Chapitre 12 : Têtologie

Confortablement installée dans le fauteuil de la salle de commande, le Docteur est plongée dans un roman.

« Tu ne sors pas aujourd'hui non plus ? lui demande le Maître.

– Mmh ? marmonne-t-elle, sans lever la tête.

– Ça fait trois semaines que tu n'as pas mis le nez dehors.

– Ah oui ? répond-elle. Je n'avais pas remarqué. »

Elle retourne à son livre.

« Le TARDIS n'a pas bougé de cette rue de Londres pendant tout ce temps », précise-t-il.

Sans détacher les yeux de sa page, elle déclare :

« C'est l'endroit dans tout l'univers où il a le plus de chances de passer inaperçu. Totalement couleur locale, si tu vois ce que je veux dire.

– Sauf qu'il n'y a plus de ces cabines de police en Angleterre depuis plus de trente ans, constate-t-il.

– Si, il en reste une. Les gens croiront que c'est celle-là. Et puis les Humains ont une énorme capacité à ignorer ce qui sort de leur vision du monde. »

Le silence retombe. Le Maître reste planté à côté du Docteur.

« Qu'est-ce que tu lis ? reprend-il.

La Guerre des Mondes de H.G. Wells. J'ai le souvenir que tu aimes bien ce bouquin.

– Pas mal en effet, concède-t-il.

– Les Humains sont incomparables pour ce qui est de la littérature, tu ne trouves pas ?

– Mouais. »

Après encore quelques minutes d'immobilité silencieuse, il se dirige vers son laboratoire d'un pas plus nerveux qu'il ne le souhaiterait.

TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT

« Si tu veux. »

Le Docteur répond au Maître qui réclame un changement de planète.

La jeune femme est en train de barboter dans la piscine, après avoir fait quelques longueurs.

« Je voudrais aller sur Manufactusia, précise-t-il. J'ai besoin de pièces pour…

– Si tu veux, je t'ai dit, l'interrompt le Docteur. Tu sais le faire fonctionner, non ? Et puis, il t'est déjà arrivé souvent de l'emprunter sans me le demander auparavant, n'est-ce pas ?

– D'accord, marmonne le Maître, j'y vais. Tu… ajoute-t-il. Tu n'as pas envie de venir avec moi, non ?

– Non », réplique-t-elle en repoussant le bord du bassin avec ses pieds.

Elle fait un petit coucou de la main, et s'éloigne en brasse coulée.

« D'accord », répète-t-il alors qu'elle est déjà loin et ne l'entend plus.

TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT

« Est-ce que… est-ce que tu ne serais pas malade ? s'enquiert le Maître quelques semaines plus tard.

– Pourquoi dis-tu ça ? Je me sens parfaitement bien.

– Eh bien, tu n'es pas sortie du TARDIS depuis plus de trois mois. Je… je commence à m'inquiéter un peu.

– J'ai juste besoin de me reposer, d'arrêter de courir. Et finalement, tu avais raison : on peut s'occuper toute la journée sans s'ennuyer ici. Je me demande pourquoi je vais chercher ailleurs ce que j'ai sous la main.

– Mais… les merveilles de l'univers, tout ça… balbutie le Maître, déconcerté.

– Très surfait à mon avis. »

Tirant légèrement la langue, le Docteur rajoute une touche de peinture sur le tableau déjà surchargé.

« Comment tu trouves ma dernière création ? s'extasie-t-elle. Pas mal, non ? »

Le Maître regarde le dégueulis de couleurs violentes qui encroûte la toile.

« C'est… c'est quoi ? risque-t-il, sentant qu'il avance sur un terrain miné.

– C'est de l'art abstrait. L'expression de mon moi profond. Ce que je ressens par rapport à la vie, à l'univers et au reste. C'est pourtant évident, non ?

– Oh oui, bien sûr ! Je me disais que cette tache de rouge… heu…

– Vermillon sanguine pressée.

– Voilà ! Eh bien que ça représentait parfaitement ton… ton… heu…

– Mon ?

– Ton… enthousiasme ? » finit le Maître, en se demandant pourquoi il s'est lancé dans cette explication périlleuse.

Elle le regarde avec une expression de pitié et de désespoir mêlés.

« Absolument pas ! affirme-t-elle. L'enthousiasme, c'est ce grand trait de jaune de Naples. J'ai le regret de te dire que tu n'y connais rien en peinture. J'ai étudié chez les meilleurs : Léonardo, Donatello, Michelangelo et Raphael. C'est te dire !

– Bien, marmonne-t-il, en battant en retraite. C'est superbe en tout cas.

– J'avoue que j'en suis assez fière », l'entend-il dire dans le lointain, pendant qu'il fuit l'atelier.

TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT

« Six mois, tout de même… »

Le Maître marmonne dans sa barbe, tout en essayant de se concentrer sur un montage compliqué. Il appuie un peu trop fort sur le fer à souder et tout son assemblage délicat explose dans ses mains.

« Rassilon ! grogne-t-il. Je n'y arrive pas. Je vais sortir pour me calmer. Peut-être aller faire une petite visite quelque part. Une planète bien civilisée. Ça me changera les idées… et des Humains aussi. »

Il se dirige vers la salle de commande, non sans avoir jeté un coup d'œil à la pièce où le Docteur s'essaye à de difficiles positions de yoga. Il reste un instant en contemplation devant le spectacle, et se demande s'il ne va pas faire une petite pause avant d'aller consulter la base de données du TARDIS.

Puis il secoue la tête et poursuit son chemin. Quelques minutes plus tard, ses yeux suivent rapidement, sur l'écran de la console, le nom des mondes et leur brève description, tandis qu'il murmure de temps en temps le nom de certains d'entre eux.

« A ! épelle-t-il. "Arda", "Arkonis", "Aurora"… hum… non. B ! "Bellicia" ça doit batailler dur là-bas, "Balbylonic" déjà vue. C ! "Cadia", "Cybertron" j'y vais tout le temps. D ! "Dalekania", tiens, ça existe ça ? "Disque-Monde" on en revient. E ! "Euphor" non… "Eden" le paradis, j'en ai soupé. F ! "Flora" trop vert. G ! Gallifrey, sûrement pas ! »

Il s'arrête un instant, songeur.

« Comment fait-elle pour toujours découvrir des lieux qui lui font envie ? Moi, il n'y a rien qui me tente là-dedans. »

Il pousse un soupir, puis continue :

« "Magnamund", "Olydri", mmh… mmh… mmh… mmh, "Zoubihn". Fin de l'alphabet et je n'ai rien trouvé. »

Obstiné, il reprend au début et s'arrête sur "Épistémé".

« Bien sûr ! Spécialité : la connaissance. Toutes sortes de savoirs. Une civilisation hautement cultivée. Voilà ce qu'il me faut ! »

TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT

« Le décor est vraiment très beau », murmure le Maître en levant la tête vers les bâtiments élancés, sortants d'une profusion d'arbres aux formes délicieusement désuètes.

Il avait essayé de convaincre le Docteur de le suivre, mais celle-ci n'avait rien voulu savoir.

« Je suis en train de rédiger le meilleur roman de cette moitié de l'univers, lui avait-elle répondu. L'inspiration, ça n'attend pas. »

Il se promène donc seul, en attendant d'aller rendre visite à d'éminents professeurs de science. Sur la base de données du TARDIS on parle d'un professeur Chronitis* et d'un professeur de Chempignac* qui semblent les plus connus.

*[Chronotis qu'on retrouve dans Shada, et de Champignac dans Les Aventures de Spirou et Fantasio]

Cependant, quelque chose le gêne au milieu de toute cette splendeur, sans qu'il arrive exactement à comprendre quoi. Les gens passent rapidement autour de lui. Peut-être cette hâte qui ne lui semble pas correspondre à la solennité d'un lieu consacré à l'érudition.

Ou leur expression. Il avait dans l'idée que d'habiter un monde si magnifique, où la science et la culture sont au centre de la vie, rendrait les gens plus avenants et plus gais.

Il ressent un malaise indéfinissable. Trop de beauté peut-être, trop de perfection.

« Je vais essayer de trouver ces savants, songe-t-il. Au moins, eux ne me décevront pas. »

Il se dirige vers le centre de la cité, vers l'université qui occupe un très vaste espace au cœur de la ville.

Soudain, au milieu de la foule, quelqu'un le bouscule. Cela l'étonne. Ces gens ont l'air de pouvoir circuler les uns à côté des autres avec une telle habileté qu'ils ne se touchent jamais. Il aperçoit, l'espace d'une seconde, le visage d'une femme. Elle se détourne aussitôt et poursuit son chemin, mais il lui a semblé y voir un appel.

Ce qui le surprend le plus, c'est d'avoir été capable de lire quelque chose sur cette face entraperçue si furtivement. Il n'a jamais été doué pour lire les expressions jusqu'à maintenant. Peut-être parce qu'il ne s'en souciait pas. Et cette femme lui disait nettement : « j'ai besoin de vous, venez ».

Une prostituée ? Possible, même ici. Seulement, s'il hésite trop longtemps, elle va disparaître et il ne le saura jamais. Il fait demi-tour et part dans son sillage. Elle marche rapidement, sans balancer les hanches de façon suggestive, mais la tête droite, avec une élégance naturelle plutôt attirante.

Elle entre dans une habitation. Il la voit appeler l'ascenseur, programmer un étage, mais ne pas entrer dans la cabine. Puis, toujours sans se retourner, comme si elle était sûre qu'il la suivrait, elle se dirige vers le sous-sol. À tout moment, il s'attend à arriver dans un lieu plus ou moins bien aménagé, où elle l'inviterait à profiter de ses charmes contre rétribution.

Mais ce n'est pas le cas. Elle suit les corridors qui s'entrecroisent, monte à nouveau des escaliers. Ils débouchent sur une petite rue. Il commence à se demander s'il n'a pas fait une erreur de jugement, et s'il n'est pas en train de suivre quelqu'un qui ne lui a envoyé aucun message.

Elle pénètre dans un autre immeuble.

« C'est stupide ! pense-t-il. Je suis venu ici pour rencontrer des puits de science, pas des péripatéticiennes un peu tordues. Je vais essayer de retrouver le chemin vers la faculté. »

Mais il la voit qui passe à nouveau la tête par la porte. Très brièvement. Après quelques secondes de réflexion, il entre à son tour. Elle le saisit par la manche et lui intime Chut ! avant de poser sur son crâne une sorte de casque bricolé avec des fils partout et une fine couche de métal doré. Elle porte le même genre d'instrument ridicule.

Lui prenant la main, elle l'entraîne dans de nouveaux sous-sols plus tortueux encore que les précédents et nettement plus peuplés. Les autres personnes qu'ils croisent portent toutes cette espèce de couvre-chef dont il est lui-même coiffé. En tout cas, son instinct ne l'avait pas trompé : il y a bel et bien un problème sur Épistémé.

Ils débouchent dans une pièce pas très grande, mais bondée. Les conversations cessent et toutes les personnes présentes se tournent vers lui. Un homme âgé fend la foule. Il apostrophe son guide :

« Gala, pourquoi as-tu amené cet étranger ?

– C'est un sage, Kuklos. Et mieux que ça encore, un sage qui ne craint pas de se salir les mains.

– Tu l'as "senti" ? questionne Kuklos.

– Son esprit a frappé le mien alors que je me rendais au Chemin.

– Ce n'était pas pour toi le jour du Chemin.

– Je devais soutenir un ami. J'espère qu'il me pardonnera de l'avoir abandonné.

– Puis-je savoir ? intervient le Maître.

– Bien sûr, répond Kuklos. Si Gala t'as senti, c'est que nous pouvons te faire confiance. »

« C'est bien la première fois que quelqu'un me fait confiance après avoir eu un aperçu de mon esprit, s'étonne le Maître. J'aurais plutôt attendu le contraire. »

La jeune femme a dit « un sage qui n'a pas peur de se salir les mains ». Qu'attendent-ils donc de lui ?

Kuklos, Gala ainsi qu'un autre homme et une femme, s'isolent dans une chambre avec le Maître. Là aussi, c'est minuscule. Trois personnes s'assoient sur le lit, une autre sur la table et on l'invite à s'installer sur l'unique chaise. On lui présente Tetra et Phyllon.

« Permets-tu que Gala lise ton esprit ? lui demande le vieux. Ne t'inquiètes pas, elle n'entrera pas dans tes souvenirs personnels. Elle n'en a pas le pouvoir.

– Je ne suis qu'une Liseuse de Savoirs, précise Gala. Et je sais déjà que tu n'es pas de notre monde. »

Le Maître accepte, déterminé à ne lui laisser voir que les parties qu'il voudra bien montrer.

Au bout de quelques minutes, Gala reprend la parole :

« Tu es quelqu'un de vraiment très spécial, annonce-t-elle. Ton savoir est immense, mais tu l'as souvent mis au service d'une cause que je n'arrive pas à déterminer, mais certainement négative. Il y a eu un grand changement dans ta vie récemment, sans que je sache exactement quoi non plus.

– Peut-il nous être utile ? questionne Kuklos.

– S'il en a la volonté, répond-elle. Il sait manipuler les instruments scientifiques. »

Les quatre Épistéméens le scrutent avec admiration.

« Je ne suis pas venu ici pour ça, proteste-t-il. Je voulais seulement rencontrer les meilleurs de vos savants.

– Je crains que tu ne sois déçu, étranger. Nos hommes de science ont été les premiers à être aspirés. Nous n'avions pas encore compris le danger qui nous menaçait. Quelles personnes souhaitais-tu voir ? »

Le Maître lui cite les noms qu'il a retenus.

« Montre-lui Tetra, ordonne Kuklos. Ensuite, ramène-le ici. »

Tetra, une petite femme ronde et blonde, le conduit dans une autre chambre. Sur un fauteuil, gît un homme très âgé, et de toute évidence sénile. Une jeune fille s'occupe de lui. Elle essuie surtout la bave qui coule de sa bouche.

« Le professeur de Chempignac, lui annonce Tetra. Il y a six mois, c'était l'homme le plus brillant d'Épistémé. Son savoir a été sucé jusqu'à la dernière goutte. Il ne sait plus qui il est, et ne connaît même plus les gestes simples de la vie. Nous avons réussi à le récupérer avant que son corps oublie la façon de respirer ou de faire battre son cœur.

– Qu'est-ce que c'est ? questionne le Maître. Qu'est-ce qui provoque ça ?

– Kuklos saura te le dire mieux que moi, répond-elle. Je suis passée trop souvent par le Chemin avant que je sois découverte par le Groupe. J'ai déjà oublié beaucoup de choses. »

TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT

« Nous avons mis trop de temps à comprendre, explique celui qui semble être le chef de cette petite communauté. Pour les plus intelligents d'entre nous, cela a été fatal. Je n'ai dû ma propre survie qu'au fait que je suis très casanier. Je sors rarement.

– Vous avez parlé de chemin, interroge le Maître. Probablement un chemin très spécifique.

– C'est un sentier qui parcourt le jardin au centre de la ville. Un lieu que fréquentaient beaucoup nos érudits. Un endroit très paisible, où ils aimaient se rencontrer pour discuter. Le nombre de brillants cerveaux au mètre carré y était très élevé. J'imagine que c'est ce qui l'a attiré.

– Mais quoi ?

– Justement, nous ne savons pas. Une entité, une créature, un monstre. Aucune idée. Nous ne voyons que les résultats et nous sentons son aura maléfique qui nous oblige à faire certaines choses.

– Des précisions, Kuklos, des précisions ! »

Le Maître commence à s'impatienter du temps que met l'homme à raconter son histoire.

« J'y viens, répond celui-ci. Nous avons commencé à soupçonner quelque chose, lorsqu'il y a eu deux décès coup sur coup sur le Chemin. Deux scientifiques de haut niveau, morts à quelques jours de distance, arborant le même air ahuri.

Puis, après cela, il y eut d'autres personnes atteintes soudain de gâtisme. Elles n'étaient ni âgées, ni malades.

Enfin, des gens qui n'avaient pas l'habitude de fréquenter le Chemin, se sont sentis attirés par lui. Ils ressortaient en ayant oublié une bonne partie de ce qu'ils savaient.

– Comment avez-vous compris qu'il s'agissait de quelque chose d'extérieur à cette planète ?

– Nous ne le savons pas. C'est peut-être une entité interne à notre monde. Il est impossible de faire une quelconque enquête sans nous retrouver décérébrés. Notre petit groupe tente de garder au moins un certain nombre de personnes saines et capables de réfléchir, mais nous sommes terriblement désarmés.

– Ce… machin, demande le Maître en désignant l'objet sur sa tête, est de quelle utilité ?

– Il nous permet de résister plus facilement à l'envie d'aller se promener sur le Chemin. Mais, en dehors de ces murs, la créature repère ces appareils. Aussitôt, ceux qui les portent les enlèvent et courent vers le lieu maudit. On les retrouve en général soit vidés de toute connaissance, soit morts. »

Le Maître réfléchit.

« Cette créature se nourrit donc du savoir, conclue-t-il. Un peu comme un étudiant auprès de son professeur.

– C'est tout à fait ça ! approuve Kuklos. Sauf que je peux donner ce que je sais sans m'en défaire. Mais lui ou elle vide le cerveau de ceux qui le possèdent. Je pense qu'au début, elle aspirait tout sans distinction jusqu'à la mort du sujet. Maintenant, elle a appris à être plus sélective. Elle ne prend que peu à chacun et le laisse vivre. Mais elle oblige tout le monde à passer et repasser par le Chemin pour avoir sa dose de nourriture. Son influence s'étend sur toute la planète. Nous voyons débarquer des milliers de gens de partout. Épistémé ne sera bientôt plus qu'un monde de débiles mentaux qui sauront à peine faire les gestes les plus simples de la vie quotidienne.

– Je ne vois pas ce que je peux faire », murmure le Maître.

« À part m'enfuir pour ne pas subir le même sort, pense-t-il. D'ailleurs, je vais sérieusement y songer. Je suis poursuivi par la malédiction du Docteur, mais je ne vais pas m'y laisser prendre comme elle. Pas question que je me mette en danger pour aider ces gens qui ne me sont rien. »

Il se redresse, déterminé à regagner le TARDIS. Le regard des quatre Épistéméens se lève vers lui, plein d'espoir.

« Tu as une idée ? questionne Kuklos, les yeux brillants.

– Heu, c'est-à-dire que… en quelque sorte oui. »

Comment leur dire que son option, c'est de se sauver.

« Je n'ai pas besoin de le leur dire, réfléchit-il. Je n'ai qu'à partir, et puis c'est tout. »

Il gagne la sortie très vite, se glissant au milieu des groupes. Il n'a pas besoin de guide pour le retour, il a très bien mémorisé le chemin.

À peine sorti des pièces bondées, il entend un pas léger derrière lui. Gala arrive à sa hauteur.

« Je viens avec toi, lui annonce-t-elle. Cela te sera plus facile avec quelqu'un qui connaît bien le coin. »

Le Maître accélère l'allure, et il la distance rapidement.

« Attends ! l'entend-il crier. Enlève ton… »

TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT

« Je suis désolée d'avoir dû faire ça. »

Assis contre la paroi lépreuse, le Maître se masse le menton avec une grimace de douleur. Gala est agenouillée à côté de lui et le regarde avec anxiété.

« Vous tapez fort, gémit-il.

– Tous les Épistéméens pratiquent au moins un sport. Le coup de l'esprit sain dans le corps sain, vous savez. Je faisais de la savate.

– Qu'est-ce que c'est encore que ce truc ?

– De la boxe qui se pratique avec les poings et les pieds.

– Efficace, grogne-t-il. Mais pourquoi m'avez-vous frappé ?

– Tu avais arraché le casque de ta tête et tu te précipitais vers le Chemin.

– Oh !... Je vois, soupire-t-il. Je ne pensais pas que cette créature aurait une influence sur moi.

– Oh si ! affirme Gala. Plus l'esprit est cultivé et intelligent, plus son emprise sur lui est importante. Tu as eu de la chance qu'elle ne t'ait pas repéré, tout à l'heure, lorsque tu te promenais. Elle devait déjà être en train de festoyer. »

Elle ajoute, en s'asseyant dans la poussière :

« Qu'as-tu prévu de faire ? Si tu me le dis, je peux peut-être t'être utile. »

« Me barrer, mettre les voiles, prendre la poudre d'escampette, voilà ce que je comptais faire », songe-t-il.

La jeune femme l'observe de ses grands yeux bruns.

« Je m'en doutais, soupire-t-elle.

– Je croyais que vous ne pouviez lire que le savoir, s'étonne-t-il, un peu gêné. Vous n'êtes pas vraiment télépathe, n'est-ce pas ?

– Pas besoin de l'être pour comprendre. Je… je trouverai quelque chose pour leur expliquer pourquoi tu es parti. »

Elle se lève et s'éloigne dans les couloirs sombres. Au bout de quelques pas, elle s'arrête, se retourne et ajoute :

« Pour repartir jusqu'à ta machine, concentre-toi sur une phrase stupide. Tu sais, de celles dont sont composées les comptines. "Et ron, et ron, petit patapon", des trucs dans ce genre. Essaye de ne pas penser à autre chose. Ah ! Et enlève le casque. Il ne sert à rien au dehors, au contraire. Bonne chance et bon retour chez toi. »

Il la regarde disparaître derrière l'angle d'un mur. Puis, il retourne lentement vers le TARDIS en marmonnant :

« Chez Rassilon qui veut entrer

Choisit en haut, au centre, en bas !

En haut, au centre, en bas, se répète-t-il, en haut, au centre, en bas ! »

Chaque pas est un supplice et une victoire.

« Chez Rassilon qui veut entrer… en haut, au centre, en bas ! En haut, au centre, en bas ! » chuchote-t-il, en essayant d'oublier le martellement douloureux dans sa tête, l'envie de tourner les talons et de courir vers le Chemin.

La porte claque dans son dos. Enfin en sécurité ! Il s'aperçoit alors seulement qu'il a toujours le ridicule casque bricolé à la main. Avec un grognement de colère, il le jette dans la première salle de stockage rencontrée, pendant qu'il se met en quête du Docteur.

Il doit parcourir un long moment la machine avant de la découvrir dans une toute nouvelle pièce qu'il ne connaissait pas, et où règne une épouvantable chaleur.

Face à un foyer rougeoyant, sa compagne, vêtue d'un tablier de cuir et d'un masque en mica, tient une goutte incandescente de verre au bout d'un long bâton. Elle la façonne en la faisant tourner dans une forme. Elle soulève aussi de temps en temps sa protection pour souffler dans le tube et faire grandir l'objet.

« Docteur, je suis revenu ! » crie le Maître dans le ronflement puissant du four.

Il ne reçoit aucune réponse.

« Au cas où ça t'intéresserait », murmure-t-il en regagnant son propre laboratoire.

Là, sur son établi, l'attend l'objet qu'il a mis en morceaux peu de temps auparavant, en essayant de faire une soudure délicate. Il s'assoit face à lui et le regarde. Mais son esprit est ailleurs. Il se félicite de ne pas être tombé dans le piège.

« Le Docteur se serait précipitée pour les aider, songe-t-il. Moi non, pas question que je m'y laisse prendre ! »

« Pas question ! reprend-il à voix haute. D'ailleurs, je vais me remettre au travail. »

« Où en étais-je ? réfléchit-il. Ah oui ! Le tensionneur de Braco. Je devais le fixer sur le réflecteur temporel anti parasites. »

Cependant, tandis qu'il s'efforce de se concentrer à nouveau sur le complexe assemblage, deux yeux bruns, pailletés d'or, surgissent sans cesse devant son regard, brouillant sa vision.

« Tu es vraiment quelqu'un de très spécial », entend-il prononcé par une harmonieuse voix féminine.

« Je suis désolée d'avoir dû faire ça. »

« Je trouverai quelque chose pour leur expliquer pourquoi tu es parti. »

« Bonne chance et bon retour chez toi. »

Il pose ses outils.

« Ah non ! Je ne vais pas me comporter comme le Docteur. Leurs problèmes ne me concernent pas. J'en ai assez des miens. C'est vrai ça ! Qui s'intéresse à mes ennuis, hein ? Qui s'y est jamais intéressé d'ailleurs ? Personne ! »

Il continue à grommeler tout en remuant les pièces électroniques sans vraiment travailler dessus.

« Même pas elle ! Est-ce qu'elle me regarde seulement ? Est-ce que j'existe pour elle ? Ah pour aller sauver Pierre, Paul ou Jacques qui ne lui sont rien, il y a du monde. Mais pour se soucier de moi, personne ! » continue-t-il avec une parfaite mauvaise foi.

« Ce qu'il faut, pense-t-il, incapable de laisser un problème non résolu, c'est protéger les diverses ondes cérébrales. Créer une fréquence très basse qui brouille chacune d'entre elles et les rende invisible à l'être qui les perçoit et s'en nourrit. Avec plusieurs sortes de métaux, on devrait y arriver. Leur casque bidon, c'est un peu ça, mais tellement primitif ! »

Il se lève et gagne la salle de commande, tout en continuant à réfléchir. Il programme le TARDIS pour le faire revenir quelques minutes en arrière.

Puis il jette un coup d'œil par la porte. Il aperçoit son moi antérieur revenir d'un pas hésitant et titubant. Il se glisse rapidement derrière le tronc d'un arbre, et attend de se voir entrer dans la machine avant de partir en courant vers le lieu où il vient de quitter Gala.

« Hé, attendez ! » crie-t-il à la silhouette de la jeune femme.

Elle se retourne, souriante.

« Oui ?

– Je… on pourrait peut-être renforcer l'efficacité de vos engins protecteurs. Les rendre plus discrets et non repérables pour la bestiole.

– Vous le pensez vraiment ?

– Je suis assez doué en bricolage, répond-il en se rengorgeant légèrement.

– Nous ne sommes pas très bien équipés, je le crains. Mais si vous nous dites ce dont vous avez besoin, nous devrions pouvoir vous le procurer rapidement. Les laboratoires de l'université regorgent de matériel. Seulement, plus personne ne sait s'en servir. »

TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT

« Je suis allé presque jusqu'au Chemin et me revoilà, intact ! Aucune sensation d'être attiré, rien. »

Le jeune homme, qui s'était porté volontaire pour tester la dernière version de l'oreillette de protection du Maître, raconte son expérience.

Le vilain casque, à l'allure de bricolage improvisé par un enfant de maternelle, a laissé la place à un discret bijou qui s'enfile sur l'oreille.

Il est composé principalement d'un fil d'or et d'un cône qui se place à l'intérieur du conduit auditif. Selon les personnes, il est plus efficace du côté gauche ou droit. Le Maître passe les jours suivants à faire des ajustements pour que tous les membres du Groupe soient équipés.

Lui-même s'en est fabriqué un qui orne son pavillon gauche. Il en a créé également un autre qu'il réserve au Docteur. Il a la ferme intention d'aller la dénicher dans son cocon et à l'obliger à vivre cette aventure avec lui. Après tout, c'est elle la spécialiste de ce genre de choses, non ?

« Je vais aller chercher une personne qui pourra également vous aider, annonce-t-il à Kuklos. Il faut que je retourne à mon vaisseau. »

Il surprend le regard de Gala. Elle a l'air de croire qu'il a l'intention de fuir à nouveau. Aussi, il lui propose :

« Vous pouvez venir avec moi, si vous le souhaitez.

– Chouette ! s'écrie-t-elle, en lui emboîtant le pas. Je vais voir un vrai vaisseau spatial. Est-il tout en métal étincelant avec des signes mystérieux écrits en gros sur la coque ?

– Heu… non, balbutie le Maître.

– Alors, c'est une boule en matière sombre, invisible selon la lumière ?

– Non plus », répond le Maître en pensant au parallélépipède en bois bleu, délavé et légèrement écorné, que le Docteur appelle un TARDIS.

« Je me demande encore pourquoi j'ai accepté qu'on prenne le sien et non le mien : nettement plus récent, et avec un circuit caméléon qui fonctionne », songe-t-il.

Le TARDIS a discrètement été matérialisé dans l'ombre d'un immeuble, à demi caché par les frondaisons d'un arbre aux branches pleureuses. Quand elle voit le Maître se diriger vers la machine spatio-temporelle, Gala remarque :

« Quelle curieuse petite cabine ! Pourquoi nous arrêtons-nous ici ? Nous n'allons pas d'abord à votre vaisseau ?

– Ceci est mon… enfin… notre appareil, au Docteur et à moi.

– Oh, murmure-t-elle. D'accord. Je vois. Il est… original.

– Vous pouvez le dire vous savez, réplique le Maître en souriant, ça ne me vexera pas. Je sais qu'il a un aspect extérieur assez médiocre. Mais c'est mieux dedans, je vous assure. Surtout depuis que je m'en occupe. »

Depuis quelques minutes, il ressent à nouveau un fort malaise et ouvre la porte fébrilement. Il franchit rapidement celle-ci, suivi de son accompagnatrice.

« Mais c'est… balbutie la jeune femme en regardant autour d'elle.

– Plus grand à l'intérieur, oui », termine le Maître.

Il s'appuie quelques minutes à la console pour laisser passer l'éblouissement.

« Docteur ? appelle-t-il enfin.

– Dans l'atelier ! » répond une voix.

Féminine, à la grande surprise de Gala.

« Je termine la tête de mon Rassilon monumental. »

Ils entrent dans une pièce très haute, après quelques détours dans les couloirs blancs décorés de ronds en creux.

Une énorme motte d'argile grise emplit la salle, presque jusqu'au plafond.

« Heu, Docteur ? s'enquiert le Maître. Où es-tu ? »

Un morceau de glaise se détache du tas et se penche vers eux.

« Eh bien, ici ! Tu ne me vois donc pas ?

– Si bien sûr ! répond le Maître. C'est juste que tu en as mis un peu sur toi, alors… »

Une statue en forme de Docteur dégringole l'escabeau, et arrive à leur hauteur. Elle pose ses outils et tend une main couverte de terre vers l'Épistéméenne.

« Bonjour, je suis le Docteur, déclare une bouche qui s'ouvre dans la face argileuse.

– Je suis Gala. Je suis venue avec… oh, je ne vous ai même pas demandé votre nom !

– Le Maître.

– Le Docteur, le Maître ! Vous avez des noms de sages. C'est de bon augure pour notre problème.

– Un problème ? demande le Docteur. Racontez-moi ça.

– Peut-être devrais-tu aller te nettoyer un peu avant, non ? » suggère le Maître.

Le Docteur regarde ses doigts, puis le reste de sa personne.

« Oh oui, tu as sans doute raison. Je reviens tout de suite, ajoute-t-elle.

– Nous t'attendons dans la cuisine. Je vais faire du thé pour notre hôte. »

TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT

« C'est très intéressant ! »

Le Docteur écoute ce que raconte Gala, le menton appuyé sur sa main.

Le Maître a remarqué qu'il lui restait des traces d'argiles derrière les oreilles, et il se retient violemment d'aller prendre une serviette pour finir le nettoyage. Pendant un instant même, il n'entend plus ce qui se passe autour de lui, tellement ces taches l'obsèdent. Il arrive enfin à se reprendre, et suit la fin de l'histoire qu'il connaît déjà en grande partie.

Il sort un objet de sa poche.

« Je t'ai fabriqué une oreillette, dit-il au Docteur en la lui présentant.

– Oh, merci ! Elle est très jolie. »

Elle la place à son oreille gauche.

« Il faut que tu la testes pour savoir de quel côté elle est plus efficace », explique le Maître.

Elle sort du TARDIS. Ses deux compagnons la voient tourner sur elle-même et se diriger vers le centre de la ville. Ils la rattrapent et la ramènent dans le vaisseau spatio-temporel. Finalement, adapté à l'oreille droite et légèrement renforcé, l'appareil se révèle enfin tout à fait efficace.

« Fort bien ! Allons-y ! s'exclame le Docteur. À nous deux, qui que tu sois ! »

TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT

À quatre pattes sur le Chemin, le Docteur observe les petits animaux qui grouillent dans la terre couverte de brindilles et de feuilles.

« Quel nom donnez-vous à ces bestioles ? demande-t-elle à Gala.

– Les broumises. Ce sont des animaux sociaux, vivants en colonie. À vrai dire, c'est plutôt une plaie sur Épistémé. Il y en a partout. Nous essayons de nous en débarrasser depuis fort longtemps.

– Pas vraiment des insectes, continue le Docteur. Ils ont dix pattes et pas d'exosquelette. »

Elle en saisit un du bout des doigts et le pose sur sa paume. L'animal se tortille et fuit le long de son bras, remontant vers son coude.

« Crois-tu que ce soit le moment de faire de l'entomologie ? » grogne le Maître.

Au fur et à mesure qu'il s'est rapproché de ce lieu, il a senti un étau se resserrer sur son crâne. Depuis qu'ils sont sur le sentier, il a conscience d'une volonté opposée à la sienne qui tente d'occuper son esprit.

« Pourtant, j'ai mon appareil, songe-t-il. Pourquoi n'est-il pas aussi performant que les autres ? »

« Maître que penses-tu… commence le Docteur en se redressant. Maître ? »

La lutte entre sa volonté et celle de cet autre être, mobilise toutes ses forces. Il a fermé les yeux et titube, les mains sur les tempes.

« Je… balbutie-t-il. Elle essaye de m'avoir.

– Elle ? demande le Docteur.

– Oui… c'est une entité… féminine. Ah ! »

Le Docteur et Gala se précipitent pour l'empêcher de tomber. Elles le font asseoir dos à un arbre.

« Laisse-moi entrer dans ta tête, lui chuchote sa compagne. Je pourrais t'aider à lutter, et peut-être savoir qui c'est. »

Il entrouvre péniblement les paupières et souffle juste :

« Oui, vas-y. »

Elle s'assoit entre ses jambes, prend son crâne dans ses mains et appuie son front au sien. Gala, qui est restée debout près d'eux, l'entend marmonner des paroles qui lui sont inconnues. Cela forme une musique qui a un effet légèrement soporifique.

« Ne résiste pas, murmure le Docteur à son compagnon.

– Elle… elle va… elle va gagner, halète-t-il.

– Non. Je suis là. Apprends à me faire confiance. »

Quelques minutes plus tard, elle doit le soutenir, car il s'affaisse doucement vers elle.

« Qu'a-t-il donc ? s'inquiète Gala.

– Chut ! Il dort. »

Elle ôte l'oreillette et l'examine attentivement. Gala pousse un petit cri.

« Il est à sa merci sans cet appareil ! s'exclame-t-elle.

– Non, répond le Docteur. J'ai enfermé son esprit dans une partie du mien pour le protéger. Ça me permet de faire ça. Oh, je vois, chuchote-t-elle au bout d'un petit moment. Le stabilisateur d'ondes mu est trop faible. À quoi a-t-il donc pensé en le faisant si petit ! »

Elle regarde autour d'elle.

« Est-ce que vous avez de la gomme arabique sur vous ? demande-t-elle à Gala.

– De la quoi ? s'étonne celle-ci.

– Ce n'est pas grave. De la sève d'arbre un peu collante fera l'affaire.

– Les goumiers produisent un jus assez gluant, répond l'Épistéméenne en montrant une plante aux grosses feuilles d'un vert presque noir.

– Ça ira. »

Pendant que Gala taille dans la tige armé d'un petit couteau, le Docteur sort de ses poches un attirail d'objets divers. Elle pose le tout en vrac sur le sol et fouille dedans.

« Ah voilà ! triomphe-t-elle. Je savais bien que j'en avais un ! »

Elle tient un mince fil de cuivre au bout des doigts.

Enfin, grâce à une goutte de jus de goumier, elle le fixe à l'intérieur de l'oreillette du Maître en lui faisant prendre une forme précise qu'elle calcule en marmonnant des chiffres et en faisant des opérations qu'elle trace dans la poussière.

Elle accomplit tout ce travail, le Maître toujours endormi, appuyé sur elle.

Puis elle lui remet son bijou sur le pavillon gauche, et le réveille en lui pinçant les joues.

« Aïe ! grogne-t-il.

– Comment te sens-tu, maintenant ? » s'enquiert-elle.

Il reste un instant immobile, les yeux fermés, appuyé au tronc.

« Ça va, finit-il par dire en se redressant. Je la sens toujours, mais je peux lui résister plus facilement. Pourquoi…

– Tu avais négligé de protéger suffisamment tes ondes mu, le coupe-t-elle.

– Mais je ne pensais pas… commence-t-il.

– Eh si ! lui répond-elle en se levant. Tu n'es pas différent de tout le monde à ce niveau, quoi que tu en penses. Dépêchons-nous, ajoute-t-elle. J'ai cru comprendre où est cette créature et qui elle est. »

Elle se tourne vers Gala.

« J'ai bien peur que vos broumises soient encore plus envahissantes que vous ne le pensiez.

– Les broumises ? s'étonne la jeune femme. Que voulez-vous dire ?

– Prenez-vous des mesures pour lutter contre ces animaux ?

– Évidemment ! Mais elles n'avaient pas été très efficaces jusqu'à présent.

– Et maintenant ?

– Le professeur de Chempignac travaillait sur un projet très prometteur quand il a été interrompu par… ce que vous savez », ajoute-t-elle tristement.

Le Docteur entraîne ses deux compagnons hors du Chemin.

« Vous allez m'expliquer ça en marchant. Il vaut mieux nous éloigner de cet endroit, précise-t-elle.

– Je crains de ne pas être au courant, explique Gala. Le professeur Kuklos saura vous en parler mieux que moi. Il avait l'habitude de discuter souvent avec le professeur de Chempignac. »

TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT

« C'était une combinaison de produits chimiques, destinés non pas à tuer, mais à rendre stériles ces animaux, et d'un appareil émettant des ondes qui leur donnaient envie de s'éloigner des lieux habités. »

Le professeur Kuklos expose les détails des travaux du professeur Chempignac au Maître et au Docteur.

« Je vois, murmure celle-ci. Pas très agressif, mais tout de même suffisamment pour provoquer une riposte

– Une riposte ? interroge Kuklos.

– Est-ce que ces bêtes sont gouvernées par une reine ? demande le Maître.

– Tout à fait ! Comment le savez-vous ?

– C'est une organisation assez commune chez les animaux sociaux, explique le Docteur. On en trouve quasiment sur toutes les planètes. »

Leur interlocuteur pousse un soupir.

« Voilà encore un exemple du savoir que nous avons perdu, se lamente-t-il.

– L'entité qui tentait de me voler mon cerveau, était féminine et pas du tout amicale, précise le Maître. Il y a eu un passage dans les deux sens à un moment, et j'ai pu voir et ressentir comme elle quelques secondes. Elle éprouve beaucoup de rancœur, mais aussi un sentiment de triomphe. Elle sait énormément de choses, et devient de plus en plus puissante. Elle se trouve quelque part sous terre.

– Sous le Chemin, j'en suis certaine, affirme le Docteur. C'est la reine des broumises. Non des broumises du monde entier, mais seulement de celles qui occupent ce lieu.

La proximité de tant de cerveaux géniaux a modifié quelque chose chez la reine, continue-t-elle. Pour communiquer avec ses sujets, c'est un animal qui doit avoir naturellement un don psychique. Lorsqu'elle s'est sentie menacée, elle a riposté de façon probablement totalement instinctive au début, en s'appropriant le savoir de ceux qui passaient par là.

Mais, devenant de plus en plus maline, je doute qu'elle se contente d'en rester là. Lorsqu'elle aura accumulé assez de savoir et de puissance, il y a de fortes chances pour qu'elle veuille devenir la seule créature intelligente d'Épistémé. Remplacer votre race par la sienne au sommet de l'évolution de cette planète.

– Il faut la tuer ! s'exclame Kuklos. Creuser le sol à sa recherche, et la faire disparaître.

– Je ne pense pas que vous y arriviez, fait remarquer le Maître. Sa force dépasse déjà votre capacité à la contrer. Quiconque tentera quelque chose contre elle aura de sérieux ennuis.

– Mais les appareils que vous avez fabriqués… commence Gala.

– Ne servirons à rien, à partir du moment où vous l'agresserez directement. Sa réaction va être si violente qu'elle fera exploser vos cerveaux dans vos crânes.

– Je pense que le Maître a hélas raison, murmure le Docteur. Se rapprocher d'elle physiquement est indispensable, mais il faut que ceux qui vont le faire n'aient pas grand chose à perdre psychiquement.

– Que voulez-vous dire ? interroge Kuklos.

– J'imagine que, même en tant que peuple hautement cultivé, il y a dans votre population une proportion de gens pas très intelligents et même j'irais jusqu'à dire de "crétins", dans le sens propre du terme.

– Nous n'en sommes pas fiers, mais il en existe en effet, avoue Kuklos d'un air gêné.

– Eh bien, déclare le Docteur, vous aurez bientôt toutes les raisons d'en être fiers, car ce seront peut-être eux qui vont vous sauver, en se sacrifiant, hélas ! Cependant, ajoute-t-elle, atteindre cette créature ne va pas suffire, il faut la combattre aussi. »

Elle se tourne vers Gala.

« Tu as un don psychique, celui de "sentir" la connaissance. D'autres gens sur Épistémé ont-ils aussi ce genre de dons ?

– Oui et ils sont très divers. Tetra en possède quatre. Elle sent la mort des gens quelques heures avant que cela arrive, même les morts accidentelles ou brutales. Elle perçoit les pensées négatives – désolée, Maître, mais c'est pour cela que nous lui avons demandé de participer à notre petite conférence, tout à l'heure. Elle peut endormir les chats. Elle sait calmer l'angoisse nocturne des bébés. Rien de très utile, à mon avis, et surtout, rien qui puisse nous servir contre la reine, hélas !

– Qui sait ? Il faut rassembler deux sortes de personnes : les idiots, comme je le disais auparavant, et tous ceux qui ont un don.

– J'avoue que j'ai des doutes sur l'efficacité de cette méthode, conclue Kuklos, mais je crains que nous n'ayons pas d'autres options. D'accord, Docteur, nous allons nous en occuper. »

TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT

Un cercle d'Épistéméens est occupé à creuser le Chemin. La reine des broumises semble vouloir particulièrement atteindre le savoir du Maître, aussi celui-ci s'est servi des attaques répétées qu'elle tente contre lui pour la localiser.

Les hommes et les femmes qui jouent de la bèche et de la pelle pour atteindre le cœur de la broumisière ont un aspect assez particulier. La plupart ont le regard vide. Certains laissent pendre leur langue hors de leur bouche. Il faut les remplacer souvent car ils perdent assez rapidement leur objectif de vue. Moitié à cause de leur tendance naturelle à oublier ce qu'ils sont en train de faire, moitié parce que la reine se défend en les vidant du peu de savoir que contient leur tête.

Ceux qui les dirigent restent loin du sentier, mais eux aussi doivent retourner régulièrement dans les sous sols isolés, pour se protéger des attaques de l'entité hostile.

« Elle se… elle se… déplace… Elle me veut… Je dois y aller… », bredouille le Maître.

Il se met en marche lentement vers le sentier. Il résiste du mieux qu'il peut, mais l'appel est plus fort que lui. Le Docteur le tire à l'intérieur des bâtiments. Il se laisse glisser le dos contre le mur. Elle s'accroupit près de lui.

« L'oreillette ne suffit plus ? demande-t-elle.

– Non, gémit-il. Elle concentre une bonne partie de sa force contre moi. Pourquoi moi ? Oh, ce que j'ai mal à la tête !

– Ton savoir l'intéresse. Tous les plans que tu as mis en œuvre pour la domination de l'univers, autrefois. Tu devrais retourner dans le TARDIS où tu serais en sécurité. Je peux me débrouiller seule. »

Le Maître s'insurge :

« Elle ne me fait pas peur ! Je ne vais pas laisser tomber maintenant !

– Je me fais du souci pour toi. Je vais t'accompagner…

– Pas question ! Je reste. »

Il se lève.

« Tu ne m'auras pas, vieille larve racornie ! grommelle-t-il. Mon esprit est plus fort que le tien !

– Les ondes mu ! s'exclame le Docteur. Nous pourrons l'atteindre à travers les ondes mu. Pour lui parler, je veux dire. Si cette créature est intelligente, elle doit être sensible au raisonnement. On doit pouvoir négocier avec elle. Lui demander de cesser ses attaques en échange de sa sécurité. Lui proposer un lieu où elle serait tranquille et où elle pourrait cohabiter avec les Épistéméens sans qu'ils se gênent mutuellement. Qu'en pensez-vous ?

– Docteur, soupire le Maître. Tu es une incorrigible optimiste. Et trop naïve. Elle n'acceptera jamais. Elle se sent plus forte que nous.

– On peut essayer, répond le Docteur. Lui donner au moins cette possibilité, avant de la détruire.

– Donner une chance à l'adversaire, c'est faire preuve de faiblesse !

– De force, au contraire, réplique le Docteur. Cela signifie que nous sommes meilleurs que lui.

– Qu'importe être meilleurs, ou plus loyaux, ou quoi que ce soit d'autre, martèle le Maître, agacé. Ce qu'il faut, c'est gagner ! Tous les moyens sont bons. Ça ne sert à rien de discuter avec elle. Elle n'écoutera pas. J'ai visité son esprit, pas toi !

– Maître ! Docteur ! s'exclame Kuklos. Nous n'avons pas de temps pour les discussions rhétoriques. Malgré tout le mal qu'elle a fait, je suis d'accord avec le Docteur, ajoute-t-il. Il faut d'abord tenter une négociation. Sinon, nous ne serions pas dignes d'être appelé Épistéméens.

– Bien, voilà qui règle la question, conclut le Docteur. C'est aux habitants de cette planète de décider. Et, pour l'instant, Kuklos est ce qui se rapproche le plus d'un représentant de son peuple. »

TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT

« Alors ? questionne le Docteur. Tu es le seul avec qui elle a établi un contact naturellement. Tu es le seul à pouvoir lui parler. »

Les tentatives de communications avec la reine des broumises par le biais des Épistéméens ayant un don psychique avaient échoué. Elle les rejetait violemment, et attaquait leurs esprits avec tout autant de rage. Ils avaient fini par renoncer pour arrêter les pertes. Déjà près d'une dizaine de ces malheureux se retrouvaient quasiment décérébrés, réduits à l'état de légumes.

« Et si elle me vide à moi aussi ou qu'elle me tue ? répond-il. Je refuse ! Je l'ai déjà dit : le seul moyen est de la détruire. Immédiatement ! Un explosif, lancé depuis un engin aérien.

– Aucun explosif n'est assez précis pour annihiler seulement le nid. Pour être efficace, il va anéantir tout le centre de la ville, précise Kuklos.

– Eh bien, il faut savoir ce que vous voulez. Vous allez perdre cet endroit, mais sauver vos cerveaux. »

Le Docteur entraîne le Maître à l'écart, loin des habitants inquiets de la planète.

« Je sais que cette demande te paraît complètement inutile… commence-t-elle.

– Et moi je ne comprends pas pourquoi tu insistes tant pour communiquer avec cette créature qui ne nous veut que du mal.

– Ne t'ai-je pas, par le passé, donné une chance à chaque fois que je le pouvais ? Tu n'as jamais su la saisir, jusqu'à… cette fois-là. Mais je l'ai toujours fait. J'ai toujours tenté de te raisonner.

– Tu me compares à cette… cette… »

Le Maître est furieux.

« Non, bien sûr que non ! affirme le Docteur. Écoute, si tu ne veux pas entrer en communication avec elle, je le ferais. Je serais moins efficace que toi, mais j'ai plus de résistance que ces pauvres Épistéméens.

– D'accord, j'ai compris, soupire-t-il. Je vais le faire. Je te connais, tu serais bien capable de te sacrifier bêtement pour ces gens.

– Je t'aiderai. J'assurerai ta défense. Je l'empêcherai de s'introduire trop profondément dans ton esprit. À nous deux, nous y arriverons. J'ai même une autre idée. Le TARDIS peut nous offrir à la fois un bouclier protecteur, et une capacité démultipliée de compréhension du langage de cette créature. »

TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT

« Ils ne demandent que la paix. Ils vous proposent un lieu où vous pourrez vous installer. Ils sont même prêts à subvenir à vos besoins en nourriture et en savoir, si vous le souhaitez.

– Balivernes ! Ils ne veulent que notre mort ou notre réduction à des créatures inoffensives et sans esprits. De toute façon, pourquoi est-ce que je négocierais ? Mon pouvoir est plus grand que le leur… plus grand que le vôtre même, Seigneurs du Temps ! Bientôt j'atteindrais l'esprit des autres reines et je leur transmettrais mon savoir. Épistémé est la planète des broumises, et ces créatures doivent disparaître et nous laisser la place.

– Les Épistéméens ont accumulés une sagesse et un savoir gigantesque en plusieurs centaines de milliers d'années. Ce sont eux les maîtres de ce monde. Cependant, ils vous proposent de partager cela avec vous. C'est un geste de bonne volonté.

– Quel geste ? Tout en essayant de nous amuser avec cette conversation, leurs idiots continuent de creuser la terre à ma recherche. Vous appelez ça de la bienveillance ? Et là, tapi dans ton esprit à toi, je le vois le désir de destruction. Tu ne peux rien me cacher, malgré tous tes efforts, malgré vos efforts conjugués à toi et à ton esprit sœur.

– Vous refusez de collaborer, alors ?

– Bien entendu ! Pourquoi concéder quelque chose, alors que j'ai toutes les cartes en main, alors que je suis la plus puissante. Allez-vous-en ! Je ne peux pas vous atteindre car vous vous protégez trop bien, mais je vous guette. À la moindre faiblesse, cela en sera fait de votre âme. Je l'aspirerai comme un met délicat. Lentement… et douloureusement… pour vous. »

TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT

« Tu avais raison, concède le Docteur. Elle ne veut rien lâcher. Nous n'avons plus le choix si nous voulons sauver les Épistéméens.

– Bien entendu que j'avais raison ! explose le Maître. Il a quand même fallu que j'en passe par vos désirs !

– Inutile de ressasser les responsabilités, intervient Kuklos. J'admets aussi que j'avais tort. Mais je suis heureux que nous ayons quand même tenté cette approche. Nous pouvons décider de sa destruction l'âme apaisée. Enfin… disons avec moins de douleurs morales. Comment allons-nous nous y prendre ? Maître, Docteur ?

– Je pense… » commencent ensemble les deux Seigneurs du Temps.

Le Docteur invite le Maître à parler :

« Vas-y, explique ta solution.

– Merci, répond celui-ci. Donc, je pense qu'il faut que toutes les personnes ayant des dons psychiques s'unissent contre la reine. La moindre petite parcelle de puissance nous sera nécessaire. Peut-être même les gens d'Épistémé qui n'ont à priori aucune aptitude devraient nous aider. Et toi, que voulais-tu dire ?

– Exactement la même chose, en fait. Le TARDIS peut aussi nous être utile pour créer un champ de force psychique. Il ne sera pas très puissant, je veux dire qu'il ne nous protégera pas totalement, et les habitants encore moins, mais c'est un appoint non négligeable.

– Eh bien, puisque nous sommes tous d'accord, comment allons-nous nous y prendre, concrètement ? »

TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT

Un cercle d'Épistéméens entoure un trou sur le chemin. Tout au fond, on peut voir une étrange créature : une grosse poche blanchâtre, parcourue de vagues de frissons, comme des rides sur un plan d'eau. Au sommet de cette bouffissure, s'agite une broumise à peine plus grande que les autres.

Le renflement n'est pas un ventre gonflé d'œufs – celui-ci est visible à l'autre extrémité de l'animal – mais de la matière cérébrale qui s'est développée au-delà de la capacité de son petit crâne. Si une personne pouvait s'approcher suffisamment, il lui suffirait de crever cet objet pour la tuer.

Les attaques psychiques deviennent de plus en plus dures, et les tiennent à distance. Mais les Épistéméens sont nombreux et déterminés. Lorsqu'ils tombent, ils sont remplacés par d'autres.

La reine projette une bonne partie de son agressivité contre le Maître. Curieusement, elle n'essaye pas d'atteindre le Docteur. Du moins, pas aussi violemment. Ou plutôt, pas directement. Elle semble avoir compris que ses attaques contre son compagnon l'affectent plus que si elles étaient dirigées contre elle.

Le combat est incertain. Les deux forces sont égales.

Tout à coup, le Maître sent l'emprise de la reine disparaître totalement de son esprit.

« On a gagné ! crie-t-il. Elle est battue ! »

À côté de lui, le Docteur s'affaisse, le visage cireux. Elle glisse sur le dos. Ses yeux grands ouverts semblent contempler un autre monde.

« Docteur ? » interroge le Maître.

Elle ne répond pas. Elle a la bouche entrouverte, et un filet de salive en coule. Gala, qui se trouvait à sa gauche, se penche vers elle, puis relève la tête.

« Je suis désolée, murmure-t-elle. Elle a été vidée.

– Vidée ? Que voulez-vous dire, balbutie-t-il. Pas vidée comme…

– Si hélas, lui confirme la jeune femme. Son esprit ne contient plus rien.

– Mais… mais… la reine est battue. Je ne la sens plus.

– Elle a juste changé brutalement de cible. Comme votre amie ne s'y attendait pas, elle l'a aspirée d'un coup.

– Non… bredouille-t-il. Non ! » reprend-il plus fort.

NOOON !

Le hurlement a surpris tout le monde et les combattants ont relâché leur tension un instant. La reine en a profité pour rafler quelques âmes. Elle n'a pas le temps d'en faire plus. Une tornade armée d'une bêche surgit dans le cercle. D'un coup bien ajusté, elle crève l'abcès livide qui poussait au milieu d'Épistémé. Un liquide crémeux en gicle et monte à plus de deux mètres avant de retomber.

Le Maître reste là, au bord du trou, haletant, couvert de cette glaire. Il s'appuie sur l'instrument aratoire, les jambes tremblantes.

Dans le rond formé par les belligérants, les gens se regardent, étonnés. Peu à peu, des sourires se forment.

« Je ne la sens plus, dit l'un d'eux.

– Moi non plus, renchérit une autre.

– Oh, voyez ! Tetra qui avait été vidée, se réveille ! »

Le Maître entend cette exclamation et jette son outil pour se précipiter vers le Docteur. Elle est en train de s'asseoir, aidée par Gala. Elle a l'expression de quelqu'un qui vient de se réveiller d'un très long sommeil.

« Qu'est-ce qui s'est passé ? » demande-t-elle au Maître qu'elle voit couvert d'une pommade gluante qui dégouline sur son visage.

Mais le plus surprenant, c'est qu'il se met soudain à la serrer si fort dans ses bras, qu'elle doit le repousser en grognant :

« Tu m'étouffes ! Laisse-moi respirer ! Et ce machin ! Ça pue, bon sang ! C'est quoi ?

– C'est… c'est la reine, sanglote-t-il. Je… je l'ai tuée.

– Mais… comment as-tu pu t'approcher ?

– Je ne sais pas. J'ai vu rouge tout à coup. Une envie de meurtre. Je n'ai pas réfléchi, j'ai foncé.

– Mais pourquoi ? Et comment ça se fait que je ne me souvienne pas ? Je me rappelle juste qu'on luttait, qu'elle t'attaquait fortement, et puis… plus rien jusqu'à maintenant. »

Il se contente de la remettre debout et de dire :

« Partons d'ici, veux-tu ? J'en ai assez de cette planète. »

Ils regardent autour d'eux. Les gens rient, s'embrassent. Ceux qui, il y a quelques instants, n'étaient plus que des légumes sans cervelle, hochent une tête aux yeux pétillants d'intelligence.

« Partons, répète le Maître. Je sens que si nous restons, nous allons avoir droit à toutes sortes de choses désagréables, comme de la reconnaissance éternelle, des étreintes, des baisers et autres câlineries écœurantes.

– Je n'aime pas trop les honneurs non plus », reconnaît le Docteur.

Ils s'éclipsent discrètement au milieu de la liesse générale. Le TARDIS avait été rapproché du lieu du combat, et ils y entrent au moment où Gala demande à Kuklos :

« Où sont le Maître et le Docteur ? Ce sont les héros d'Épistémé.

– Oui, renchérit Kuklos, il faut les fêter dignement. ».

TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT

Quelques minutes plus tard, une fois débarrassé du jus odorant qu'a laissé la reine des broumises sur lui, le Maître regagne la salle de la console. Il vérifie sur le mur brillant qui reflète sa silhouette, si sa tenue est correcte et bien ajustée.

Tout à coup, il s'arrête, le sourcil froncé. Il étouffe alors un juron. Un juron gallifreyen particulièrement malsonnant – pour vous donner une idée on y parle de Rassilon et de certaines mœurs réprouvées.

« Eh bien ! remarque le Docteur. Ça ne t'arrive pas souvent, mais quand tu t'y mets, tu ne fais pas les choses à moitié. Que se passe-t-il ?

– Je viens de me rendre compte que… »

Il se tourne lentement vers le Docteur. Celle-ci est en train de consulter la base de données pour trouver leur prochaine destination.

« Tu l'as fait exprès ! l'accuse-t-il. Tout ça – cette idée soudaine de t'enfermer dans le TARDIS – n'était qu'une comédie destinée à me pousser à en sortir, moi, et à m'impliquer dans tes… sauvetages ridicules !

– Un peu, admet-elle en lui adressant son sourire le plus désarmant. Mémé appelle ça de la têtologie.

– Têtologie ? J'appelle ça de la manipulation !

– Ose me dire que tu ne t'es pas amusé, rétorque-t-elle.

– Je… je… bouillonne-t-il. Oh, et puis zut ! C'est vrai, c'était excitant. Surtout quand… »

Ils passent ainsi plusieurs heures à évoquer ce qu'ils viennent de vivre ensemble. Le Docteur raconte les plus dramatiques moments, en leur donnant un tour comique qui les fait se tordre de rire.

Dans le feu de ces instants partagés, le Maître saisit sa compagne dans ses bras et, après l'avoir embrassé avec fougue et tendresse, il lâche un « je t'aime » qui le laisse aussi abasourdi qu'elle.