Chapitre 8 : Mamanster (Mamanmaître)

« Occupe-toi de lui, je reviens. »

Le Docteur vient de faire une entrée aussi brève que tumultueuse dans le TARDIS.

« Mais que… balbutie le Maître. Je vais en faire quoi… et tu reviens quand ? »

La porte lui claque au nez. Il la rouvre un bref instant. À l'extérieur, une tempête de roches et de feu. On perçoit à peine le tumulte de l'intérieur de la machine spatio-temporelle, protégée par son champ de force.

« Elle est folle ! marmonne-t-il. Quelle idée de sortir par un temps pareil !

– C'est toi mon papa maintenant ? » questionne une voix enfantine.

Le Maître avait déjà oublié le bambin que sa compagne vient de lui confier.

« Hein ? bredouille-t-il. Non ! Non bien sûr que non, je ne suis pas ton papa !

– Parce que j'ai plus de papa, annonce l'enfançon. Il est mourut je crois.

– "Il est mort", corrige le Maître.

– Quoi ?

– Non, rien. »

Il regarde le petit qui n'a sans doute pas plus de trois ans. Une face ronde avec quelques tâches de rousseur. Des yeux bleus et des cheveux châtains en désordre. Un petit corps solide, très sale et habillé de vêtements déchirés. Lorsqu'il met deux doigts crasseux dans sa bouche, le Maître fait une grimace. Son sens pointilleux de la propreté a du mal à supporter cette vue.

Il pousse l'enfant, avec une main qu'il a enveloppé de son mouchoir, vers une des salles de bain.

« Tu… tu vas prendre un bain, d'accord ? » suggère-t-il.

Le môme hausse les épaules.

« S'tu veux », répond-il en suçotant toujours ses phalanges.

Tout en surveillant le remplissage de la baignoire, il observe ce paquet encombrant dont il va devoir s'occuper. L'enfant s'est assis sur le sol et entreprend la difficile tâche de se dévêtir, en commençant par les lacets de ses chaussures.

Le Maître essaye de trouver une solution qui ne soit pas gênante pour lui, mais qui ne lui attire pas non plus les foudres du Docteur.

L'enfermer dans une pièce avec suffisamment d'eau et de nourriture jusqu'à ce qu'elle revienne ? pense-t-il. Hum, non. Je crois qu'elle ne va pas apprécier. Le cryogéniser ? Je crains que ce soit pire. L'attacher dans la salle de commande…

« J'ai fini ! »

Le bambin se redresse au milieu du tas de tissus qui répand une odeur surie. Sa peau blanche est maculée de crasse. Le Maître évalue la hauteur du bassin et comprend qu'il va devoir le soulever pour le mettre dans l'eau. Il sort une paire de gants de sa poche et les enfile en songeant :

Ma meilleure paire. Tant pis, ils passeront au broyeur.

Il l'attrape par la taille, en se tenant aussi loin que possible de lui, et le dépose dans la baignoire.

« Tu as le savon ici et le shampooing là », lui explique-t-il.

Puis il ajoute :

« Frotte fort ! »

Il ramasse avec précaution l'amas qui empeste, et va tout jeter dans l'incinérateur. Avant de revenir voir comment se débrouille le gamin, il fait un détour par sa chambre pour y récupérer plusieurs autres paires de gants. Ainsi que par la garde-robe pour y dénicher de quoi le vêtir.

« Tu es propre ? demande-t-il en passant la porte. N'oublie pas derrière les oreilles et le… »

Il reste bouche bée. L'enfant est allongé sur le ventre, la tête dans l'eau. Il flotte, inerte.

Le Maître le repêche rapidement, affolé. Les réflexes prennent le dessus, et il fait les gestes nécessaires sans même avoir à y réfléchir. Quelques minutes plus tard, le bambin tousse, pleure et crachote dans ses bras.

« J'ai… (Tousse) glissé… sanglote-t-il. (Tousse) Y'avait beaucoup… (Tousse) d'eau. J'ai pas pu… (Tousse) me raccrocheeer…

– Tu es propre ? se contente de demander à nouveau le Maître, entre deux cris.

– Nan. (Tousse) Pas eu le temps. »

Avec un soupir, le Time Lord le remet dans le bain, après en avoir vidé la moitié. Il remarque avec consternation que lui aussi est trempé comme s'il avait plongé tout habillé. Les mains toujours protégées par des gants, il shampooine, savonne et rince le petit garçon.

Il lui tend ensuite un drap de bain.

« Sèche-toi », lui dit-il.

L'enfant s'entortille dans le tissu, mais celui-ci est trop grand. Il s'embronche dedans et tombe. Les pleurs reprennent. Le Maître grince des dents, furieux contre le Docteur qui l'a mis dans une telle situation.

Où est-elle d'ailleurs ? songe-t-il.

Il finit d'essuyer le bambin. Ensuite il lui met les habits qu'il a trouvés.

Tout en peignant ses cheveux, il vérifie d'abord que ceux-ci ne sont pas habités. Ce n'est pas le cas, fort heureusement.

« Je lui aurais tondu le crâne ! Et tant pis si madame n'avais pas aimé ça ! » grommelle-t-il.

Puis il contemple son œuvre avec satisfaction. Il a trouvé au garçon un petit costume noir qui lui va à ravir. Peut-être un peu démodé, mais qui semble avoir été coupé pour lui.

« Elle a vraiment de tout dans son bazar, murmure-t-il. Des centaines d'années passées à accumuler une montagne d'inutilités.

– J'ai faim », intervient le gosse.

TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT

« Je veux des gâteaux, ajoute-t-il.

– Je ne sais pas si notre machine va accepter d'en fabriquer, répond le Maître. Elle est un peu capricieuse. »

Dans la cuisine, il programme le cookintosh.

« Gâteaux, marmonne-t-il. Et… qu'est-ce que ça boit à cet âge ? Ah ! Du lait ! »

Pendant ce temps, le bambin essaye de grimper sur les sièges hauts qui entourent la table-bar. Le Maître le voit basculer au moment où il atteint le sommet. Il a juste le temps de le rattraper, tandis que le tabouret heurte le sol. Avec un soupir exaspéré, il redresse le meuble et pose l'enfant dessus.

« Ne bouge plus de là ! gronde-t-il. Ça va être prêt. »

Le Time Lord dépose dans deux assiettes ce qu'a bien voulu produire la machine à cuisiner. Il s'est aperçu qu'il avait faim lui aussi. Cela ne ressemble pas à quelque chose d'identifiable, mais le goût et la texture sont agréables. Tout en engouffrant de grosses bouchées de la pâtisserie, le gamin donne des coups de talons dans sa chaise.

« Arrête ! grogne le Maître.

– …uoi ? bafouille le bambin, la bouche pleine.

– De taper avec tes pieds.

– Ch'tap' …as ! »

Il projette des miettes de nourriture, dont l'une atterrit sur la joue du Maître.

Celui-ci lui jette un regard meurtrier en essuyant la tache. La tentation de s'en débarrasser définitivement en le réduisant avec le TCE, ou en le mettant à la porte du TARDIS est extrêmement forte. Il ne le fera pas, bien entendu. Il imagine déjà la réaction du Docteur devant un tel acte. Il n'a certainement pas envie d'y être confronté !

Ils terminent leur repas et le Maître se dirige vers son laboratoire, bien décidé à ne pas se laisser distraire plus longtemps. L'enfant trottine sur ses talons.

« Comment tu t'appelles ? demande-t-il.

– L'Ogre. Et si tu ne te tiens pas tranquille, je vais te dévorer.

– C'est pas comme ça les zogres, réplique le môme. Ils sont grands et tout poilus de partout et ils ont de grandes dents et des grandes griffes et des yeux rouges et…

– Je suis un ogre incognito.

– C'est quoi cognito ?

– "INcognito". Que je fais semblant de ne pas être un ogre, mais que j'en suis un quand même. »

Ils viennent d'arriver dans le laboratoire et le Maître s'installe à son établi. L'enfant paraît réfléchir sur ces dernières paroles.

« Je crois pas que t'es un zogre, conclue-t-il. La dame, elle m'a dit que tu étais gentil. Les zogres, c'est méchant.

– Ah, elle t'a dit ça ? grommelle le Maître. Alors, elle se trompe ou elle t'a menti.

– T'es pas gentil ?

– Non. Maintenant, laisse-moi travailler.

– Tu veux pas savoir comment je m'appelle ?

– Non.

– Je m'appelle Sven. »

Le Maître lève au plafond des yeux exaspérés. Comment se libérer de cet enquiquineur ?

« Va voir dans la salle de commande si tu ne me trouves pas la clef du vortex temporel, lui dit-il.

– C'est comment ? questionne Sven.

– Tu sais ce qu'est une clé ?

– Oui.

– Eh bien voilà, c'est pareil. »

Le bambin gagne la porte, mais il s'arrête sur le seuil.

« C'est où la sale commande ? interroge-t-il.

– Tu prends à droite, puis à gauche, deux fois à droite, une fois à gauche, tout droit et après l'incinérateur, c'est deux fois à gauche.

– La gauche, c'est la main qui sert à essuyer mon popo ? demande-t-il en les levant toutes les deux devant son visage. Et la droite, celle que j'utilise pour manger ?

– C'est ça oui. Dépêche-toi, j'en ai besoin. »

Le gamin détale enfin. Le Maître peut se consacrer à son horloge à millisecondes. Un appareil destiné à augmenter la précision du TARDIS dans le temps.

TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT

Concentré sur son travail, il oublie complètement l'enfant. Aussi, quand la machine spatio-temporelle se met à pencher d'un côté, l'envoyant dans un placard rempli d'instruments divers, il pense d'abord à une intervention extérieure. Quelque chose qui aurait réussi à passer le champ de force.

Cependant, la cloche du cloître commence à sonner, ce qui signifie un dérèglement intérieur.

« Sven ! s'exclame-t-il, en s'extrayant difficilement de l'armoire. Qu'est-ce qu'il a… »

Le TARDIS bascule dans l'autre sens et fait entendre le son déformé de la dématérialisation. Le Maître éprouve une étrange sensation. Comme s'il était là et pas là en même temps. Cela lui rend particulièrement difficile la tâche de regagner la console. À tout moment, il a l'impression qu'il va traverser les murs et pourtant ceux-ci sont tout à fait solides.

Il y parvient enfin, non sans avoir rencontré quelques fantômes du passé. Une jeune fille en combinaison moulante pailletée qui crie « Jamie ! ». Une haute silhouette suivie d'une longue écharpe. Un homme roux au regard sournois qui lui semble familier.

Le petit garçon est dans un coin de la salle et il pleure à chaudes larmes. Il tient dans ses menottes un objet qui ressemble vaguement à une clé : une partie du circuit de dématérialisation.

Le Maître commence par le lui arracher des mains, puis va regarder ce qui se passe dans la machine. Sven a extrait plusieurs éléments essentiels de dessous la console et il a probablement aussi pressé des boutons qu'il ne fallait pas toucher. Le TARDIS tente de se dématérialiser sans y parvenir.

Il transpire. Il doit remettre à leur place des objets qui fuient sous ses doigts, décalés de quelques milliardièmes de secondes dans le temps par rapport à lui. C'est d'autant plus difficile que les bruits environnants sont pénibles : la cloche du cloître, le son de la dématérialisation, et surtout les hurlements du bambin qui lui vrillent les nerfs.

La cloche se tait en premier, puis le TARDIS. La machine retrouve son assiette. Mais l'enfant pleure toujours. Le Maître se demande comment arrêter ce vacarme.

« Tais-toi ! » gronde-t-il.

L'effet est immédiat… et totalement inverse de celui désiré : le bambin brame encore plus fort. Il sanglote Ma… man ! Mahahaha… man ! le visage inondé de larmes et le nez dégoulinant. Il essuie les mucosités avec sa manche, ne réussissant ainsi qu'à s'en barbouiller davantage.

« Qu'est-ce qu'on fait ? s'affole le Maître, les mains sur les oreilles. Qu'est-ce qu'on fait dans ces cas-là ? »

Il envisage de l'enfermer dans une bulle temporelle, de se rendre momentanément sourd, de remettre en service une des salles de contrôle secondaires et sceller celle-ci, voire de l'éjecter dans l'espace. Pas un instant il ne songe que la solution la plus simple et la plus efficace serait de le consoler.

C'est le bambin qui vient s'accrocher à ses jambes, le maculant de morve. Il sautille sur place et il tend ses doigts vers lui. Le Maître hésite. Il sait ce que veut dire le geste, mais son pantalon est déjà tâché, et il imagine la même chose sur sa veste ou même – il en frissonne de dégoût – dans sa barbe.

Seulement, le bébé braille toujours et cela devient vraiment insoutenable. Avec répulsion, il le prend. D'abord à bout de bras. Mais ça ne résout pas le problème, bien au contraire. Il se résigne alors à le rapprocher de lui. Plus près, de plus en plus près, jusqu'à ce que l'enfançon parvienne à lui entourer le cou de ses poignets potelés.

Presque aussitôt les pleurs se calment. Le bambin renifle, maintenant, et pousse de gros soupirs. Ce qui coule de ses yeux et de son nez mouille la joue du Maître.

« Là ! Là ! » murmure celui-ci, embarrassé.

Bon, songe-t-il. Mon costume étant perdu, autant y aller carrément, puisque ça a l'air de marcher.

Il le serre un peu plus fort et l'enfant lui rend son étreinte. D'une voix encore éraillée, il demande :

« Tu t'appelles comment en vrai ? Le zogre, je crois que c'est pas vrai.

– Le Maître. »

Il y a quelques secondes de silence pendant lesquelles Sven frotte son visage sur la barbe du Time Lord. Il déclare :

« Tes poils, ils sont doux »

Puis il ajoute :

« Le Maître, c'est vrai ?

– Oui, cette fois-ci, c'est vrai.

– C'est un drôle de nom. »

Il bâille et murmure :

« Sommeil… »

Le Maître pousse un soupir de soulagement.

« Je dois mettre le pyjama », énonce Sven.

Nouveau détour par la garde-robe. Il trouve plusieurs pyjamas, mais tous sont trop grands. Il prend le plus petit et en retrousse manches et jambes de pantalon. Après avoir débarbouillé l'enfant pour enlever le résultat de la crise de larmes, il le couche dans une des chambres.

« Tu me racontes l'histoire ?

– Quelle histoire ?

– Celle du Petit Poucet qui est perdu dans la forêt et qui rencontre l'Ogre.

– Je ne la connais pas, ment le Maître.

– Mais si ! Le Petit Poucet il sème des cailloux, mais il a plus de cailloux, alors il sème du pain, mais les zoiseaux ils mangent le pain, alors ils sont perdus, mais le Petit Poucet il monte à un arbre et il voit la maison de l'Ogre, alors ils vont dans la maison, mais la femme de l'Ogre leur dit de se cacher, mais l'Ogre il revient et il dit que ça sent la chair fraîche, alors il s'enfuit avec les bottes de l'Ogre qui font des septieux et à la fin il retrouve son papa et sa maman.

– C'est très bien, dit le Maître. Tu l'as raconté en entier. Dors, maintenant.

– C'est toi qui dois me la raconter.

– D'accord, mais pas tout de suite. Je reviens dans une minute. »

Il sort de la chambre et se précipite vers sa salle de bain pour se débarrasser des "souvenirs" que lui a laissés Sven. Il se douche, se récure, met un costume propre et jette celui qu'il avait.

Il retourne dans la chambre pour constater que le bambin s'est endormi.

« Enfin ! » soupire-t-il.

Il songe au Docteur. Il n'est pas rare qu'elle reste absente plusieurs jours. Il ne se fait pas de souci pour elle. Elle est capable de se débrouiller seule. Mais il aimerait bien qu'elle vienne récupérer le colis piégé dont elle l'a gratifié.

TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT

Penché sur un délicat ajustement, le Maître n'entend pas Sven arriver sur ses pieds nus, traînant derrière lui un des oreillers.

« J'ai fait un cauchemar », intervient l'enfant.

Le Maître sursaute.

« Et voilà ! gronde-t-il. J'ai tout cassé à cause de toi ! »

Il voit sur le visage du bébé les prémisses de nouveaux pleurs. Le menton qui tremble, les paupières qui battent rapidement…

« Non ! Non ! s'exclame-t-il. Ce n'est pas grave. Ne pleure pas !

– J'ai fait un cauchemar ! reprend le bambin.

– Bien, heu… tu veux venir sur mes genoux ? » demande le Maître, sans être certain que ce soit la bonne méthode.

Que ne suis-je pas obligé de faire ! pense-t-il en même temps.

« Oui », répond Sven.

À nouveau, il tend les bras, et le Maître l'emporte jusqu'au canapé qui lui sert parfois à se reposer, dans un coin de son laboratoire.

« J'étais dans un trou, commence le petit en se blottissant contre lui. Il y avait de l'eau et je pouvais pas remonter… et mon papa il était là, mais il était mort et il me disait que je serais toujours tout seul maintenant. »

Le Maître hésite un instant avant de préciser :

« Tu n'es pas tout seul.

– Non. Tu es mon nouveau papa, n'est-ce pas ? Et la dame, est-ce que ce sera ma maman ? »

Il ne sait que répondre à ça. Il a plutôt l'habitude que les gens aient peur de lui – et il se délecte de cette crainte. Aussi la confiance naïve que lui manifeste ce gosse le trouble profondément.

TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT

Le Maître se réveille. Sans s'en rendre compte, il s'est endormi aussi sur le divan, Sven blotti dans les bras. L'enfant dort toujours. Une bonne chose. Il va pouvoir retourner travailler.

Seulement, à peine a-t-il tenté de se lever, que le bébé s'agite et marmonne :

« Maman… Maître… Mmmm… »

Il se rallonge, tiraillé entre son désir de se remettre à sa tâche et celui de ne pas éveiller le petit monstre. Au bout de quelques minutes, il essaye à nouveau, retirant doucement son bras de dessous la tête du bambin. Celui-ci se retourne. Il lui fait face maintenant, et s'agrippe à sa veste d'une main, tandis qu'il suce toujours les doigts de l'autre. Le Maître regarde, avec envie et désespoir, son établi où l'attend son horloge inachevée.

« Docteur ! grogne-t-il. Tu me paieras ça ! »

TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT

C'est Sven qui le secoue, peu de temps après.

« Hé ! lui crie-t-il. J'ai faim ! »

Puis il ajoute, l'air un peu gêné et coupable :

« Je crois que j'ai fait pipi dans ma culotte. »

En effet, il est mouillé. Le canapé aussi et… ô Rassilon !

Le Maître se lève d'un bond et contemple ses vêtements avec horreur. Une large tâche en macule le devant. À nouveau, suivi par un Sven surpris de cette réaction, il se précipite dans sa salle de bain, se débarrasse de ses vêtements souillés, se lave et se rhabille proprement.

« Pfff ! soupire-t-il en jetant ceux-ci dans le broyeur à nouveau. Deux costumes gâchés ! »

Il arrive à trouver un autre habit pour le petit garçon. Il n'est pas noir, cette fois-ci, mais il lui va. C'est l'essentiel.

Le cookintosh leur délivre une bouillie brune d'aspect peu engageant, mais ayant le goût de la tarte aux cerises. Et un verre de quelque chose qui peut passer pour du lait. Le Maître se contente d'eau. Il a déjà fait l'expérience d'autres boissons et ne souhaite pas la renouveler.

« Tu joues avec moi ? demande l'enfant, la dernière bouchée avalée.

– Je n'ai pas le temps, j'ai du travail. »

Il se souvient cependant que se débarrasser du bambin en l'envoyant chercher un objet qui n'existe pas, comme il l'a fait la veille, n'est pas une bonne idée. Il doit trouver de quoi l'occuper de façon moins dangereuse.

Il va fouiller dans les nombreuses salles de stockage.

« Elle doit bien avoir des jouets dans tout ce fourbi ! » marmonne-t-il.

Il découvre un vieux cheval à bascule, un jeu de croquet, des cartes représentant des animaux, un jeu électronique où l'on doit maintenir en vie une petite créature en s'en occupant, et d'autres bricoles qu'aiment les enfants.

Il isole une partie de son laboratoire avec une barrière, pour garder un œil sur Sven. Il lui montre comment se servir de ces différentes babioles. Le petit s'installe pour jouer. Fier comme un paon, le Maître se rengorge en songeant qu'il a inventé une solution simple à un problème particulièrement difficile.

Il retourne à son établi. Il commence d'abord par réparer les dégâts qu'il a faits en sursautant, quelques heures plus tôt. Le sommeil a rendu son esprit plus clair et il avance rapidement.

Finalement, songe-t-il, je devrais dormir plus souvent. L'intellect fonctionne mieux.

« Et manger aussi », murmure-t-il en réalisant qu'un estomac qui ne tiraille pas pour réclamer son dû laisse le cerveau libre de penser à autre chose.

TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT

« J'ai envie de faire pipi ! »

Sven est accroché à la barrière et il trépigne. Se souvenant de l'incident précédent, le Maître se dépêche d'aller lui ouvrir.

« Tu sais où c'est ? lui demande-t-il.

– Oui », répond le petit.

Il part en courant.

Plusieurs heures plus tard, le Maître termine une partie de son appareil. Il se tourne vers le petit garçon pour voir s'il ne fait pas de bêtises. Le parc est vide, la barrière ouverte. Il réalise alors que le gosse est allé aux toilettes, mais qu'il n'est jamais revenu.

« Oh, fichtre ! grogne-t-il. Qu'a-t-il encore fait ? »

Il part à sa recherche. Dans la salle de bain, personne. Dans la chambre non plus. La salle de contrôle est vide aussi. Il explore les salles de stockage où le petit est peut-être allé chercher de nouveaux jouets, mais son Sven ! lancé à pleine voix, ne reçoit pas d'écho.

Il parcourt les couloirs, appelant toujours. Rien.

Il commence à paniquer, avant de réaliser qu'il lui suffirait de faire une investigation à partir de la salle de commande. Pour cela, il a besoin d'un peu de l'ADN de l'enfant. Où en trouver ? Il a soigneusement nettoyé tout ce qui a servi à le laver, jeté dans le broyeur ses pyjamas et ses habits.

« Oh, non ! geint-il. Je ne vais pas devoir ouvrir cet engin pour les récupérer ? »

C'est pourtant la seule solution. Il va dans l'infirmerie dans l'espoir d'y découvrir des gants qui protégeraient ses bras jusqu'aux épaules, mais il n'en trouve pas.

« J'en suis déjà à quatre paires de gants et trois costumes, grommelle-t-il, si je compte ceux que je vais abîmer maintenant. »

Une grimace de dégoût sur le visage, il repêche plusieurs objets avant de tomber sur un de ses propres vêtements. Celui que le bambin a barbouillé de ses larmes et mucosités nasales. Il en recueille un peu sur une lamelle de laboratoire, puis fourre le tout à nouveau dans l'incinérateur. Il hésite à le mettre en marche. Il en aurait bien envie, pour faire disparaître toutes ces saletés, mais il décide de ne pas le faire. On ne sait jamais.

Pressé de retrouver l'enfant, il ne prend même pas le temps de changer de vêtements. Il garde ceux qu'il portait en fouillant dans le broyeur.

« Bon, maintenant montre-moi où il est », marmonne-t-il en s'adressant au TARDIS.

Il pianote sur le détecteur dans lequel il a inséré la plaque de verre. La machine spatio-temporelle reste muette. Elle ne le localise pas.

Il va vérifier la porte extérieur et constate qu'elle est verrouillée. Il n'a pas pu sortir par là. Le Maître en profite pour regarder ce qui se passe dehors. Le monde de Sven n'est plus qu'un désert de cendres silencieux. Pour la première fois depuis très longtemps, il éprouve un peu d'inquiétude. Pourquoi le Docteur n'est-elle toujours pas revenue ?

Il s'acharne sur le détecteur. Le petit garçon échappe toujours à ses capteurs. Une sueur froide monte à son front. Les capteurs sont faits pour détecter des créatures vivantes !

Il songe à la piscine, aux divers instruments plus ou moins dangereux qui traînent un peu partout dans la machine. Il voit Sven enseveli sous un amas de livres qui lui serait tombé dessus dans la bibliothèque, ou englouti par le lien qui relie le TARDIS à l'Oeil de l'Harmonie.

Bien sûr ! Si l'enfant est toujours vivant, c'est le seul endroit où la machine ne peut pas le déceler. Il fonce vers ce lieu qu'il déteste.

« Pourquoi je l'ai laissé aller aux toilettes tout seul ? se lamente-t-il. Ça aurait pris cinq minutes. Alors que j'ai déjà perdu des heures à le chercher… et maintenant le vortex. »

Sans compter, lui souffle son subconscient, que si tu ne le retrouves pas, le Docteur va te passer un sacré savon. Tu auras du mal à la radoucir cette fois.

TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT

Il traverse le cloître, les cœurs battants.

« Sven ? » appelle-t-il, dans l'espoir que l'enfant réponde enfin.

Mais toujours rien. Il arrive devant la grande double porte et la pousse à peine. Juste pour l'entrouvrir. Il coule un regard entre les battants et… il le voit. Petite silhouette tremblotante devant le trou bouillonnant.

Le Maître ne peut pas s'approcher de cet endroit en marchant normalement. Ce serait comme se promener sur une étroite corniche au dessus du vide pour quelqu'un atteint de vertige. Il s'allonge et rampe jusqu'au bambin. Il essaye autant que possible de ne pas contempler le tourbillon.

« Sven, supplie-t-il. Recule. Viens vers moi. »

Mais le petit garçon ne semble pas l'entendre. Il reconnaît bien cette fascination. Il en a été victime autrefois.

Il le rejoint enfin et attrape sa cheville. Il tire tout doucement, le forçant à reculer. Centimètre par centimètre, il l'éloigne du vortex. Ce n'est qu'à deux pas de l'entrée qu'il se redresse, soulève l'enfant et l'emporte en courant.

Il ne s'arrête que dans sa chambre. Non pas la pièce anonyme où il avait fait dormir le petit, mais dans sa propre chambre. Il se laisse tomber sur son lit, serrant toujours le bébé dans ses bras.

« J'avais peur ! J'avais peur ! balbutie Sven, enfin tiré de sa torpeur. La bête voulait me dévorer et je pouvais pas partir !

– Oui, oui, je sais, lui murmure le Maître. Mais c'est fini maintenant. Elle ne pourra plus te manger.

– Non, déclare le bambin. Tu l'as effrayée et elle a parti vite ! »

C'est moi qui étais effrayé et qui suis parti vite, songe le Maître.

Toutes ces émotions les ont épuisés. L'adulte et l'enfant se glissent dans les draps, en prenant juste le temps d'ôter leurs chaussures et s'endorment l'un contre l'autre.

TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT

Des quintes de toux réveillent le Maître. Il touche la joue de Sven qui dort toujours, et la trouve brûlante.

« Allons bon ! grommelle-t-il. Il ne manquait plus que ça ! »

Le petit garçon ouvre les yeux et gémit.

« J'ai mal !

– Où as-tu mal ?

– Là », répond le petit en montrant son torse.

Il repart dans une violente toux.

La maladie est quelque chose qu'ignore totalement le Maître. Cela ne lui arrive jamais. Quant à soigner quelqu'un d'autre, surtout un enfant, c'est une action qui lui est aussi étrangère que de faire les pointes pour danser dans un ballet.

Portant le bébé qui serre son cou de ses petits bras en lui toussotant dans la figure, il se rend dans l'infirmerie. Il passe plusieurs minutes à chercher. Il découvre que le Docteur a beau être tête en l'air et ne pas sembler se soucier d'ordre et de rangements logiques, son armoire à pharmacie est un modèle de classement. Il y a là de quoi soigner absolument tout ce qui peut se présenter dans l'univers. Principalement les maladies humaines.

Bien sûr, songe le Maître. Elle tient à ce que ses compagnons restent en bonne santé.

Il déniche ce qu'il faut. Mais c'est pour des adultes. Il doit faire un calcul par rapport au poids moyen d'une personne pour savoir quelle quantité donner à Sven. Cela tient dans une cuillère à moka. Une toute petite gorgée.

« Tiens avale ça », dit-il à l'enfant.

Assis les jambes pendantes sur un des lits de l'infirmerie, le bambin goûte du bout des lèvres.

« Je veux pas, réplique-t-il. C'est pas bon !

– Sans doute, mais ça va te soigner.

– C'est pas bon. C'est amer ! »

Le Maître goûte le liquide. C'est un peu fort en effet, mais pas désagréable.

« Ce n'est pas si mauvais, affirme-t-il. Et puis, c'est juste une toute petite goulée. C'est très vite avalé, tu ne sentiras rien. »

Sven commence à pleurer.

« C'est pas bon ! gémit-il. Je veux un gâteau ! »

Il est interrompu par de nouvelles quintes de toux.

« Tu vois, essaye de le convaincre le Maître. Tu es malade. Il faut que tu prennes le médicament. »

Avec un gros soupir, le gosse finit par acquiescer. Cependant, une fois la potion dans la bouche, il est secoué d'un haut le cœur. Il la recrache.

Il tousse à s'en arracher les poumons.

Le Maître remesure le médicament et tend à nouveau la cuillère à Sven.

« Je veux pas ! crie celui-ci. C'est pas bon, je vais vomir ! »

Le Maître sent monter la colère.

« Prend-le, grince-t-il. C'est pour te soigner.

– Non ! »

À bout de nerfs, le Time Lord lui donne une gifle. L'enfant ouvre la bouche pour hurler et le Maître en profite pour y enfourner la cuillère. Surpris, le bambin l'avale.

TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT

Jusqu'à ce que Sven soit guéri, le Maître a compris qu'il ne pourrait pas se remettre à son horloge. L'enfant reste accroché à lui jour et nuit. Il constate avec étonnement que cela ne l'ennuie pas autant qu'il imaginait. Faire des châteaux de cartes ou monter les rails d'un train électrique sont des défis plutôt amusants.

Pour les soins, ils sont arrivés à un compromis. Le petit garçon boit son médicament et il a droit à une gourmandise juste après. Plus un câlin.

« La dame, elle avait raison, lui confie Sven, le lendemain de la gifle. Tu es gentil.

– Mais… je t'ai frappé, remarque le Maître, surpris.

– Oh, c'est rien ça, réplique le gosse en haussant les épaules. Ma maman, elle me donne des fessées parfois, et mon papa, il me tire les cheveux.

– Pourquoi ça ? s'étonne le Maître.

– Parce que je suis méchant. Je fais des caprices ou je me tiens pas bien à table. Et j'ai montré ma langue à mon papa. Et j'ai donné trop à manger aux lapins, alors qu'il fallait pas. »

TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT

« Maître ? Sven ? Où êtes-vous ? »

La voix du Docteur !

Le Maître éprouve un vif soulagement. Ils étaient en train de visser les pièces d'un mécano pour fabriquer un tyrannosaure. Il se lève d'un bond. Entraînant le petit garçon derrière lui, il se précipite dans la salle de contrôle.

Elle est là, dépenaillée comme à son habitude, et accompagnée d'un jeune couple.

« Maman ! Papa ! » crie Sven.

Il lui lâche la main et court vers les nouveaux venus.

« Pourquoi as-tu été si longue ? » grogne le Maître.

Il regarde le petit garçon passer des bras de son père à ceux de sa mère en riant de joie.

« La guerre est finie, explique le Docteur. Les survivants se sont regroupés au sud du continent. Je voulais retrouver les parents de Sven et il m'a fallu du temps.

– Oh ! Tout est parfait, alors, grommelle le Maître.

– Tu n'as pas l'air content de la nouvelle ?

– Mais si ! Je suis ravi !

– Ça s'est bien passé avec le gosse ?

– À merveille ! »

Ils se retrouvent dans la cuisine pour déguster du thé et une montagne de boules qui ressemblent à des crottes de chèvres, mais sont un délicieux mélange de petits choux à la crème et de bonbons à la verveine.

Sven les engouffre deux par deux, assis sur les genoux de sa mère.

« Doucement, dit celle-ci en lui donnant une chiquenaude sur la joue. Tu vas te rendre malade. »

Le Maître regarde ce geste d'un œil critique. Il fait signe au père de Sven qu'il veut lui parler en privé. Ils sortent de la pièce pendant que les deux femmes continuent à papoter.

« Vous savez ce que c'est, ça ? demande-t-il à l'homme.

– Non, répond celui-ci.

– Ça s'appelle un TCE. C'est une arme. Elle tue de façon particulièrement désagréable. Je reviendrai dans quelques temps pour voir comment va Sven. Plus de fessées, ni de tirage de cheveux pour le punir, vous ou votre femme, d'accord ? Sinon je m'en servirais. Il y a d'autres moyens de remettre un enfant sur le droit chemin. Compris ?

– Compris… » balbutie le père.

Il avale difficilement sa salive devant le regard froid du Maître.

TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT

« Tu es bien silencieux depuis quelques jours, remarque le Docteur. Est-ce que Sven te manquerait ?

– Tu plaisantes ! s'exclame le Maître. Je suis bien content d'en être débarrassé ! C'est vrai, bougonne-t-il, il était toujours dans mes pieds et il m'empêchait de travailler. »

Il plonge la main dans sa poche et triture un bout de tissu. Il a gardé la dernière paire de gants qui lui a servi à s'occuper de l'enfant. Elle conserve un peu de son odeur.