Coucou !
Je reviens avec un nouveau chapitre sur un personnage souvent décrié dans le fandom, et assez méconnu : je parle de Sally Donovan, l'antipathique policière, connue pour surnommer Sherlock le « taré/freak ». Etant donné que je me suis mis en tête d'aborder tous les personnages, je ne pouvais pas faire l'impasse sur elle, même si je ne l'aime pas beaucoup. Cependant, je pense que c'est une bonne flic et une femme bien : quand elle dit à John que Sherlock inventerait une scène de crime pour se distraire, elle est simplement dégoûtée par ce qu'elle considère comme une absence de morale chez notre détective préféré. Si on peut considérer qu'Anderson est jaloux et vexé d'être rabaissé sans cesse, je pense qu'elle est simplement scandalisée par le comportement de Sherlock. Voilà pourquoi je la préfère à Anderson, et que je trouve qu'elle mérite d'être rendue plus sympathique aux yeux des fans. Je trouve que Gatiss et Moffat devraient la faire intervenir plus souvent, lui donner plus de relief, elle est trop effacée. Cela m'a pris un peu de temps pour construire ce chapitre, je ne m'étais jamais penchée sur ce personnage avant.:$ J'avoue m'être un peu inspirée du personnage d'Anaïs Châtelet dans le Passager de Jean-Christophe Grangé. Bref, j'arrête là avec mon monologue. xD
Je dédie ce chapitre à mon petit tigre, qui se reconnaîtra.;D
Enjoy !
Sally Donovan soupira puis abandonna son clavier d'ordinateur. Elle lança une œillade meurtrière au rapport qu'elle venait à peine de terminer, avant de s'étirer, grimaçant lorsque ses jointures craquèrent. D'un pas énergique, elle se dirigea vers la salle de repos, et se prépara un café bien corsé. La jeune femme n'osa pas consulter sa montre : un policier n'avait pas d'horaires, que ce soit pour poursuivre un criminel ou pour remplir la paperasse. Sally savoura le goût amer du café, puis sourit en le sentant réchauffer son corps, et éveiller son cerveau embrumé par la fatigue. Elle osa un regard par l'une des fenêtres : la nuit enveloppait Londres de ses ténèbres impénétrables, bercée par les sirènes des voitures de police, les hurlements des jeunes alcoolisés, les conversations joyeuses et la circulation.
Londres ne dormait jamais, elle changeait simplement de visage. La jeune policière laissa échapper un rire : elle ne s'attardait jamais sur ces considérations contemplatives, dignes d'un intellectuel dans sa tour d'ivoire. Elle avait toujours été une femme d'action, elle vivait à cent à l'heure, avançait dans ce monde avec l'assurance d'une personne indépendante. Elle s'assit de nouveau à son bureau, puis se laissa aller à observer l'agitation du Yard : Lestrade se disputait au téléphone avec un mystérieux interlocuteur, des officiers circulaient avec empressement, d'autres interrogeaient des témoins, recueillaient des plaintes... son quotidien, une vie rythmée par les enquêtes, les cafés et les collègues survoltés, ou épuisés.
Sally avait embrassé cette vie de tout son cœur. Elle ouvrit l'un des tiroirs de son bureau et en sortit une photo représentant une fillette et un garçon âgés d'une dizaine d'années devant un immeuble qui ne payait pas de mine. Elle passa un doigt sur le visage rond du garçon, constellé de tâches de rousseur : Tony Wilbrooks, son meilleur ami de l'époque. Mort renversé par une voiture, le chauffard n'avait jamais été coincé. La fillette qu'elle était alors s'était juré que cela n'arriverait plus jamais, et cette promesse ne l'avait jamais quittée. Une histoire digne des séries qui abreuvaient les programmes télé.
Elle n'avait gardé que cette photo, un souvenir de joies innocentes, de ce confident, de cet ami qui la comprenait mieux que personne. Sally la sortait dès qu'elle doutait de ses choix, dès qu'elle était prête à tout envoyer valser suite à une affaire trop éprouvante. La flic ne supportait pas l'injustice, elle ne parvenait pas à retenir la créature qui hurlait en elle dès qu'elle se retrouvait face à un cadavre ou à une victime d'agression sexuelle. Elle se jetait alors corps et âme dans l'enquête, l'obsession de la vérité se distillait en elle, l'envie de punir le coupable prenait toute la place, s'emparait de chaque parcelle d'elle. Elle avala une nouvelle gorgée de café : la raison des flics qui s'impliquaient trop ne mettait jamais longtemps à vaciller.
« Mais c'est cette passion, cette obsession qui fait un grand flic, lui avait un jour dit Wilkins, son formateur. »
La jeune recrue qu'elle était n'avait pas compris ces paroles de suite, mais elle appliquait ce principe chaque jour. Chaque victime était un nouveau cas, une nouvelle injustice à réparer, une nouvelle série d'insomnies et de cafés. Sally avait renoncé à une vie de famille bien rangée pour son métier, son putain de métier qui lui prenait chaque cellule de matière grise, chaque seconde de ce temps qui filait bien trop vite. Elle prenait du bon temps avec Anderson, un homme marié insatisfait, et qui s'était certainement payé la moitié du Yard. Sally n'éprouvait aucun sentiment pour le légiste, même si elle l'appréciait : malgré son attitude prétentieuse sur les scènes de crime, il savait se montrer agréable et compréhensif.
Il s'était embourbé avec elle dans la culpabilité lorsque ce foutu Sherlock Holmes s'était mis en tête de simuler un suicide, suite à l'affaire Moriarty où son nom avait été sali. La jeune femme n'avait jamais apprécié ce détective hautain aux comportements psychopathes il s'amusait comme un enfant sur une scène de crime, n'avait pas paru scandalisé par les accusations dont il était victime. Avec du recul, elle devinait qu'elles le blessaient, mais qu'il préférait réfléchir à un moyen de s'en sortir et de prouver son innocence plutôt que de se morfondre.
Elle n'avait pas écouté Lestrade, un homme avisé et son supérieur quand il affirmait que Holmes était incapable de telles horreurs, malgré ses excentricités. Sally avait ressenti un choc à l'annonce de la mort du jeune homme, et avait commencé à se dire qu'elle s'était peut-être trompée en voyant la mine dévastée de John Watson : Holmes aurait pu le manipuler, mais il semblait toujours différent vis à vis de John et ce, dès leur première affaire. Le docteur était un homme intelligent, et de nombreuses fois, il avait su maîtriser l'homme impossible qu'était Sherlock Holmes. Lestrade avait ensuite insisté pour continuer l'enquête sur Moriarty : Sally avait toujours soupçonné une aide extérieure. Le docteur Watson en connaissait la nature, voire l'identité du bienfaiteur, mais était toujours resté muet à ce sujet.
Elle laissa échapper un rire teinté d'ironie : pourquoi se serait-il confié à celle qui avait toujours insulté son ami, allant même jusqu'à le faire arrêter, et le pousser au suicide ? Elle n'avait jamais pu s'excuser : un simple «Désolée » était dérisoire face à l'océan de souffrance qui avait habité le médecin pendant deux ans. Deux ans pendant lesquels Phillip avait tout fait pour prouver que le grand détective n'était pas mort. Sally s'était souvent moquée de cette démarche : elle avait vu les traces de sang sur l'asphalte, caractéristiques d'un crâne qui avait explosé. Personne ne pouvait survivre à cela. Mais il avait eu raison, et la flic n'avait jamais trouvé le courage d'aller voir ce foutu sociopathe pour lui présenter ses excuses.
Sur chaque affaire, il restait le même : un homme méprisant, qui prenait son pied face à un décor macabre, qui se délectait de poursuivre un criminel, et d'une intelligence incroyable. John le suivait toujours, plus rapide et efficace qu'Anderson concernant l'examen d'un cadavre, et le seul que Sherlock acceptait d'écouter parfois, médusée, elle les avait observés. Un échange de regards, un mot, et ils se comprenaient. Un habituel « brillant » ou «incroyable » s'échappait des lèvres de John, et les yeux de son ami, d'habitude si froids, pétillaient. Il restait tout de même un taré, et ne partageait pas les mêmes motivations qu'elle.
«Taré. »
Sherlock se retourna, son long manteau rendant le geste dramatique, puis plongea ses yeux gris dans les agates de Sally. Une jeune fille au corps couvert d'entailles s'étendait à ses pieds, et elle venait de l'interrompre en plein examen. La flic se tenait les bras croisés, un air offensé sur le visage. En réalité, elle bouillonnait de colère et de dégoût : comment Lestrade pouvait-il accepter qu'un tel psychopathe se balade sur une scène de crime ?
«Ecoutez Sally, si vous n'avez rien de plus pertinent à dire, vous pouvez vous rendre utile et sortir de ce bureau, claqua-t-il, aussi tranchant qu'une lame.
-Vous vous amusez sur une scène de crime : vous ne cherchez pas à résoudre un meurtre au nom de la justice, mais simplement pour vous distraire. Vous vous ennuyez et les criminels sont votre drogue, cracha-t-elle, à bout. »
Toutes les personnes présentes s'étaient figées, et observaient maintenant les deux belligérants, curieux de connaître le gagnant. Sally était tentée de les envoyer sur les roses, mais elle se retint. Elle ne devait pas perdre contenance devant Sherlock Holmes, il profiterait de la moindre de ses faiblesses. Il afficha un sourire sans joie, puis avança vers elle, jusqu'à la dominer de toute sa hauteur. Un rire railleur franchit ses lèvres, et elle plissa les yeux, tout en se retenant de gifler cette pommette aigüe, pour faire disparaître cette expression insupportable.
«Vous prétendez agir au nom de nobles causes et sans doute est-ce le cas : vous êtes devenue flic par devoir moral, Sally. Mais ce que vous appelez justice n'est qu'une institution remplie d'un ramassis d'imbéciles corrompus et inefficaces : un criminel peut s'en tirer pourvu qu'il ait un bon avocat et que le juge soit assez stupide pour le croire. La justice n'est qu'un concept appliqué par des hommes, sujets aux vices du commun des mortels. Alors certes, je cherche la vérité pour m'amuser : mais au fond, mes motivations sont aussi honorables que les vôtres, vous ne croyez pas ? Qu'importent les motivations quand le résultat est le même ? Alors, maintenant que vous avez fini de cracher votre venin et de dire des inepties, veuillez faire un effort pour mériter ne serait-ce qu'un quart de cette plaque que vous arborez si fièrement. »
Il s'était retourné et avait poursuivi son précédent raisonnement devant un Lestrade abasourdi. Sally, rouge de honte, était pourtant restée sur place : sa fierté lui interdisait d'obéir à ce prétentieux, dont les derniers mots tourbillonnaient dans son esprit vide de toute autre pensée.
Elle serra légèrement les doigts et la photo se froissa : blessée que cet homme remette en question ce pour quoi elle se battait, elle s'était échinée à lui empoisonner la vie des jours durant. Une vengeance puérile, mais qui l'avait quelque peu soulagée : elle ne l'avait plus dans les pattes, et n'était plus contrainte de supporter ses sarcasmes à longueur de temps. Ces paroles terribles revenaient la tourmenter le soir, quand elle était seule devant une tasse de thé, emmitouflée dans une couverture. Il avait joué avec la corde sensible, assenant une vérité que Sally refusait d'envisager.
Il existait de bons flics, de bons magistrats, des avocats honnêtes. Elle voyait des cadavres tous les jours, faisait face à des psychopathes quasiment tous les mois, mais refusait de porter un regard aussi cynique et méprisant que Sherlock Holmes sur le monde : pour ne pas devenir timbré, il fallait pouvoir croire qu'il existait encore de belles choses en ce monde. Pour ne pas se retrouver avec de la drogue cachée dans son appart', des membres humains dans son frigo et en arriver à considérer des victimes comme une distraction. Si le sergent admettait que ce fichu détective était plus que doué, elle n'arrivait toujours pas à tolérer son détachement et sa fascination face aux victimes.
« Les sentiments Sally ? Cet homme est mort, et ses proches ne veulent pas qu'on se noie dans le mélo, mais plutôt qu'on trouve celui qui l'a assassiné.
-Et la chasse vous excite, pas vrai ?
-Osez me dire que vous détestez cette poussée d'adrénaline qui vous envahit face au danger, même si vous mentez très mal, avait-il conclu d'un ton détaché. »
Sally ne pouvait nier qu'elle aimait se trouver face au danger, sentir son cerveau carburer à cent à l'heure, tout en ressentant cette peur qui vous envahissait quand vous saviez que, si vous faisiez le mauvais choix, la mort vous tendait les bras. Comment un homme aurait-il pu se satisfaire d'une femme qui n'hésitait jamais à mettre sa vie en danger, se consacrait corps et âme à son travail ? Le sergent ne voyait quasiment jamais ses parents, qui le lui reprochaient amèrement, mais elle n'en avait ni le temps, ni l'envie. Que leur raconterait-elle ? La joyeuse histoire de la femme célibataire qui s'amusait à mettre des salauds sous les verrous, et couchait avec un homme marié pour s'amuser ? Elle imaginait déjà le regard choqué de Véra Donovan, pétrie de principes, angoissée à l'idée que sa fille finisse vieille fille. Leurs rares conversations téléphoniques se terminaient toujours en disputes Sally ne voulait pas d'enfant, et sa mère ne comprenait pas ce désir, naturel à ses yeux, comme elle avait refusé que sa fille risque sa vie en entrant au New Scotland Yard.
Elle sourit amèrement : elle adorait ses parents, mais était triste qu'ils ne la comprennent pas. Elle leva à nouveau les yeux, et balaya du regard ses collègues, qui ignoraient tout de sa vie. Ils savaient simplement qu'elle était le sergent Sally Donovan, seconde du détective Lestrade, une femme autoritaire et implacable, voire quelque peu perfectionniste, entièrement dévouée à son travail. Personne ne connaissait sa vie privée, même si, depuis l'éclat de Sherlock Holmes sur l'affaire du tueur en série au taxi, tout le monde savait qu'elle couchait avec Phillip Anderson, le légiste que peu de ses confrères appréciaient. Elle fronça les sourcils : la fatigue ne lui réussissait pas si elle en venait à laisser des réflexions existentielles s'épanouir dans son esprit. Pourquoi réfléchir à des problèmes insolubles et prometteurs de souffrance ? Sa mère devait l'appeler le lendemain soir, et elle se promit d'être la plus diplomate possible. Elle éviterait autant que possible les sujets qui fâchaient, rassurerait sa parente avec les mots apaisants proférés de la voix douce qu'elle réservait aux proches des victimes, et passerait une soirée calme. Lestrade l'avait contrainte à prendre un peu de repos.
«Je veux travailler avec une personne au cerveau fonctionnel, pas avec un zombie.»
La jeune femme avait affiché une moue offensée face au regard paternel de son supérieur et ami, mais avait été touchée par ces paroles. Lestrade n'était pas délicat, mais il se souciait toujours du bien-être d'autrui : Sally savait qu'il sortait à peine de son divorce et en souffrait.
«Au fond, les policiers sont une légion d'écorchés, pensa-t-elle. »
Son éternelle blessure restait Tony Wilbrooks, même si elle aimait se remémorer leurs jeux, leurs disputes, leurs moments de confidences. Une douce nostalgie l'envahissait alors, et elle s'y complaisait, un petit moment de douceur dans sa vie hyperactive. Elle rangea la photo dans son tiroir, puis le ferma avec un petit claquement sec, avant de se frotter les yeux. Elle grimaça quand elle vit les traces de mascara sur ses doigts, avant de les retirer sèchement à l'aide d'un mouchoir. Elle imprima le rapport puis le posa sur le bureau de Lestrade, avant de s'emparer de sa veste et de disparaître dans la nuit londonienne, d'abandonner la flic pour retrouver la femme.
