Je me lève une nuit et pars à la recherche des toilettes dans le noir complet, jusqu'à ce que je trébuche sur un objet laissé là et m'étale sur une masse couverte de tissu. Je mets un moment avant de réaliser qu'il s'agit de mon colocataire qui n'a pas vraiment l'air de trouver le canapé plus confortable que la moquette... Le fait est que sous mes yeux horrifiés et craingnants pour ma survie, il ne s'est même pas réveillé. Ne semblant pas mort, je le couvre d'un plaid avant de retourner me coucher.

Au réveil je me dirige vers la salle de bain comme chaque matin, croyant mon patron en train de semer la panique en ville quand j'ouvre la porte et tomber nez à nez avec... lui sortant de la douche, complètement nu, m'échappe un « argh » très distingué avant que je ne referme précipitamment la porte, mais c'est trop tard; l'image de son physique dénudé qui, à part quelques bleus, est plutôt bien fait, reste gravée dans ma rétine. Un rire s'élève de derrière la porte, il l'a fait exprès j'en suis sûre... Vengeance pour lui avoir marché dessus ? Sûrement... Le fait est que cette vision me reste en tête toute la journée. On devine peu de son corps quand il porte ses vêtements habituels et le voir ainsi dans le plus simple appareil a quelque chose de franchement perturbant, d'autant plus que cela faisait bien trop longtemps que je n'avais plus vu un homme nu.

En rentrant à la tombée de la nuit, il ne fait pas allusion à l'incident du matin, se contente de manger une pomme tout en bricolant ce qui me semble être un détonateur, il repart rapidement en ville et quelques dizaines de minutes plus tard une explosion retentit non loin de l'appartement, un regard par la fenêtre, éclats de rire en voyant tous les passants complètement paniqués.
La folie serait-elle contagieuse ?

Il revient dans l'heure, n'a pas l'air mécontent de lui, un sourire est même encore visible sur son visage maquillé tandis qu'il chantonne, ce que je ne l'avais jamais entendu faire. Du thé est en train d'infuser, je lui en propose une tasse qu'il accepte. Il mélange longuement et ne commence à boire que quand le liquide est tiède, je l'observe -enfin, le dévore des yeux- en biais en me resservant... Mais trop occupée à l'admirer, je renverse la moitié du contenu de la théière sur le plan de travail.
Ou comment avoir l'air d'une gourde.

Le clown est hilare alors que je tente de nettoyer les dégâts tout en soulageant les brûlures causées par le thé en jurant bruyamment. Je reviens finalement m'asseoir en face de lui une pochette de glaçons sur ma main endolorie alors qu'il semble d'encore meilleure humeur, visiblement satisfait par l'effet qu'il provoque chez moi.

Envie soudaine de lui lancer la théière à la figure, mais moins enthousiaste à l'idée de recevoir un autre couteau dans la cuisse, voir pire.. Il me regarde amusé pendant un long moment tout en jouant de manière explicite avec sa cuillère à thé -oui, il est possible de jouer de manière explicite avec un tel objet-. L'irritation l'emporte finalement sur la raison et ma main attrape la théière qui part se fracasser sur le mur derrière lui. Et merde il a réussi à l'esquiver. Il part dans un nouvel éclat de rire.

-Enfin...vous perdez votre...sang-froid. J'ai...failli attendre.

Monsieur semble d'humeur joueuse. Il se lève brusquement, je l'imite, comme par instinct de survie et nous tournons lentement autour de la table tel un prédateur et sa proie. Il finit par me lancer sa tasse que je réussis à éviter mais n'ai pas autant de chance en ce qui concerne sa cuillère qui m'atteint au milieu du front...et m'assomme.

Une série de claques sur mes joues me fait revenir à la réalité, le temps de prendre conscience de l'endroit où je me trouve, de l'identité de la personne en face de moi et je me relève rapidement dos au plan de travail, dans une posture défensive.

-Alice, c'est très impoli d'aller...faire un tour au pays des...merveilles alors qu'on a des...invités.

Ignorant sa remarque d'un sourire mi-cynique, mi-paniqué, je tâtonne sur le plan de travail à la recherche de quelque chose de pointu sans quitter des yeux mon adversaire qui tient à la main un couteau sorti d'une de ses poches. Bingo ! J'attrape quelque chose qui traînait près de l'évier et le braque vers lui. Il éclate de rire tandis que je me rends compte d'à quel point j'ai l'air con en le menaçant d'un couvert à salade... Il avance d'un pas, je me décale vers le salon, mettant le plus de distance possible entre lui et moi, lâchant mon « arme » au profit d'un vase vide, déjà plus utile. Il continue à avancer et moi à reculer. Merde, il m'a coincée dans le fond du living. Je tente ma chance en lançant le vase qui le touche au niveau du torse sans que cela aie l'air de l'affecter avant d'aller voler en éclats au sol.
D'accord, et maintenant ?

Je recule jusqu'à toucher le mur, il sourit... Vais lui faire bouffer moi son sourire. Repérant un espace à sa droite, je fonce, mais je n'ai pas encore quitté la pièce qu'il m'attrape par la taille pour me coller contre lui, provoquant chez moi toutes sortes d'émotions qui ne sont pas vraiment celles que je suis censée ressentir à ce moment précis, jusqu'à ce que la lame de son couteau vienne sous ma gorge, coupant court à mes divagations.

-J'ai...gagné ! Annonce-t-il d'un air joueur en m'entaillant en dessous de la clavicule pour confirmer ses dires. Un petit cri m'échappe, ce qui a pour seul effet de l'exciter davantage. Il fait une deuxième entaille, juste en dessous de la première, plus profonde cette fois, je proteste bruyamment et parviens à lui envoyer un coup de pied bien placé, ne s'y attendant pas, il me lâche et je cours pour atteindre la chambre dans le but de m'y barricader. Je m'apprête à ouvrir la porte, mais suis soudain prise en sandwich entre celle-ci et le clown qui, en plus, m'agrippe les cheveux, réprimant ainsi toute tentative de fuite. Il commence à balader sa lame au niveau de mon cou.

-Je vois...qu'on devient...agressive. J'adore ça. Chuchote-t-il au creux de mon oreille tout en incisant à nouveau près des entailles précédentes. Je me débats, mais il est bien trop fort, me serrant de plus en plus entre lui et la porte et me coupant la respiration. Je parviens plus ou moins à lui donner un coup de poing qui a pour seul effet de déclencher son hilarité ainsi qu'une nouvelle entaille parallèle à la précédente, je ne peux réprimer un cri de douleur et de surprise, sa seule réaction est de se mettre à humer mes cheveux et mon cou, ce qui a le mérite de provoquer un certain nombre de sensations chez moi avant de s'arrêter brusquement au son d'un réveil quelque part dans l'appartemment et de partir sans demander son reste, me laissant là, complètement paumée sans aucune idée de la manière dont je devrais interprêter ce qu'il vient de se passer.