Chapitre 10 : Coryza

Tousse ! Tousse ! Tousse ! Tousse !

Le Docteur se retourne, dérangée dans son sommeil.

Tousse ! Tousse ! Tousse ! Tousse !

Le bruit obstiné continue, perturbant ses rêves.

Tousse ! Tousse ! Tousse !

Elle se réveille et s'assoit.

« Vas boire un peu d'eau si tu as la gorge irritée, bougonne-t-elle. Tu m'empêches de dormir ! »

Elle se rallonge et tente de reprendre le cours de sa nuit.

Tousse ! Tousse !

Elle envoie au Maître un petit coup de talon dans les jambes. Il se lève et disparaît vers la cuisine. Du moins elle le suppose, car elle ne l'entend plus.

« Enfin ! » soupire-t-elle en se couchant sur le côté.

Ce jour-là, elle a prévu une visite à Paris en 1672, pour voir le tout nouvel observatoire dont les travaux viennent d'être terminés. Elle se réjouit déjà de la conversation qu'elle espère avoir avec le seigneur Cassini, directeur de l'institution.

Pour une fois, elle a réussi à convaincre le Maître de l'accompagner.

« Les débuts de la science des étoiles chez les Humains ! avait-elle argumenté. C'est émouvant, non ? Un peu comme voir un enfant marcher pour la première fois.

– Je n'ai pas ta passion pour ces primitifs ! avait-il répliqué. Mais d'accord, ça pourrait être amusant. »

Il avait ajouté :

« Du moment que c'est un endroit où il n'y a pas d'herbe. »

Après avoir enfilé une robe du XVIIème, siècle, elle va donc le chercher dans son laboratoire, où il passe la majorité de son temps.

« Tu viens ? lui demande-t-elle.

– Fidalebent don. Je prévère resder là.

– Qu'est-ce ce que tu as dit ? » s'étonne-t-elle.

Il ne se retourne pas, et se contente de lui faire signe de partir avec la main. Elle hésite une seconde, puis elle s'en va en haussant les épaules.

« Quel vieux bougon ! marmonne-t-elle. Tant pis pour lui. »

TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT

Les pommettes encore roses et fraîches de l'air du dehors, elle revient le soir, enthousiasmée de sa visite.

« Quel homme ce Cassini ! s'extasie-t-elle, s'adressant au dos du Maître, toujours occupé à d'incompréhensibles bricolages. Un savant, un curieux de tout à la conversation passionnante. Tu as vraiment raté quelque chose ! Je ne comprends pas ton obstination à rester enfermé. Alors qu'il y a tant de choses merveilleuses, et tant de personnes fantastiques à découvrir. »

Seul un grognement agacé lui répond.

« Oh bon, reprend-elle. Je te laisse à ta mauvaise humeur. »

Elle s'est éloignée d'une dizaine de pas seulement, lorsqu'un bruit insolite l'arrête.

Tousse ! Tousse ! Tousse ! Tousse !

Cette fois-ci, cela ne peut pas être une simple irritation. Elle reconnaît parfaitement le bruit de poumons encombrés. Elle revient dans l'atelier du Maître.

« Tu es malade ! s'exclame-t-elle triomphante.

– Absolubent bas ! réplique-t-il. Je de suis jabais balade. Les Time Lords ont un sysdèbe ibunidaire à doude épreuve.

– Tu t'entends ? »

Elle l'imite :

« "Je de suis jabais balade" »

Elle s'approche et passe son bras autour de ses épaules.

« Tu n'es plus tout à fait un Time Lord, murmure-t-elle avec une tendresse inhabituelle. Enfin je veux dire, ton corps n'est plus tout à fait celui d'un Time Lord. Ce manque l'affaiblit. Ça, plus les microbes que tu as récupéré de Sven…

– Je de vois bas ce gue du veux dire », rétorque-t-il.

Tousse ! Tousse ! Tousse ! Tousse !

« Bien ! constate-t-elle. Puisqu'il faut en venir à la manière forte… »

Elle le saisit par l'oreille et l'oblige à se lever. Il n'arrive pas à se dérober à l'étau de ses doigts. Pour échapper à cette humiliation, il grogne :

« D'aggord ! D'aggord ! Lâche-boi. Qu'est-ce que du veux que je vazze ?

– Que tu ailles te coucher d'abord. Et ensuite, que tu te laisses soigner sans rechigner.

– J'ai du dra…

– Tut ! Tut ! Rien du tout ! »

Il a encore une loupe oculaire vissée à l'œil droit, et un chalumeau à la main. Elle lui ôte ces instruments avec autorité, et va les poser sur l'établi. Le saisissant par la taille, elle l'entraîne vers sa chambre.

« Je vais m'enduyer, geint-il, tandis qu'elle l'aide à se déshabiller et à passer un chaud pyjama en soie.

– Je te raconterai mes aventures.

– Oh don ! soupire-t-il. Ze zera bire ! »

TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT

« Glutate de glute. Sulfaminate de bromynolide. Thym. Pas mal le thym ! Ça ne suffira pas, mais je vais le prendre. »

Le Docteur fouille son armoire à pharmacie dans l'espoir d'y découvrir de quoi soigner le Maître. Elle continue :

« Extrait de brux. Mmmh, non. Procolate de xycopropophylotène. Ça c'est pour la fièvre verte de Tuma. Ail. Ah oui, de l'ail ! Médication universelle ou presque. Mais insuffisant aussi, je le crains. »

Comme elle s'en doutait, pas grand-chose dans son stock n'est utile ou inoffensif pour un Time Lord. Même la simple aspirine, qui aide les Humains à combattre la fièvre et les courbatures, est mortelle pour eux.

« Il a raison, soupire-t-elle. Nous ne sommes jamais malades, habituellement. Alors je n'ai pas ce qu'il faut. »

Aller sur Gallifrey ? Ce serait le plus logique, mais ça ne la tente pas. Ni elle, ni le Maître n'y sont les bienvenus. Elle craint même que les membres du Haut Conseil ne décident de le garder prisonnier.

Elle se rend à la cuisine faire une préparation de thym et d'ail tout en réfléchissant aux autres possibilités. Dans le lointain, elle entend les râles du Maître et sa toux, de plus en plus caverneuse.

Mentalement, elle se repasse la liste de tous les médecins, guérisseurs et autres sorciers qu'elle connaît. L'un d'entre eux serait-il susceptible de pouvoir soigner un Time Lord ? À qui il manque un cœur et qui a attrapé une maladie humaine ?

Un bête rhume, songe-t-elle. Nous n'avons aucune immunité particulière contre ce virus bénin. Nous n'en avons jamais eu besoin. Qui sait s'il ne pourrait pas lui être fatal ?

Cette pensée la fait d'autant plus frissonner qu'elle se sait responsable de la situation. Qui lui a confié le petit garçon, porteur de la maladie ? Pour qui a-t-il sacrifié un de ses cœurs, se rendant ainsi plus vulnérable ?

J'aimerais bien savoir dans quelles circonstances exactes d'ailleurs, se demande-t-elle. Mais il ne me le dira jamais. Quelle tête de mule !

« Oh ! s'exclame-t-elle tout à coup. En parlant de tête de mule : s'il y en a une capable de le guérir, c'est bien elle ! Mais… hum… pas facile de la rejoindre. Univers parallèle : le TARDIS ne fonctionnera pas là-bas. Le seul chemin passe par la bibliothèque. »

Elle retourne dans la chambre où elle trouve le Maître lové dans la couette, ne laissant apparaître qu'une touffe de cheveux hirsutes. Une toux assourdie et des reniflements sortent de ce nid. Elle tapote le bout de crâne qui dépasse.

« Bois ça, lui dit-elle. C'est chaud et ça te fera du bien. Par contre, je crains que nous n'ayons rien ici pour te soigner.

– Je d'irais bas sur Gallivrey ! rétorque-t-il.

– Je n'allais pas te le proposer, répond le Docteur. J'ai une autre idée, mais elle est plus compliquée à réaliser. Par contre, elle a de fortes chances d'être efficace. »

Le Maître rejette draps et couvertures.

« Allons-y alors, grogne-t-il. Blus vide dous serons bardis et dous aurons trouvé la zolution, blus vide je bourrais me rebeddre au dravail. »

TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT

« Du b'as drop gouvert, ronchonne le Maître. Je grève de jaux. »

Il avance en compagnie du Docteur, entre les rayons de la bibliothèque du TARDIS. Il est emmitouflé dans un manteau de laine noire et dans une très longue écharpe de plusieurs tons de rouge. Un bonnet en astrakan lui descend jusqu'aux yeux.

« C'est parce que tu as de la fièvre, répond-elle. Où nous allons, il y a des courants d'air et il peut faire froid. C'est très mauvais lorsqu'on est enrhumé. »

Il s'arrête quelques minutes pour laisser passer une crise d'éternuements, suivie d'une quinte de toux.

« Za vait des heures que dous margons ! peste-t-il. Elle est où l'endrée de ze bonde barallèle ? On berd nodre demps. »

Le Docteur sait que s'il râle ainsi, c'est qu'il est fatigué et qu'il aimerait bien se reposer, mais il ne le dira jamais.

« Le problème, répond-elle, c'est qu'il ne faut pas chercher le lien. C'est lui qui viendra à nous. Dans pas trop longtemps, j'espère », souffle-t-elle pour elle-même.

Sans qu'ils aient senti la transition, ils marchent désormais au milieu d'étagères complètement différentes. Tout est beaucoup plus sombre. Sur les rayons, les livres semblent doués d'une vie propre et certains y sont même enchaînés. Très haut au dessus de leurs têtes, une verrière en coupole diffuse une maigre lumière.

« Ouf ! soupire le Docteur. Nous y sommes. Je craignais que nous n'ayons à en parcourir plusieurs avant de trouver la bonne.

– Tu veux dire gue dous n'édions bas zûrs gue le lien dous mèderait dans la bibliodhègue de don bonde barallèle ?

– Non. Toutes les bibliothèques qui existent, si elles sont suffisamment grandes pour déformer l'espace-temps, sont liées entre elles par ce qu'on appelle l'espace B. Bref, nous avons eu de la chance, nous sommes tombés directement au bon endroit. Mettons-nous en quête du bibliothécaire, maintenant. En règle générale, il se tient sous son bureau…

À zon bureau, du veux dire.

– Non, non, il est bel et bien sous son bureau qui se trouve à l'aplomb de la coupole. »

Ils ont tout juste tournés dans deux ou trois allées, lorsqu'une créature ressemblant à un vieux sac en poils fauve, dégringole des hauteurs pour atterrir devant eux.

« Oook ? demande-t-elle.

– Oui, c'est bien moi, lui répond le Docteur. Comme tu peux le voir, j'ai aussi subi une métamorphose assez importante, dernièrement.

– Ook ! reprend l'orang outan.

– Merci ! minaude le Docteur, flattée.

– Je beux zavoir ze qui ze basse, intervient le Maître. Et qui est ce sin… Aouch ! »

Il vient de recevoir un violent coup de pied dans le tibia.

« Gu'est-ce gui de brends ? » grogne-t-il.

Elle l'entraîne un peu à l'écart et lui glisse à l'oreille :

« Il ne faut pas l'appeler – elle baisse encore plus la voix – "singe", si tu ne veux pas ajouter quelques membres cassés à ton état actuel.

– Bais c'est bourdant un sin… Aïe ! Arrêde de me dabber !

– Anthropoïde ! Il tient à la nuance.

– Oook ? demande l'orang outan.

– J'ai besoin de voir Mémé, lui explique le Docteur. Je pense que c'est la seule capable de trouver un remède pour mon compagnon.

– Ook.

– Oui, je sais, ça fait une trotte. Justement, je pense aller voir Sam, enfin le Duc d'Ankh, pour lui demander s'il n'a pas un véhicule confortable à nous prêter.

– Ook. Ook !

– Merci. Nous repasserons par ici pour repartir chez nous, de toute façon. Et maintenant, si tu pouvais nous faire sortir discrètement de l'Université, ce serait vraiment gentil à toi. »

Elle sort une banane d'une de ses vastes poches et la lui présente.

« Ook.

– Je t'en prie, répond-elle. C'est tout à fait normal. »

Précédés de la bête qui se dandine, le Docteur et le Maître parcourent les couloirs de la célèbre école.

Ils débouchent dans une petite rue, au sortir d'une discrète porte dérobée.

« Ah, l'odeur d'Ankh-Morpork, s'exclame le Docteur. Inimitable et jamais égalée… heureusement.

– Ge de zens rien.

– Bienheureux es-tu. Que ton rhume ait au moins un avantage.

– Zétait gui, fidalement, cet… andhroboïde ? questionne le Maître.

– Le bibliothécaire.

– Oh. » répond-il renonçant à comprendre, tandis qu'un mal de tête de force dix cingle vers son crâne.

TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT

La demeure du duc d'Ankh réside sur les hauteurs de la ville. Il leur fallut marcher longuement sur d'abrupts chemins avant d'y arriver.

À chaque pas, le Maître trouvait un sujet de plainte, mais elles n'avaient jamais de rapport avec le fait qu'il était épuisé et avait du mal à avancer. Il refusa même plusieurs fois l'aide du Docteur, avant de se résigner à s'accrocher à son cou.

« Enfin, nous y sommes, soupire-t-elle.

– Gu'est-ze gui zent gomme za ? demande-t-il. On tirait gu'on vient d'éfendrer un égout.

– Ah, tu la sens, celle-là ? Ce sont les dragons.

– Dragons ?

– Oui. Dame Sybil, la femme de Samuel, élève des dragons. »

Elle sonne à la porte. Après un moment interminable, celle-ci s'ouvre enfin sur un très vieux majordome. Il les regarde avec un air aussi indifférent qu'étonné. Sans doute la seule personne dans l'univers réussissant à faire cohabiter ces deux expressions sur son visage.

« Bonjour Villequin, le salue le Docteur. Comment allez-vous ?

– Madame ? répond-il, basculant un peu plus du côté "étonné".

– Je suis le Docteur, vous vous souvenez bien de moi ? »

Voyant l'indifférence fuir totalement la face du domestique, laissant toute la place à l'étonnement, elle explique :

« Une nouvelle régénération, vous savez. Assez… différente.

– Oh, je vois ! Bien madame. Vous voulez voir monsieur le duc, je suppose.

– S'il vous plaît, Villequin. »

Il les fait entrer dans un petit salon. Le Maître s'effondre sur un des fauteuils, secoué d'une forte quinte de toux. Son nez, qui n'était que bouché jusqu'à présent, se met à couler. Le Docteur sort de ses poches tout ce qui peut endiguer le flot.

Malgré sa fatigue, visible sur ses traits tirés, le Maître s'efforce de rester assis bien droit, pour ne pas perdre le peu de dignité qu'il lui reste. Cet orgueil, qui le tient debout depuis qu'ils sont partis en quête de Mémé, attendrit sa compagne. Jusqu'à présent, ce trait de caractère avait tendance à l'agacer.

« Samuel ! »

Elle se lève du bras du siège, sur lequel elle s'était assise, pour aller à la rencontre d'un grand homme dégingandé.

Elle l'étreint chaleureusement.

« Villequin m'avait averti, constate le duc d'Ankh, mais c'est surprenant quand même. »

Elle l'entraîne vers le Maître.

« Je te présente mon compagnon. Maître, voici Samuel Vimaire, un très bon ami à moi.

– Maître ? s'étonne Samuel. Mais je croyais que…

– Beaucoup de choses ont changées, coupe le Docteur. »

Les deux hommes se serrent assez froidement la main.

« Je ne viens pas te faire une visite de courtoisie, cette fois-ci, continue le Docteur. J'ai besoin de voir Mémé, de façon urgente, comme tu peux le constater. »

Att… chiiii ! est le seul commentaire du Maître.

« Il me faudrait un véhicule confortable et relativement rapide pour grimper dans ses montagnes. J'ai pensé que tu pourrais peut-être me dépanner.

– Bien sûr ! s'exclame Samuel. Nous n'utilisons jamais notre guimbarde, mais Villequin tient à ce qu'elle soit toujours en parfait état. Il te suffira de louer les services d'un cocher et de chevaux. Je connais un loueur qui ne te grugera pas trop, surtout si c'est moi qui fait la transaction. Il me doit un service ou deux. »

Quelques heures plus tard, il leur dit au revoir à la porte d'Ankh qui ouvre vers le moyeu. Le Docteur a transformé une des deux banquettes en lit. Malgré ses protestations, elle a obligé le Maître à s'y allonger. Durant le court trajet entre le loueur de chevaux et la sortie d'Ankh, il fait semblant de s'endormir, pour éviter de dire au revoir à Samuel.

« Bonne route, souhaite celui-ci au Docteur. Le cocher est honnête, vous n'aurez pas d'ennuis avec lui, mais les chemins sont infestés de brigands. Faites attention.

– Tu me connais, répond le Docteur en souriant.

– Oui. Et je suppose que ta présente incarnation a autant de ressources que les précédentes.

– Je dirais même plus », ajoute le Docteur avec un petit clin d'œil.

Un grommellement irrité sort de la voiture.

« On d'y va ? »

Il est interrompu par une quinte de toux, un reniflement, un éternuement et un juron.

Le Docteur grimpe dans le véhicule, et celui-ci s'ébranle pour un long trajet vers les montagnes du Bélier.

TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT

Après la monotonie des plaines de Sto et la traversée du pays de Lancre, ils abordent les routes tortueuses menant à la demeure de Mémé. Ils ont été agressés seulement par deux ou trois troupes de brigands, lesquels les laissèrent tranquilles croyant avoir affaire à un monstre, après avoir entendu le cathare caverneux du Maître.

Lorsque le Docteur applique son stéthoscope sur la poitrine de son compagnon, elle entend un double sifflement inquiétant : le système respiratoire secondaire est atteint également. L'unique cœur bat très vite pour essayer de compenser l'absence de son jumeau. Il n'y arrive pas totalement. Alors, il irrigue moins les extrémités, concentrant ses efforts sur les organes essentiels. Le Maître grelotte sous l'épais édredon, les pieds et les mains gelées.

TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT

Le Docteur regarde le paysage devenir plus rude, au fur et à mesure de leur avancée. D'abruptes pentes succèdent à d'austères côtes. Les chevaux peinent au milieu des arbres noirs, sur les chemins peu entretenus. Les villages rencontrés deviennent de plus en plus petits, se réduisant à quelques bâtisses tournant le dos à la route.

Après un col, une vallée miniature se love entre de hautes montagnes.

« Ho ! » crie le cocher.

Il descend de son siège et vient toquer à la fenêtre.

« Que se passe-t-il ? demande le Docteur en entrouvrant celle-ci.

– J'peux pas aller plus loin, m'dam'. Voyez vous-même. L'chemin a trop étroit. »

Elle sort en refermant vite derrière elle pour garder la chaleur à l'intérieur, et fait le même constat.

La route laisse brusquement la place à un sentier muletier.

« J'avais oublié ça », soupire-t-elle.

Elle évalue la distance qui la sépare de Trou d'Ucques. Deux bons kilomètres d'un parcours difficile. Plus encore bien cinq cents mètres de forte déclivité pour arriver à la maison de Mémé.

« Pouvez-vous me vendre un des chevaux ? demande-t-elle. Mon compagnon est incapable de marcher. J'ai besoin d'un moyen de transport.

– Ah non, m'dam', j'peux pas ! Sont pas à moi les bestiaux !

– Vous ne pouvez pas nous laisser ainsi, si loin de notre objectif ! »

Elle sort quelques pierres précieuses qu'elle fait miroiter dans sa main. L'homme les regarde, les yeux exorbités.

« J'peux pas, répète-t-il, visiblement torturé par cette vision. L'patron serait pas content. De tout' façon, el' pass' pas dans vot' bourbier, mes bêtes. Vous z'arriverez qu'à leur casser un' patte et c'est tout. »

Le Docteur doit reconnaître qu'il a raison. Seule une mule ou un âne en serait capable.

Le conducteur regarde le ciel qui commence à s'assombrir.

« J'veux pas vous presser, m'dam', mais j'aim'rais bien retourner au plus proch' village pour la nuit.

– D'accord, marmonne-t-elle. Aidez-moi à le sortir de là-dedans et à le mettre sur mon dos.

– Sur vot' dos ? C'est point possible, ma p'tit' dame, il est trop lourd.

– Ne vous en faites pas pour moi, je suis plus robuste que ce que j'en ai l'air. »

Quelques minutes plus tard, elle avance péniblement, le Maître chargé sur une de ses épaules. Cela s'était avéré le moyen le plus pratique.

Elle l'entend qui tousse et râle :

« Je beux barger !

– Non… tu ne… peux… pas, halète-t-elle. Tu n'as même pas… réussi… à tenir debout… tout à l'heure. Ça ira… c'est pas… très loin. »

Le chemin descend d'abord de façon assez raide, puis, en abordant la vallée, il se poursuit un instant presque à plat avant de recommencer à grimper.

Elle passe un pont en dos d'âne qui franchit un torrent tumultueux. Le Maître grommelle toujours, humilié d'être trimbalé comme un sac.

Ronchonne, rouspète, râle, pense-t-elle. Ça m'est égal. Au moins, je sais que tu as encore assez de ressources pour ça.

Elle arrive à la forge que l'on rencontre en premier en arrivant de l'aval. Il y a toujours du monde dans une forge. Aussi, tous les hommes qui sont là assistent, ébahis, au spectacle d'une jeune femme plutôt mince, coiffée d'une épaisse chevelure dorée, portant sur son épaule un homme emmitouflé de nombreux lainages, y compris une longue écharpe rouge dont l'extrémité traîne dans la boue.

Lefèvre, qui est en train de ferrer un mulet, leur crie :

« Il y a pas un de ces gros culs qui ira l'aider ? »

Aussitôt, c'est une bousculade, et quatre ou cinq paires de mains saisissent le Maître et l'emmènent dans l'atelier pour l'allonger sur l'établi qui a été rapidement débarrassé de ce qui l'occupait.

« Merci ! souffle le Docteur. Je commençais… à avoir du mal.

– Vous arrivez de loin comme ça, ma p'tit' dame ? s'enquiert le forgeron.

– On ne reconnaît plus… les amis… Lefèvre ? » s'esclaffe-t-elle, entre deux halètements.

Devant l'œil rond de l'homme, elle précise :

« J'avoue que cette fois-ci, le changement est plus radical que d'habitude. Je suis le Docteur. »

Le maréchal-ferrant étouffe un juron.

« J'croyais pas que vous pouviez… » commence-t-il.

Il fait un geste pour mimer une paire de seins.

« Pas habituellement, non. Mais les circonstances ont été un peu exceptionnelles. Cependant, je ne suis pas venue pour ça. Mon compagnon a besoin de Mémé d'urgence. »

Comme pour le confirmer, le Maître geint et tousse si fort qu'il ne doit qu'à l'intervention rapide du Docteur de ne pas tomber de la table.

« Vous voyez ce que je veux dire », conclue-t-elle.

Le forgeron et le plus âgé de ses fils se chargent du transport et la fin du trajet est nettement plus facile et confortable pour les deux Time Lords, malgré la pente du sentier.

TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT

« C'est tout à fait inconvenant ! »

Mémé parle de la transformation du Docteur en femme. Elle désapprouve vivement.

La sorcière du pays de Lancre est la seule personne dans l'univers devant laquelle le Docteur se sent toujours comme une petite fille – ou, autrefois, comme un petit garçon.

« Je n'ai pas eu le choix, répond-elle. Une régénération difficile. Et puis ça me donne de nouvelles perspectives fort intéressantes sur la vie. »

Mémé hausse un sourcil. Apparemment, elle désapprouve aussi les "perspectives fort intéressantes sur la vie".

« C'est comme celui-là, ajoute la vieille femme en désignant le Maître, allongé sur un lit improvisé dans la pièce principale. C'était ton pire ennemi, et maintenant qu'il t'a poussé des seins, il devient ton compagnon ?

– Ce n'est pas seulement ce que vous croyez, Mémé ! proteste le Docteur en rougissant.

– Et qu'est-ce que je crois, mademoiselle ?

– Eh bien… eh bien… je veux dire. Ce n'est pas que… physique. Je… je… »

Elle se mord les lèvres. Elle n'a jamais dit les mots à voix haute. Cependant, devant le regard direct de Mémé – un regard qui semble observer l'intérieur de sa tête – c'est comme s'ils étaient attirés hors de sa bouche, sans qu'elle puisse les retenir.

« Je l'aime », balbutie-t-elle d'une toute petite voix.

S'éclaircissant la gorge, elle reprend, suppliante :

« Il faut le sauver, Mémé. C'est de ma faute s'il est dans cet état. »

Elle raconte : l'enfant porteur de microbes, restés à l'état latent dans le corps du Time Lord, la perte d'un de ses cœurs qui l'a affaibli, ce qui a permis à ceux-ci de se développer.

« Je me suis dit que vous étiez la seule capable de le sortir de là. »

Se regorgeant légèrement, Mémé Ciredutemps approuve du bonnet.

« Moui, grommelle-t-elle. Je vais voir ce que je peux faire. »

Quelques minutes plus tard, le Docteur la voit se déplacer dans son jardin d'herbes médicinales, une lanterne à la main. Elle avance de quelques pas, se penche, se redresse en tenant quelque chose. Elle hoche la tête, se parle à elle-même, fait de grands gestes. Puis elle repart.

Le Docteur soupire. Elle a confiance en Mémé. Elle se demande juste si ce n'est pas déjà trop tard.

Elle s'approche du Maître et pose les doigts sur son front. Il n'est plus chaud, mais glacé. Le Time Lord ne tousse et ne frissonne plus, comme jusqu'à présent. On entend juste le double sifflement de sa respiration.

Elle s'accroupit près de lui.

« Maître », chuchote-t-elle.

Il entrouvre les yeux.

« Goi ? marmonne-t-il.

– Comment te sens-tu ?

– Bal. J'ai bal bardout. »

Il se tait, haletant, et referme les yeux. Ces quelques mots l'ont épuisé.

Ce qui inquiète le Docteur plus que tout, c'est qu'il ait avoué ne pas aller bien.

« Mémé, dépêchez-vous », murmure-t-elle.

Comme si elle avait entendu la supplique, la vieille femme revient de sa récolte. Elle s'active aussitôt, donnant des ordres brefs au Docteur :

« Mets de l'eau à chauffer. Coupe-moi cette racine en fines lamelles. Aide-moi à déplacer le lit près du poêle. »

Elle charge celui-ci jusqu'à la gueule, transformant la pièce en sauna. Les deux femmes sont obligées de se déshabiller partiellement, ne gardant qu'une robe et quelques uns de ses multiples jupons pour Mémé et juste sa chemise et son caleçon pour le Docteur. Elle aurait bien enlevé aussi ceux-ci, mais le regard de Mémé l'en a dissuadé.

La sorcière entreprend de déshabiller également le Maître avec l'aide du Docteur. Pendant ce temps, diverses potions bouillonnent dans des petits chaudrons sur le poêle ou dans la cheminée.

Étalant une pâte brûlante, épaisse et nauséabonde sur un bout de tissu, Mémé la pose sur le torse du malade. Il geint et tente de l'enlever. Le Docteur écarte ses mains et lui chuchote :

« Laisse-le, chéri, même si c'est un peu chaud. C'est pour te soigner.

– Géri ? gémit-il. Je vais si bal que za ? »

Son regard inquiet scrute celui de sa compagne.

« Je de veux bas bourir ! Du sais ce qui b'addend si…

– Tu ne vas pas mourir, mon ange, je te le promets.

– Bon d'ange ? Là, du be vais vraibend beur !

– Mais non, il n'y a aucune raison. Mémé sait ce qu'elle fait. »

Le sait-elle ? songe le Docteur. Oui bien sûr, tente-elle de se rassurer.

La vieille femme fait un savant mélange de potions, tout en marmonnant des paroles incompréhensibles.

« Hum, Mémé, lui chuchote le Docteur en l'entraînant loin du malade. La "têtologie" ça ne marchera pas sur lui. Nous sommes des Time Lords et il en est l'un des plus intelligents. Vous ne pourrez pas le tromper avec vos simagrées.

– Tu es venue jusqu'ici pour critiquer mes méthodes ou pour me demander de l'aide ? rétorque la sorcière d'un ton acide.

– Pardon Mémé, s'excuse-t-elle. Faites comme vous le sentez.

– Mmmh », grogne la sorcière.

Elle retourne à ses préparations. Le Docteur remarque qu'elle ne baragouine plus, mais qu'elle lui lance des regards assassins. La jeune femme se sent dans ses petits souliers.

TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT

Au matin, après une nuit de veille et de soins, le malade ne va pas mieux. Bien au contraire. Le stéthoscope du Docteur ne repère plus qu'une très faible respiration et un battement de cœur rapide et irrégulier. Il n'a plus de réaction quand on lui parle.

« J'peux rien faire, grogne Mémé. Vous aut' Time Lords, ça se passe trop dans la tête. C'est là-d'dans qu' ça va pas, ajoute-t-elle en toquant le front du Maître de son index sec et dur. Et vot' esprit est bien trop compliqué pour que j' m'y aventure.

– Je pourrais peut-être, moi, assure le Docteur. Avec votre aide, Mémé, parce qu'il ne m'a jamais ouvert la porte jusqu'à présent. Même pendant… enfin, même dans les moments les plus… intimes.

– Je veux pas en savoir plus ! » rétorque la vieille femme.

Le Docteur s'installe le mieux possible. Il ne faut pas qu'elle soit distraite de la difficile tâche qu'elle se prépare à accomplir, par un inconfort physique.

La sorcière tente un Emprunt avec le Maître. Pas un véritable Emprunt bien entendu, mais juste se glisser suffisamment dans son esprit pour permettre au Docteur d'y entrer. Même cela, s'avère extrêmement ardu.

Dans la chaleur d'étuve qui règne dans la pièce principale, Mémé transpire sous ses nombreuses couches de vêtements. De temps en temps, on l'entend grommeler à voix basse des « fais chier ! » ou des « chu pu forte que toi ! »

Enfin, elle pousse un soupir et regarde ce qui se passe du côté du Docteur. Elle prend doucement une main qui a glissée et la repose dans le giron de la jeune femme.

Puis elle va se faire du thé et se prépare à une longue attente.

TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT

« Maestra ?

– Maman ! » s'exclame l'adolescente.

Elle se jette dans ses bras et l'embrasse tendrement.

« Je serai toujours là, dans sa tête, qu'il le veuille ou non, » lui avait dit la jeune fille avant de disparaître pour laisser à nouveau la place au Maître. Cependant, le Docteur n'imaginait pas que ce serait de façon aussi visible, ni surtout que ce serait la première chose qu'elle rencontrerait en entrant dans son esprit.

« Je vais te faire visiter », lui dit la fillette en la prenant par la main.

Puis elle ajoute :

« Passons rapidement ici, ce n'est pas très agréable. »

Le lieu est obscur, les couleurs vont du noir au rouge foncé avec quelques éclats d'un orange vénéneux. Elles sont entourées de fantômes. Des ombres qui se battent. Sans un bruit. C'est d'autant plus effrayant. De temps en temps, une de ces créatures s'effondre, un sang sombre jaillissant d'une blessure mortelle. Elle est aussitôt remplacée par une autre et la bataille reprend.

« Qu'est-ce que c'est ? murmure le Docteur.

– La lutte entre ses diverses pulsions.

– C'est-à-dire ?

– Tout ce qu'il est contre tout ce qu'il tente d'être, par amour pour toi. Tout ce qu'il souhaiterait faire contre tout ce qu'il fait réellement, pour la même raison. Il dépense beaucoup d'énergie dans ce conflit.

– Oh, chuchote le Docteur. Je ne savais pas que c'était aussi violent.

– C'était pire quand je suis arrivée », affirme Maestra.

Elle l'entraîne rapidement à travers les silhouettes combattantes. Elles débouchent sur un couloir sombre, mais dont les murs, sol et plafond sont recouverts de fourrure nounours.

« On arrive chez moi, s'écrie la jeune fille. Enfin, le lieu que j'ai réussi à transformer pour m'y sentir à l'aise. »

L'espace s'élargit, mais il garde le même aspect. Partout cette même peluche noire. Et partout des étagères pleines de livres.

« Quand je veux dormir, explique Maestra, je crée un lit. Ou une chaise quand je veux m'asseoir. »

Pour illustrer ses propos, elle pose la main au sol et la soulève dans un lent mouvement. Bientôt, un siège genre chauffeuse se dresse là où il n'y avait que le plancher plat.

« Tu peux t'installer, si tu veux », dit-elle au Docteur.

Mais celle-ci est attirée par ce qui se trouve sur les rayonnages. Elle sort un livre. Il est en gallifreyen. Un traité de mathématiques sur un sujet très pointu. Un autre est un essai technique sur certaines améliorations apportées aux TARDIS.

« Ça t'intéresse tout ça ? demande-t-elle à la fillette.

– Bien sûr ! Je suis lui, tu sais. »

Le Docteur remarque une poupée posée contre les ouvrages. Elle reconnaît avec surprise la tante de Tegan. Plus loin, un gallifreyen de la même taille : le technicien vidéo tué par le Maître.

« Où les as-tu trouvé ? interroge-t-elle.

– C'est bizarre, réfléchit l'adolescente. Tout est rangé de façon impeccable ici… sauf ces jouets. Ils sont dispersés de partout. D'ailleurs, je n'imaginais pas trouver des poupées dans son esprit.

– Ce ne sont pas des poupées, répond le Docteur. Ce sont les gens qu'il a tué avec son TCE.

– Mais oui ! s'exclame Maestra. Que je suis sotte ! C'est drôle qu'il ait gardé le souvenir de tous ces gens, même les plus insignifiants.

– Il n'oublie jamais rien. Tu devrais le savoir, ça aussi. »

Elles poursuivent leur chemin un moment, le Docteur s'arrêtant de temps en temps pour consulter un fascicule ou reconnaître une des nombreuses personnes mortes en devenant une marionnette.

« Viens, la presse Maestra, j'ai quelque chose à te montrer. »

L'espace s'élargit. On ne voit plus les parois. Le sol se transforme. La fourrure nounours fait place à de l'herbe. Celle-ci est foncée aussi, avec des reflets rougeâtres.

Elles arrivent au bord d'un trou. Un immense trou rond qui coupe nettement la plaine gazonnée. Au centre, une colonne de terre surgit, ronde également, et recouverte de la même herbe. Elle ne fait pas plus de trois mètres de diamètre. Un enfant y est assis en tailleur. Malgré la distance, le Docteur reconnaît le Maître. Ou plutôt, celui qui s'appelait Koschei à l'époque. Il a les mains posées sur les genoux, et il regarde fixement devant lui.

« J'ai essayé de lui parler, explique Maestra. Je l'ai appelé par son nom, mais il ne répond pas. Il ne bouge pas. Il reste toujours dans la même position.

– Et pourtant, il est réel et il n'est pas en transe, murmure le Docteur. Il ne dort pas et il nous entend.

– Oui, confirme la jeune fille. Que fait-il là, à portée de voix, mais impossible à atteindre ?

– Il est prisonnier ? suggère le Docteur. Une partie de sa vie que le Maître ne souhaite pas voir s'échapper et peut-être l'influencer ?

– Oui, c'est sûrement ça. Mais, actuellement, est-ce qu'il ne pourrait pas nous aider ?

– Peut-être. En tout cas, c'est triste de le voir ainsi. Tu as vraiment tout essayé ?

– Tout, répond Maestra. J'ai même tenté de fabriquer une passerelle pour aller jusqu'à lui, puisque je peux modifier certaines choses, ici. Mais je n'y suis pas arrivée.

– Et toutes les deux ? propose le Docteur. Nous devrions avoir assez de force pour aller contre sa volonté. Surtout qu'il est affaibli.

– Oui, murmure la fillette. Affaibli…

– Qu'y a-t-il, Maestra ? s'inquiète le Docteur, la voyant si pâlotte.

– Je le sens dans toutes les fibres mon être, maman. Je me sens… disparaître.

– Disparaître ? Que veux-tu dire ? Il te rejette ? Comme cet enfant qu'il a été ?

– Non c'est pire que ça, man. Il est en train… nous sommes en train, corrige-t-elle, en se désignant elle et en montrant le petit garçon, nous sommes en train de mourir.

– Non, souffle le Docteur. Mémé le soigne. Son travail est efficace. C'est la meilleure.

– Les médicaments sont inutiles. Il met tout ce qu'il lui reste de force au combat contre lui-même au lieu de le consacrer à sa propre guérison. »

Maestra tombe à genoux et gémit. Le docteur la voit devenir légèrement translucide.

« Dépêchons… dépêchons-nous, bredouille la jeune fille. Le pont… la passerelle… vite ! »

Elles se mettent d'accord de façon précise sur ce qu'elles vont créer. Tenant Maestra dans ses bras, le Docteur se concentre et imagine un pont en arche entre l'endroit où elles se trouvent et l'enfant solitaire.

L'ouvrage est là. Elle le voit se concrétiser, mince tranche de roche formée de morceaux hésitants. La fillette tremble sous l'intensité de l'effort.

Lorsqu'il lui paraît enfin suffisamment concret, le Docteur se détache doucement de la jeune fille, et s'avance vers lui. Elle pose un pied sur les premières dalles. Ça a l'air solide. Son deuxième pas l'amène au dessus du vide. Elle parcourt alors rapidement la distance qui la sépare de la colonne. Arrivée là, elle attrape le petit garçon, et revient vite vers le bord du trou.

À environ deux mètres de la terre ferme, elle sent le pont se dérober sous ses pieds.

« Maestra ! » crie-t-elle.

Mais l'adolescente n'est plus qu'un fantôme qui flotte sur l'herbe sombre. Le Docteur saute le dernier espace, toujours accrochée au garçonnet. Elle roule dans la prairie sans le lâcher. Elle a tout à coup l'impression que cet enfant est la seule chose vraiment réelle autour d'elle. Même le sol est presque intangible, maintenant.

L'image se trouble. Tout tremblote et frémit, à la limite de la non-existence.

Elle tient le gosse contre elle, le berce et murmure :

« Tiens bon. Ça va aller. Tiens bon. »

Puis elle questionne :

« Tu étais prisonnier de cet abîme ?

– Non », lui répond l'enfant.

Le Docteur a le cœur qui se serre, en reconnaissant cette voix qu'elle a entendu alors qu'elle n'était elle-même qu'un bambin.

« Il y avait plein de trucs mauvais qui pouvaient me faire du mal, reprend le petit garçon.

– Oh je vois. Donc c'était une protection.

– Oui.

– Mais je suis là, maintenant. Les trucs mauvais ne pourront pas te faire de mal. Est-ce que tu peux m'aider à les combattre ?

– Comme Rassilon a combattu les méchants ?

– Oui, exactement comme ça », répond le Docteur en songeant à toutes les légendes dont on les gavait, enfants, sur cet ancêtre qui semblait avoir tout fait, tout inventé au début de Gallifrey.

– La petite fille vient avec nous ? »

Le Docteur se tourne vers Maestra. Elle s'est relevée et semble plus réelle. Même le sol a l'air plus vrai, maintenant.

« Oui, elle vient. Vite allons-y ! »

Ils se dirigent tous les trois vers le lieu où se trouvaient les guerriers spectraux. Les étagères, au milieu desquelles ils passent à nouveau, sont presque vides. La plupart des livres ont disparus.

Le Docteur reconnaît des recueils de contes, des albums de comptines, mais aussi quelques fascicules techniques écrits pour les enfants. Proche de sa mort, le Maître revient vers une partie de sa vie où les choses ne s'étaient pas encore gâtées, ni compliquées pour lui. Avant ses huit ans. Avant son départ à l'académie, et l'initiation qui l'avait mis face au vortex du temps.

Ils arrivent là où les duels font rage. Il y a beaucoup moins de combattants, mais ils semblent d'autant plus acharnés. Les têtes volent, les membres sont tranchés. Certains, une fois désarmés, se jettent sur leurs adversaires et tentent de les détruire en les déchiquetant avec leurs dents.

« Ça me fait peur ! pleurniche le petit Koschei en se raccrochant au cou du Docteur.

– Tu sais que c'est toi qui peux arrêter tout ça ? lui explique-t-elle.

– Moi ? Mais je ferais comment ? Je n'ai pas d'épée.

– Justement, il ne faut pas une épée. Il faut que tu souhaites que ça finisse. »

Le Docteur tend la main vers Maestra pour la ramener vers elle.

Elle chuchote aux deux enfants, l'une qu'elle a prise par la taille, l'autre qu'elle tient toujours sur son bras :

« Je compte sur vous. »

Ils marchent lentement au milieu de la bataille. Au début, il ne se passe rien. C'est-à-dire que le conflit continue comme s'ils n'étaient pas là. Koschei ferme les yeux, non par crainte, mais pour se concentrer.

Puis le Docteur voit un des belligérants abaisser son arme au lieu de trancher son adversaire avec. Il disparaît lentement. Son ennemi se tourne vers une autre proie, mais au lieu de se jeter sur elle, il recule et disparaît aussi. Peu à peu, tous les guerriers cessent de se battre et s'évanouissent les uns après les autres.

Autour d'eux, il n'y a bientôt plus personne. Tout est redevenu plus ferme. Maestra aussi n'a plus son aspect translucide, mais celui d'une jeune fille bien concrète.

« Tu avais raison, lui dit le Docteur. C'est l'enfant qui était la clé. En voulant trop protéger cette partie de lui-même, il l'avait tellement isolé du reste, que cela ne lui permettait pas de profiter de sa force. »

Elle les regarde tristement.

« Je vais devoir vous quitter », annonce-t-elle.

Elle pose Koschei au sol.

« Restez ensemble, leur recommande-t-elle.

– Bien sûr, affirme Maestra. J'ai toujours rêvé d'avoir un petit frè… »

TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT

Tousse ! Tousse ! Tousse ! Tousse !

Le Maître a recommencé à tousser. Une petite toux encombrée qui est le plus doux des bruits à l'oreille du Docteur, lorsqu'elle émerge de sa transe.

Elle veut se redresser de sa position semi allongée, mais elle a l'impression d'avoir dégringolé un éboulis long de plusieurs kilomètres : tout son corps lui fait mal.

« Bois ça ! » lui intime Mémé en lui donnant une tasse remplie d'un thé presque solide.

Le Docteur fait une petite grimace. Non seulement le breuvage est très fort, mais il est aussi extrêmement sucré. Cependant, elle l'avale sans rechigner.

« Comment va-t-il ? demande-t-elle.

– T'as fait du bon travail », se contente de répondre la sorcière.

Le Docteur apprécie le compliment à sa juste valeur. Ce n'est pas souvent que Mémé en distribue de façon aussi spontanée.

Il ne faut ensuite que quelques jours au Maître pour récupérer suffisamment. Il peut enfin s'asseoir et expectorer le mucus autrement qu'avec l'aide de sa compagne, ce qui avait l'air de lui déplaire particulièrement.

Il est toujours enchifrené et parle d'une voix nasillarde, mais le Docteur lui annonce, après examen :

« Ton système respiratoire annexe est net, maintenant. Il ne reste plus que le principal, mais on est sur la bonne voie.

– On beut rebardir ? » demande-t-il.

Il n'aime pas l'intérieur de la cabane de Mémé. Il est bien trop désordonné, et plein de plantes séchées et d'autres objets qu'il considère comme d'inutiles attrape-poussière. Bien que la vieille femme ne laisse pas à celle-ci la moindre chance de s'imposer.

Il n'aime pas surtout l'œil d'aigle que la vieille femme pose sur lui et qui semble le jauger constamment.

« Encore un peu de temps, plaide le Docteur. Il fait très froid dehors, ça risque de relancer l'infection.

– D'aggord. »

Il n'est pas passé loin de la catastrophe, il le sait. Cela le rend docile. Il trouve même apaisant d'être celui qui obéit, pour une fois.

Ils repartent lorsque l'hiver s'est bien installé, accompagnés par un des fils de Lefèvre. Le garçon et le Docteur vont à pied, mais elle a insisté pour que le Maître voyage sur le dos d'un solide mulet. Il est tellement couvert qu'il disparaît sous une montagne de lainage noir d'où sort l'écharpe rouge.

Au premier village suffisamment important, le jeune homme les laisse et s'en retourne chez lui. Elle achète une carriole qu'elle attelle à la mule, et ils terminent leur voyage dans cet équipage.

Ils ont tellement hâte de regagner le TARDIS, qu'ils ne font pas le détour par la demeure du duc d'Ankh.

« Tu lui passeras le bonjour de notre part, dit-elle au bibliothécaire.

– Ooook ! » répond l'anthropoïde en épluchant la banane qu'elle vient de lui offrir.

Le Docteur pose un rapide baiser sur la face noire avant de s'éloigner au milieu des rayonnages avec son compagnon.

« Ook », murmure le bibliothécaire d'un air rêveur en caressant de sa main, semblable à un petit gant de cuir, l'endroit où les lèvres du Docteur se sont posées.

De nombreuses heures plus tard, après avoir fait un détour involontaire par la bibliothèque d'Alexandrie – Égypte, la bibliothèque labyrinthique d'un couvent perdu dans les montagnes Ligures – Italie, celle du congrès de Washington – États-Unis, la bibliothèque de l'abbaye de Saint-Gall – Suisse, celle de Cambridge – Grande Bretagne, la grande bibliothèque François Mitterrand – France, et bien d'autres sur Terre ou ailleurs, ils parviennent enfin à leur destination.

Dans chacune d'entre elles, les lecteurs ou les employés à la recherche d'un ouvrage voyaient passer une jeune femme blonde marchant d'un pas décidé, suivie par une boule de tissus noirs empanachée d'un long morceau de laine rouge traînant au sol. Les bruits d'une dispute les précédaient et s'évanouissaient ensuite dans le lointain.

TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT

Quelques jours plus tard, passant à côté du laboratoire du Maître, le Docteur dresse l'oreille. Elle vient d'entendre : Tousse ! Tousse ! Tousse !

Elle passe la tête par la porte et demande :

« Qu'est-ce qui se passe ?

– C'est rien, grogne-t-il. J'ai avalé une poussière. Tu ne vas pas venir m'enfoncer un thermomètre dans le… enfin… dans la bouche chaque fois que je me racle la gorge, non ? »


Quasiment tout ce chapitre, à partir de la bibliothèque jusqu'à presque la fin se passe dans l'univers du Disque-Monde de Terry Pratchett. Tous les personnages rencontrés (sauf un, le cocher) sont des inventions de cet écrivain. Je vous recommande chaleureusement la lecture des Annales du Disque-Monde.