Comme Vanitas ne lui avait pas demandé de revenir le lendemain, Néo ne le fit pas. Oh, il se doutait que ce type n'en avait pas fini avec lui, évidemment. Il se demandait ce qui allait se passer, et ne tarda pas à le savoir.

Alors qu'il rangeait quelques nouveaux arrivages dans les rayons, résonna un tonitruant :

« Bonjour ! »

Néo n'eut même pas besoin de lever les yeux pour sentir ses collègues tressaillir. Sans pouvoir s'en empêcher, il pouffa de rire.

Il se retourna pour voir Vanitas au centre de la pièce, affublé de son horrible citrouille sur la tronche, dont ses cheveux noir corbeau dépassaient allégrement. Les autres libraires faisaient la grimace, crispés comme si le ciel allait leur tomber sur le coin de la figure.

« Mes excuses à la populace de cette librairie, je ne fais que passer, fit Vanitas d'un ton moqueur. J'ai oublié de dire à Néo de revenir chez moi cet après-midi. Je devrais aussi m'excuser de vous l'emprunter, mais à vrai dire je m'en fous. C'est marrant, non ? »

Personne ne lui répondit.

« Bon, on y va, alors ? » soupira Néo d'un air résigné.

En vérité, la situation actuelle l'amusait. Il ne portait pas une grande affection à ses collègues, et les voir pétris d'angoisse l'amusait assez.

Une fois dehors, il éclata de rire. Sous son masque, Vanitas haussa un sourcil.

« Tiens, c'est nouveau, ça, constata-t-il.

-C'est juste que... tenta d'expliquer Néo. Tu as vu leurs têtes ?

-Ah. Oui. J'aime bien les terroriser. »

Tout en parlant, ils s'éloignaient de la librairie. Néo devina que Vanitas l'emmenait chez lui, sûrement pour regarder des séries policières à l'intérêt douteux à nouveau.

Il avait pris une résolution : Puisqu'il était piégé dans cette nouvelle situation, autant tirer toute l'affaire au clair.

« C'est pas illégal, ça ? demanda-t-il. Ce que tu fais ?

-Eh, je sauve le monde, j'te signale. Alors bon, j'ai bien le droit de m'amuser. Je te jure, c'est chiant comme boulot.

-Tu- Hein ? »

L'autre balaya son ersatz de question d'un revers de la main.

« C'est pas aussi palpitant qu'on pourrait l'croire.

-Ouais ok admettons, mais tu veux dire quoi par là ? s'étonna Néo.

-Bah, c'est mon boulot, déclara Vanitas comme s'il parlait à un demeuré. A quoi tu crois qu'il sert, le masque ?

-Mais... »

Il le faisait marcher ? Ou alors, il était fou ? Dans le genre schizophrène ? Autant entrer dans son délire pour le moment...

« Quoi, t'es un super-héros, alors ? »

Le terme fit bien rire Vanitas à nouveau.

« En moins palpitant. Je pense que je suis plutôt un genre de fonctionnaire.

-Ah, parce que t'es même pas sûr ?

-Chut. »

Ils arrivèrent à nouveau dans l'immeuble de Vanitas. La fraîcheur du couloir arracha un soupir de bien-être à Néo. Puis une question lui vint à l'esprit.

« T'as pas chaud avec ton machin sur la tronche ?

-Mêle-toi de tes fesses.

-Elles vont bien, elles te disent bonjour.

-Oh, quelle délicate attention... »

Néo pouvait entendre le sourire dans sa voix. Une gêne incompréhensible s'imposa à lui, ce qui le fit grogner intérieurement. Quelle idée aussi, de parler de ses fesses comme ça...

Ils entrèrent enfin dans l'appartement, ce qui permit à l'autre de retirer son masque. Il se détourna aussitôt, mais Néo put apercevoir son visage plein de sueur, avant qu'il ne file à la salle de bain. Ce constat le fit sourire. Vanitas était donc un humain comme les autres, capable de crever de chaud lui aussi. C'était plutôt une bonne chose, songea-t-il, sans vraiment savoir en quoi.

« On va encore regarder la télé, cette fois ? questionna-t-il quand l'homme-citrouille refit surface.

-Hum je suppose que oui.

-Pffff…

-Oh allez, tu préfères ça que de bosser toute la journée dans cet endroit infâme » affirma Vanitas en prenant la télécommande.

Force était de reconnaître qu'il avait raison, ce con. Mais tout de même…

« Et jusque quand ? J'veux dire…

-Oh, jusqu'à ce que j'en ai marre de toi, je suppose, répondit nonchalamment Vanitas.

-Ah… C'est rassurant.

-Oh, monsieur fait de l'ironie !

-Dis, tu comptes aussi m'égorger et me jeter dans un canal, quand tu en auras fini avec moi ? »

Il ne plaisantait qu'à moitié en posant cette question, à vrai dire. Il ne savait toujours pas trop sur quel pied danser avec ce type. Il parvenait à avoir l'air sympathique et effrayant en même temps. Vanitas ne répondit pas.

« J'ai pas vraiment envie de regarder la télé, fit observer Néo.

-Moi non plus, mais bon.

-Quoi, bon ?

-Tu vois autre chose à faire, toi ? »

Néo cligna des yeux.

« Tu ne fais que ça, d'habitude ? s'étonna-t-il. A part harceler les gens et sauver le monde, je veux dire.

-Hum… Ouais. »

Oh. Quel ennui. Il commençait à comprendre certaines choses…

« Et si on faisait autre chose ?

-Non.

-Pourquoi ?

-Parce que c'est moi qui décide. »

Quel trou du cul autoritaire...

… Ayant un cerveau très graphique, l'image d'un authentique anus coiffé d'un képi militaire, pétant des ordres, lui vint à l'esprit.

« Pourquoi tu ris ? maugréa Vanitas.

-Je sais pas.

-Tu te fous de ma gueule, non ?

-Peut-être... »

L'autre haussa un sourcil circonspect, puis parcourut la pièce du regard, comme s'il n'était pas sûr de comment il devait réagir.

« Oh, bah alors ? le nargua Néo. T'es pris au dépourvu parce que personne se moque jamais de toi, monsieur le super-héros ?

-Hé ! »

Vanitas lui agrippa vivement le poignet, sourcils froncés. Néo tressaillit. Sa peau était froide contre la sienne. Il y eut un instant de flottement, où ils se dévisagèrent sans trop savoir quoi faire, quoi penser ou quoi ressentir.

« Tu vas me frapper ? demanda alors Néo, doucement.

-Non. Mais j'devrais.

-Pourquoi tu ne le fais pas, alors ?

-Tu veux que je te frappe ? »

Ce n'était pas prononcé de manière hostile.

« Non » répondit Néo.

Il le lâcha.

« Bon, alors me provoque pas. »

Sauf qu'il ne semblait pas croire en ces propres paroles, comme si... Ah, comme si quoi ? Bonne question. Néo ne parvenait pas à mettre le doigt dessus.

Ils regardèrent la télé pendant une vingtaine de minutes, le temps que Néo remette ses idées en ordre. Vanitas ne semblait pas tenté d'ouvrir le dialogue. Etrange, lorsqu'on savait que c'était lui qui exigeait la compagnie de Néo.

Finalement, Néo parvint à la conclusion que l'homme-citrouille était juste un garçon étrange au chômage, qui se sentait seul, et avec un sacré complexe de supériorité. Pour quelqu'un d'aussi obtus que lui, c'était déjà beaucoup de déduction.

« Tu sais, reprit-il enfin pendant la pause pub, je crois que mes collègues pensent vraiment que ton masque, c'est ta vraie tête.

-Y'a que toi d'assez bête pour penser ça, sourit Vanitas.

-Bah non, je suis pas sûr.

-Hum. Ca expliquerait des choses.

-Et je crois aussi qu'ils pensent que t'as des pouvoirs magiques ou un truc comme ça.

-Oh, mais j'en ai !

-... Tu mens, hein ?

-Bah non.

-Alors vas-y, montre-moi, l'invita Néo.

-Non, refusa l'autre. C'est plus drôle de te voir t'interroger à ce sujet. »

Il ne pouvait rien faire contre une telle logique, alors il changea de sujet.

Une semaine passa ainsi, où il tenta d'éclaircir le mystère de l'homme-citrouille en posant des questions, en vain. Vanitas finit par comprendre son manège et par se prêter au jeu, sûr et certain que son invité ne découvrirait jamais la vérité à son sujet. Lui aussi posait des questions, soi-disant pour enrichir son dossier personnel, mais Néo soupçonnait juste quelque chose comme un intérêt mutuel. Pas tout à fait de l'amitié, mais...

De son côté, Néo devait faire de son mieux pour avoir l'air affligé par sa situation. Il craignait pour son salaire, si jamais on se rendait compte qu'il n'était pas un pauvre petit otage forcé de tenir compagnie à un monstre dangereux. Et puis, ses collègues le prenaient en pitié, comme s'ils se sentaient coupable de son sort. Ca leur apprendrait, après tout !

Un seul souci : il commençait à manquer de sujets de conversation avec Vanitas. Et du côté de son enquête, il pataugeait. Vanitas se prétendait toujours dotés de pouvoir étranges qui l'aidaient à sauver le monde, ou quelque chose du genre, mais refusait d'en dire davantage. Pour tout dire, Néo commençait presque à envisager que cette hypothèse soit vraie.

L'homme-citrouille lui faisait penser à une espèce de Batman au rabais, en plus sadique et plus jeune. Un type très seul qui répandait la justice, en somme (même si Néo ne se souvenait pas de l'avoir vu réaliser une seule bonne action durant toutes ces heures passées à ses côtés).

Du coup, ça faisait quoi de lui ? Robin ? Ou Alfred ? Non, plutôt Robin. Définitivement. Oh, pfff... Il fallait qu'il arrête de s'imaginer des trucs, comme ça.

Finalement, il décida de poursuivre son expérience en sortant l'homme-citrouille de son habitat naturel. Un après-midi, il se planta devant sa porte, sans entrer.

« Et si on sortait, aujourd'hui ? » proposa-t-il.

Silence. Puis :

« Nan.

-Allez !

-Nan j'ai dit. »

Néo soupira. Il s'attendait à ce refus, mais il n'était pas habitué à insister ainsi... Déstabilisé d'abord, il finit par taper du pied par terre comme un gamin de cinq ans et déclara :

« Je rentre pas. Tu sors, ou bien je reste ici. »

Vanitas le dévisagea deux secondes, tentant sûrement de déterminer s'il était sérieux ou non.

« Nan, répéta-t-il.

-Je bouge pas ! »

Et pour démontrer ses dires, il entreprit de s'asseoir en tailleur devant la porte, bras croisés sur sa poitrine, sourcils froncés.

« On avait un accord... » lui rappela Vanitas.

Il semblait vexé comme un pou. Eh, ça lui ferait les pieds, non ? Peut-être arrêterait-il de considérer les gens comme sa distraction personnelle ? Ah, mieux valait ne pas rêver...

« Rien à foutre » campa Néo.

La porte lui claqua au nez, faisant voler ses cheveux dans un courant d'air.

« Pfff... Connard... » murmura-t-il.

Un coup de pied furieux dans le mur lui répondit. Ah, il avait entendu.

Oh, Vanitas allait bien finir par lui ouvrir, non ? Pour passer le temps, il sortit son portable et commença à parcourir ses applications.

Dix minutes. Toujours rien.

Vingt minutes. Néo commençait à s'impatienter.

Une demi-heure. Il finit par gratter à la porte.

« Allez, quoi ! râla-t-il. Ca te fera du bien, j'suis sûr ! J'vois pas pourquoi tu persistes à vouloir te faire chier devant ces émissions de m- Enfin tu vois, quoi ! Allez ! »

Pas de réaction.

Il attendit une heure en tout, assis dans le couloir comme un pauvret.

« Oh, va te faire foutre ! » finit-il par décréter.

Il se leva et s'éloigna de cet immeuble de malheur. Que pouvait-il lui arriver, après tout ? Le super-héros allait-il le foudroyer sur place ? Il espérait presque une manifestation quelconque, en fait... Finalement, ces histoires lui étaient montées à la tête.

Rien ne se passa, et la déception qu'il encourut le surprit un peu.

A la librairie, ses collègues furent étonnés de le voir revenir si tôt, mais il se contenta de reprendre ses tâches comme à l'accoutumée.

« Le sale gosse a pas besoin de ton aide aujourd'hui ?

-Non. C'est un con.

-Il te fait faire quoi, au fait ? »

Faire en sorte que je devienne son pote. Du moins, je croyais.

« Pas envie d'en parler.

-Rien de bizarre, hein ? J'veux dire...

-Mais non, ohlala ! »

Ces gens, bordel... Enfin, en même temps, Vanitas ne faisait rien pour diminuer leur méfiance envers lui, au contraire ! Qui était le plus à blâmer pour cette situation, au juste ? C'était tellement débile.

La journée se passa comme une journée de boulot ordinaire. Comme avant. Et Néo, ça le faisait chier. Pas seulement parce qu'il devait bosser comme un chien et que la canicule se poursuivait, non, mais aussi parce qu'il ne cessait de ruminer le cas de Vanitas.

Il essayait de ne pas y penser, pourtant. Qu'est-ce qu'il en avait bien à foutre, en fait ? Qu'il reste tout seul avec ses potirons et tout le reste, si ça l'amusait, hein, non ?

Mais Néo ne pouvait pas empêcher son esprit de ressasser. De bien des manières, ça n'était pas juste.

Pas juste qu'il soit mis sur la touche comme ça, sans connaître le fin mot de l'histoire. Pas juste que Vanitas se retrouve seul comme le connard qu'il était. Ou peut-être que si ? Tout de même, ça le perturbait, et pas qu'un peu.

Pourquoi les gens étaient-ils si... Si comme ça ? Si cons ? Et même l'autre avec sa tronche de citrouille, au final, il restait comme les autres ! Le plus triste étant qu'il ne le saurait peut-être jamais, ce type qui se prenait pour un héros.

Sale Batman écoplus.

La journée se termina paisiblement et Néo, toujours furax, rentra chez ses parents, qui le traitèrent d'enfant désagréable à cause de sa mauvaise humeur, ce qui ne fit qu'attiser cette dernière. Bouaf...

Le lendemain, lesdits parents trouvèrent une autre bonne raison de râler, et ce dès le petit matin. Néo se réveilla d'ailleurs sous leurs cris. Ce ne fut néanmoins que lorsqu'il entendit prononcer le mot « citrouille » qu'il se réveilla tout à fait et accourut en pyjama jusqu'à la porte d'entrée entrouverte, qui semblait bloquée par une énorme chose orange.

« Oh, non... »

Sa mère s'avisa de sa présence et entreprit de lui annoncer la choquante nouvelle.

« Il y a une courge géante devant notre porte !

-Une citrouille, corrigea-t-il machinalement. J'ai vu, oui. »

Il ne doutait pas de l'auteur du crime.

« J'dois aller bosser, marmonna-t-il.

-Mais...

-J'passerai par la fenêtre. »

C'est ce qu'il fit. Si ses parents prenaient cela pour une forme de dévouement extrême au monde du travail, grand bien leur en fasse. En vérité, il ne s'attarda que quelques secondes dans la vétuste librairie, le temps de trouver un collègue.

« J'dois aller chez Vanitas.

-Qui ça ?

-Le mec bizarre, expliqua-t-il en soupirant.

-Il se passe quelque chose ?

-J'ai dû sortir de chez moi par la fenêtre. »

Un éclair de compréhension se fit dans les yeux de tous ceux présents, ainsi qu'une expression qui ressemblait un peu à « on te l'avait bien dit ». C'était fou, tout ce qu'un regard pouvait exprimer.

« Fonce, alors. Mais ne le provoque pas ! »

Il fonça en effet. Par contre, évidemment qu'il allait le provoquer ! Alors, c'était comme ça qu'il terrorisait tout le monde ? Bah voyons, quel connard ! Pas de chance, ça ne prenait pas avec lui.

Vanitas lui ouvrit, avec sa sale gueule de mec content de lui et son sourire arrogant. Tout dans son expression traduisait un « j'ai gagné » silencieux. Néo se demanda s'il ne devrait pas le frapper, mais quelque chose l'en empêcha. Peut-être le fait qu'il n'avait jamais foutu une mandale à quelqu'un et qu'il ne savait pas vraiment comment s'y prendre.

« Alors t'as vraiment des pouvoirs magiques ? fut la première chose qui lui passa par la tête.

-Ben oui, sourit Vanitas. C'est fou à quel point les gens me font pas confiance, sur ce point.

-Menteur ! Ca existe pas ! »

L'autre s'accouda à l'encadrement de sa porte. Visiblement, il appréciait la situation. Connard connard connard.

« Wouah, quelle argumentation, Néo !

-Arrête. Ca ne peut pas exister, la magie !

-T'as pas de preuves.

-Que veux-tu que je réponde à ça ? soupira Néo.

-Disons juste que tu n'as pas respecté ta part du marché et que, par conséquent, j'ai fait poussé une citrouille géante devant ta porte. On se tiendra à cette explication, non ? »

Cela le calma un peu, mais...

« Je peux pas me contenter de ça ! » protesta-t-il.

Il lui fallait des réponses, boudiou ! Enfin, personne ne pouvait accepter le fait qu'un cucurbitacé géant pousse devant une porte pendant la nuit, comme ça, sans explication ! Il serait même prêt à croire la magie, si Vanitas se montrait convainquant. Sauf qu'il ne semblait pas avoir envie de se justifier ni même de défendre sa cause.

Il haussa d'ailleurs les sourcils en une expression perplexe.

« C'est drôle. Les autres ne demandent jamais d'explications. Ils ont juste peur.

-Ils sont bêtes, maugréa Néo. Et toi aussi. »

Un instant de silence. Pendant un moment, il crut que l'autre allait lui fermer la porte au nez, comme ça, et qu'il ne le reverrait plus jamais. Puis, au bout d'un moment :

« Entre » fit-il doucement.

Néo s'exécuta. L'horrible masque orange traînait sur son coin de la table, comme d'ordinaire. Il lui adressa une grimace silencieuse pendant que Vanitas avait le dos tourné.

« Donc, on regarda la télé, je suppose ?

-Oui oui. Pourquoi tu voulais tant sortir hier, au fait ?

-Je m'ennuyais et j'ai supposé que toi aussi. Peut-être encore plus que moi. »

Vanitas ne fit rien pour le démentir.

Néo était venu plus tôt que d'ordinaire. A midi, ils mangèrent des pâtes au beurre. Ca l'amusa de voir Vanitas bouger son cul du canapé et s'activer pour faire la cuisine. C'était différent de d'habitude.

« T'as une vie d'étudiant, lui fit remarquer Néo. Sauf que tu sors vraiment jamais !

-Je fais les courses des fois, tu sais ? renchérit l'autre. C'est vexant, ce que tu dis. »

Mais il souriait.

Le soir, Néo s'en alla comme d'habitude, mais ne passa chez ses parents que pour leur dire qu'il rentrerait tard, puis se dirigea vers une épicerie et fit quelques courses pour la soirée qui l'attendait (et il n'accepterait aucun refus, cette fois-ci).

Le soleil commençait à entamer sa descente dans le ciel lorsqu'il retourna chez Vanitas. Le temps s'était déjà rafraîchi, il faisait plus doux, sans pour autant qu'il n'ait froid.

Deux yeux brillants d'étonnement l'accueillirent à la porte.

« Néo ? Qu'est-ce que t- ? »

Celui-ci leva le sac qu'il tenait à la main sans lui laisser le temps de finir.

« On est en dehors de mes heures de boulot, donc tu peux plus me dire non ! Alors je te dis qu'on sort, ce soir. »

La citrouille leva les sourcils plus haut que ce que Néo aurait cru possible.

« Oh. Intéressant, répondit-il sur un ton de défi. Et pourquoi penses-tu pouvoir me donner des ordres, hm ?

-C'est pas un ordre, c'est une invitation. Comme entre amis, un peu. Enfin, c'est aussi un peu un ordre, mais pas trop. Mais j'accepterai pas de refus. »

Le regard de Vanitas navigua du sac à Néo. Il paraissait réfléchir à une réponse approprié. A un moment, il crut voir ses lèvres former silencieusement le mot « amis ». Il désigna les provisions du menton.

« Y'a quoi, là-dedans ?

-Des bouteilles, répondit placidement Néo. J'crois que les gens de notre âge font ça, quand ils sortent. Se bourrer la tronche, je veux dire. Y'a aussi un peu à manger parce que voilà.

-Parce que voilà, répéta Vanitas d'un ton moqueur.

-Oh, ça va ! Alors ? J'espère que c'est un oui ?

-...

-...

-J'dois aller prendre mon masque, j'reviens.

-Tu n'emmènes pas cette horreur, décréta Néo.

-L'horreur t'emmerde, et puis j'suis obligé, répliqua Vanitas. C'est mon boulot. Il faut que je le porte tout le temps en public.

-Ah, c'est clown, en fait, ton métier ?

-Ta gueule. Encore une blague comme ça et j'viens pas.

-Bon, pardon, s'excusa-t-il. Plus sérieusement, tu peux pas prendre congé, juste ce soir ? Tu pourras sauver le monde demain, non ?

-Hum... Je peux, oui. »

C'est comme ça qu'ils se retrouvèrent dans la voiture de Néo, à rouler vers l'extérieur de la ville.

« Jamais je me serais douté qu'un type pas doué comme toi puisse avoir le permis !

-Tu pourras l'ajouter à mon dossier, plaisanta Néo.

-Ca et plein d'autres choses, acquiesça gravement Vanitas. Tu m'emmènes où ?

-Je suppose que t'aime pas trop les endroits bondés. Alors j'ai une petite idée, mais on verra bien. »

Le reste du trajet se déroula en silence, juste avec le bruit des roues qui cavalaient sur le macadam. Néo ne trouva pas ça gênant. Avec n'importe qui d'autre, son cerveau aurait carburé à trois cent à l'heure pour tenter de trouver un sujet de conversation, en vain. Là, il se concentrait juste sur la route, et ça faisait du bien.

« Ah, là, parfait » fit-il finalement avec de se garer sur le bas-côté.

Ils se trouvaient sur une petite route de campagne, avec un champs de blé d'un côté, et de l'herbe de l'autre. Le soleil finissait presque de se coucher, mais quelques lueurs rougeâtre persévéraient encore à la lisière du ciel.

« C'est un décor parfait pour assassiner quelqu'un, fit remarquer Vanitas.

-Estime-toi heureux, alors. De nous deux, c'est toi qui ressemble le plus à un tueur en série.

-Bah voyons.

-Viens, on va s'asseoir là-bas. »

Ils s'installèrent sur un coin d'herbe humide, assis en tailleur, chacun avec une bouteille d'alcool à la main, et regardèrent les dernières lueurs de jour quitter le champs de blé.

« Pourquoi tu fais ça ? »

Néo se tourna vers l'autre, pris de court.

« Hum... si je te le dis, tu vas te vexer, je pense.

-Je promets que non, démentis Vanitas.

-J'ai pas confiance. J'te le dirais quand tu seras ivre.

-Lâche.

-Débile.

-Jolie répartie.

-C'est de l'ironie ?

-Oui oui. »

Des chamailleries, des insultes, des paroles vides de sens. Et pourtant, à Néo, ça lui semblait naturel. Comme si tout était en ordre. Que tout était bien. Simple et facile.

« Eh, Vanitas ?

-Ouais ?

-Tu me racontes des trucs sur toi ?

-Non.

-Salaud. Tu sais plein de trucs pour moi, avec ton questionnaire à la con. C'est pas juste ! »

Ledit salaud reprit une gorgée d'alcool, se passa une main dans les cheveux et soupira.

« Pff, quelle connerie... Bon, tu veux savoir quoi ?

-J'sais pas. Profession des parents ?

-Ah. J'peux pas répondre.

-T'as honte ? Le taquina Néo.

-Non, j'peux pas, répondit Vanitas. Ca fait un moment que j'ai pas vu mon père. Et ma mère, elle est dans l'autre monde.

-Oh... J'suis désolé. »

Zut, il fallait toujours qu'il mette les pieds dans le plat...

« De quoi ? Je l'ai jamais connue.

-Elle est morte quand tu étais petit ? demanda-t-il prudemment.

-Ah ! Non, non ! »

Sur ce, il éclata de rire. Cette réaction glaça un peu le sang de Néo. Ses doutes sur la santé mentale de son vis-à-vis revinrent le titiller.

« J'ai dis une bêtise ? suggéra-t-il doucement.

-Bah, j'suppose que non, ça prêtait à confusion. Elle est pas morte. Elle est juste dans l'autre monde.

-C'est quoi, l'autre monde ? »

Vanitas haussa les épaules.

« Pareil qu'ici, sauf qu'il fait toujours nuit. L'électricité n'existe pas, non plus, ni rien qui fasse de la lumière. »

Ce devait être un monde bien triste, se dit Néo. Il ne cherchait même plus à comprendre quelle part de vérité comprenaient ses paroles. Sans doute la boisson magique commençait à faire effet. Ou la fatigue, ou les deux. Il s'en foutait...

« J'suppose que tu me donneras pas d'autre explications ? tenta-t-il.

-Nan.

-C'est pour ça que t'es un super-héros ? Parce que ta mère est là-bas ?

-Ouais.

-Ok. Ca m'a l'air logique.

-C'est ironique ?

-Pas vraiment, en fait. J'comprends pas tout mais ça fait sens, un peu, en quelque sorte. Tu vois ?

-Je crois. »

Silence à nouveau.

A un moment, Néo sentit le monde tourner autour de lui et décida de s'allonger.

« Tu vas avoir plein de terre et de branches dans les cheveux, grimaça Vanitas.

-Tant pis.

-T'as raison. »

Alors, il sentit l'autre garçon s'allonger à ses côtés. Il tourna la tête pour le dévisager. Les yeux de Vanitas fixaient le ciel, sourcils froncés.

« On voit pas les étoiles... marmonna-t-il.

-On est trop proches de la ville. T'aime bien les étoiles ?

-Pas plus qu'autre chose, souffla Vanitas, mais ça aurait été cool, là. Ca m'semblait approprié. T'aimes bien, toi ?

-Ouais, répondit Néo. Je voulais être cosmonaute quand j'étais petit.

-Les cosmonautes sont russes, crétin. C'est astronaute que tu voulais être.

-Non, je voulais être cosmonaute.

-Ca a pas de sens, protesta Vanitas.

-Toi non plus t'as pas de sens. »

Ce n'était qu'une répartie idiote, mais l'autre répondit sur un ton radouci :

« Ah. Touché. »

Oui, approuva mentalement Néo.

Et c'était vrai, qu'il n'avait pas de sens, Vanitas. Sans queue ni tête, qu'on dit. Sauf qu'il possédait deux têtes, si on comptait son atroce masque, et qu'il avait presque certainement une queue.

« T'as une queue, dit ?

-T'es gay ?

-Ouais.

-Ah ok » fit simplement Vanitas.

Et si ça se trouve, j'ai le béguin pour toi. Mais celle-là, il n'était pas assez bourré pour la sortir. Alors il but encore, juste pour voir si ça finirait par sortir, tout en sachant que ce ne serait pas une bonne idée.

Ses pensées s'égarèrent vers le ciel, vide en l'absence d'étoiles. Elles avaient toutes déserté. La lune se trouvait bien présente, par contre. Elle s'en foutait, la lune, des lumières de la ville ou d'autre chose, elle venait toujours. Une bonne chose, sans doute. Comme quand Néo se pointait, systématiquement, chez Vanitas à la même foutue heure de l'après-midi.

« J'suis bourré, fit-il.

-Ah ? fit Vanitas.

-J'arrête pas de dire des gros mots dans ma tête.

-Je le fais tout le temps, moi.

-Non mais là c'est pour rien, même pour parler de la lune.

-La lune, cette connasse... philosopha la citrouille.

-T'es bourré aussi.

-Va savoir » soupira Vanitas.

La lune, cette connasse, eh bah Néo l'aimait bien. Des fois, elle l'effrayait, dans son obstination à se trouver toujours là dans le ciel, la nuit, toujours à l'heure, immuable. Eternelle. Mais Vanitas lui faisait peur aussi et il l'aimait bien aussi.

« J'ai une impression bizarre...

-Quoi ? demanda Néo.

-J'me sens...

-Invincible et insignifiant en même temps ? proposa-t-il.

-Ouais, fit Vanitas. Ouais, c'est ça ! »

Néo ne l'avait jamais entendu parler de ce qu'il ressentait. C'était une bonne idée, cette sortie. Très, très bonne idée.

« Ca m'parait pas incompatible, pourtant, poursuivit l'homme-citrouille. J'saurais pas expliquer.

-On est peut-être si insignifiant que nos actes sont insignifiants aussi et du coup on...

-Ca nous rendrait tout puissants ? Parce que tout le monde s'en fout, parce qu'on est que des poussières dans l'univers et du coup... Y avait une fin à cette phrase mais j'sais plus, putain.

-J'vais t'aider. On est que des poussières du coup... On peut faire ce qu'on veut ?

-Ouais, presque ça ! acquiesça Vanitas. Presque ça. Et puis... »

Néo le sentit se rapprocher, et puis poser la tête sur son épaule comme si de rien n'était. Ses cheveux lui chatouillaient la gorge, mais il n'osait pas lui dire de se décaler. Il n'osait pas prendre le risque de perdre ce contact.

« Et puis... continua le brun. C'était quoi déjà ?

-Les poussières. Nous.

-Ouais. Ouais. On est que des poussières, alors c'est pas grave, si on fait des conneries. On bougera seulement les autres poussières autour de nous et c'est pas grave.

-Alors, on est libres, non ?

-Ouais. C'est cool. Tu penses comme ça d'habitude, toi ? »

Il n'eut pas besoin de réfléchir.

« Non, répondit-il avec amertume. Nan, j'ai toujours l'impression que c'est la fin du monde si j'fais des trucs... Toi, tu penses comme ça, j'suis sûr. T'arrêtes pas de faire ce que tu veux et te moquer des gens.

-Non.

-Quoi non ?

-J'suis pas insignifiant, décréta Vanitas. J'aimerais bien. Mais j'peux pas.

-C'est triste. »

Et il le pensait vraiment. Il restèrent un moment comme ça, juste l'un contre l'autre à contempler le ciel sans étoiles. Et Néo se sentait amoureux et insignifiant et invincible, mais c'était l'alcool qui faisait ça.

« J'pense que t'es un con » décréta-t-il soudainement à Vanitas.

Celui-ci ne bougea pas, ne se vexa même pas.

« Pourquoi ?

-Parce que tu m'énerves et que tu terrorises les gens exprès. Et après tu te retrouves seul et je trouve ça triste.

-Oh.

-Tu trouves pas ça triste, toi ?

-J'sais pas.

-Arrête de faire ça...

-De quoi ?

-D'éloigner les gens. »

Vanitas soupira.

« J'peux pas...

-Démissionne. »

Cela eut pour effet de lui tirer un rire, au moins.

« J'peux toujours essayer. Je sais pas si c'est possible.

-Batman est pas obligé de sauver des gens, si ?

-Sauf que Batman est pas le seul à pouvoir faire son job. Y'a genre Captain America. Il est encore plus doué lui en plus.

-Tu t'en fous ! s'exclama Néo. T'as qu'à te casser et plus jamais revenir. J'te prête ma bagnole, si tu veux.

-T'es marrant. »

Il ne savait pas comment interpréter ces paroles. Sans doute que l'autre se foutait de sa gueule, mais ça le rendait bêtement heureux.

Trop bizarre.

« Eh, j'ai fait une bêtise... chuchota Néo.

-Hum ?

-Bah, j'peux pas reprendre le volant dans cet état. J'avais pas pensé... J'sais pas. J'suis bête.

-Oui t'es bête, approuva Vanitas. T'inquiète j'te ramènerai.

-Tu sais conduire ?

-T'inquiète, j'te dis. »

Et pour une fois, il obéit de bonne grâce. S'il disait de pas s'inquiéter, autant suivre ses conseils. Ou ses ordres. Il savait plus trop.

C'était bien, de pas savoir, des fois.