ALTAIR
C'est une union dont aucun être humain ne peut se passer. Pour certain elle apporte des rêves et des promesses d'avenir. Pour d'autres, ce n'est là rien qu'une façon supplémentaire de se prouver des sentiments mutuels. Pour d'autres encore -pour moi- c'est un exutoire. Une drogue.
Peut-être le salut de mon âme.
Les tourments en moi ne sont apaisés que lors de nos étreintes... Seules celles-ci peuvent effacer brièvement le mal que j'éprouve à vivre et m'offrir une paix éphémère.
Nos souffles se mêlent en cadence. Nos mains s'entrelacent. J'ai l'impression d'être en feu. De brutales secousses de désir font ondoyer mon bassin et le vieux sommier de bois, qui a vu naître et mourir des milliers de passions aussi fulgurantes que celle-ci, grince au rythme du brasier qui consume nos corps.
Rien n'est visible ni audible au cœur de la citadelle de Masyaf. Les rafales qui rugissent au-dehors, la pluie qui vient s'échouer sur la terre, les paroles et les pensées des autres membres de la confrérie; rien ne peut traverser les innombrables épaisseurs des cloisons de pierre... C'est un endroit hors du temps et de l'espace. Une cellule figée au centre de la planète. Un sanctuaire où nous tournons avec l'axe du monde.
Je vois le dos de Malik, luisant de sueur, se cambrer et trembler tandis qu'il émet quelques insultes entrecoupées de râles -de douleur? de plaisir? Les deux à la fois, sans doute, car douleur et plaisir ne sont plus dissociables.
C'est à la mort de Faheem Al-Sayf, le père de Malik et Kadar, cinq ans auparavant, que l'on s'est découverts pour la première fois. Nous nous sommes trouvés pour alléger le poids de nos fardeaux mutuels. Je crois que j'aurais chaviré, comme un navire coule par le fond de l'océan, si je n'avais connu ces moments où paraissent enfin rendus concrets les efforts que l'on fournit pour simplement exister.
Un assassin cotoie la mort presque en permanence. Pourtant, c'est avant de rejoindre vraiment la Confrérie que la mort s'est imposée à moi.
Mort pour l'honneur... mort par la culpabilité... mort par revanche... mort par crainte... Dans notre univers lugubre, ce n'est ni la vieillesse, ni la maladie qui fauchent les âmes, mais les émotions humaines.
Notre rut embrasé nous emporte si haut et si loin qu'il semble ne jamais vouloir s'apaiser.
Je sais qu'après m'attendra un sommeil paisible. Ce sont les seuls moments après lesquels je peux trouver le repos. Le reste du temps, mes errances nocturnes et pensives corrompent peu à peu mes pensées en y instillant un poison contre lequel personne, ni moi ni les autres, ne pouvons lutter. Nous devons nous contenter de contempler ses ravages.
Personne... sauf Malik. Mais à chaque reprise le répit est plus éphémère que la fois précédente... J'ai peur qu'un jour, il s'étanche pour de bon.
Nous disparaissons dans une évanescence incendiaire.
