Le 7 septembre

Un week-end de quatre jours s'offrait à moi. Ma mère n'était toujours pas là et j'avoue que sa présence me manquait. J'avais donc décidé de nettoyer l'ensemble de notre maison et de faire la lessive pour que ma mère retrouve une maison propre à son retour. Cela m'avait pris toute la matinée mais j'étais vraiment fière du résultat. Le soleil avait fait son retour depuis quelques jours me mettant encore plus de bonne humeur. J'avais donc décidé de sortir et de profiter du beau temps. Je me dirigeais, ouvrage en main, au bord du lac. Assise sur un banc à proximité, je savourais ma lecture. Après plus de deux heures, le soleil commençait à disparaître. J'ai fini de lire ma page et rejoint par la suite ma demeure. J'ai été surprise de voir un homme en costume sortir d'une berline lorsque je passais le portail de chez-moi. Il me montra une carte de visite sur laquelle je pouvais lire le nom d'un cabinet d'huissiers. Il me donna également une enveloppe m'expliquant que des saisies vont être réalisées si nous ne payons pas les différents loyers que nous devons. Il s'est ensuite retourné vers sa berline noire, sans aucun état d'âme. Ce genre de travail devait faire partie de son quotidien. D'habitude je n'étais pas là quand les huissiers débarqués. Ma mère arrivait toujours à leur expliquer et acquérir un délai supplémentaire pour régler les dettes auxquelles nous étions exposées. Mais moi, je n'avais pas réussi à dire un seul mot. Je tremblais de tout mon être et m'empressais de rentrer chez moi pour pleurer face à la situation délicate dans laquelle ma mère et moi nous nous trouvions.

Le 7 septembre

Je maudissais Mai pour avoir eu le culot de me réveiller à 2h de l'après-midi alors qu'il n'y avait pas cours. Elle me traîna de force au parc pour rejoindre les autres à mon plus grand désarroi. Je soufflais d'agacement mais m'installais confortablement sur la pelouse, sous un arbre, une fois arrivée à proximité de mes amis. Je voulais finir ma sieste mais fut de nouveau interrompue par Akane pointant quelque chose du doigt. Je grognais mais suivis la direction. Un léger sourire se dessina sur mes lèvres lorsque mes yeux virent de quoi il s'agissait. A quelques mètres de notre position, une silhouette de dos que je ne pouvais pas confondre. J'avais donc changé de position pour pouvoir m'imprégner de cette vision si chère à mon cœur. Nao s'était foutue de moi pendant plusieurs minutes puis voyant ma passivité avait fini par laisser tomber. Je ne pouvais pas détourner le regard. Je me demandais la nature de ses origines la rendant si unique. Elle est plutôt grande ce qui n'est pas une caractéristique des japonaises. Je suis bien placée pour le savoir vu que j'ai hérité de mon père concernant ma taille. Son teint n'est pas aussi pâle que le mien mais n'est pas pour autant celui caractéristique des japonais. Elle n'est pas européenne, j'en mettrais ma main à couper. Pourtant Viola est un nom à consonance latine mais elle ne possède pas le teint mâte des espagnols ou des italiens. Elle possède un bel accent lorsqu'elle parle en anglais alors peut-être est-elle native d'Amérique. J'étais perdue dans mes pensées, essayant de percer et réduire les mystères entourant mon aimée. Au bout de ce qui me semblait quelques secondes mais apparemment était des heures, je l'ai vu se relever. J'ai bredouillé une excuse et l'ai suivi discrètement. Oui, je sais ! C'est assez flippant mais je voulais savoir qui elle était en dehors des cours. Je la vis rejoindre une rue que je connaissais puis s'engouffrer dans une ruelle que je n'avais jamais empruntée. Celle-ci amena à une succession de petits terre-pleins plus ou moins bien entretenus. Je la vis se faire interpeller par un homme et à voir sa tête, ou plutôt le teint cadavérique ornant son visage, ce n'était pas des bonnes nouvelles. Je sais que ma réaction fut exagérée mais à voir les quelques larmes s'échappant de son visage, j'ai craqué. J'ai donc suivi l'homme jusqu'à sa voiture et me suis présentée en essayant de rester stoïque malgré le malaise que je ressentais. Il s'inclina par respect et j'ai enchaîné tout de suite sur la raison de sa présence. Le mot confidentiel a été balancé sur quoi je me suis empressée de me vanter de connaître le patron de l'agence, ce qui d'ailleurs est un pieux mensonge. Il a donc hésité un instant puis m'a expliqué des retards de paiements ainsi qu'une possible saisie de bien, voir une saisie complète de la maison. J'ai alors fait et dit quelque chose que je n'aurais sûrement pas réalisé si ma raison avait pris le dessus sur le sentiment douloureux que je ressentais dans mon cœur. J'ai sorti mon chéquier et lui ai demandé de but en blanc « Combien pour l'achat de la maison ? ». Il semblait dérouté par ma question mais feuilleta rapidement le dossier et me donna la somme après quelques légers calculs. J'ai rempli sans réfléchir le chèque et lui tendis en ajoutant, déterminée « Le titre de propriété doit être au nom de Shizuru Viola. Je ne veux pas que mon nom soit signalé ». Il se contenta de me donner des approximations pour régler le dossier et s'en alla. J'ai fixé une dernière fois la maison de Shizuru et suis retournée sur mes pas. Tout en marchant, je cherchais une excuse pour mon paternel avant qu'il ne découvre le montant débité sur mon compte. Il allait sûrement me tuer mais tout ce qui m'importait était le bien être de Shizuru. Je pensais alors au sourire apparaissant sur son visage lors de la connaissance de la décision et ne put m'empêcher de sourire à mon tour. Ma belle allait enfin pouvoir de nouveau sourire.

Le 11 septembre

Après cette nouvelle, j'avais décidé de m'enfermer chez moi, n'ayant goût à rien. J'avais pleuré la quasi-totalité du temps et cherchais un moyen de l'annoncer à ma mère sans la voir se décomposer. Rien qu'à y penser, une nausée refit son apparition. J'ai fait de mon possible pour masquer mes yeux rougis de par mes pleurs et reprendre un peu de contenance avant de sortir de ce que je ne pourrais plus d'ici quelques mois appeler 'chez moi'. Rien qu'à cette pensée, je sentais les larmes menacées de recouler mais il ne fallait pas. Pas aujourd'hui. Je me suis donc dirigée vers l'Académie, en pilote automatique. Je me suis installée à une table de six en attendant les autres membres de mon groupe. Ils sont tous arrivés en même temps, signalant qu'ils avaient dû s'attendre à l'entrée du bâtiment. Une maquette de plan avait été proposée ainsi qu'une répartition des tâches. Je ne les écoutais pas vraiment, mon attention était toujours sur la lettre de l'huissier. Rien qu'à y repenser je tremblais légèrement et frissonnais de peur de me retrouver à la rue. Je sentis une main chaude se poser sur mon épaule et sursautais face à ce geste. Natsuki me regarda avec un air doux mais interrogateur. En fixant le reste de la table, je ne remarquais plus que Natsuki. Sans que je lui demande, elle m'expliqua que le travail avait été divisé en trois et que chaque binôme travaillerait sur une partie. Je saisis le papier me faisant face et ouvris l'un des bouquins sur la table à la recherche d'informations. Cela me permettrait de m'occuper l'esprit sur autre chose que ce qui me tourmente actuellement. Pour autant, je sentis le regard persévérant de Natsuki sur moi. Je la vis se lever et se placer en face de moi, tout en saisissant un autre ouvrage. Après plusieurs minutes, elle saisit délicatement le livre que je tenais et murmura des mots que je ne croyais jamais entendre de sa bouche. Je suis restée là, à la fixer, ne comprenant pas pourquoi elle m'avait dit ça. Je me suis excusée sur quoi j'ai eu le droit à une réponse encore plus imprévisible. Je n'ai pas pu m'empêcher de sourire légèrement face à la réplique de la jeune femme. Je me suis alors reconcentrée sur mon travail, lui signalant de temps en temps les éléments intéressants sur lesquels nous devrions plus nous pencher. Il sera encore temps que je m'inquiète, une fois les cours terminés.

Le 11 septembre

J'étais encore une fois en retard. Mais ce n'était pas dû à une panne de réveil ou parce que je ne voulais pas me lever. Je n'avais pas réussi à fermer l'œil de la nuit, ne cessant de penser aux répercussions de mes actes et surtout à la punition que je recevrais de mon paternel. J'avais finalement fini par m'endormir sans même m'en rendre compte. Je me suis faîte accueillir par Nao ne semblant pas apprécier mon retard et m'indiquant qu'elle viendrait me lever à coup de pieds au cul la prochaine fois que je serais en retard. Nous avons rejoint notre salle. Je l'ai vu, le regard vague, attentant sûrement notre présence. Je me suis instinctivement placée sur le siège à côté d'elle et lui adressais un léger sourire. Nous avons repris là où nous avons quitté. Mai avait alors proposé de travailler en binôme. N'ayant pas eu d'objections, les deux autres binômes allèrent pour l'un à la bibliothèque et pour l'autre au département des Sciences. Je me retrouvais donc seule avec Shizuru, n'ayant pas émis la moindre parole depuis notre arrivée. Elle semblait ailleurs et tellement tourmentée. J'ai posé ma main par instinct sur son épaule, lui montrant un minimum de compassion. Elle se contenta de sursauter sur quoi je m'empressais de retirer ma main de son épaule. Elle semblait avoir repris de la contenance et se plongea dans un bouquin se trouvant sur notre table. Je voulais lui parler. Lui dire qu'elle ne perdrait pas sa maison. Lui dire que j'aimerais lui offrir un verre ou une simple balade. Lui dire que mon cœur s'emballe comme à l'approche d'une crise cardiaque lorsqu'il la voit. Lui dire que je révolutionnerais le monde pour faire apparaître chaque jour un sourire sur ses lèvres si pulpeuses et si désirables. Lui dire à quel point je l'aime et veux être auprès d'elle chaque seconde. Mais surtout lui montrer à quel point je me sens concernée par sa douleur. Mais je me contentais de la regarder, impuissante face à ma timidité. Je n'en pouvais plus de son silence. Je voulais entendre sa voix, et voir un sourire sur ce si beau visage. Je me suis donc levée et placée en face d'elle. Attrapant un bouquin au hasard, je me planquais derrière cherchant les mots justes. Après une brève inspiration, j'ai délicatement pris le livre qu'elle tenait et murmurais doucement à son égard « J'aimerais savoir à quoi tu penses pour savoir si je suis la raison de ton mutisme ». Elle me fixa avec ce que j'ai pris pour de la surprise et s'excusa pour son comportement. Je secouais la tête et dis ce qui me passa par la tête, incapable de réfléchir face à ce regard qui pourrait me faire oublier qui je suis « Ne t'excuse pas Shizuru ! Laisse-moi juste être ton amie ». J'ai eu le droit à un léger sourire qui me réchauffa le cœur et l'entendis me signaler ce qu'elle avait déjà trouvé. Je ne me lassais pas de cette voix et de cet accent. Je sais que je pourrais facilement en devenir accro. Et cela me convenait parfaitement.

Le 11 septembre

Lorsque la cloche retentit, je m'étais levée et avancée vers le portail. Natsuki était à mes côtés. Elle se contenta de marcher en silence tout en me lançant des regards de temps en temps. Arrivées devant sa voiture, elle émit un timide « A demain » sur quoi je lui offrais un léger sourire. J'ai poursuivi mon chemin jusqu'à chez moi. En entrant, je vis ma mère assise avec une feuille dans la main. Je savais ce que c'était et m'avançais pour la rassurer. Je m'arrêtais dans ma progression lorsque je vis un sourire radieux sur son visage. Du plus loin que je me souvienne, ma mère n'avait plus souri de cette manière depuis la mort de mon père. Elle me tendit la feuille. C'était un acte de propriété à mon nom. Je fixais ma mère qui m'expliqua la venue d'un huissier dans l'après-midi lui expliquant qu'une personne avait racheté la maison et me l'offrait. J'ai demandé à ma mère le nom de cette personne mais elle ne savait pas me répondre. Un simple anonyme. Ma mère m'apporta une autre nouvelle en m'annonçant un travail chez des personnes habitant la région. J'essayais de me réjouir de la situation mais ne savais pas quoi penser de ce généreux anonyme. Un tel acte ne peut pas être réalisé uniquement par pure gentillesse. J'aimerais pour autant croire que mon esprit se trompe.

Le 11 septembre

Quand j'ai passé le pas de la porte, j'ai vu mon père assis, me faisant face. Je savais que j'allais me faire engueuler à voir son regard sombre. La soirée allait être longue. Ma mère était à sa droite et me demanda de m'asseoir. Devant moi, un courrier signalant le débit de mon compte et bien évidemment le chèque y était plus que visible. Mon père me fixa attendant une explication. J'avais donc sorti la seule chose dans mon esprit « Je ne voulais pas qu'elle se retrouve à la rue ». Ma mère échangea un regard avec mon père qui semble-t-il essayait de ne pas exploser de rage face à ma réponse. Je murmurais alors doucement « Shizuru ». Ma mère semblait partager ma peine. Mon père se leva d'un coup hurlant que j'étais irresponsable de faire les quatre volontés d'une femme pour me faire aimer d'elle. Croyait-il réellement que je cherche à acheter l'amour de Shizuru ? Etait-ce comme ça qu'elle le comprendrait si elle avait un jour notion de mon aide ? Je ne voulais pas qu'elle me voit comme ses fils et filles de riches ne pensant qu'à satisfaire leur envie ou leur plaisir en étalant leur fortune. Je sentis les larmes coulées sur mes joues. Douleur. J'avais mal rien qu'à penser à la réaction négative que pourrait avoir Shizuru si elle l'apprenait. La douleur avait fini par laisser place à la colère. Mon père continua à me faire la morale. C'était la goutte d'eau qui avait débordé du vase lorsqu'il osa émettre que Shizuru se servait de moi. Je lui ai alors répondu avec la même colère qu'elle ne n'avait rien demandé, n'était pas au courant et qu'elle ne devrait jamais le savoir. Mon père se calma d'un coup face à mon explosion de colère. Il ferma les yeux et souffla légèrement. Les larmes continuaient à couler sur mes joues et je m'empressais de les essuyer avec ma manche. Je n'avais pas pleuré de cette manière depuis plusieurs années. Je n'avais jamais ressenti une telle douleur physique non mentale. Ma mère posa une main sur l'épaule de mon père tout en murmurant doucement son prénom. Il hocha la tête et s'avança vers moi. Je déglutis légèrement mais murmura indifférente à ce qu'il pourrait faire ou dire « Privez-moi de ce que vous désirez. Je ne regrette pas d'avoir pu utiliser mon argent pour aider une personne comme elle ». Je sentis une prise ferme sur mon épaule et entendis mon père me lancer un « je suis fier d'être ton père mais fais nous part de ce genre d'acte la prochaine fois ». Ma mère se contenta d'hocher la tête et changea de sujet sur la venue d'une gouvernante pour l'aider dans la gestion de la maison. La seule pensée qui me vint face à cette nouvelle fut 'Eh merde ! Finis les grasses mat' !' Je soufflais légèrement appréhendant la venue d'une étrangère chez moi. Pour autant la douleur, la peur que Shizuru ne pourrait jamais m'aimer comme moi je l'aime, continua à me faire souffrir à chaque battement de cœur. Par Kami, ne soyez pas aussi cruelle je vous en prie.