MALIK
- Comme toujours, marmonné-je. (L'extrémité métallique du tuyau du narguilé, coincée entre mes lèvres, rend mes paroles inintelligibles).
- ...quoi?
Sa voix est ensommeillée. J'exhale des volutes diaphanes qui lévitent, en une chorégraphie hypnotique, jusqu'au plafond de la cellule chargé des odeurs du tabac et de nos ébats consumés.
Altaïr est empêtré dans les draps, couché sur le ventre. Des feux mouvants naissent et meurent sur sa peau nue au rythme des oscillations de la lampe à huile suspendue à une alcôve.
Son père était originaire de Syrie, mais Altaïr a hérité de la carnation claire et des mèches châtains des plus occidentaux -la seule chose que sa mère lui a laissé, en fait.
- Non, rien.
Je voulais dire: comme toujours, tu penses à toi avant les autres. Il s'est pratiquement jeté sur moi à mon retour de mission, attendant à peine que nous soyons à l'abri des regards. Sans même me demander comment elle s'était déroulée. Avec en guise de bonjour, des avances enfiévrées, serties d'un mutisme lourd à en mourir du fardeau de son abstinence accumulée, et qui se sont soldées comme souvent par une fusion ardente de nos corps...
C'est ce genre de scène qui constitue notre quotidien saccadé.
- Tu es fâché?
Je sursaute presque. Sa main s'est posée sur mon bras gauche. Elle remonte doucement le long de l'épiderme en y laissant un sillon de frissons léger comme une plume d'aigle.
C'est la main où il manque à Altaïr un doigt, qu'il s'est tranché en allégeance à la Confrérie, pour pouvoir tirer au mieux avantage de sa lame rétractable.
Etre Assassin est une voie de la souffrance. Cet endroit en exige des preuves physiques. Le fait d'être capable de tuer avec plus ou moins de facilité ne nous donne pas nécessairement l'ascendant sur les autres... En embrassant ce chemin, nous laissons les ténèbres et l'obscurité nous accompagner. Notre malédiction se matérialise sur nos peaux en milliers de cicatrices, coupures, écorchures, brûlures, blessures, scarifications et mutilations.
- Fous-moi la paix et rendors-toi. De toute façon, ça rentre par une oreille et ça ressort par l'autre, maugrée-je.
- J'aimerais que ça rentre autre part, si tu vois ce que je veux dire...
J'émets un "tsss" agacé à son sous-entendu libidineux.
- Va te faire foutre Altaïr.
- Oui, c'est ce que je viens de dire, ricane-t-il en voyant que je me suis laissé prendre à mon propre jeu.
Altaïr n'est pas très bavard, mais les rares fois où il ouvre la bouche, il est assez insupportable. Je me demande comment on en est arrivés à partager un même lit, lui et moi. Il fut un temps où il était un homme très différent.
Mais je n'ai pas le temps d'y repenser. Les caresses de sa main lascive s'étiolent. Elles abandonnent mon bras, mon torse et chutent vers mon entrejambe.
