ALTAIR


- Il y a quelqu'un qui t'admire.

- Hmm?

Je me tourne vers Malik. Ses propres paroles -ou plutôt ce qu'elles révèlent- semblent l'agacer. Il fronce ses sourcils de Vulcain dans cette perpétuelle expression d'agacement si récurrente, accentuant la courbe de son nez prononcé; le soleil de juin abrase sa peau déjà basanée et sa tignasse noire.

- Normal. Je suis le plus talentueux, non?

Je joue avec mes couteaux de lancer, faisant tournoyer une des lames au bout de mes doigts pour prouver mes dires, avant de l'envoyer sur une des cibles en paille cerclées de noir dans la cour d'entraînement. Elle suit sa trajectoire, fendant l'espace et le temps en ligne droite pour venir attérir au centre. J'aimerais qu'elle soit une métaphore de ma propre vie. Rectiligne, précise, puissante et sans digression.

Malik émet un reniflement de mépris; je n'ai même pas regardé la cible. Mon talent l'agace... Il prend ça pour une chance insolente, il me l'a dit une fois, et il est persuadé que la roue finit toujours pas tourner.

- Cesse donc d'être aussi arrogant.

- C'est qui? Celui qui m'admire.

- C'est Kadar.

Ah. Voilà qui change tout. Malik est un grand-frère protecteur. Il n'aime sûrement pas voir son cadet m'aduler. Surtout que l'enthousiasme de ce jeune chiot l'emporte vite.

- J'ai tenté de lui sortir ça de la tête, dit Malik en lançant ses propres couteaux. (Ils attérissent en volée sur la cible, non loin du centre, mais aucun n'est pile dessus). Alors si tu pouvais te comporter de manière satisfaisante, au moins en sa présence, ça m'arrangerait. J'ai pas trop envie qu'il s'inspire d'un modèle foireux.

Je ne peux m'empêcher de lui adresser un sourire condescendant:

- Si il admire quelqu'un d'autre que toi, c'est que tu as mal joué ton rôle de grand-frère, non?

Si un regard pouvait tuer, je serai mort une bonne dizaine de fois depuis le début de cette conversation. Et si ils ne pouvaient que blesser, celui-ci aurait été le coup de grâce.

Malik est quelqu'un d'énervant. Toujours derrière moi -derrière tout le monde- en train de râler ou de trouver des erreurs, même imaginaires, pour le seul plaisir de les corriger. Fais pas-ci, fais pas-ça, pas comme-ci, pas comme ça, tiens-toi droit, vise mieux, respecte le credo, sois poli, nettoie tes armes, apprends tes leçons... J'aimerais pouvoir lui rétorquer de mettre ses propres affaires en ordre avant de s'occuper de celles des autres, mais malheureusement, c'est déjà le cas. Ce type est un maniaque de la propreté et de l'organisation. Impossible de le prendre en défaut.

Je pense que tout ceci a un sens. Qu'il est strict avec lui-même dans le but de s'améliorer toujours plus. Beaucoup de personnes me considèrent comme le meilleur de notre confrérie, mais la vérité, c'est que Malik me talonne... Seulement il ne supporte pas ce petit écart, ce "presque", cette place d'éternel second. Il se rendrait peut-être mieux compte de sa propre valeur si il observait ce qu'il a déjà, au lieu de ce qui lui reste à obtenir.

- Aller, fais pas cette tête là..., dis-je en lui frappant l'épaule.

- Tais-toi et lance.