ALTAIR


Une avidité imprègne mon corps et mon esprit. Il n'y a plus que nous deux une fois encore. Que son odeur, ce relent fort et sauvage, dont je veux m'imprégner jusqu'à ce qu'il me tourne la tête et me fasse oublier tout le reste...

Seulement cette fois, il ne l'entend pas de cette oreille.

- Arrête.

Je continue sans prêter attention à son injonction. Il finit par me repousser violemment en imprimant un élan sur mes épaules. Je recule, stupéfait.

- Je t'ai dit d'arrêter! Altaïr, ça peut pas continuer comme ça. Tu sais très bien de quoi je parle. (Il pousse un hoquet de surprise lorsque je lui saisis brusquement les parties à travers ses vêtements).

- Arrête ton baratin. T'en as autant envie que moi, dis-je d'un air mesquin.

L'impact de son poing explose sur ma joue, m'envoyant de nouveau quelques pas en arrière.

Malik. C'est Malik mon dernier adversaire. Mon dernier allié. Le seul avec qui je ressens encore quelque chose.

- T'es coincé dans ta putain de spirale infernale! crie-t-il sans se soucier qu'on nous entende -mais il n'y a personne dans ce désert de désolation. Une véritable descente aux enfers! Tu peux pas continuer comme ça!

- Aucune guérison n'est possible. Je suis condamné, je le sais bien.

Les lunes ont défilé sans aucune amélioration. Je m'y attendais. Rien ne tombe du ciel... Excepté les ténèbres, peut-être. Tout finit par nous être ravi un jour ou l'autre.

- Arrête de dire ça! Tu n'es condamné que si tu refuses de te battre. Bon sang, Altaïr, je t'aiderais volontiers si tu faisais au moins un minimum d'effort!

- Ah bon? Et qu'est-ce que ça peut te foutre, ce qui m'arrive, dis-moi?

La question jette entre nous un silence plus terrible que le tumulte de nos cris. Malik frémit, cherche ses mots... irrésolu à exprimer ce qu'il pense être un désastre pour nous ou pour lui. Peut-être le début de la fin.

- Dis-le! le provoques-je d'un ton féroce, la joue élancée d'une douleur cuisante.

Ses lèvres s'agitent sur des paroles muettes; il hésite, il doute...

Mais je veux qu'il l'avoue. Qu'il le concrétise, à voix haute. Bon sang, si il le fait... Ce sera la main tendue que j'attendais. Je serai peut-être foutu, mais je lutterai jusqu'au bout contre cette noirceur. Si je ne suis pas seul, j'en aurais la force.

Mais Malik ne dit rien. Et je comprend, en voyant son regard biaisé, qu'il ne me fera pas don de la phrase que j'ai besoin d'entendre.

Peut-être par fierté. Peut-être à cause de son frère. Je n'en sais rien, et je m'en fous. Il vient d'entériner ma sentence, me condamnant sur de sombres chemins.

- Laisse tomber, dis-je un long moment après avec un ricanement de mépris. (Je jette un regard à son entrejambe). Et laisse tomber ça aussi. Je trouverai quelqu'un d'autre. Comme, disons... un petit Kadar qui sera ravi de faire la bête à deux dos, puisqu'il fait tout ce que je lui demande.

C'est mensonger, gratuit, provoquant. Juste destiné à faire mal. Et ça fonctionne.

La fureur déforme les traits de Malik avant qu'il ne se jette sur moi. Sa charge puissante me plaque au sol; ses poings s'abattent à répétition sur mon visage bientôt repeint d'éclaboussures d'hémoglobine. Je parviens à le désarçonner d'un direct en pleine mâchoire qui, à en juger par le craquement sinistre qui s'en suit, vient de lui casser une dent.

Nous luttons avec férocité mais en silence, tel deux fauves trop longtemps retenus; Malik est un combattant extraordinaire. Cela faisait si longtemps que je n'avais pas ressenti pareille exaltation! Mes entrailles se contractent et se détendent, l'adrénaline vrille mes muscles en violentes décharges. Je me sens vivant. Et puissant.

Il s'en faut de peu... mais Malik n'est pas à la hauteur. L'ayant fait choir à terre, je me jette sur ses omoplates pour lui immobiliser les bras dans le dos et dénuder furieusement le bas de son corps.

- Lâche-moi, espèce d'enfoiré de...

Un rictus plein de mépris répond à sa voix furieuse qui ne cesse de m'agonir d'injures. Malik est si massif est fort qu'il manque de me désarçonner à chaque seconde... mais plus il se débat et plus la densité qui me comprime les testicules est intense. Si bien que lorsque je parviens à mon affaire, c'aurait dû être le plus culminant des paroxysmes...

Pourtant seul un goût de cendre envahit ma bouche. J'imprime quelques violents coups de reins supplémentaires, dans l'espoir de retrouver cette sensation fugace qui s'envole telle une fumée insaisissable... mais c'est trop tard. Et je comprend, avec une larme que je ne peux retenir, que ça y est. Ce que je redoutais de longue date a fini par se produire.

Ceci notre dernier acte ensemble.

Désormais, même avec Malik, je ne ressens plus rien.