Coucou !
Je suis désolée d'avoir mis autant de temps : j'étais en période de partiels, donc mes études sont passées avant, évidemment. Je suis tout de même contente de vous présenter ce tout nouveau chapitre, qui traite de l'un de mes personnages préférés ! Bon, je sais, la pomme peut ne pas être considérée comme un objet, mais un objet ne se définit-il pas d'abord par son côté inanimé ? Nous nous rappelons tous de la fameuse pomme sculptée laissée à Sherlock en guise d'avertissement. -) Avant de vous laisser lire, je dédie ce chapitre à ma merveilleuse Milunais, avec qui je partage de nombreux délires incluant le Napoléon du crime et les pommes, et à la génialissime Shao, une grande psychopathe, que j'aime quand même. Qui a dit que j'étais suicidaire ? :-$
Enjoy !
Le couteau creusa une entaille grossière dans la peau sanguine de la pomme. La lame travaillait au rythme d'une comptine, chantée avec un rythme délibérément lent, comme pour accompagner la lente agonie du fruit écorché. Un œil. Il venait de dessiner un œil sur cette pomme. Cette banale petite pomme, achetée au marché par Verity, sur sa commande. Il eut un petit rire, dépourvu de chaleur. Jim Moriarty avait une passion incongrue pour la sculpture de pommes. Un secret, qui se cachait derrière de nombreux autres. Il était amusant de dissimuler quelque chose à quelqu'un quand on savait déjà tout de lui. D'un regard, il accédait à la connaissance. Il savait tout. Les gens se baladaient nus, leurs habitudes, leur caractère, leurs peurs transpirant dans chacun de leurs gestes, dans chacune de leurs paroles, dans chacun de leurs vêtements. Il avait l'impression de se promener dans une bibliothèque emplie de livres ennuyeux… certains étaient plus divertissants que d'autres. Moriarty aimait exploiter les informations de ses sujets. Des expériences, pour employer les mots de Sherlock Holmes, qui était de loin la créature la plus intéressante qu'il lui ait été donné de rencontrer.
Il acheva l'autre œil, sa voix emplissant son bureau, telle un doux bourdonnement. Il n'oubliait jamais les yeux gris, pétillants d'intelligence, avides de défis. Des yeux vivants. Des yeux prouvant qu'un autre être sur cette planète savait penser. Il ne voyait pas d'idée brillante dans les prunelles des gens ordinaires, souvent neutres et mortes. Pas la moindre étincelle dans ces millions de paires d'yeux. Savoir réfléchir était un privilège, réservé aux plus grands. D'un doigt, il caressa le dessus de la pomme. Petit, sa mère avait tenté de lui faire croire que, en tournant la tige de la pomme jusqu'à ce qu'elle casse, on pouvait savoir l'âge auquel on se marierait en comptant le nombre de tours.
Jim n'y avait jamais cru, mais n'avait pas traité sa mère d'idiote. Ce n'était pas bien. Le petit garçon qu'il était alors avait appris qu'il n'était pas admis qu'on insulte ses aînés. Les normes étaient idiotes, mais il devait s'y conformer s'il voulait qu'on le laisse tranquille. Paraître normal pour cacher ce qu'on était véritablement. Paraître normal pour dissimuler l'un des seuls esprits fonctionnels de la planète. C'était… injuste. C'était… mal. Cette société parée de son arrogance, qui caressait la tête de ses sujets normaux, et giflait les marginaux, avant de les entraver sur un pilori, soumis au regard critique de toutes ces créatures sans substance.
Jim adorait se réfugier sous le pommier du jardin pour imaginer ce que serait sa vie, et se laisser engourdir par la sensation de puissance qui le saisissait alors. Il adorait dominer et mener le jeu. Les autres enfants n'aimaient pas jouer avec lui, parce qu'il était intelligent. Il était le garçon étrange, qui les fixait de ce regard sans émotion. Le petit Moriarty ne savait pas éprouver. Il ne savait pas ce qu'était une émotion, mais cela ne le contrariait pas : les émotions consumaient l'être humain, jusqu'à ce qu'il devienne un tas de cendres insignifiant, balayé par le temps. Sa mère disait toujours que les autres enfants ne savaient pas voir ce qu'elle percevait en son merveilleux fils. Jim charmait cette femme comme il charmait son monde. Si ses camarades ne jouaient pas avec lui, ils n'osaient pas le contrarier, et l'écoutaient toujours quand il leur adressait la parole. Leur fascination crépitant dans leurs yeux amorphes, tachée par une étincelle de frayeur. Leur donnant presque l'air d'être autre chose que des moutons attendant leur berger. Des moutons qui ignoraient que le loup se cachait parmi eux, affamé. Avide de sentir le goût de leur peur et de leur mort sous ses crocs tranchants.
Du jus de pomme coula sur ses doigts, et il s'interrompit pour le lécher. Ses papilles gustatives s'éveillèrent, puis telles des vampires, absorbèrent le goût sucré du fruit. Le Napoléon du crime émit un petit gémissement de plaisir. Il adorait le sucre. Les pommes avaient toujours un goût spécial : il aimait leur couleur rouge, si ambiguë, la manière dont chaque morceau faisait danser ses papilles gustatives… discorde entre déesses ou fruit défendu, première tromperie du monde. Sa mère aimait lui raconter ce genre d'histoires : elle n'était pas comme toutes les autres, qui se contentaient de contes gentillets. Les contes étaient loin de l'être, mais c'était plus facile d'accepter une fin niaise et surréaliste. Jim aimait écrire des histoires. Il lisait les billets ridicules de John Watson, le toutou de Sherlock Holmes, sa faiblesse. Il avait vu la peur dans le regard gris quand l'ordinaire médecin s'était retrouvé bardé d'explosifs. Couvrant son torse petit et large comme des bijoux. Il voulait brûler son cœur, puis en souffler les cendres sur son visage sans vie. Qu'elles maculent la peau pâle, puis qu'elles disparaissent, repoussées par la nouvelle pureté du détective consultant.
Cette délicieuse pulsion, aussi délectable que la sensation acidulée sur sa langue, s'était évanouie après le coup de fil d'Irène Adler. Moriarty voulait tester de nouveau son ennemi. Savoir s'il serait assez faible pour succomber au charme d'une telle femme. Il caressa la peau de sa victime inanimée avec un petit sourire, ne cessa pas de chanter. Il s'était laissé berner par cette douce créature, qui cachait ses épines derrière sa beauté époustouflante, selon les critères des gens ordinaires. Pour Moriarty, elle était juste un simple pion à faire avancer sur son échiquier compliqué, une petite araignée de plus au service de la grande. La grande qui observait de ses yeux multiples ce fascinant détective se mouvoir au milieu d'un monde qui ne percevait pas sa beauté, qui ne voyait pas la lueur au milieu de leurs complaisantes ténèbres.
Il fit rouler la pomme, la lança et la rattrapa. Il n'avait pas encore dessiné la bouche : il n'avait pas apporté la touche finale à cette œuvre simpliste et apaisante. Une sculpture innocente, une sculpture d'enfant. Comme les citrouilles qu'on évide et sur lesquelles on dessine des visages pour Halloween. Comme les œufs de Pâques, victime de l'imagination débordante et des mains maladroites des jeunes artistes. Tant d'activités futiles, mais distrayantes. Jim souhaitait simplement tromper cet ennui vicieux et satisfaire ses désirs insatiables. Désirs trop différents. Désirs malsains, comme si la recherche du plaisir était saine. Juste de simples mots pour satisfaire des consciences frileuses et honteuses. Il soupira, presque agacé par cette simple pensée fugace, qui s'évapora, remplacée par une foison de sœurs. Le psychopathe jeta un coup d'œil au ciel, qui accueillait timidement les premières lueurs de l'aube. Un instant d'attente et d'hésitation dans la journée, une part d'imprévisibilité dans un monde qui vivait dans la peur du changement. Il adorait ce moment, tout comme il aimait le crépuscule. Deux moments où on pouvait presque se demander si le jour se lèverait, ou si la nuit tomberait. Deux moments où on pouvait tout imaginer.
Il se leva et ouvrit la fenêtre, puis inspira l'air chargé des odeurs désagréables de la ville, qui n'agressaient pas son nez délicat. Invisibles et réelles, étrange paradoxe. Insaisissables et pourtant présentes. Imprévisibles. A chaque fois qu'il respirait les fragrances urbaines, il ne pouvait pas savoir si celles des différentes boulangeries dominerait celles des pots d'échappement. Moriarty aimait cela, lui qui pleurait devant ce monde qui se parait de sa constance avec insolence.
C'était plaisant de le voir sursauter à chacune de ses petites farces, et de le sentir trembler lorsqu'il sortait le grand Jeu. Le jeune homme retourna à sa sculpture, et tailla un sourire dans le fruit, d'un geste rapide et efficace. Puis il posa le couteau et contempla son œuvre avec une pointe de fierté. Elle avait tout à fait sa place dans une salle de maternelle : il se souvenait d'en avoir déposé une sur l'étagère des créations. Les traits étaient moins précis, parce que dessinés avec le manche d'une cuillère. Il se rappelait de tous les détails, pouvait même décrire les odeurs, rapporter chacune des paroles de ses camarades. La maîtresse, Mrs Nolan, l'avait gratifié d'un petit sourire lumineux, avant de l'inciter à s'adonner à d'autres activités. Elle l'avait sans doute jetée, sans se douter que ce n'était pas le fruit du travail d'un enfant ordinaire, mais de celui d'un jeune fou.
Cette folie qu'il avait apprise à cacher au fil des années : il avait vu plusieurs psychologues, mais les avait tous bernés avec quelques bonnes réponses. La folie, dans toute sa gloire éblouissante, illuminait maintenant ses yeux. Il avait abandonné toute considération pour les normes, les avait balayées d'une main preste, comme des insectes agaçants. Il n'avait pas réussi à se débarrasser de cette manie de dessiner sur des pommes. Il aimait ce secret parfait : personne ne saurait le découvrir.
