Je ne parviens toujours pas à me rappeler où j'ai trouvé le sang froid pour arracher le couteau de ma cuisse, faire un bandage correct sans tomber dans les pommes et ensuite réparer ma porte d'entrée... Mais apparemment j'ai réussi.
Nous sommes déjà samedi soir et il viendra probablement demain... Hormis le fait que ma vie risque de tourner court si je refuse son offre, je me surprends à penser à ma vie d'avant avec nostalgie... Je n'avais pas réalisé à quel point une vie normale pouvait être chiante avant d'en avoir une. Il y a toujours Jack... Mais le passé, c'est le passé. Il est mort et n'a plus rien à dire ; de plus, c'est une bonne occasion pour repartir à zéro et prendre un nouveau départ non ? Une vie en prison sera toujours préférable à pas de vie du tout, ce qui risque de m'arriver si j'ose refuser la proposition du grand malade qui a décidé que je travaillerai pour lui. Il faudra que je lui demande pourquoi il y tient tant, d'ailleurs... Si j'ai le courage.
Comme si la liste de mes problèmes n'était pas assez grande, ma patronne décide soudainement de me virer... On aurait retrouvé sa voiture volée devant chez moi alors que ma Ford est toujours garée dans le parking de mon lieu de travail... Bordel... Et moi qui avais complètement oublié ce détail, le choc sans doute. Je la convaincs de ne pas porter plainte en échange de... bien à peu près toutes mes économies, je n'ai pas réellement envie d'avoir affaire à la police.
Dimanche arrive, je veille jusqu'à minuit mais, épuisée par les événements du week-end et ce même malgré le stress provoqué par l'attente de sa venue. Une chemise de nuit rapidement enfilée et je m'écroule sur mon lit pour m'endormir presque instantanément, après avoir pris soin de laisser la porte d'entrée ouverte pour pas avoir à la réparer une seconde fois, bien entendu.
C'est vers trois heures du matin que je suis brutalement réveillée par une lame aiguisée et froide se baladant sans gêne aucune entre mon visage et mes épaules. J'essaie de me redresser, mais une main gantée m'en empêche.
-Shhh... Se contente-t-il de préciser tout en continuant à dessiner au hasard sur ma peau, ayant l'air de trouver ça particulièrement intéressant. Parfois il griffe, faisant perler quelques gouttes de sang, mais je n'ose pas bouger, une douleur dans la cuisse me rappelant ce qui est arrivé la dernière fois que je l'ai contrarié, je me contente de grimacer, laissant échapper une légère protestation de temps à autres, aussitôt réprimée par un "shh", index sur mes lèvres à l'appui. Après ce que mon radio-réveil me confirme comme une dizaine de minutes, il s'arrête enfin, me laissant quelques éraflures au niveau des clavicules et de mes joues. Il s'assied sur le bord de mon lit, je me redresse doucement, la lumière est faible mais je distingue dans l'ombre son visage fardé de blanc traversé d'un bout à l'autre par cette mystérieuse ligne rouge, vestige dérangeant d'un passé inconnu.
-Alors...votre...réponse ? Fini-t-il par demander
-Oui.
-Oui ?
-Oui, j'accepte votre proposition.
Cette réplique est accueillie par un large sourire tandis que je cherche la manière de formuler ce que j'ai à lui demander.
-Mais je voudrais quelque chose en...échange. Tentais-je d'une voix peu assurée.
-Dites. Encourage-t-il, un peu étonné toutefois.
-Un revenu... correct, je me suis fait virer parce que la voiture volée de ma patronne s'est mysterieusement retrouvée, devant chez moi...
-Ça peut...s'arranger.
Il est passé midi quand j'émerge enfin d'un sommeil particulièrement agité, un passage devant le miroir de la salle de bain me confirme que j'ai des coupures un peu partout sur le visage, le cou et jusque dans le décolleté. Les rares taches de sang confirment que mon nouveau patron sait parfaitement comment éviter une hémorragie tout en me défigurant temporairement, heureusement, les coupures sont très légères, dans une semaine on ne verra plus rien...
Je prends une douche bien chaude, prenant conscience par la même occasion de la raideur de mes muscles, enfile une tenue confortable et me fait chauffer un bol de soupe tout en jetant un œil distrait au journal télévisé...auquel j'apporte une soudaine attention en comprenant qu'on parle du Joker. On aurait découvert la planque du plus grand criminel de Gotham. Une journaliste dresse un résumé de la liste des méfaits du clown en duplex devant une sorte d'entrepôt désaffecté qu'on prétend être la cachette du peinturluré. Enfin, visiblement l'ancienne cachette, dans la mesure où un camion sort brutalement de la bâtisse, écrasant au passage quelques voitures de flics. J'éclate de rire devant la mine déconfite qu'affiche la journaliste avant que le direct ne soit interrompu pour « problème technique ». Je zappe, mais aucune autre chaîne ne parle du sujet qui m'intéresse, j'éteins le poste quand une violente explosion retentit quelque part dans la ville, un regard par la fenêtre me confirme que d'énormes flammes s'élèvent d'un vieux bâtiment proche d'ici -l'avantage d'habiter au septième étage, un des seuls quand l'ascenseur est continuellement en panne-. J'imagine aisément ce à quoi doit maintenant ressembler la journaliste de tout à l'heure, soupire et retourne surveiller mon bol de soupe encore dans le micro-ondes.
C'est évidemment quand la sonnerie de l'appareil retentit que quelqu'un décide de frapper à la porte... La façon dont celle-ci est malmenée ne laisse aucun doute en ce qui concerne l'identité de mon visiteur, je me précipite pour aller ouvrir afin de m'éviter de nouvelles réparations et fais entrer un clown passablement énervé qui traîne derrière lui un homme blessé, attaché et inconscient.
-Que...?
Voyant mon air effaré, il jette un regard distrait à l'homme.
-C'est lui... qui a été dire à Gordon...où je me trouvais.
-Ah...Et euh... Il est... Mort ?
-Nan nan...enfin...je ne pense pas -regard bref vers l'inconnu- Il a juste... mal supporté les escaliers.
Je le regarde d'un air effaré qui doit être incroyablement drôle si on en croit le rire qu'il provoque chez le clown. Son hilarité diminuant, il envoie négligemment son fardeau dans un coin du living avant de se tourner vers moi.
-Bon...alors...A cause de hum Luke, ici présent -Il désigne vaguement l'amas de chair informe- Disons que... je n'ai plus vraiment d'endroit...où pieuter. Et vous remarquerez aisément que ceci - désigne la pièce - est bien plus... confortable que n'importe quel hangar ou vieux morceau... de béton.
-Vous voulez emménager chez moi ? Air incrédule de ma part
-Oui - Il sort d'une de ses nombreuses poches le couteau qui s'était retrouvé dans ma cuisse l'autre jour, quant à savoir comment il s'est retrouvé de ma poubelle à sa poche... - Cela...vous...dérange? Regard appuyé à mon encontre alors qu'il joue avec la lame, réveillant une douleur aiguë dans ma jambe.
-Euh non. Non pas du tout...
Il me lance un regard satisfait, s'approche de Luke toujours inconscient, le réveille au moyen d'un violent coup de pied dans l'estomac, l'installe plus ou moins assis contre le mur et s'accroupit à sa hauteur en jouant avec la pointe de son couteau, un sourire en coin, attendant que l'homme émerge. Il agrippe finalement le menton de sa victime qui geigne comme une fillette et l'oblige à le regarder dans les yeux.
-Tu veux savoir...comment j'ai eu... ces cicatrices ?
Autant préciser que les minutes qui ont suivi m'ont dissuadé de le contrarier de quelque façon que ce soit. Il sait parfaitement comment mettre quelqu'un à ses pieds. N'étant pas très bavard, j'apprends la plupart de ses crimes par la télévision. La plupart des voisins ont foutu le camp après avoir entendu le clown s'occuper d'une de ses victimes. À croire qu'il ne se préoccupe pas tant que ça des apparences et de la discrétion... J'aurais pensé que l'un d'eux appellerait la police, mais il n'en fût rien, le respect de la vie privée semble profondément ancrée dans la culture locale, a moins que ce ne soit la crainte des représailles ?
Vivre en fonction du bon vouloir du chaos personnifié a quelque chose de...Et bien chaotique, même si je possède désormais une commode remplie de billets qu'il approvisionne plus d'une fois par semaine.
Il va et vient à heures changeantes, bricole la plupart du temps, mange parfois, dort rarement, accroche des mots un peu partout dans l'appartement, tantôt une liste de courses, tantôt un nom à exécuter, c'est alors vite fait, proprement, le corps disparait ensuite dans une baignoire de chaux. Ce ne sont cependant que des victimes de moindre importance comme des témoins gênants. Il préfère s'occuper lui-même des autres. J'ai parfois l'impression qu'il cherche juste une excuse pour me faire commettre des meurtres, mais je préfère tout de même cela au fait de vivre le mien. Je ne pose donc pas trop de questions.
A peine avait-il emménagé qu'il avait changé la disposition de la plupart des meubles, rendant le tout complètement bordélique, sans compter les objets divers et variés qui jonchaient le sol : impossible de se lever la nuit sans risquer de trébucher sur un bâton de dynamite... Quant à l'état de la salle de bain après son passage, autant ne pas en parler... Il me donne parfois l'impression que je ne vis plus que pour lui être utile : entre les courses, le rangement -pas trop sinon ça énerve monsieur- et les diverses choses qu'il me demande de faire, je ne vois rarement d'autres personnes, excepté parfois un otage ou l'autre, sur lequel il s'amuse avec mes instruments de cuisine avant d'aller exposer le corps quelque part en ville. Il se sert de tout et de rien pour bricoler, je me demande d'ailleurs encore quel usage il fait de mon stylo-plume disparu, certaine qu'il ne s'en sert pas pour écrire... Ce type a énormément d'imagination, un Mc Guyver du crime en quelque sorte.
La cohabitation dure depuis quelques semaines maintenant. Ou quelques mois ? La compagnie du clown n'est pas prompte à la stabilité et ma notion du temps devient de plus en plus floue...
J'ai fini par m'habituer à lui : mon sang ne se glace plus quand j'entends ses pas dans l'escalier, je ne suis plus choquée quand il traîne un corps inanimé ou ensanglanté derrière lui en revenant d'une de ses expéditions, ni quand il me demande de nettoyer derrière lui. Je lui prépare parfois à manger, le regarde de temps en temps quand il bricole, souvent à mains nues qui semblent alors aussi précises qu'elles peuvent être violentes. Je suis sûre qu'il en est conscient quand je l'observe, mais il s'en fout visiblement, la vue de ses avant-bras découverts provoquent chez moi des réactions que je tente d'ignorer... L'homme est bien bâti.
Une après-midi en rentrant du supermarché, c'est mon propriétaire que je trouve entre les mains du plus grand criminel de Gotham.
-Il est passé... pour le loyer. M'explique l'homme au maquillage. Mettant fin d'une claque aux protestations sonores de son invité.
-Je m'en doutais, il fait ça tous les mois... -Ma réplique arrache un léger sourire à mon interlocuteur.- Mais attendez avant de faire des saloperies, j'ai ramené des bâches pour ne pas avoir à changer la moquette après.
L'air amusé, il me laisse couvrir la moquette du living, tenant sa future victime à bouts de bras avant de la laisser lourdement retomber sur le sol. Il sort ensuite une feuille chiffonnée de sa poche et la tend devant les yeux de sa victime apeurée. Il lui colle un bic dans la main.
-Ce document... Stipule que tu... acceptes de vendre l'immeuble à... Yrefa -Il me désigne du doigt- pour... un dollar symbolique. C'est... d'accord?
Le regard est menaçant, mon logeur acquiesce énergiquement, croyant peut-être que ça lui sauvera la vie et s'empresse de signer. Ses mains tremblent tellement qu'il manque de déchirer le papier.
Quelques heures plus tard, quand le nouveau jouet du patron est trop usé à son goût, une légère fumée s'échappe de la baignoire de l'appartemment en dessous du mien quand le corps sans vie couvert de blessures en tout genres entre en contact avec la chaux et disparait progressivement.
