ALTAIR


Un sommier de bois dur aux années marquées par le poids des générations de novices qui sont venus s'y allonger chaque nuit, pour remettre leur âme entre les mains de cette divinité appelée sommeil. Des draps usés de leur labeur, rongés aux mites, délavés par des nettoyages successifs. La pénombre baigne les recoins des murs nus polis et patinés par le temps. Ils semblent sans histoire, mais ils ont recueilli des milliers de pensées solitaires.

Ce n'est pas la même cellule qu'à mon intégration dans la Confrérie mais les chambres sont toutes identiques... Aucune dissemblance n'empêche les souvenirs d'affluer chaque fois que je pénètre dans cette pièce. C'est pour cette raison que je n'aime pas y dormir. Pour cette raison que le crépuscule, ou parfois des membres matinaux de notre ordre, me découvrent souvent allongé sur un toit, dans une charrette de foin ou au sommet d'un arbre, afin d'y chercher la quiétude nocturne sous la constellation dont je porte le nom.

- Je suis désolé Altaïr.

La réminiscence m'envahit, aussi coruscante que la Création. Celle d'un visage émacié plus pâle qu'un cadavre, aux yeux cernés de noir, désertés de l'envie de vivre. Et les flots écarlates qui coulaient de la gorge tranchée d'une main experte. Ahmad Sofian avait été un assassin et l'accomplissement ultime de sa carrière fut de prendre sa propre existence.

- Je suis désolé Altaïr. C'étaient ses seules paroles avant de disparaître vers les limbes. Prononcées face à un adolescent en état de choc, orphelin depuis la veille, qui l'avait regardé se vider de son sang.

Il y a treize ans, lors du premier siège de Masyaf par les troupes de Salah Al'din, mon père Umar Ibn La'Ahad faillit à la mission confiée par Al Mualim et tua par accident un des nobles du cortège de l'envahisseur. Ce dernier fit figurer parmi ses conditions de paix d'obtenir la tête de l'assassin. J'ai regardé la tête tranchée de mon père rouler devant les portes de la citadelle. Quelques jours plus tard, Ahmad Sofian, qui avait été capturé par les troupes ennemies et avait avoué l'identité de mon père sous la torture, finit par s'ôter la vie sous mes yeux, brisé par le poids de la culpabilité.

J'avais onze ans.

- Moi aussi, je suis désolé, murmuré-je au spectre blafard qui dardait sur moi ses orbites vides.

Il était avachi sur la porte, tel le Christ cloué sur sa croix, avec cet insoutenable sourire rouge, plus érubescent que des entrailles, gravant sur son cadavre le calice du pénitent, submergé par les souffrances qu'il avait causé et que son suicide allait causer par la suite. Et moi, j'étais resté immobile, écrasé par cette violence, revoyant la tête de mon père rouler, la gorge d'Ahmad s'ouvrir, les agonies se joindre en un vortex écarlate dont l'emprise ne pouvait laisser la raison indemne...

Je n'étais ni effrayé ni angoissé. Je n'étais plus moi-même. J'étais hors de moi-même.

C'est à ce moment que quelque chose a changé.

Que j'ai compris. Réalisé que les hommes, les animaux et tout ce qui est vivant sur cette terre ne sont que des cadavres en sursis. Nous respirons la Mort. Nous vivons par et pour elle. A chaque instant de nos existences courtes et cruelles et pathétiques, nous la suintons par tous les pores de notre peau... L'être humain naît pour mourir et dans cette incommensurable danse macabre, qui ne dure que des fragments d'éons, je venais de trouver les clés pour transcender ce que tous percevaient encore comme une dualité, alors qu'il ne s'agissait que des deux faces d'une seule et même pièce.

Je deviendrai la Mort. L'assassin plus puissant et plus parfait que tout ce que la confrérie avait pu imaginer.

Rien de tout ceci n'était réel. Rien n'est vrai. Et tout est permis.

- Venez! crie une voix dans le couloir. Malik est rentré de mission!