Le patron semble de bonne humeur ces jours-ci. A en juger par les informations télévisées, ses plans se déroulent comme prévu et quels plans ! Sa lubie du moment -en dehors de semer le chaos partout où il passe, s'entend- semble être d'exaspérer Batman en le poussant à ôter son masque, le menaçant d'un amoncellement de cadavres le cas échéant. Haha, comme si le Joker avait besoin d'une excuse pour tuer... Je me demande si le justicier est dupe. Il suffit de connaître un peu le criminel pour savoir que tout cela n'est qu'un jeu de plus pour lui... Mais après tout, est-il vraiment possible de comprendre les pensées d'un personnage si énigmatique ? J'en doute...

Des pas lourds dans l'escalier me sortent de ma rêverie, coïncidant avec le « ding » caractéristique de mon plat du jour qui vient de finir de cuire. Je me précipite vers la cuisine tandis que la porte d'entrée s'ouvre sur un clown d'humeur joviale qui ne tarde pas à prendre ses aises dans le salon devant la fin du journal de GCN.

-Z'avez passé une bonne journée ?
-Su-perbe ! A ce... propos, la vôtre... n'est pas finie.
Répond-il en me rejoignant le sourire aux lèvres. Il me tend une photo avec un nom et une adresse, je lui indique de la poser sur le plan de travail le temps de sortir le gratin du four. Il est juste en face de moi quand je me relève et, ne l'ayant pas entendu arriver, le plat manque de m'échapper des mains.

-Nerveuse ?

-Non, vous m'avez surprise, c'est tout...
Il me répond par un haussement d'épaules, mais arbore un air suspicieux, il détourne son attention sur la photo qu'il me tend une nouvelle fois après que j'aie déposé le repas sur la table. Je regarde l'image d'un air distrait, mais une alarme se déclenche dans ma tête dès que je réalise de qui il s'agit.

-Vous voulez que je tue Jack ? Mais... C'était rien ce restaurant... Je... Je voulais juste me changer un peu les idées c'est tout, je ne le reverrai plus, promis !
Je suis dans la panique la plus totale. Au fur et à mesure que je parle, je vois les yeux de mon colocataire s'assombrir de plus en plus, toute sympathie ou bonne humeur a disparu de ses traits et je réalise qu'il n'était peut-être pas au courant de mon escapade...

-Le... Restaurant ?

Son regard menaçant est fixé sur moi, mais une de ses mains cherche distraitement quelque chose dans la poche de son pantalon alors qu'il se rapproche de moi dans une lenteur toute calculée.
-Euh... Oui... vendredi dernier... Je... Je pensais que vous étiez au courant et que c'est pour ça que vous vouliez le voir mort...
Je me fais de plus en plus petite tandis que ma voix monte progressivement dans les aigus et déraille. Il a finalement trouvé le couteau à cran d'arrêt qu'il cherchait et continue d'avancer dangereusement dans ma direction tandis que je m'éloigne.

-Non... il ne m'inspirait juste... pas... confiance. J'étais également... curieux... de votre réaction. Je m'avoue un peu... déçu.

A force de reculer, je finis par me retrouver dans un coin de la cuisine, presque assise contre le mur alors qu'il me surplombe de toute sa hauteur.

-Tu as... une idée... de ce que je fais... à mes hommes... quand ils désobéissent ?

Question rhétorique, je le sais parfaitement étant donné les nombreuses fois dont j'ai été témoin dans mon propre appartement. Ce n'est pas la première fois que le clown me menace d'un couteau, mais la lueur dans son regard cette fois-ci n'est pas du tout la même. Je suis terrifiée, mais tente de parler avec un minimum de prestance.
-Je le tuerai pour vous, et des centaines d'autres si vous voulez ! Ne me tuez pas maintenant, vous savez que je vous suis plus utile en vie...

Je cherche mentalement un moyen de fuite, mais cette fois il m'a coincée et ne compte pas me laisser de chance, je n'ai plus qu'à espérer que mon argument fasse mouche. J'ai de sérieux doutes quand il me prend par le cou et me relève de force contre le mur, mes pieds ne touchent plus le sol et ma respiration est coupée, mes mains tentent de le faire lâcher prise mais l'entreprise se révèle vaine.

-Si je comptais... te tuer... ce serait... déjà fait. Tu te débarrasses... de lui... ce soir. Laisse-moi juste... te rappeler... qui commande ici.

Sa main se desserre à peine, mais suffisamment pour me laisser reprendre mon souffle, tandis que l'autre, munie du cran d'arrêt, dégage le haut de mon chemisier. Un cri de surprise et de douleur m'échappe alors qu'il ré ouvre les plaies qu'il avait déjà faites au niveau de ma clavicule, il sourit à pleines dents. Je rage intérieurement, elles étaient presque guéries... Alors que je pense qu'il en a terminé, mes pieds touchant à nouveau le sol, la main gantée sur mon cou ne bouge toujours pas et une douleur différente se fait sentir, toujours au même endroit. J'essaie de voir ce qu'il fait mais sa main, m'étranglant, m'en empêche.

-Shh.. Arrête... de bouger.

Je fais du mieux que je peux pour ne pas l'énerver davantage. Au bout de longues minutes qui me paraissent interminables, il finit par me libérer, je peux voir qu'il tient dans sa main un losange couleur chair ensanglanté, mais mets un moment avant de porter ma main sur la blessure et de réaliser ce qu'il vient de faire, c'est ma peau qu'il tient dans les mains. L'état de choc dans lequel je me trouve me fait presque oublier la douleur et ma voix semble s'être envolée, il se rapproche de moi, attrape une poignée de mes cheveux et colle son front contre le mien, affichant un rictus sadique.

-Tu... m'appartiens. Compris ?

Il me lâche sans plus de cérémonie et me fait signe de le suivre tandis qu'il enfile son pardessus et se dirige vers l'extérieur d'un pas déjà plus calme. Sans vraiment avoir conscience de mes mouvements, je le suis rapidement.

La douleur revient progressivement pendant le trajet qui dure un quart d'heure tout au plus, peu de mots sont échangés. Arrivés devant le motel où réside mon fiancé, Mr J. M'explique rapidement le déroulement des opérations.

« Toc toc toc » J'attends quelques instants devant la porte, mon patron dissimulé non loin prêt à intervenir. Je frappe une nouvelle fois mais toujours rien, de plus, les lumières sont éteintes et aucun bruit ne me parvient de l'intérieur. Je fais signe à mon complice, qui me rejoint d'un pas énervé.

-On dirait qu'il n'y a personne... C'est pourtant l'adresse que vous aviez et il m'avait donné la même... Il est peut-être absent pour la soirée. On aurait dû téléphoner avant.

-Je préfère... l'effet de surprise. On a qu'à... attendre qu'il revienne.

-Et si il ne dort pas ici ce soir ?

J'hésite quelques instants, craignant sa colère, mais après tout, on est plus à ça près.

-Hum... On a rendez-vous vendredi soir, il doit passer me chercher à l'appartement ce serait plus simple d'en profiter à ce moment là, non ?

La lueur de tout à l'heure réapparaît dans ses yeux en même temps que sa gifle part, m'assommant presque au passage. Je me relève lentement, craignant un autre coup, ma tête tourne et ma joue brûle.

-Tu t'en...occupera. J'ai à... faire... ce jour là. Tu attendras que je... rentre, pour le terminer.

Il repart en direction de la voiture, je le suis en trottinant tellement ses enjambées sont grandes.

Rentrés à l'appartement, j'accours me rafraîchir à la salle de bains et en profite pour nettoyer ma plaie dont la douleur n'avait cessé de s'intensifier, je comprends pourquoi en la voyant. Comme je l'avais compris, il a arraché un losange de peau sous ma clavicule, mon chemisier est trempé de sang et la cicatrice restera à vie, je note de faire une collection de cols-roulés. Avant d'aller dormir, je me réchauffe une assiette du gratin qui avait été abandonné dans la cuisine. Le clown a préféré le canapé ce soir, je profite donc pleinement de mon lit qui me fait l'effet d'un nuage de coton après les événements de la soirée.

Dans les jours qui suivent, le patron retrouve peu à peu son humeur joviale, apparemment ses plans pour le Batman se déroulent bien, il prétend même savoir qui se cache derrière le masque du justicier, mais se refuse à me le dire « tant que je n'aurais pas... confirmation » justifie-t-il.

Le vendredi fatidique -enfin, pour Jack- arrive finalement, j'ai préparé du tape pour l'attacher en attendant le retour du clown et mon sniper pour l'assommer le temps de l'immobiliser. Utiliser l'arme pour le tuer directement et se contenter de montrer le cadavre à Mr J. Pour prouver mon acte ? Refus catégorique du colocataire, il a l'air de vouloir s'amuser un peu.

On frappe à la porte. J'ouvre et salue mon invité, lui propose un verre avant de rejoindre le lieu de rendez-vous. Il accepte avec grand plaisir, j'ouvre une bouteille de vin blanc et remplis deux verres. On discute en le buvant, je ne souhaite pas précipiter les choses et me dit qu'après un verre ou deux il sera déjà plus facile à gérer. Après le premier verre, ma tête tourne et je commence à me sentir très mal, Jack ne semble pas le remarquer et en un instant c'est toute la pièce qui se met à tourner avant que je ne sombre dans l'inconscience.

Je me réveille avec un mal de tête atroce,je suis dans un coffre de voiture et mes membres sont entravés par du tape. Encore ? Décidément...