Coucou !

Ça faisait un petit moment que j'avais envie d'écrire sur ce personnage, cité dans la série, mais qu'on ne voit jamais. Ce qui est sympa, c'est qu'on peut tout imaginer avec lui, on peut le « créer ». J'espère que ma vision vous plaira, bien-sûr !^^

Enjoy !

Harriet Watson tamponna ses yeux avec un vieux mouchoir de coton blanc, orné de surpiqûres rouges. Elle ne s'était pas maquillée en ce jour, aussi ne ressemblerait-elle pas à un panda, l'eye-liner et le mascara coulant sur ses joues rougies et gonflées par l'alcool. Il y avait longtemps qu'elle ne se pomponnait plus : Clara l'avait encore quittée six mois auparavant, après avoir accepté de lui donner une nouvelle chance. Son autre amante, la bouteille, avait encore tout gâché : après une énième soirée où elle était rentrée saoule, pleurant à chaudes larmes pour elle ne savait quelle raison, sa compagne avait fait ses valises et était partie, laissant à Harry un petit mot et des regrets. Elle serra le mouchoir, le froissant. Avec le whisky bon marché, il avait été son plus fidèle compagnon ces derniers mois : ce petit bout de tissu était un cadeau de son frère cadet, John, alors qu'elle n'était encore qu'une enfant, joyeuse, mais un peu fragile. La jeune femme savait qu'elle n'avait pas les nerfs solides, qu'elle était influençable.

Les potes et les soirées à répétition l'avaient amenée à se lier avec le vice qu'était l'alcool, alors qu'elle construisait une vie avec Clara. La douce, la patiente Clara, qui avait tout supporté… comme John, comme John qui avait fui sa sœur, et était maintenant marié et futur père. Harry n'osait pas téléphoner à son frère : elle avait décliné son invitation à son mariage, ne voulant pas gâcher la fête en étant saoule, racontant à qui voulait l'entendre l'échec de sa vie. Elle ne voulait pas se montrer, traînant derrière elle un boulet de malheurs aux chaînes huilées par l'alcool, ternir les couleurs vives de ce jour de liesse. Elle ne connaissait même pas Mary : John lui avait envoyé un texto pour lui demander une rencontre, mais elle avait refusé.

Harriet savait que ce n'était pas uniquement pour son frère… mais aussi pour elle. Elle était jalouse, jalouse du bonheur qui auréolait John, qu'il déversait en torrents sur son blog, après deux ans de silence et de souffrance. Deux ans de silence et de souffrance qu'elle n'avait pas cherché à apaiser, enfermée elle-même dans son propre malheur… et n'ayant pas le courage de voir le visage de John, de voir ces yeux bleus voilés par le chagrin. Harry détestait voir son cadet pleurer depuis toujours : mais, avant, à l'époque bénie où l'alcool ne lui embrumait pas l'esprit, elle savait le consoler. Quelques mots rassurants et ses bonbons préférés, et elle le remettait d'aplomb. Mais il avait grandi, s'était endurci, s'était éloigné de sa famille, s'entendant de moins en moins avec ses parents, puis avec elle.

Elle serra son mouchoir. Un matin, elle s'était réveillée, et il était parti : parti sauver des gens en Afghanistan, pays ravagé par une foutue guerre. Armé de son courage, de sa foutue volonté et de son fichu idéalisme. Harry avait essuyé ses larmes avec ce mouchoir, qui était témoin de ses joies et de ses peines, et surtout de ces dernières… mais il restait un symbole des jours heureux, des jours qu'elle n'oubliait pas, des jours à tout jamais inaccessibles, des jours dont on se souvenait avec un mélange de nostalgie et de tristesse. Elle saisit la télécommande et éteignit la télévision, coupant net le générique de « Pearl Habor », elle avait assez pleuré pour la journée.

Elle s'étonnait même d'avoir des larmes à verser, de ne pas être desséchée. Stupide, aurait dit Sherlock Holmes, le meilleur ami de John, qui n'avait pas hésité à lui laisser croire qu'il était mort durant deux foutues années. La cause de la plus grande souffrance, et du plus grand bonheur de John à la fois… Son frère n'avait jamais autant souffert depuis la mort de leurs parents, alors qu'il était encore en faculté de médecine. Un banal, un débile accident de voiture. Un ivrogne qui les avait percutés, et envoyés dans le décor… il finissait ses jours, sobre, dans une prison, et avec deux morts sur la conscience. Elle restait avec le souvenir amer d'une violente dispute : elle leur avait annoncé qu'elle était lesbienne, ils l'avaient mal pris. Ça faisait un mal de chien, le rejet, et elle leur avait craché sa douleur à la figure, toutes ces années passées à refouler ce qu'elle était pour être dans les normes. Harry confrontée toute sa vie aux préjugés, victime comme tant d'autres du regard inquisiteur de ses semblables, essayant de repérer chaque dérapage. John ne lui en avait jamais voulu, ne l'avait pas abandonnée pour ce qu'elle était… il appréciait même Clara.

Harry n'avait jamais voulu passer son permis de conduire, et se bénissait de ce refus. Elle ne tuerait jamais personne pour un verre de trop. Elle s'empara de la carte de visite d'une bénévole des alcooliques anonymes, Chiara Benatti, et soupira. Puis elle contempla le mouchoir, ce précieux mouchoir. Mouchoir tacheté de souvenirs, de vie. Elle n'en était pas à sa première cure, loin de là, mais n'avait jamais eu assez de volonté pour tenir. Mais il y avait Clara, son frère, Mary. Elle voulait sentir son cœur se réchauffer de nouveau à la vue des boucles rousses et des yeux verts de la femme qu'elle aimait, sourire elle aussi devant le nouveau bonheur de son frère. C'était pas facile d'abandonner sa fierté et la facilité offerte par l'alcool pour tenter de recoller les morceaux de sa vie explosée. Elle prit son portable, un beau smart phone, puis composa, les doigts tremblants, le numéro de son Johnny.

« Allô ?

-Salut, p'tit frère. »