MALIK


Mes pas résonnent sur le sol dallé des entrailles labyrinthiques de Masyaf, matérialisant en ondes sonores mon empressement par un rythme soutenu. J'ai l'impression qu'il me renvoie des échos du passé. Des années et des années à sillonner ces couloirs à la verticalité vertigineuse, dédale intestin d'une forteresse dont le sommet touche au ciel, perdu dans les nuages.

Il n'y a pas vue plus sublime que du haut de la forteresse des Assassins... D'ici, on peut voir par delà le monde, et se convaincre que tout cela n'a jamais existé -que rien n'est vrai, que tout est permis.

C'est là-haut que m'attend Al Mualim. Étrangement, il n'a pas souhaité me convoquer dans ses quartiers comme de coutume. Mais parfois, notre maître aime à monter là-haut pour contempler notre crédo s'étaler sous ses yeux jusqu'à l'horizon, en sommets crêtés de roche ou de neige.

- Malik... approche. (Son regard ne bouge pas du firmament, comme avalé par le vaste paysage). J'ai une mission à te confier. Mais nous parlerons des détails un peu plus tard; cela fait longtemps que nous n'avions pas discuté tous les deux. Tu vis ici depuis toujours, Malik... quel âge as-tu à présent?

- 23 ans, maître.

- Et Kadar?

- 18 ans. (Je grimace un sourire). Une petite tête brûlée par trop d'enthousiasme. Mais avec tellement de potentiel... Il faut juste attendre qu'il mûrisse un peu.

Pour la première fois, Al Mualim délaisse le paysage et se tourne vers moi. Les longues heures passées dans la pénombre au cœur de la citadelle ont blanchi sa peau, constellée de tâches de vieillesse. Des rides y dessinent le nombre des années pour que nul n'oublie le temps écoulé en contemplant son reflet dans un miroir. Des yeux encore vifs, sous une broussaille de sourcils qui se sont souvent froncés avec sévérité, mais justice. Des poils drus de barbe couleur de neige mangent ses joues rêches...

Le Maitre n'est pas encore las ni décrépi, mais il a vu passer tant de vies et de générations devant son regard.

- Son apprentissage va bientôt toucher à sa fin, dit-il. Il pourra réaliser ses rêves et mettre ses talents au service de notre confrérie.

- Merci. Il en sera honoré, réponds-je avec sincérité.

- Dis-moi, Malik...(Son regard se fait de nouveau vague. Il a l'air particulièrement songeur aujourd'hui).

- Oui?

- Aimes-tu vivre ici, à Masyaf?

- Bien sûr.

Ma réponse vient sans tarder. Comment pourrait-il en être autrement? C'est ici que j'ai grandi. Mon père était un Assassin. Mon frère vit ici. Tous nos amis y vivent. Nous y sommes entourés de personnes d'expérience qui nous inculquent des valeurs et nous donnent une existence décente, dans ce monde où il est si facile de sombrer dans l'enfer terrestre.

- J'ai posé la même question à Altaïr il y a quelque temps. Sais-tu ce qu'il a répondu? (Al Mualim marque une pause avant de me regarder de nouveau). "Je considère cet endroit comme mon foyer".

Je vois. Ni non, ni oui. En résumé... il a préféré éventer la question.

Sans doute parce qu'il savait que la réponse ne serait pas celle que le Maître attendait.