Coucou !
Je m'excuse pour mon rythme quelque peu irrégulier : l'inspiration n'est pas vraiment ponctuelle, malheureusement, et mes envies varient. Je préfère vous proposer un chapitre écrit avec plaisir, plutôt que les mots d'un bagnard. J'avoue que j'ai complètement improvisé pour ce chapitre : j'ai pris les ingrédients qui me plaisaient et j'ai mélangé. Je fais avec ce que mon cerveau me donne, comme tout le monde. J'espère cependant que cet élixir sera à votre goût, les amis ! Voilà, je vous ai révélé mon terrible secret : je suis une sorcière, mais ne vous inquiétez pas, je ne suis pas cannibale. Sur ces propos rassurants, je vous laisse !
Enjoy !
oOo
Les doigts fins d'Anthea pianotaient rapidement sur les touches de son Blackberry. Elle soupira, puis attrapa sa tasse de thé. Le liquide chaud coula dans sa gorge et elle réprima un délicieux frisson. Elle sentit tous ses muscles, emprisonnés dans un pyjama de soie, se détendre, comme si le thé caressait chacun de ses tendons et les déliait. Assise dans un confortable fauteuil de cuir, elle détendit ses longues jambes fines. Une douce lumière émanait des différentes lampes disposées dans le salon avec l'élégance qui la caractérisait, et elle respira avec satisfaction le parfum de jasmin qui émanait des bâtons d'encens.
Son regard noisette se posa sur son téléphone : elle passait sa vie dessus, envoyant tantôt des textos aux équipes, tantôt des textos à Mycroft Holmes, son patron. Ce petit objet résumait toute sa vie, toute sa raison d'être. Toujours cachée derrière, la jeune femme de l'ombre, celle à laquelle on ne prêtait jamais attention… les gens étaient bien trop éblouis par les frères Holmes. Anthea aimait la discrétion : son métier la lui imposait, et elle n'avait jamais aimé s'ouvrir aux autres. Elle se savait séduisante, elle pouvait se montrer manipulatrice, mais les hommes finissaient toujours par s'en aller.
« Je ne sais presque rien de toi, alors que je t'ai tout dit de moi. »
Toujours les mêmes mots. Toujours les mêmes regards blessés et colériques. Toujours le même masque impassible face à cette phrase qu'elle recevait toujours en pleine figure. Ils n'avaient qu'à jeter un œil à ce portable, et ils comprendraient : les secrets, les mensonges… leur justification tenait dans ce petit objet noir. Elle attrapa une mèche de cheveux et la lissa machinalement. Aucun d'eux ne savait quel était son véritable prénom : parfois, elle se disait qu'à force de mentir, elle finirait par s'oublier. Oublier qui elle était. L'essence de son être noyé sous des personnes qui n'étaient pas elle. Mais elle se ressaisissait, toujours. La femme de fer, d'une redoutable intelligence dissimulait la faille, et défiait quiconque d'en approcher. La femme dont avait besoin un homme comme Mycroft Holmes, même s'il connaissait chacune de ses faiblesses, même s'il avait effleuré du doigt l'humanité d'Anthea. Elle n'était plus la femme au portable, les yeux et les oreilles de l'Eminence grise du gouvernement britannique. Elle était aussi l'amie, celle qui rassurait par ses silences, parlait avec ses regards, témoignait ses sentiments par les gestes. Elle connaissait chacun des goûts de cet homme, chacune de ses angoisses, la plus grande étant Sherlock Holmes.
Anthea caressa la porcelaine de sa tasse de thé, et savoura la douceur du contact. Mycroft n'était pas un homme facile à ébranler : Jim Moriarty l'avait même surnommé l'homme de glace. Il suffisait que Sherlock souffre pour que cette façade s'effondre comme un château de sable : elle l'avait remplacé à son bureau alors qu'il faisait les cent pas à l'hôpital, rongé par l'inquiétude. Et s'il ne reprenait pas conscience, cette fois ? La question qu'elle lisait dans ce regard d'habitude froid, la question qui la taraudait toujours. Que deviendrait son ami si Sherlock mourait ? La survie du détective consultant était devenue vitale aux yeux d'Anthea, car d'elle dépendait celle de la personne à laquelle elle tenait le plus. La seule personne avec qui elle pouvait être elle-même. La seule qui la tirait de la solitude à laquelle son métier la condamnait. Elle rit.
Son téléphone était le moyen de communication absolu, elle envoyait des messages à foison, et pourtant, elle était seule. Plus de famille. Anthea avait coupé les liens depuis longtemps, et contemplait les rubans effilés sans vraiment de regrets sa mère ne l'avait jamais vraiment comprise, et son père, un ancien chirurgien de renom, était mort d'une mauvaise chute dans les escaliers alors qu'elle n'avait que douze ans. Un accident. Une raison idiote de mourir. Son père avait descendu cet escalier tant de fois. Il le connaissait par cœur, et les marches l'avaient trahi. La dernière fois qu'Anthea avait versé des larmes, qu'elle avait senti leur goût salé. Elle était devenue la fille sans père, celle dont on avait un peu pitié, tout en restant celle qui était bien trop intelligente pour sa santé, celle qu'on jalousait. Anthea s'était transformée en cette jeune fille qui dissimulait ses sentiments, pour ne plus jamais être blessée. Pour ne plus avoir à pleurer, alors que le chagrin et la colère bouillonnaient en elle. Son père ne parlait pas beaucoup, mais s'exprimait par de simples gestes, par des dons, par des regards. Sa mère était sévère et distante. L'université. Quelques petits-amis, de rares amis, mais isolée dans sa solitude.
La jeune femme avait rapidement compris qu'elle aimait collecter des informations : elle se choisissait une cible, et s'amusait à faire son curriculum vitae. Une soif viscérale de connaître son prochain, de se protéger en connaissant ses failles. Elle savait faire vibrer la corde sensible, et lui faire jouer la mélodie qu'elle désirait entendre. La jeune femme saisit son portable et choisit un concerto de violon, et elle se perdit dans la musique, tout en buvant une énième gorgée de thé. Elle ferma les yeux et posa la nuque sur le haut du fauteuil, laissant ses cheveux en caresser le dossier. Les doigts de sa main gauche tapotaient en rythme avec la musique.
Anthea frappa à la porte du bureau, et écouta le son qui émanait du bois malmené. Habillée d'une robe noire sur laquelle elle avait enfilé une veste, elle se tenait droite, le visage impassible. Seul son cœur qui battait à cent à l'heure traduisait son anxiété, et elle se maudit d'être aussi stressée. Elle sortait à peine de l'université, et elle avait été nommée au poste d'assistante de Mycroft Holmes, un éminent agent du gouvernement.
« Entrez ! » ordonna une voix d'un calme olympien.
La jeune femme s'empressa d'obéir personne n'osait contredire les désirs de Mycroft, sauf, apprendrait-elle plus tard, son frère cadet. Un homme à la calvitie naissante, habillé d'un élégant costume gris se présenta devant elle. Il la jaugea de son regard noisette, et Anthea devinait qu'il enregistrait des informations sur elle. Il avait sans doute lu son dossier en long, en large et en travers, mais préférait vérifier les informations. La jeune femme eut l'impression d'être passée aux rayons laser, mais cela ne la dérangea pas le moins du monde : après tout, elle aussi aimait récolter des données sur ses semblables. Il sourit et elle répondit, affrontant sans ciller ce regard terriblement intelligent. Un danger fait homme, mais un prédateur qui se dissimulait derrière des airs aimables : elle savait qu'en société, Mycroft Holmes pouvait être charmant, attendant son heure pour terrasser son adversaire d'un coup mortel.
« Mycroft Holmes, mais vous le savez déjà, mademoiselle…
-Anthea, monsieur, le coupa-t-elle. »
Il leva un sourcil.
« Vous n'aimez pas votre prénom, ni votre nom de famille, n'est-ce pas ? »
Perspicace. N'importe qui serait parti en courant, mais pas Anthea : elle était habituée à rencontrer des personnes atypiques, et elle savait s'adapter à chaque situation. Qu'il puisse lire dans ses pensées éviterait les discussions superflues, et serait une garantie de plus pour la sécurité de la nation britannique. Elle trouva cette pensée amusante, mais l'isola dans un coin. Elle ne devait pas se laisser distraire : toujours être concentrée, ne jamais se laisser surprendre. La première règle si elle voulait survivre dans cette meute de loups, tous aussi sournois les uns que les autres. Des loups qui pouvaient prendre des visages amicaux pour mieux vous piéger. Un monde qui détestait les oiselles, et s'en délectait avec une satisfaction cruelle.
« Pas vraiment. Mais, monsieur, si cela ne vous dérange pas, je préférerais que les gens croient que c'est pour une raison de sécurité…
-Et c'est la vérité, termina Mycroft avec un petit sourire, avant de retourner à son bureau. »
Il se dirigea vers un coffre-fort, situé derrière son bureau en acajou, et en sortit un élégant objet noir. Un portable. Il le lui tendit et elle l'accepta.
« Votre nouveau moyen de communication. Et pas seulement pour le travail. Cette ligne est sécurisée, vous pouvez appeler qui vous voulez, mais…
-Je n'ai pas vraiment de contacts en dehors de ce travail, monsieur, acheva-t-elle avec un sourire. En dehors de cette vie, ajouta-t-elle, et il sourit à nouveau.
-Moi non plus, conclut-t-il avec un air affable. Commençons, voulez-vous ? L'Inde ne peut pas attendre. »
L'espionne sourit : depuis, elle choisissait des portables qui ressemblaient au premier, en souvenir de cette rencontre. Seul Mycroft était au courant : aux yeux du monde, Anthea était une vipère au cœur de pierre. Aux yeux du monde, Anthea était incapable d'agir comme n'importe quel autre être humain. Les espions vivaient en marge de la société et pourtant, s'intégraient dans celle-ci, comme des citoyens lambda. Ils vivaient dans un monde qui leur était étranger, et parfois, la jeune femme en venait à se demander si ce n'était pas le cas de chacun. Des étrangers cohabitant ensemble, des étrangers qui savaient l'être mais avaient toujours l'impression que les autres ne partageaient pas leurs pensées. Des êtres qui vivaient dans des bulles invisibles, qui ne parvenaient pas à tendre la main pour saisir celle de l'autre, et se délecter d'une réalité tangible.
Elle se ferma à ces réflexions, et tenta de contraindre son cerveau à réfléchir aux prochaines élections ivoiriennes. Elle devait encore recueillir des informations sur les prétendants les plus dangereux, et trier les rapports qui concernaient Sherlock Holmes, John Watson et Mary Morstan. Anthea ne communiquait pas beaucoup avec eux, mais elle les connaissait par cœur : elle connaissait chacune de leurs habitudes, chacun de leurs chagrins. Comme si elle vivait avec eux sans être réellement présente. Un fantôme qui volait quelques instants de vie. L'espionne se rappelait l'inquiétude dans les yeux de Mycroft lors des deux années de disparition de son frère : elle s'était démenée pour glaner quelques informations sans se faire prendre, dans le seul espoir de le rassurer. Sherlock était comme son frère aîné : pudique, intelligent, en manque d'adrénaline.
Si le cadet préférait être sur le terrain, l'aîné jouait avec le feu en manipulant des politiciens redoutables, en jouant aux échecs avec les hommes les plus puissants de la planète. Un amour passionné pour le Jeu. Un mot si enfantin, qui prenait des accents dangereux dès que les Holmes étaient dans les parages. Le Jeu qui avait failli rendre Mycroft fou quand Jim Moriarty y était entré, quand Jim Moriarty avait choisi Sherlock. Le dégoût et la peur dansaient dans les yeux du politicien lorsqu'il se réfugiait dans son bureau, faisaient trembler sa main alors qu'il avalait une gorgée de whisky. Silencieuse, Anthea patientait, Anthea respectait.
« Les sentiments noyés dans l'alcool, Anthea, murmura-t-il.
-Non monsieur, les sentiments brouillés par l'alcool. Ils ne s'éteignent jamais.
-Sauf chez Jim Moriarty. Cet homme n'a jamais éprouvé quoi que ce soit de sa vie. J'ai toujours vu les choses d'un point de vue strictement intellectuel. La mort n'est que la conclusion logique de la vie, la rupture l'une des conséquences d'une relation amoureuse. La plupart des gens préfèrent se voiler la face. Mais qu'il s'agisse de mon frère ou de mes parents et…
-L'important est que vous dissimuliez vos sentiments à Moriarty, monsieur. Vous n'êtes pas cet homme de glace qu'il décrit et vous le savez très bien. Nous ne sommes pas affectés par la mort tant qu'elle ne rôde pas autour de nos proches. Cet individu (elle insista sur ce mot) menace votre frère, que vous avez toujours protégé, et vous savez qu'il est capable de le piéger et de le faire chuter. C'est incompréhensible, monsieur, mais c'est ainsi, expliqua-t-elle, avant de soupirer.
-Le problème est là, Anthea. J'ai peur de craquer. Oui, moi, Mycroft Holmes, j'ai peur. Peur de perdre cet enfoiré inconscient qui se promène sous les traits de mon frère, avoua-t-il, la colère transparaissant dans sa voix. »
Elle contourna le bureau et se planta devant son supérieur.
« Continuez de donner des informations, monsieur. Sa seule obsession est votre frère et quoi que vous fassiez, vous savez que vous ne parviendrez jamais à détourner son attention de lui. La seule chose que nous pouvons faire est de continuer à le surveiller avec nos équipes. Nous avons sélectionné chaque membre, et aucun d'eux ne fait partie du réseau. J'ai éliminé toutes les failles. Vous choisissez quelles informations donner, déclara-t-elle d'une voix douce, sans aucune trace de malice.
-Moriarty est brillant. Sherlock l'est. Ils s'ennuient et c'est là qu'est le problème. Je dois occuper Sherlock, détourner son attention de Jim Moriarty. Il ne doit pas chercher à le rencontrer, du moins pas avant que je ne l'ai décidé et que tout soit sous contrôle. Il ne brûlera personne, Anthea. »
Elle se rappelait le regard brûlant de colère à peine contenue et de détermination. Le regard qu'adoptait Mycroft avant d'éliminer un adversaire particulièrement déplaisant. Son patron aimait utiliser des euphémismes dans son discours souvent pompeux. Un homme mesuré, dont les paroles n'étaient que la façade qui dissimulait la réalité. Les non-dits étaient aussi bruyants que les cris aux oreilles de l'espionne. La femme au portable. Celle qui écoutait en pianotant sur les touches à un rythme impressionnant, cataloguait, analysait, et rapportait le résultat de ses réflexions à son ami. Quelques mots. Puis une réponse tout aussi laconique et efficace. Une dernière note, et la musique s'endormit.
Le silence illusoire reprit ses droits dans l'appartement d'Anthea. Un silence illusoire brisé par des pensées qu'elle seule pouvait entendre, un silence illusoire parfumé de jasmin. Une voiture circula dans la rue, et eut même l'audace de klaxonner. Elle consulta l'heure. Plus de trois heures du matin. Ses voisins dormaient certainement paisiblement, emmitouflés dans leurs couvertures, rassurés par une sécurité chimérique. La nuit était le moment où les ombres n'étaient plus des ombres, où elles fondaient, devenant invisible, où le silence et le ciel ténébreux poussaient les insomniaques à la réflexion. Un moment tranquille où on n'était plus dérangé par les bruits du quotidien, une petite pause dans l'agitation. Anthea savourait chacune de ces nuits, qu'elle passait trop souvent au bureau, s'oubliant dans le travail, dans sa passion, s'oubliant parfois elle-même. Elle avait besoin d'être de nouveau Anthea, seule avec une tasse de thé et un air de violon. Ce violon qui rythmait chacun des enregistrements du 221B, ce violon qu'elle avait appris à aimer. Un simple objet qui exprimait l'humain mieux que les mots.
Des mots qu'Anthea manipulait toujours dans ses textos, lorsque sa voix se réfugiait dans l'appareil pour envahir l'oreille de son interlocuteur. Le premier cadeau d'un être qu'elle considérait comme un véritable ami, un point d'ancrage dans cette vie fantasque et dangereuse, où les identités se confondaient, où les masques se côtoyaient, et se fondaient parfois dans la peau de ceux qui les portaient. Changement d'apparence irréversible. L'objet derrière lequel elle se cachait. Elle n'avait pas regardé John Watson dans les yeux lorsqu'elle avait refusé son invitation à dîner. Les yeux étaient si révélateurs. Même l'ancien militaire pouvait lire un regard. Il avait réussi là où un génie avait échoué : comprendre Sherlock Holmes. Anthea admirait John Watson et le remerciait. Tant qu'il serait là, elle n'aurait pas à envoyer ce message qu'elle conservait en mémoire : « Redbeard. » Le chien décédé du cadet des Holmes. Le code annonçant la mort de Sherlock. Elle préférait les élections coréennes.
