ALTAIR
Le fracas des lames l'une contre l'autre ébranle la terre. Les coups sont si violents que j'ai l'impression que mon épaule va se disloquer. Mes coups. Que tente tant bien que mal de parer la lavette qui me sers d'adversaire.
- Hé, Altaïr... doucement!
Samir est repoussé, projeté en arrière comme une poupée de chiffons. Je ne lui laisse aucun répit et le harcèle d'offensives chacune plus brusque que la précédente, cognant comme un enragé. Aller! Mais défends-toi, pathétique créature!
Mon désarroi s'accroît au même rythme que ma colère frustrée. Je ne comprends pas... Samir est un escrimeur de renom. Sensé être le meilleur de la confrérie. Alors pourquoi est-ce que je parviens toujours à le surpasser de la sorte, comme si il n'avait pas plus de force ou de talent qu'un gamin sans expérience?
Un de mes assauts encore plus violent que les autres l'envoie bouler au sol où il reste un instant, sonné. Je le bourre de coups de pieds sans prêter attention aux murmures désapprobateurs des hommes qui observent notre affrontement.
Tsss... Alors voilà ce qui arrive quand je me concentre un peu? N'y a-t-il plus personne ici qui soit capable de me tenir tête, quelque soit le domaine?
Samir relève la tête vers moi. Je m'immobilise au milieu d'un autre coup de pied, la jambe tendue. Dans ses yeux où ont toujours brillé du défi, promesse d'un combat acharné et formateur, il n'y a plus que du découragement... Il sait qu'en dépit de ses efforts les plus sincères, il ne me vaincra plus.
A quoi sert de l'emporter sur un opposant qui a perdu la volonté de se battre?
Ah... Tout est trop facile. Ce monde n'a plus de saveur.
Je jette ma lame sur le sol sablonneux et fait demi-tour sous les regards médusés.
- Merde...
Je me suis fait le serment de devenir la Mort. Pendant des années, j'ai lutté pour m'améliorer chaque jour davantage. Il y avait toujours du chemin à parcourir... Chaque journée apportait un combat incroyable et délicieux.
Mais si la volonté d'atteindre un objectif donne un sens à votre vie, que se passe-t-il lorsque cet objectif est atteint, et même dépassé?
Hé bien... la vie perd son sens.
Je ne crains pas la défaite; elle n'arrivera plus. La victoire me laisse indifférent, acquise sans le plus petit doute ni la moindre difficulté. Plus je combats, plus je m'ennuie. Les missions confiées par Al Mualim sont enfantines. Les Sauts de la Foi, une simple formalité. Ils ne me laissent même presque plus aucune sensation... Plus d'adrénaline. Plus de cette peur ancestrale de tomber dans le vide.
La peur de la mort, elle, m'a déjà désertée depuis longtemps, l'année de mes onze ans. Alors si je suis dénué jusque de la crainte fondamentale et génésique commune à tous les hommes.. que me reste-t-il d'humain?
Je suis la Mort. Je suis l'Assassin ultime de cette confrérie. Celui qui a compris le véritable sens de notre adage -rien n'est vrai, tout est permis... Les lois qui assujettissent le commun des mortels ne me sont plus applicables. La physique n'a plus d'emprise. Je peux faire ce qu'aucun autre n'est capable de faire.
Je ne ressens plus rien.
Sauf en présence de Malik.
Mais même ça, c'est en train de disparaître.
