MALIK
- Altaïr n'est pas venu aux entraînements cet après-midi non plus, confie Kadar.
- Ah? (Je fronce les sourcils d'agacement). Quel gamin présomptueux! Il se croit vraiment au-dessus de toute discipline. Il ne respecte rien... Depuis quand on déserte les entraînements?
A bien y penser, en fait, on ne le voit pratiquement plus. Il n'est plus au réfectoire à l'heure des repas, ne s'exerce plus en notre compagnie, ne dors plus dans sa cellule...
Je continue mon réquisitoire tout en rangeant les maigres possessions qui peuplent notre chambre commune. Mais Kadar est dénué de son enthousiasme ordinaire lorsqu'il parle d'Altaïr. Cette fois, il a l'air songeur et presque triste.
- Je l'ai croisé ce matin, dit-il. Je lui ai demandé si il comptait venir. Il m'a répondu... quelque chose d'étrange.
- Ah? Quoi encore? Je m'attends au pire, avec ce crétin insupportable.
- Il m'a dit: "je ne viendrai pas. Si je m'entraîne, je risque de devenir encore plus fort et d'empirer mon calvaire". Qu'est-ce que ça signifie, Malik?
Je garde le silence, interrompant mon geste. C'est bien ce que je craignais. Altaïr a toujours eu cette omniprésence tourmentée en lui, mais, ces derniers temps, elle croit de façon exponentielle. Et moi, je demeure impuissant à contempler sa lente déchéance sans pouvoir y remédier.
J'en ai parlé à Al Mualim. Je pensais devoir tout lui expliquer. Mais il était déjà conscient du problème.
- Il est trop doué pour son propre bien, a dit le Maître. Il y a trop de force en lui... Non content de le rendre arrogant, si il ne l'évacue pas, elle finira par lui ronger le cerveau et l'auto-détruire. Un homme n'est pas fait pour concentrer tant de pouvoir entre ses seules mains, c'est un fardeau trop lourd à porter.
Pour la santé collective, il vaut peut-être mieux qu'Altaïr reste à l'écart; et cela, il l'a compris. C'est pourquoi il s'isole. Son dernier affrontement avec Samir est resté dans les mémoires. Il fait de son mieux pour lutter contre cette agonie, mais la paix de l'esprit, qui est salvatrice, manque à Altaïr et l'abandonne à ses sombres convictions. Son matérialisme brutal constitue toute sa philosophie. En sorte que, lorsqu'il est envahi de noires pensées, il ne peut que devenir incontrôlable.
- N'y pense plus, dis-je cependant. Il a sans doute de bonnes raisons.
Kadar ne répond rien. On sent qu'il n'est pas convaincu.
Une fois la cellule en ordre, je m'en retourne vers la bibliothèque parmi ces austères couloirs de roche. Les pierres ont vu plus que ce qu'elles veulent dévoiler. Si ça se trouve, l'histoire que nous vivons n'est que celle, vouée à se répéter indéfiniment dans le temps, des membres de ceux qui composent notre Confrérie.
Les ombres matérialisent comme à regret une silhouette devant moi. Depuis quelques temps Altaïr porte toujours son capuchon rabattu même en intérieur. On ne distingue de lui que cette mâchoire large, aux lèvres inexpressives, balafrées sur le côté droit.
- Ah, tu tombes bien, j'avais des choses à te d..., commencé-je avant d'être interrompu par la violence du choc de mon dos heurtant le mur, sous le poids d'Altaïr qui m'y a projeté.
Je crois un instant, bêtement, que c'est une agression. Une bosse sous les frusques qui couvrent son entrejambe me montre le contraire.
