On frappe à la porte, chose rare. Heureusement, le clown n'est pas là et je m'empresse donc d'aller ouvrir. C'est les yeux comme des soucoupes et la bouche grande ouverte que j'accueille mon visiteur aux boucles blondes.

-On dirait que tu as vu un fantôme ! Rigole celui-ci en faisant mine d'entrer, je lui bloque le passage, il me répond par un regard d'incompréhension.
-Que... ? Jack...tu es...mort ?
-Faut croire que non... Laisse-moi entrer que je t'explique.
-Euh...non, pas possible. Trop de désordre. Tentais-je de justifier.
-Allez ! Ça ne peut pas être si terrible que ça ! Nouvelle tentative pour entrer.
-Ho que si ! Dis-je en l'empêchant de faire un pas supplémentaire, une main sur chaque côté de l'encadrement. Je préfère qu'on parle ici. Pour le moment.
-Tu n'as pas l'air contente de me voir...
-Quoi ? Si ! Détrompe-toi, seulement...c'est un choc tu vois ? Imagine qu'une personne morte depuis plus de trois ans débarque chez toi, tu réagirais comment ? Léger rire de sa part.
-Bon d'accord, c'est peut-être un peu brusque...désolé...je ne savais pas vraiment comment m'y prendre.
-Pourquoi...pourquoi tout ce temps ? Hésitais-je
-J'ai été défiguré pendant l'incendie, je ne voulais pas que tu me voies comme ça alors bah...j'ai attendu de redevenir sortable...
Ma main part toute seule, laissant une trace rouge sur sa joue. C'est un peu de sa faute si j'habite avec un clown sociopathe, non ?
-Mais j'ai fait mon deuil moi ! T'y a pensé à ça ? Après aussi longtemps j'ai enfin réussi à te faire sortir de ma tête, je commençais à réussir à vivre sans toi et tout ce que tu trouves à faire c'est rappliquer ?
J'étais en train de piquer une crise de nerfs, chose que je n'avais jamais faite en sa présence, étant plutôt d'un tempérament calme.
-Bon euh...je pense que ça doit être le choc. Il hésite quelques instants. Je vais revenir demain, le temps que tu te fasses à l'idée, d'accord ? Et il détala dans l'escalier.

Je referme la porte brutalement, me dirige vers le salon, enjambant machinalement les quelques bombes artisanales et autres pièces détachées qui traînent par là et m'affale sur le canapé, puis plus rien.
Je me réveille dans mon lit, un coup d'œil vers mon réveil m'indique qu'il est sept heures du matin. Du bruit en provenance de la salle de bain atteste de la présence du patron. Je me dirige vers la cuisine, verse quelques céréales dans un bol et commence à manger assise sur le plan de travail. Je recrache tout quand il s'introduit dans la pièce, une serviette autour de la taille, les cheveux mouillés et sans maquillage. Pendant qu'il fouille le frigo, j'en profite pour lorgner sans gêne aucune sur son dos parfaitement proportionné, la bouche entre ouverte. Il se tourne vers moi, j'admire alors son torse musclé parsemé de quelques ecchymoses.

-Enfin...réveillée. Vous ronfliez...fort. Dit-il sans commenter le filet de bave qui commence à se former au coin de mes lèvres.

Voilà donc la raison pour laquelle je me suis retrouvée dans mon propre lit après m'être endormie sur le canapé... Je vire au rouge pivoine. Sans plus de cérémonie, il retourne s'enfermer dans la salle de bain. Je le déteste quand il me met dans tous mes états comme ça...Je passe ma rage sur une cuillère que je plie en deux avant de lancer avec à l'autre bout de la pièce, cassant au passage un cadre accroché au mur. Rires en provenance de la salle de bain, mais une douleur cuisante au niveau de la clavicule droite me dissuade de débarquer dans la pièce un couteau de cuisine à la main. La cohabitation doit me rendre folle, j'ai du mal à comprendre ce qu'il m'arrive...

Je rentre à l'appartement après un passage au supermarché, la porte n'est pas verrouillée...mauvais signe... J'entre discrètement et lâche subitement les sacs en plastique que j'avais en main en voyant Jack, assis sur le sofa, discutant sympathiquement avec le criminel le plus recherché de la ville, ne sachant apparemment pas du tout à qui il a affaire. Enfin, c'est compréhensible étant donné qu'il ne porte ni maquillage ni costume violet, ayant préféré revêtir un t-shirt noir -et moulant s'il vous plait...- ainsi qu'un jean usé, qu'il met parfois quand il ne sort pas et préfère bricoler sur toutes sortes d'armes ou explosifs. Regard interrogatif aux deux hommes.

-Ha ! Te voilà enfin ! Commence le bouclé tandis que mon patron s'esquive dans la cuisine, me jetant au passage un regard noir que l'invité ne remarque pas.
-J'ai voulu te prévenir de l'heure à laquelle je venais, mais aucun moyen de te joindre... Par contre, ton coloc m'a proposé d'entrer et de t'attendre, très sympa à propos, ton ami. Je m'assois à côté de lui, ne trouvant pas de question à lui poser tellement il y en a, je l'encourage à continuer.
-Je dois être honnête avec toi, Alice, avant de te rencontrer j'ai fait quelques conneries : j'ai un peu trop joué et je n'ai pas su rembourser le genre de personne qu'il ne vaut mieux pas ne pas savoir rembourser si tu vois ce que je veux dire... J'imagine qu'ils m'ont retrouvé et que c'est eux qui ont mis le feu à l'appartement... Heureusement que tu n'étais pas là quand c'est arrivé... J'ai préféré me faire discret après, c'est aussi pour ça que tu n'as pas eu de nouvelles de moi, tu comprends ? Mais je m'en veux, crois moi et je voudrais qu'on recommence tout à zéro tous les deux... Officiellement, nous sommes toujours fiancés. Je suis restée abasourdie quelques secondes, ainsi il n'avait été en fait au courant de rien en ce qui concerne mes activités ? Mais je rêve on est en plein Disney là... Je jette un regard bref vers la cuisine d'où mon patron nous écoute surement.

-Non. Dis-je en serrant les poings, ce qu'il ne sembla pas remarquer.
-Pardon ?
-Je...ne suis pas prête à redémarrer ma vie avec toi. Il me regarde comme si je venais de lui dire qu'entre-temps je m'étais mariée à un pingouin.
-D'accord...dit-il, quelque peu résigné. Je...je peux comprendre. Mais j'aimerais qu'on recommence à se voir... de temps en temps, tu vois ?
-Oui, je pense que ça devrait aller. Dis-je, surtout pour lui faire plaisir et accessoirement dégager histoire de pouvoir réfléchir tranquillement.

Je le mets finalement dehors après lui avoir donné mon numéro de portable, mon « coloc » lui fait un signe chaleureux de la main tandis que je ferme la porte, passant du mode « coloc sympathique » au mode « tu vas morfler, ma vielle », le clown file chercher un couteau dans un tiroir de la cuisine et revient vers moi qui n'ai pas osé bouger d'un pouce.
Je me suis foutue dans un sacré pétrin là.

Il commence à me tourner autour en jouant avec la lame, une lueur dans les yeux tout sauf rassurante.
-Cet homme...semble...être un parfait...idiot. Comment parvenez-vous...à le supporter ?
-Je...ne le fais pas, enfin plus. Mais c'est un gentil garçon, il a toujours fait une couverture idéale. Dis-je en tentant de contrôler les trémolos de ma voix.
-Vous comptez...le revoir ?
-Non.
-Parfait. J'ose simplement espérer...que vous...tiendrez parole. Dit-il en m'attrapant le menton, m'obligeant à le regarder dans les yeux alors que deux doigts viennent tirer le côté droit du col de mon t-shirt, le frisson qui en résulte semble l'intéresser avant que le couteau qui tient toujours en main vienne inciser deux nouvelles entailles perpendiculaires aux précédentes, m'arrachant un cri qui a l'air de le réjouir. J'essaie de détourner la tête, mais il m'en empêche d'une poigne de fer.

-Vous n'êtes pas...très résistante à la douleur. Me nargue-t-il, il envoie négligemment son couteau sur un fauteuil avant d'aller balader sa main sur ma blessure, semblant soudain passionné par les grimaces qu'affiche mon visage malgré moi, l'autre main part se placer derrière ma nuque, m'interdisant toute fuite d'une poigne ferme. Un bref regard à l'horloge au bout d'un long moment l'arrête enfin, il s'exile dans la salle de bain. Ressort quelques minutes plus tard, maquillé, habillé et part semer la panique en ville sans plus de commentaire...

Mon portable sonne, c'est Jack. Je décroche et lâche un « bonjour » faussement enjoué, il me dit qu'il a envie de me voir et me donne rendez-vous dans une heure au parc le plus proche sans me laisser le temps de donner mon avis et encore moins de refuser. Si mon instinct de survie me déconseille vivement d'y aller, j'ai franchement envie de contrarier mon patron, d'autant plus lorsque je me rends compte en désinfectant ma plaie que celle-ci représente un joli losange quasiment symétrique... La décision est prise rapidement, j'enfile un col roulé et pars rejoindre mon fiancé chevauchant une moto volée, simplement dans le but de ne pas me faire repérer si le clown passe dans le coin... Folle, peut-être, mais pas encore suicidaire.
Il arrive peu après moi, m'offre une glace et nous nous installons sur un banc.

Bon sang ! Ça fait combien de temps que je n'ai plus fait ce genre de choses ?
Nous parlons longuement, rigolons beaucoup. Quelques évocations du passé mais seulement les plus heureuses. Il semble avoir gagné en intelligence... Je note de faire attention... J'apprends qu'il vit à Chicago et loue une chambre d'hôtel dans le coin depuis peu. Sûrement la raison pour laquelle il n'a pas l'air d'en savoir beaucoup sur le plus grand criminel de Gotham. Il dit m'avoir retrouvée grâce à un détective privé, mais ne me demande pas pourquoi j'ai changé de vie et d'identité... Nous nous quittons amicalement alors que la nuit tombe, je passe faire quelques emplettes sur le chemin afin d'avoir une excuse pour être sortie - au cas où le peinturluré se poserait des questions - et retourne à l'appartement que je trouve finalement vide à mon arrivée.

Une semaine passe, je revois Jack dans le même parc tandis que le patron ne se doute de rien, enfin j'espère... Mais s'il s'était rendu compte de quelque chose il me l'aurait vite fait comprendre non ? Mon fiancé n'a pas l'air de trouver dérangeant que mon colocataire soit un homme et ne me pose aucune question là-dessus, il doit s'imaginer que vu les cicatrices que celui-ci arbore il ne peut qu'être mon colocataire. Le clown ne m'a pratiquement plus adressé la parole depuis l'autre fois et me prive pour ainsi dire de toute occasion de lorgner sur son anatomie. On dirait presque qu'il boude.
Le téléphone sonne, interrompant mes réflexions, je m'empresse de répondre.

-Yrefa ?
-Ho, pitié ! Arrête avec ça...
-Bon, d'accord, Alice. Répond mon interlocuteur en rigolant. Mais je ne comprends toujours pas pourquoi, en changeant de nom, tu en as choisi un que tu n'aimes pas...
-Longue histoire...Pourquoi tu m'appelles ?
-Toi, moi, au Golden, vendredi soir, ça te dis ? J'hésite quelques instants, partagée entre le désintérêt que je porte à cet homme et l'envie que j'ai d'agacer Mr J.
-Pourquoi pas ? Répondis-je un sourire aux lèvres, pas mécontente devant la perspective de me faire inviter au restaurant, et pas n'importe lequel.
-Je passe te chercher à 19 h 30.

Jack arrive cinq minutes à l'avance, le patron n'est pas là, mais nous ne nous attardons pas à l'appartement. Arrivés sur place, notre table se situe dans un coin vide de la salle, nous laissant une relative intimité à la lueur de quelques lampes tamisées. Le repas est excellent, il s'agit d'un de ces restaurants où la carte donnée aux femmes ne comporte pas les prix.

Au cours de la soirée, sa main cherche la mienne sur la table, laquelle s'esquive longtemps avant de se laisser attraper, un peu par dépit. Minuit arrive rapidement et ce gentlemen me reconduit chez moi, non sans faire une tentative pour m'embrasser sur le pallier, à laquelle je n'ai pas le courage d'opposer une résistance, mais dans le fond ça me plait d'imaginer la réaction du patron s'il choisissait de revenir à cet instant précis. Le blond me souhaite une bonne nuit et s'esquive.

Le clown est toujours absent et l'espace d'un instant l'endroit me paraît vide... Je me gifle mentalement dés que je me rends compte que j'aimerais qu'il soit là. Je ne tarde pas à me coucher, je cogite quelques instants. Je me croyais suffisamment forte mentalement pour ne pas être le cliché de la victime sujette au syndrome de Stockholm, il faut croire que mon inconscient en aie décidé autrement. Je décide toutefois de résister -enfin, tenter de résister- à cette attirance étrange que l'homme au maquillage exerce sur moi.

Je suis réveillée au milieu de nuit par une masse qui atterrit brutalement à côté de moi. M'échappe un cri de surprise tandis qu'un sursaut impressionnent me fait me retrouver nez à nez avec la moquette – ce qui a pour effet de me sortir complètement de ma torpeur.

-Je vous... dérange ?
Je réponds d'un vague « non » de la tête à peine convaincant tout en me relevant douloureusement.
-Je voulais voir si votre...lit était. Confortable. Trouve-t-il utile de justifier.
-Mais vous êtes... en caleçon. Dis-je d'un air horrifié.
-Il fait chaud. Ou vous préfèreriez peut-être...que je l'enlève ?

Ma réponse affolée le fait rire avant qu'il ne me tourne le dos et s'installe confortablement dans mes couvertures tandis que mon instinct de survie – en parfait désaccord avec ma libido – choisit de passer le reste de la nuit sur le sofa.
Le lendemain, en plus d'horribles courbatures dues au canapé, Jack a laissé un message sur mon répondeur dans lequel il raconte mielleusement comment il a passé une merveilleuse soirée en ma compagnie et veut remettre ça. C'est ainsi qu'il passera me chercher,à la même heure, le vendredi suivant.