Un Stradivarius emplissait de son chant le 221B Baker Street, ignorant des habitants qui dormaient, sous les yeux de la lune, spectatrice silencieuse. Sherlock Holmes aimait jouer en se déplaçant au rythme de la musique, son archet caressant les cordes sans même qu'il ait besoin d'y penser. Il n'avait pas besoin de lire la partition, chaque note étant réfugiée dans la salle à musique de son palais mental, une salle où il adorait se rendre. Située à l'étage le plus haut, le plus inaccessible, le plus protégé. L'étage des secrets, de son humanité qu'il avait barricadée depuis si longtemps. Des années durant, seul son violon savait ce qui se cachait derrière sa carapace… les voisins le voyaient uniquement comme un enquiquineur qui jouait à des heures indécentes. Sherlock Holmes n'avait pas d'heure, pas de temps à perdre en futilités. Pourquoi dormir alors qu'il pouvait courir dans les rues à la poursuite d'un criminel, alors qu'il pouvait se réfugier dans son esprit, alors qu'il pouvait faire danser son archet ?
Il accéléra le mouvement, se laissant guider par ses pensées. Les notes étaient ses mots, les notes étaient tout ce qu'il ne disait pas. Peu de gens comprenaient vraiment le langage musical : ils avaient besoin de mots, de clarté. Pour le détective, la musique était claire pour celui qui savait écouter, comme les indices étaient parlants pour celui qui savait observer. Son Stradivarius était devenu son seul ami après la mort de Barberousse, son chien, qui se couchait toujours à ses pieds quand il apprenait une partition, son seul ami avant l'arrivée de John. Il avait joué pour ce dernier, sans jamais le lui dire, les notes se faisant plus enjouées à chaque fois, pour ralentir ensuite, expression de l'énigme insoluble qu'était le médecin. Il avait joué pour chasser le soldat tourmenté, pour apaiser les nuits trop agitées de son colocataire. Plus de cris, uniquement la musique et une tasse de thé. Pas de mots maladroits, juste des phrases inarticulées et pures.
Le sociopathe se réfugiait dans une pièce de son palais, se taisant pour un instant, laissant la place à l'ami timide et encore craintif. John transformait sa musique, lui faisait oublier toutes les fois où l'archet avait hurlé la douleur du petit garçon incompris, puis la colère de l'adolescent face à ce monde qu'il ne supportait plus. John lui avait fait oublier les fausses notes qui s'étaient échappées quand la cocaïne et la morphine étaient devenues ses terribles amies, jusqu'au jour où, comme les êtres humains, elles l'avaient trahi, et abandonné. Il s'était simplement dit que ses calculs concernant son espérance de vie étaient justes. Pas de pensée mélodramatique, pas de vie qui défilait devant ses yeux.
Juste l'inconscience et l'oubli éternel… puis il s'était réveillé. Souffrance. Tremblements. Manque. Colère. Pas de violon. Pas de catharsis. Rien pour évacuer toutes ces sensations, toutes ces émotions qui mettaient son palais mental sans dessus dessous. Il avait gardé chacun de ces souvenirs dans la cave de son havre virtuel. Il n'avait jamais vraiment su pourquoi : peut-être un moment inavouable de faiblesse. Pas de lâcheté : il aurait dû avoir honte, selon les critères, de son comportement… mais il ne s'en souciait pas. La plupart des gens trompaient un proche, le plus souvent son conjoint, certains avaient commis un meurtre, d'autres le projetaient, beaucoup avaient commis des délits. Mais qu'on voie un junkie ou un SDF, et alors les gens le stigmatisaient, en bon déchet de la société engoncée dans ses normes rigides.
La musique ne se souciait pas des normes : elle s'exprimait sans se soucier des réactions, petite brise ou véritable bourrasque. Sherlock ne s'intégrait pas à la société, il était un marginal, un sociopathe. Il n'était pas normal, il n'était pas un idiot. Il était l'unique détective consultant du monde, qui agaçait son frère avec son Stradivarius, et jouait la nuit quand il devait le faire le jour, tirait dans les murs quand il s'ennuyait et n'en avait strictement rien à faire, et John ne s'en formalisait pas vraiment. Si son ami estimait que ce n'était pas important, lui, le spécialiste en relations humaines, ça ne l'était pas. Il tendait l'oreille, mais n'entendait pas John, il en fut rassuré. Mary était à l'enterrement de vie de jeune fille d'une de ses amies, le médecin avait décidé d'en profiter pour lui rendre visite. Parfois, il imaginait les terribles nuits qu'il avait dû passer après sa fausse mort, des nuits qui avaient été tout aussi terribles pour lui, éloigné de son meilleur ami et de son violon. Même pas de quoi évacuer les émotions… il avait alors barricadé le dernier étage de son esprit, s'était concentré sur la chasse, avait laissé l'excitation provoquée par l'adrénaline l'envahir. Il avait joué des heures durant, des nuits durant à son retour à Baker Street, avait évacué peur, et intense sentiment de solitude quand il ne pouvait pas aller chez Molly et simplement ne pas devenir fou en discutant avec quelqu'un. La légiste s'était montrée compréhensive, ne posait pas de questions, sachant qu'elle aurait les réponses en temps voulu, car elle les méritait. Il s'était purifié de toutes ces émotions, qui continuaient à l'effrayer : John avait bien entamé son armure, mais ne l'avait pas brisée.
La chanson du violon se fit plus triste : il n'accordait pas facilement sa confiance, n'avait jamais laissé quelqu'un entrer jusqu'à l'arrivée du docteur Watson, une véritable bombe dans sa vie de génie sociopathe, un rayon de soleil dans les ténèbres de son isolement. Sherlock l'avait d'abord observé avec circonspection, puis curiosité, avant d'être fasciné par ce petit homme blond, qu'il apprit peu à peu à aimer. De nouveau, les notes se firent plus joyeuses. Sherlock avait hésité à jouer lorsqu'il avait retrouvé son instrument, comme on hésite à serrer dans ses bras un ami qu'on n'a pas vu depuis des années. Il était sûr d'une chose : le Stradivarius ne l'allongerait pas d'un crochet de la droite, ce qui était plutôt une pensée rassurante, bien que stupide. Il avait presque frissonné de plaisir en sentant le bois sous ses doigts si sensibles, il avait aimé le nettoyer, le vernir et à l'accorder. Il avait adoré retrouver ses partitions, écrire celles qu'il avait imaginées ou entendues. Son archet n'avait dansé sur aucune de ces mélodies ce soir-là, il avait juste percé les secrets du dernier étage du palais mental, nullement gêné par les portes.
La musique avait empli le 221B, amorçant un retour à la réalité, comme si le temps s'était arrêté pendant deux ans. Il avait simplement manqué John, son thé et ses remontrances concernant son hygiène de vie. Il s'était simplement rendu compte que son ami ne vivait plus avec lui, que sa chambre resterait désespérément vide. La mélodie se fit plus mélancolique. Il s'y attendait, mais ne s'était jamais vraiment préparé à affronter cela. Trop difficile, des problèmes plus importants requéraient son attention. Sherlock avait toujours considéré la présence de John à ses côtés comme un acquis. Mais il y avait Mary, Mary et leur futur bébé. Le médecin allait être père, il avait enfin cette vie dont il avait toujours rêvé. Le détective n'était pas vraiment malheureux : John semblait radieux, et passait le plus de temps possible en sa compagnie, il voyait toujours cette petite étincelle briller dans les yeux de Watson quand ils étaient sur une enquête. Ils restaient Sherlock et John, l'improbable et inséparable duo. Molly venait parfois lui rendre visite, et ils discutaient de choses et d'autres, en bons amis. La jeune femme restait timide, et éprouvait toujours des sentiments pour lui, malgré ses fiançailles récentes.
Il leva les yeux vers le ciel qui s'était éclairci, laissant peu à peu la place à l'aube. Il ne l'avait même pas remarqué, réfugié dans son palais mental, réfugié dans l'écrin de son cerveau infernal, sans cesse en ébullition. La musique apaisait quelque peu ses pensées, toujours trop vives. Pour rien au monde, il n'aurait échangé son intellect contre celui d'une personne ordinaire, mais il avait besoin d'un baume apaisant, d'un frein à cette activité frénétique. John, son conducteur de lumière, savait aussi l'apaiser avec ses discussions, sa simplicité, son thé à se damner. Sherlock avait désespérément besoin de sa musique. Le Stradivarius avait longtemps été son interlocuteur, en concurrence avec le crâne. Ce dernier n'enchantait les oreilles de personne, contrairement à l'instrument, et John l'avait bien vite remplacé totalement. Il était passé d' « ami » à objet de décoration. Depuis le départ de son meilleur ami, Sherlock lui parlait parfois, mais était frustré quand il ne lui répondait pas. Le détective ne le niait pas, John lui manquait, mais il pouvait le voir, lui parler, contrairement aux deux dernières années. Le jeune homme sourit faiblement : il était égoïste et possessif, et se fichait de l'avis des autres. Mais garder John auprès de lui, comme une princesse dans son donjon –quelle comparaison ridicule-, aurait été le rendre malheureux, et Sherlock ne voulait pas qu'il le soit. Aimer quelqu'un, c'était aussi savoir le laisser partir le moment venu, le laisser vous dire au revoir, mais pas adieu. John serait toujours présent, quoi qu'il arrive, Sherlock le savait. Il prendrait encore le thé au 221B, s'énerverait contre le bazar de son ami, le suivrait sur des enquêtes, répondrait à ses textos dans la seconde.
Après un énième coup d'archet, Sherlock posa son violon. En ce jour, il allait rendre visite aux Watson, qui l'avaient invité à dîner. Rien n'était immuable, les changements arrivaient en rafales, vous agressant, vous ignorant ou vous emportant. Sherlock Holmes, pour une des rares fois, n'était pas une exception.
