MALIK
Les Sauts de la Foi sont les actes de bravoure qui permettent aux Assassins de démontrer leur courage. Seuls les plus téméraires ou les plus habiles peuvent s'élancer tel l'aigle du haut des cieux et effectuer sans se briser le cou cette rotation aérienne pour atterrir indemne dans le foin en contrebas.
Mon père les détestait, parce qu'il y voyait une source d'orgueil. Il considérait comme inutile de sauter devant un public car il disait n'avoir rien à prouver. Faire ça devant tout le monde, répétait-il, c'était vouloir se donner en spectacle... Cela signifiait que votre ego avait enflé et ce n'était pas une bonne chose.
Mais peut-être que le courage ne va pas sans l'orgueil. Que lorsqu'on devient trop brave ou trop fort ou trop doué, on ne peut que prendre la grosse tête.
Je crois sincèrement que c'est ce qui est arrivé à Altaïr.
- Regarde! Il va sauter!
- Arrête de t'extasier Kadar, le rabroué-je.
Malheureusement, il n'est pas le seul dans ce cas. Un certain nombre de novices sont rassemblés sur la passerelle et pointent du doigt le sommet de la tour la plus haute avec enthousiasme. On y voit une silhouette, que je reconnais comme celle d'Altaïr. D'habitude, lui aussi préfère exécuter ses vols sans s'afficher... mais quelqu'un a dû le voir et a rameuté du monde.
- Mais c'est quand même impressionnant, réplique mon jeune frère. (Il me tire une moue agacée).
- Et alors? Moi aussi, je sais sauter de là-haut.
- C'est vrai?!
- Oui, et des dizaines de personnes l'ont fait avant lui...
- Ooh!
Des exclamations retentissent tandis que la silhouette, en haut, vient de s'élancer dans le vide. Elle décrit une courbe gracieuse défiant la gravité avec ses bras tendus comme des ailes et ces pans de tissus qui faseyent dans son sillage.
Altaïr est vraiment comme cet aigle dont il porte le nom et qui symbolise notre emblème. Non pas car il en a la grâce et l'apparence lorsqu'il défie l'apesanteur en s'envolant du sommet d'une tour... mais parce qu'il n'a plus les pieds sur terre. Il va là où le vent le mène, sans se soucier des conséquences.
Comme le rapace qui sillonne les cieux, il prend de plus en plus de hauteur, et cette hauteur lui monte à la tête. Il n'a plus d'attache avec la réalité. Le sens commun lui échappe progressivement. Il se croit invulnérable.
Tout cela l'a rendu extrêmement arrogant.
Il joue avec le feu... Ses pensées saines se consument un peu plus chaque jour qui se lève.
Il est en train de mal tourner et je me déteste de ne rien pouvoir faire. C'est pour ça que je ne veux pas que Kadar l'approche. Ce jeune sot ne se rend pas compte qu'il admire une âme en pleine perdition.
- J'ai parlé avec Al Mualim, lui dis-je. Il envisage de te faire participer très prochainement à ta première mission.
Son regard s'illumine. Kadar est en train de grandir. Plus vite ce sera le cas, moins il aura besoin de ce soi-disant modèle qu'il vaut mieux ne pas prendre pour exemple.
