Chapitre 11 : Mort

Dans les salons du palais Farnese.

Le Maître regarde la foule en délire, qui remplit le bâtiment de l'ambassade et déborde dans les jardins. Tous ces messieurs très sérieux et ces dames très distinguées, sont aussi déchaînés que les enfants sortant d'une école au moment des vacances. Bousculé de toutes parts, il pose la coupe de champagne qu'il vient de vider, sur le plateau d'un serveur au visage inexpressif. Le domestique slalome avec aisance entre les croupes des rombières et les ventres des milliardaires.

Il étouffe un bâillement. Non qu'il ait sommeil, mais il s'ennuie. Poliment, avec affabilité, mais fermement. Côtoyer tous ses Humains et ne pas pouvoir leur jouer quelques tours à sa façon, afin de tromper sa lassitude, c'est mettre le loup dans la bergerie avec interdiction de goûter à un agneau.

Une fois qu'on a visité toutes les pièces, même les plus secrètes, et qu'on est entré dans l'intimité des maîtres de maison, il n'y a plus rien à faire. Sinon avaler des petits fours et liquider tous les verres d'alcool qui passent.

Comment suis-je tombé dans ce traquenard ? songe-t-il avec désespoir.

Le Docteur bien sûr ! Il n'y a qu'elle pour être capable de lui soutirer la promesse de l'accompagner à un bal du Jour de l'An. Il redoute particulièrement le moment où tout le monde embrassera son voisin ou sa voisine, sous le prétexte qu'on vient de passer en l'an 2014 après la naissance d'un prêcheur juif. Il a d'ailleurs prévu de s'éclipser juste avant, quitte à revenir après.

« OH, PARDON ! JE SUIS DÉSOLÉ ! »

Un des invités vient de le bousculer en lui envoyant un coude particulièrement pointu dans les côtes.

« Vous ! s'exclame-t-il.

– QUI MOI ? QUOI MOI ? VOUS ME VOYEZ ?

– Bien entendu que je vous vois ! Je ne risque pas de vous oublier. Pour qui êtes-vous venu, cette fois-ci ? Pour moi ?

– HEIN ? OH NON, NON ! RASSUREZ-VOUS. JE NE SUIS PAS EN SERVICE. JE… M'AMUSE UN PEU. ATTENDEZ… JE ME SOUVIENS, MAINTENANT ! LE MAÎTRE ! VOUS M'AVEZ SOUVENT ÉCHAPPÉ DE PEU. VOUS ÊTES TENACE, HEIN ?

– Et vous avez emmené le Docteur.

– OUI. QUE VOULEZ-VOUS… C'EST LE TRAVAIL. MAIS VOUS L'AVEZ RÉCUPÉRÉE À CE QUE J'AI ENTENDU DIRE. BEAU BOULOT ! TRÈS FORT D'AVOIR SU S'OPPOSER AU DIEU DES ENFERS.

– Alors, vous n'êtes pas ici pour quelqu'un ?

– NON, JE ME DISTRAIS. ENFIN, J'ESSAYE DE COMPRENDRE CE QUI PEUT ÉGAYER LES HUMAINS. UNE FÊTE COSTUMÉE DU JOUR DE L'AN, JE N'AVAIS JAMAIS TESTÉ.

– À minuit, quand tout le monde enlèvera son masque, vous enlèverez le vôtre ?

– IDÉE AMUSANTE. JE NE SAIS PAS ENCORE. DE TOUTE FAÇON, MÊME SI JE L'ENLÈVE, PERSONNE NE VERRA MON VRAI VISAGE, VOUS LE SAVEZ BIEN.

– Je le vois, moi.

– VOUS ÊTES SPÉCIAL.

– Parce que je suis un Time Lord ?

– NON, PARCE QUE VOUS ÊTES VOUS. VOUS M'AVEZ ÉCHAPPÉ SI SOUVENT QUE VOUS AVEZ APPRIS À ME VOIR. »

Tout en devisant, ils se sont rapprochés du buffet. Cela a été étonnamment facile, alors que quelques instants auparavant, l'endroit était assiégé par la foule. Un espace dégagé entoure la Mort, lequel avance ainsi sans difficulté au milieu du troupeau humain.

Le Maître le voit surcharger une assiette de petit fours et enfouir trois bouteilles de champagne dans les plis de son vêtement.

« VOUS VENEZ ? demande-t-il au Time Lord. J'AVOUE QUE JE M'ENNUIE UN PEU. CE N'EST PAS AUSSI AMUSANT QUE CE J'AVAIS IMAGINÉ. UN COMPAGNON À LA CONVERSATION INTÉRESSANTE NE SERRAIT PAS DE REFUS. »

TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT

Dans un recoin des jardins du palais Farnese.

Trois bouteilles de champagne plus tard, la Mort et le Maître sont assis derrière un arbuste taillé en boule, qui les dissimule au reste de l'assistance. Ils entendent des bruits divers qui proviennent des autres buissons autour d'eux : des soupirs ou des petits rires de plaisir.

« LES HUMAINS SONT DES CRÉATURES ÉTRANGES. JE N'AI JAMAIS PU LES COMPRENDRE. ET POURTANT, J'ESSAYE, HEIN ? ÇA FAIT TRÉS LONGTEMPS QUE J'ESSAYE.

– Pourquoi vous donnez-vous cette peine ? répond le Maître. Ils sont tout à fait inintéressants. Celle que j'essaye de comprendre moi depuis longtemps, c'est le Docteur. Sa passion pour les Humains, justement. Ils sont idiots, faibles, lâches, violents, avides, sournois, cruels. Elle fait preuve d'une stupide indulgence envers eux.

– TIENS, remarque la Mort qui n'a pas vraiment écouté ce que disait son compagnon, NOUS AVONS FINI LES BOUTEILLES. ATTENDS ! NE BOUGE PAS, JE VAIS EN CHERCHER D'AUTRES. »

Tandis que le squelette enveloppé de sa houppelande se lève et se dirige vers le buffet, le Maître écoute les bruits alentours en se demandant si leurs ébats, au Docteur et à lui produisent des sons aussi ridicules.

Sûrement pas, songe-t-il. On dirait des gorets.

ooo

Six bouteilles de champagne plus tard, la Mort tapote le genou du Maître de sa main dure et lui marmonne :

« CHUIS TOUJOURS TOUT SEUL, TU COMPRENDS ? PEUX PAS ME FAIRE D'AMIS AVEC MON MÉTIER. C'EST PAS QU'J'EN AI VRAIMENT BESOIN, MAIS QUAND MÊM' DES FOIS, J'AIM'RAIS BIEN DISCUTER L'BOUT D'GRAS COMM' JE LE FAIS M'TENANT AVEC TOI.

– J'suis souvent seul aussi. El' est toujours partie, voir des merveilles soi disant, ou sauver des mondes. Quelle idée, hein ?

– TU RESTES DANS TON SSAISSEAU, ENCHIN, ENFIN… MACHINE LÀ, QU'EST PLUS GRAND DEDANS ?

– Ouais, tout seul. J'bricole, je m'occupe, mais je m'ennuie. Et quand el' revient, el' me raconte ses histoires : "et j'ai sauvé untel !", "et ils me tiraient d'ssus, mais j'passais entre les balles !", etc. com' si ça m'intéressait !

– OH, DIS DONC ! ON EST À SEC À NOUVEAU ! J'REVIENS ! »

Le Maître voit son compagnon de beuverie zigzaguer au milieu de la foule. Le vide qui l'entoure habituellement ne suit pas ses mouvements aussi rapidement qu'il le faudrait, aussi heurte-t-il parfois les gens au passage. Lesquels regardent autour d'eux avec étonnement, se demandant par quoi ils ont été ainsi bousculés.

Lorsqu'il revient, quelques minutes plus tard, il dépose une collection diverse de bouteilles d'alcool sur le sol devant eux.

« Y'AVAIT PUS D'CHAMPAGNE. J'AI TROUVÉ TOUT ÇA. J'AI PRIS TOUT CE QU'ILS AVAIENT. ET MÊME… »

Il a un petit ricanement en produisant un flacon d'un joli vert émeraude.

« DE L'ABSINTHE ! »

La Mort se laisse tomber lourdement à côté du Maître. Il débouche maladroitement un carafon de whisky et enfourne le goulot entre ses dents ouvertes en un sourire permanent. Tout en tétant lui-même une bouteille de kirsch, le Time Lord regarde l'alcool disparaître dans la bouche de son compagnon. Malgré l'absence de chair, le liquide s'évanouit immédiatement. Il ne dégringole pas le long de la colonne vertébrale en franchissant les mâchoires, comme on pourrait s'y attendre.

Bien sûr, pense le Maître. Ce que je vois n'est que l'apparence qu'il veut bien se donner. Une… personnification anthropomorphique, comme il le dit lui-même.

Il a le souvenir douloureux de s'être retrouvé avec un aspect semblable et de ses propres difficultés, alors, pour avaler quelque chose. Cette réminiscence ne l'aide pas à se sentir mieux. Pour oublier ce pénible moment, il vide les bouteilles les unes après les autres.

ooo

D'innombrables litres d'alcool titrant un minimum de 20° plus tard, la Mort donne une accolade osseuse au Maître. Il lui souffle dans la figure un air – un air ? – puissamment alcoolisé.

« T'ES UN COPAIN, TOI ! TU M'JUGES PAS ! FAUT DIRE AUSSI… HIPS ! QU'ON EST UN PEU PAREIL… HEU, TOUS LES DEUX… ENFIN… PAS VRAIMENT PAREIL… MOI, J'FAIS QUE PRENDRE LES GENS… HIPS ! QUAND LE TRAVAIL EST FAIT. TOI, TU M'AS ASSEZ SOUVENT FOURNI DES CLIENTS. ENFIN, PUS TROP DER'NIÈR'MENT, FAUT BIEN L'AVOUER.

– J'ai pormis… heu promis de pplus fair' d'mal ! J'l'ai pormis… oh zut ! Bref, j'l'ai dit au Docteur… hips ! C'est pas… c'est pas com' si j'avais pas l'habitud' de pas faire c'que je dis. Hein ? Tu m'as compris ? Non ? Enfin, moi… j'me comp… p… prends. Mais cet' fois-ci, c'est différent, tu vois ? C'est bizarre, hein ? J'peux pas… j'peux pas lui mentir. Hips ! C'est plus fort qu'moi. Elle me r'garde avec ses yeux bleus et j'suis plus moi-mêm'.

– J'VOIS C'QUE TU VEUX DIRE. ÇA M'A FAIT PAREIL AVEC HIPS ! J'VEUX DIRE YSABELL. J'AVAIS PAS D'AUTORITÉ SUR CET' GAMINE.

– Ysabell ?

– YEP ! MA FILLE… ADOPTIVE 'VIDEMMENT.

– J'aurais jamais 'maginé qu'la Mort pouvait avoir un' fille.

– EL' M'FAIT TOURNER EN BOURRIQUE. ENFIN, ELLE M'FAISAIT. J'L'AI CASÉE, MAINT'NANT. SACRÉ CARACTÈRE !

– J'croyais pas… hips ! qu'la Mort pouvait avoir une fille.

– TU L'AS DÉJÀ DIT. J'CROIS BIEN QU'T'ES SAOUL, MON COLLÈGUE !

– Moi ? Pas du chout… du tout ! C'est toi qui en tiens une bonne !

– J'PEUX PAS… J'PEUX PAS ÊT' SAOUL. FAUT AVOIR DE LA CHAIR ET DES GLANDES POUR ÇA. MOI, CHUIS JUSTE UNE PERZO… PERZO… NINIFI… HEUUU… CATION ANTHROPO… HEU… ANTHROPO…

– Anthropophagique !

– OUAIS ! NON ! C'EST PAS ÇA. C'EST ANTHROPO… GRAPHIQUE !

– Ça son' pas trop… trop… juste non plus anthroporno… graphique.

– T'AS RAISON, C'EST PAS ÇA NON PLUS. BREF, JUST' POUR TE DIRE QUE J'PEUX PAS ÊT' SAOUL. S'PAS POSSIB' »

À cet instant, la Mort fait un sourire encore plus large que d'habitude et s'abat d'un coup en arrière dans un fracas d'ossuaire.

« Ah ! Ah ! Ah ! ricane le Maître. J'te l'avais dit que t'étais bourré ! Moi non ! J'tiens encor' le coup ! »

Il saisit le flacon d'absinthe et en avale une gorgée. Puis il s'affaisse doucement sur son acolyte.

TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT

Toujours dans le palais Farnese. Minuit, le 31 décembre 2013 ou bien zéro heure, le 1er janvier 2014.

« Cinq ! Quatre ! Trois ! Deux ! Un ! Bonne Année ! »

Les baisers claquent sur les joues. Ceux qui, la veille, se détestaient, s'embrassent et se souhaitent tous bonheur et santé. On enlève les masques et on rit en apercevant celui ou celle qui est dessous. Les confettis et les serpentins fusent de tous les cotés.

Une jeune femme blonde, déguisée en marquise de Pompadour, cherche dans la foule un homme barbu, vêtu en dandy du XIXème siècle.

« Où est-il passé ? ronchonne-t-elle. Je ne l'ai quasiment pas vu de toute la soirée. Je parie qu'il s'est esquivé, encore ! Incapable de tenir une promesse, comme toujours. »

Elle furète dans toutes les pièces, puis finit par sortir dans les jardins. Ici aussi, c'est le délire. Une farandole s'est formée et elle y est entraînée un instant. Elle arrive finalement à s'échapper et fouille dans les buissons, découvrant des scènes qui auraient été classées triple X par les jurys les moins pointilleux sur la question.

Sans même s'excuser, elle passe à l'arbuste suivant en appelant à voix basse :

« Maître ? Où es-tu ? Si tu as filé en douce, tu me le paieras ! »

Au moment où elle va abandonner, persuadée qu'il doit être retourné dans le TARDIS, elle bute sur quelqu'un qu'elle reconnaît aussitôt.

Inquiète, elle s'accroupit près de lui pour constater qu'il ronfle, bras dessus bras dessous avec une autre personne. Autour d'eux, une multitude de cadavres de bouteilles, champagne et alcools mêlés. Écartant les pans du manteau du compère, elle voit un masque en forme de crâne humain.

Quel déguisement ridicule ! pense-t-elle.

Mais sous le masque qu'elle soulève, un autre crâne. Celui-ci est authentique et elle reconnaît le visage de la Mort. Deux petites étincelles bleues tournoient au fond des orbites sombres. Le squelette se redresse d'ailleurs, et il regarde le Maître qui a passé un bras autour de son torse et posé une jambe sur les siennes.

« IL TIENT PAS L'ALCOOL, ON DIRAIT.

– Évidemment ! s'insurge le Docteur. C'est facile pour vous, vous n'avez pas de système digestif. L'alcool ne doit avoir aucun effet. Dans quel état vous me l'avez mis ! ajoute-t-elle, furieuse. S'il a des problèmes à cause de ça…

– NE VOUS ÉNERVEZ PAS. JE VAIS VOUS AIDER À LE RAMENER DANS VOTRE MACHIN LÀ, VOTRE TARDIS. ÇA VA ALLER POUR LUI, JE NE L'AI PAS SUR MA LISTE.

– Vous n'avez pas intérêt ! Sinon, je vais faire un scandale à tout casser chez les Immortels ! Et j'en touche un mot aux Contrôleurs.

– NON, NE FAITES PAS ÇA ! s'exclame la Mort, alarmé.

– Je vais me gêner ! grince le Docteur entre ses dents.

– BON SANG ! CE QUE VOUS ÊTES PROTECTEURS L'UN ENVERS L'AUTRE ! JE NE VOULAIS PAS L'ABÎMER VOTRE CHÉRI, ON S'EST JUSTE LAISSÉS EMPORTER. DANS QUELQUES HEURES, IL N'Y PARAÎTRA PLUS. LE TEMPS QU'IL CUVE. »

Le Docteur et la Mort – dont l'une a un nom masculin, mais est une femme et l'autre un nom féminin, mais est un homme, au cas où vous ne l'auriez pas remarqué – attrape le Maître, l'un par les pieds, l'autre par les épaules et l'emmènent au milieu des fêtards qui s'écartent sur le passage du grand squelette.

ooo

« Là ! Attention à sa tête ! »

Ils déposent le Time Lord ivre sur son lit. Le Docteur lui enlève ses chaussures, desserre ses vêtements et va chercher dans la salle de bain une serviette qu'elle a mouillée et qu'elle pose délicatement sur son front. Pendant ce temps, la Mort la regarde faire avec intérêt.

« COMMENT ÇA S'APPELLE CE QUE VOUS ÊTES EN TRAIN DE FAIRE, LÀ ? demande-t-il.

– Pardon ? répond le Docteur. Je ne suis pas sûre d'avoir bien compris ce que vous vouliez dire.

– EH BIEN, DE LUI ENLEVER SES CHAUSSURES, ET TOUT LE RESTE QUOI.

– Je le mets à l'aise pour qu'il se sente mieux.

– PARCE QUE VOUS VOUS SOUCIEZ DE SON BIEN-ÊTRE, C'EST ÇA ?

– Oui.

– C'EST LA MÊME FORCE QUI L'A POUSSÉ À RISQUER SA VIE POUR ALLER VOUS RÉCUPÉRER EN ENFER, N'EST-CE PAS ? »

Le Docteur réfléchit quelques instants. Puis elle confirme :

« Oui, c'est pareil. Ça s'appelle l'amour.

– CERTAINS DISENT QU'IL EST PLUS FORT QUE MOI.

– Il l'a bien prouvé il n'y a pas si longtemps, non ?

– OUI, EN EFFET… POUR UN MOMENT, conclue la Mort. CEPENDANT, JE GAGNE TOUJOURS.

– C'est vrai », murmure le Docteur.

Elle se penche pour ramener sur le lit le bras du Maître qui a glissé. Lorsqu'elle se redresse, son visiteur a disparu.

Elle s'assoit au chevet de son compagnon avec un soupir.

« Chu comp… comprends, chu comprends, bredouille celui-ci en s'agitant dans son sommeil éthylique. Ch'l'aime… d'puis toujours… j'crois. 'lors quand el' m'r'garde z'avec zes yeux bleus… peux pas lui résizzzzzz… »

ooo

[La Mort est un personnage emprunté à Terry Pratchett et qu'on trouve dans les Annales du Disque-Monde]