Il peut sentir de la répulsion dans toutes les fibres de son être, face à cet homme qui est lui. L'anti paradoxe évitera peut-être les plus graves désagréments, mais ce qu'il éprouve est un avertissement de tout son corps qu'il ne devrait pas se trouver à cet endroit, en cet instant.
Pourquoi me suis-je régénéré avec un aspect aussi jeune ? songe-t-il avec agacement. Ça manque singulièrement de panache. Et sans barbe en plus !
Son moi futur ne semble pas très heureux de le voir. Sans doute ressent-il la même chose.
« Qu'est-ce que tu fais là ? aboie son alter ego. Tu viens me voler mon triomphe ? Tu imagines qu'il suffit de sauter dans le temps pour profiter du travail d'une régénération plus maligne que toi ? »
Ah, non, pense le Maître. Il… je… enfin il… n'éprouve pas seulement le même malaise. Et il a raison. Si j'avais vu surgir un de mes « Moi » passés, c'est exactement ce que j'aurais pensé dans sa situation.
Il lève les mains en signe d'apaisement.
« Du calme, gamin, soupire-t-il.
– Gamin ? grince son moi futur, furieux. J'ai quelques centaines d'années de plus que toi et sûrement plus d'expérience et d'intelligence. Qu'est-ce que tu as fait de ta misérable vie, à part te balader au bout d'une laisse tenue par le Docteur ? Quelle situation dégradante et quelle période humiliante !
– Comment est-ce que je… » commence le Maître.
Il se tait aussitôt.
« Tu aimerais bien le savoir, hein ? grimace son vis-à-vis, avec un sourire pervers.
– Non, je n'en ai pas envie, l'interrompt le Maître.
– Alors, pourquoi es-tu là ? Je n'ai pas de temps à perdre. J'ai beaucoup de choses à faire avant demain matin. »
Le Maître est tenté de lui demander ce qui va se passer le lendemain, mais il s'en abstient. Quelque chose ne vas pas, manifestement.
Pourquoi est-ce que je ne me souviens pas de cet instant ? pense-t-il. Enfin, pourquoi LUI ne s'en souvient-il pas ? Je l'ai vécu, je suis en train de le vivre. Pourquoi ne s'en souvient-il pas ? Le cube anti paradoxes ? Non, ce n'est pas ça, ça ne peut pas être ça. Alors ?
Il avance de quelques pas et tend la main.
« Je suis juste venu pour vérifier quelque chose.
– Tu sais ce qui va se passer si nous nous touchons, l'avertit l'autre Maître.
– Avec ceci, il ne devrait pas y avoir de problème. Et c'est justement ce que je voulais vérifier. »
Il sort le petit cube de sa poche et le présente à Harold Saxon.
Celui-ci fronce les sourcils, comme s'il essayait de rappeler à lui un lointain et fugitif souvenir.
« J'ai déjà vu cet objet, prononce-t-il lentement.
– Tu peux toucher ma main, il n'y a aucun danger. Attends ! ajoute-t-il aussitôt, alors que le nouveau Premier Ministre britannique tend à son tour le bras. Une minute. Je dois faire quelque chose avant. Juste au cas où. »
Il sort un de ses bristols, le tourne et, saisissant un des stylos qui reposent sur le bureau, il griffonne rapidement quelque chose dessus.
« Maintenant, nous pouvons », reprend-il.
Mais Harold Saxon ne se décide pas encore.
« Qu'est-ce qui me dit que ce n'est pas un piège ? interroge-t-il. Et pourquoi est-ce que je ne me rappelle pas de ce moment ? »
Ah, enfin la bonne question ! pense le Maître.
« Justement, c'est pour ça que j'ai pris cette précaution, explique-t-il en montrant la carte. Mais il faut que je teste avant de savoir. D'accord, soupire-t-il, lorsque son vis-à-vis secoue lentement la tête. Tu peux l'avoir quelques instants pour l'examiner de plus près. »
Il remet l'objet au Premier Ministre en évitant de le toucher.
« Un anti paradoxe temporel ? murmure Harold Saxon. Je ne sais pas ce que tu veux faire avec ça, mais ça n'a sûrement pas marché. »
Il le pose sur le bureau sans doute pour demander à son moi du passé de le reprendre en refusant tout contact. Le Maître se jette en avant et lui saisit la manche, puis la main. L'autre avait prévu la manœuvre, mais il n'a pas été assez rapide. Le bout de leurs doigts se touchent et…
TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT
Le Maître se retrouve dans le TARDIS. Il est allongé sur le sol et il se sent légèrement nauséeux. La première chose qui lui vient à l'esprit, c'est que la machine du Docteur a eu gain de cause et ne l'a pas amené où il le souhaitait.
Il vérifie immédiatement s'il est toujours en possession du petit cube et le trouve, non pas dans sa poche, mais dans sa main. Il a autre chose entre les doigts. Un morceau de bristol froissé. Il reconnaît une de ses cartes de visite. Sur une face juste "Le Maître", mais sur l'autre, il voit ces mots de sa propre écriture :
Si tu ne te souviens pas, rappelle-toi de ceci : ça a marché. Tu as pu rencontrer un de tes « Moi » futurs et le toucher sans provoquer d'aspiration vortitielle.
« Ça a marché ? murmure-t-il. Alors pourquoi est-ce que je me retrouve ici sans me souvenir de rien ? Ça ne marche pas si bien que ça. Ça évite juste le pire. »
Le TARDIS est revenu à l'endroit d'où il était parti et le Docteur rentre de sa promenade habituelle. Après quelques échanges de paroles aigres-douces, comme ils en ont l'habitude, et un repas exotique que le Docteur a ramené, chacun vaque à ses occupations.
Le Maître étudie à nouveau le cube.
« S'il seulement il voulait bien fonctionner parfaitement… » grogne-t-il.
Si je touche un autre moi, même accidentellement, songe-t-il, je ne risque certes pas de disparaître. Mais ça me fait revenir dans le TARDIS, la mémoire effacée. Ce n'est pas ce que je souhaite. Je dois pouvoir agir en toute liberté. Et si je réussi, rêve-t-il encore, même cet irritant moi du futur disparaîtra, parce que je vais devenir Maître de l'univers bien avant lui.
Il lui faut quelques jours de travail acharné pour découvrir et corriger l'anomalie.
« Est-ce que je fais un autre test ? » se demande-t-il à haute voix.
Mais il est trop impatient d'en venir à son but, alors il décide de mettre son plan en œuvre immédiatement.
À nouveau, il entre ses données psycho-biologiques et, cette fois-ci, un lieu et une date bien précise. La vieille fille est encore plus réticente que la fois précédente. Il doit se battre longtemps, avant d'arriver à lui faire franchir le temps et l'espace à sa convenance.
TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT
Il a également forcé la réparation du circuit caméléon. Ça devrait tenir. Juste pour une fois, mais ça suffira. Il sort dans un champ d'herbes rouges. L'engin a pris la forme d'un arbre aux feuilles argentées agitées par le vent piquant qui souffle des montagnes qu'on voit au loin, leurs sommets neigeux se découpant sur le ciel orange.
Il reconnaît l'endroit bien sûr. Il y a joué si souvent, il y a si longtemps. Il ne ressent aucune nostalgie. Il est juste tendu vers son but. Qui va venir vers lui, d'ailleurs.
Je n'ai besoin que d'attendre, pense-t-il. Et d'après la position des soleils, je ne devrais pas attendre longtemps. Il va me reconnaître, j'en suis sûr. Enfin, JE vais me reconnaître. Mais qu'importe. Ce sera rapide, ils n'auront pas le temps d'agir, si jamais il leur en vient la fantaisie.
Le cube anti paradoxe dans la poche, le TCE bien en main, il patiente, appuyé contre l'arbre. Au bout de quelques minutes, il entend des voix qui se répondent. Il fronce légèrement les sourcils. Il attendait des voix enfantines, mais celles-ci appartiennent plutôt à des adolescents ou de jeunes adultes. Il donne un coup de pied dans l'arbre-TARDIS.
« Tu as quand même réussi à dévier un peu, grince-t-il, mécontent. Mais ça ne changera rien, ne t'inquiète pas. J'arriverai à l'avoir quand même. »
Les voix se sont tues. Il est caché derrière l'arbre maintenant, accroupi, si bien qu'il ne voit pas les deux personnes.
« Il n'y avait pas d'arbre ici », remarque une des deux voix.
Il la reconnaît. Tout comme celle qui lui répond.
« Non, c'est étrange. Allons voir ce que c'est. »
La curiosité a toujours été ta faiblesse, Docteur, songe le Maître, en se redressant légèrement.
Il voit les deux garçons, maintenant, et il a une désagréable surprise. Ils sont encore plus âgés qu'il ne le pensait. L'un d'entre eux a même déjà une barbichette. Celui-ci parle à nouveau.
« Ne t'approche pas Thêta. C'est sûrement dangereux. C'est un TARDIS. Et que fait un TARDIS ici ? Leur matérialisation n'est autorisée que dans la citadelle. En fait, c'est sûrement à nous qu'on en veut. Quelqu'un qui sait que nous venons ici tous les jours. »
Hé, mais je n'étais déjà pas bête à l'époque, se rengorge le Maître. Pas bête, mais complètement niais, hélas !
« Allons voyons ! répond Thêta Sigma. Que pourrait-il se passer de mauvais ? Tu vois toujours tout en noir. Quel pessimisme ! C'est sûrement un gars qui ne sait pas manœuvrer, c'est tout ! »
Les cœurs battants, le Maître voit le blondinet avancer sans crainte vers l'arbre.
« Plus près, plus près ! murmure-t-il. Que je sois sûr de ne pas te rater. »
Il lève le TCE et, ce faisant, il se découvre suffisamment pour être vu des deux jeunes gens. Thêta s'arrête, réalisant soudain que cet inconnu pointe vers lui quelque chose qui ressemble fort à une arme.
« Non ! »
L'autre garçon franchit la distance qui les sépare à une vitesse que le Maître ne pensait pas réalisable.
Il entend le tricéphale lui dire "et même vous trucider vous-même, sans aucun risque". Mais il n'arrive pas à appuyer sur le bouton qui enverrait un rayon mortel sur ce gosse et le transformerait en pantin de quinze centimètre de haut.
Il est percuté sous le menton par la tête de Koschei. Le cube est plus efficace que lors de sa première expérience, parce qu'il ne ressent même pas l'impression désagréable de se trouver en présence d'un autre soi-même. Seulement la douleur du coup. Ils tombent tous les deux et luttent, l'un pour s'emparer du TCE, l'autre pour l'en empêcher.
« Imbécile ! arrive-t-il à grogner. Laisse-moi faire ! Je vais t'éviter toute une vie de frustration et d'ennuis.
– Non, c'est impossible ! C'est impossible ! se contente de répéter sa première incarnation en le bourrant de coups. Je ne peux pas être devenu comme ça ! Ce n'est pas moi ! »
Ils roulent dans l'herbe et se battent, presque aussi forts l'un que l'autre. Il a l'avantage d'être plus grand et de savoir mieux porter les coups, mais l'autre a celui de la jeunesse et d'une étonnante hargne.
Ils ne font plus attention à la troisième personne qui assiste à la bataille, aussi le Maître est surpris quand il ressent une violente douleur à la main qui tient le TCE et que celui-ci lui échappe. Thêta vient d'intervenir en le désarmant d'un coup de pied.
Presque aussitôt Koschei se relève, abandonnant la lutte. Il tient quelque chose à bout de bras. Quelque chose qui brille sous la lumière des deux soleils. Le cube !
« Qu'est-ce que c'est ça ? lui crie le jeune homme. Une autre arme, une bombe ?
– Non ! » hurle le Maître lorsqu'il voit son premier moi lancer l'objet très loin.
Aussitôt, une vive douleur le tord tout entier. C'est comme si chaque cellule de son corps était entraînée dans un minuscule vortex temporel, individuellement, pour partir dans des directions opposées. Avant de perdre consciente de la réalité, il a juste de le temps de s'apercevoir que Koschei, qui pourtant devrait actuellement se trouver dans le même état, n'a pas l'air du tout affecté par l'aspiration vortitielle.
« Pourquoi ? » balbutie le Maître, avant de sombrer.
Les deux garçons assistent à la destruction de celui qui a voulu les tuer.
« Non, murmure Thêta. ME tuer. Moi seulement. Il t'a épargné quand tu lui as sauté dessus.
– Évidemment, sinon, il aurait disparu lui aussi. »
Koschei hausse les épaules avec mépris.
« Qu'il crève ! gronde-t-il.
– Mais c'est toi, il est toi ! Tu ne peux pas le laisser mourir comme ça.
– Si je dois devenir ainsi, je veux dire, capable de tuer un gamin, je préfère ne plus exister. »
Le corps se tord, les membres se trouent d'innombrables petits coups d'épingles, un vortex apparaît au milieu du torse. L'homme hurle comme une bête à l'agonie.
Thêta remarque :
« C'est quand tu as jeté ce cube que c'est arrivé. Quand tu ne l'as plus eu dans ta main. Où est-il ?
– Je ne sais pas, par là-bas », répond Koschei avec indifférence.
Il est fasciné par le spectacle.
Il ne faut que quelques secondes à Thêta pour retrouver l'objet. Il brille dans l'herbe sous la lumière rasante du crépuscule. Il le ramasse, puis court rejoindre son ami qui observe toujours l'horreur qui arrive à son futur moi.
« Koschei, murmure-t-il avec une certaine inquiétude. Il faut le lui rendre. Je pense qu'il n'y a que ça pour l'arracher à ce sort.
– Pourquoi veux-tu le sauver ? Il n'a que ce qu'il mérite.
– Peut-être est-ce ainsi que tu as commencé, observe Thêta.
– Que veux-tu dire ? »
La voix de Koschei a eu un léger tremblement.
« Regarde-toi, lui assène son ami. Regarde-toi te repaître de la souffrance et de la mort de quelqu'un, même si c'est quelqu'un que tu hais. Lui et toi n'êtes pas si différents, finalement.
– Non ! clame le jeune homme brun. Non, c'est faux ! »
Il arrache le cube transparent des mains de Thêta et, tombant à genoux, saisit un des bras du corps torturé et le pose dans ses doigts.
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Il n'y a plus maintenant qu'un homme qui gémit, recroquevillé sur lui-même, serrant l'anti paradoxe dans ses mains. Lorsqu'il parvient enfin à s'asseoir, haletant, il est seul. Appuyé le dos à la paroi intérieure du TARDIS, il reprend son souffle. L'engin fonctionne, le ramenant probablement à son point de départ.
« Je ne l'ai pas mis en route. Qui donc l'a fait ? » grommelle-t-il.
Mais presque aussitôt la réponse lui apparaît, évidente.
« Moi, bien sûr ! Enfin, l'autre moi. Battu par moi-même. Quel stupide petit idiot j'étais, à cette époque ! Mais pourquoi n'a-t-il pas été affecté par l'aspiration vortitielle ? Et surtout pourquoi est-ce que je ne me souviens pas de cet instant, moi qui n'oublie jamais rien ? Je me suis fait avoir, ajoute-t-il en regardant l'objet. Ce machin ne marche pas du tout. Ne faites jamais confiance à un tricéphale. »
Furieux, il ouvre la porte du TARDIS et jette le cube à l'extérieur. L'objet tourbillonne un long moment dans l'espace. Quelques siècles plus tard – ou plus tôt, peut-être – il est aspiré par la force de gravité d'une planète et atterrit près d'une cabane faite de bric et de broc. L'habitant de cette cabane le trouve au matin, encore scintillant, bien que sérieusement endommagé.
« Intéressant, murmure la première tête de l'individu.
– Oui, confirme la deuxième. Ce truc a l'aspect d'une technologie avancée. Il pourrait nous servir.
– C'est une grosse bouse, grogne la troisième. Et vous, deux andouilles pendues de faire seulement l'effort de nous pencher pour le ramasser. »
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Le soir même, quand elle rentre, le Docteur regarde le Maître en fronçant les sourcils.
« Tu as passé une bonne journée ? demande-t-elle, dubitative.
– Parfaite, répond-il brièvement.
– Tu as l'air… bizarre. Comme si tu avais vu des fantômes. J'avais toujours cet air ahuri quand les Time Lords m'obligeaient à collaborer avec certaines de mes autres incarnations pour faire le sale boulot à leur place. Toujours très désagréables ce genre de rencontres. Je ne te le conseille pas. »
Elle disparaît dans le couloir menant à leur chambre. Elle froisse, entre deux doigts, un brin d'herbe rouge qu'elle a trouvé coincé dans la porte du TARDIS.
