« Nous l'avions rêvé » de Diogène
Chapitre 2 « C'était un malentendu »
Susanna Grandchester ouvrit la porte de son appartement.
- Entre, Terry.
Il s'exécuta et la suivit dans le salon.
- Assieds-toi.
- Non, merci Susanna.
- Comme tu veux ! Terry, je t'ai demandé de venir pour t'informer de ma décision de demander le divorce. Nous ne vivons plus ensemble depuis si longtemps, d'ailleurs avons-nous jamais vécu ensemble ?
Il la regarda d'un air gêné et triste.
- Susanna, je suis désolé de n'avoir pas su te donner ce que tu désirais !
- Non, Terry, c'est moi qui suis désolée. Si j'avais été moins égoïste et plus sensée, je me serai rendue compte dès le début que ça ne marcherait pas entre nous. La seule chose que je voulais de toi, ce rêve impossible, tu l'avais déjà donné à une autre et pour toujours. Tu l'aimes encore n'est-ce pas ? Et ça ne s'arrêtera jamais, c'est certain. Pardonne-moi Terry, ma seule excuse était que je t'aimais aveuglément et je ne voulais pas le comprendre à ce moment, j'étais trop perdue. Je t'ai obligé à rester avec moi alors que tu n'aimais qu'elle, je m'en veux terriblement de t'avoir rendu si malheureux.
- Tu ne m'as pas obligé Susanna, c'était mon propre choix. Je pensais sincèrement pouvoir t'aimer.
- Je le sais Terry. Mais tu te trompes, tu n'avais pas le choix. Quand j'ai voulu en finir avec la vie, je savais que si je mourais ça t'aurait séparé de Candy, c'est ce que je voulais alors, je ne supportais pas de vous savoir heureux ensemble alors que moi… Bien sur, je n'avais pas prévu que c'est elle qui m'empêcherait de réaliser cet acte méprisable. Et sa détermination à me sauver pour ne pas que tu te sentes encore plus coupable, m'a prouvé qu'elle t'aimait plus et mieux que moi. Pourtant, quand elle m'a dit, les larmes aux yeux qu'elle repartait pour Chicago et qu'elle te laissait à moi, je n'ai rien fait pour l'en empêcher alors que je voyais qu'elle avait le cœur brisé. Pardonne-moi Terry, je regrette tellement !
- Je n'ai rien à te pardonner Susanna. Tout ça c'est du passé, ne culpabilise plus. Candy s'est mariée et elle a fait un mariage d'amour, elle est heureuse aujourd'hui.
- Oh ! Alors toi tu ne seras jamais heureux Terry ? Dit-elle les larmes aux yeux en posant sa main sur sa joue.
- Je ne suis pas doué pour le bonheur Susanna, je ne suis qu'un tragédien, dans la vie comme sur la scène ! Répondit-il d'un rire qui sonnait faux.
-OOOoOOO-
- Alors qu'est-ce que tu en penses ?
- Magnifique, absolument divine dit Dothy en admirant la nouvelle coupe de cheveux de Candy.
- Je me sens légère comme une plume, c'est la première fois que j'ai les cheveux aussi courts.
- Ça te va bien, ça fait encore plus ressortir le vert de tes yeux. Et cette mèche gaufrée qui glisse sur ta joue te donne une sorte de mystère et un charme ravageur. Qu'est-ce qu'en a pensé ton mari ?
- Oh ! Il aime beaucoup dit-elle d'un ton un peu emprunté.
- Oui je vois, il trouve ça un peu trop moderne ?
- Non il n'a pas dit ça, d'ailleurs il n'a rien dit du tout, il a seulement été surpris, il s'y habituera.
- Oui il vaudrait mieux. Je ne voudrais pas me mêler de ce qui ne me regarde pas Candy mais comment as-tu pu lier ton destin avec un homme si peu en accord avec toi ? Je veux dire, c'est vrai que c'est un très bel homme, il a sûrement plein de qualités mais je vous trouve si peu assortis !
- Quand je l'ai rencontré, il était tellement romantique et si gentil avec moi, je suis tout de suite tombée sous son charme. Et puis il a eu cet accident et nos chemins se sont perdus de vue pendant plusieurs années. C'est vrai qu'il n'est plus tout à fait le même maintenant mais son métier lui prend beaucoup de son temps, il aspire à une grande carrière en tant qu'avocat mais c'est quelqu'un de bien Dothy. C'est mon mari, je tiens à lui, c'est celui que j'ai choisi ! Affirma-t-elle d'un ton un peu trop persuasif, ce qui fit douter son amie.
- Tu es certaine de cela Candy ? Tu n'as pas l'air toi-même d'y croire ?
- Dothy !
- Candy, reprit-elle en se plongeant dans son regard outragé, je suis ton amie. Est-ce vraiment lui que tu voulais épouser ? N'y aurait-il jamais eu quelqu'un d'autre que ton Anthony dans ton cœur ? Quelqu'un que tu aurais aimé davantage, plus passionnément ?
Elle pâlit et ne réussit pas à mentir, ses yeux se voilèrent de larmes. Alors elle laissa déborder son cœur.
- Oui c'est vrai. J'ai aimé un autre homme, mais la vie nous a séparés, il en a épousé une autre et…
Elle hésita puis déversa dans un sanglot rauque :
- C'est moi qui l'ai obligé à le faire !
- Tu as demandé à l'homme que tu aimais de se lier à une autre femme ! Candy !
- Oui Dothy ! Je ne pouvais pas faire autrement ! Mais je l'aimerai toute ma vie !
Dothy effaça les larmes sur ses joues de sa douce main, son cœur peiné de cet aveu.
- Un jour, reprit la blonde en lui souriant tout de même tendrement, je te raconterai toute cette triste histoire. Mais pour le moment je ne peux pas, c'est au-dessus de mes forces.
- Alors pleure un bon coup Candy, ça te fera du bien. Mais pense que tant qu'il y a de la vie, il y a toujours de l'espoir. Pour l'instant il faut vivre et sourire ma belle. Tu es jeune, tu es ravissante et intelligente. Et si ton mari est trop idiot pour le voir, des tas d'autres hommes te le diront. Profite de cette chance d'être ici à New York, la ville où tout est permis, pour t'amuser Candy. Fais-le avant d'être vieille et ridée, et d'être envahie de regrets et de frustrations. Car il vaut mieux avoir des remords que des regrets, crois-moi !
- Tu as raison Dothy, il est temps pour moi de reprendre ma vie en mains, qui vivra verra !
-OOOoOOO-
Avril et le printemps étaient apparus et le soleil encore timide réchauffait un peu l'atmosphère. L'hiver rigoureux de New York et les manteaux de fourrure et autres bonnets avaient laissé place à des tenues un peu plus légères. Dothy, les cheveux un peu plus longs dépassant de son chapeau cloche rouge écarlate, et de sa nouvelle teinte proche de sa couleur naturelle, un brun cachou, regardait fièrement Candy au volant de sa nouvelle petite automobile.
- Eh bien, pour quelqu'un qui n'a son permis que depuis trois jours, tu te débrouilles bigrement bien !
- Merci. J'adore ça et c'est vrai que c'est plus facile pour se déplacer. Elle n'est peut-être pas si grande et belle que la tienne mais elle est à moi. Le chèque que m'a envoyé Albert le mois dernier est tombé à pique.
- Ça c'est vrai, s'il t'avait fallu compter sur ton mari pour t'en acheter une ! Déjà qu'il n'était pas très chaud pour que tu passes ton permis !
- Mais non, c'est juste qu'il avait peur que je n'aie un accident. Maintenant qu'il a vu comme j'étais prudente, il s'est fait une raison.
« Tu parles, pensa Dothy, c'est parce que son oncle s'en est mêlé. Il t'aime vraiment mal ton Anthony, Candy ! »
- En tout cas ton Albert, voilà un homme comme je les aime. Un type qui a laissé la fortune et la facilité pour accomplir la voie qu'il s'est choisi en vivant comme il l'entend ! C'est lui que tu aurais du épouser, Candy.
- Dothy ! Albert est pour moi un frère, c'est mon plus vieil et cher ami homme. Je l'aime énormément mais l'idée de l'épouser ne m'a jamais effleurée, j'aurai eu l'impression de commettre un inceste, il est de plus légalement mon père adoptif.
- Oui bien sur, mais j'aimerais bien pouvoir le rencontrer un jour, je suis sure que je m'entendrai bien avec lui.
- Je n'en doute pas Dothy, Albert passe pour un excentrique aux yeux de tous mais je ne connais pas d'homme au monde plus simple, plus heureux de vivre et plus généreux. C'est quelqu'un de rare comme toi. J'essaierai de le convaincre dans la prochaine lettre que je lui enverrai de venir nous rendre visite bientôt, s'il veut bien quitter sa chère Afrique pour quelques temps. De plus Dothy, Albert est un très bel homme ce qui ne gâche rien. Je me souviens aussi que c'est grâce à lui que j'ai pu découvrir qui était vraiment cet aristocrate rebelle…
Elle se tut soudainement, se rendant compte dans son entrain à parler de son tuteur qu'elle pensait encore à Terry et qu'elle avait failli dire son prénom, alors qu'elle n'en avait pas le droit.
- Quel aristocrate rebelle ? fit la brune, à qui rien n échappait.
- Non personne, je pensais tout haut.
Dothy la scruta, elle la vit un peu plus pâle, elle fit mine de rien mais se mit à méditer.
« Aristocrate et rebelle, c'est sûrement lui ton grand amour ma belle. Ca me dit quelque chose mais je ne me souviens plus. Je finirai bien par savoir qui c'est Candy et que tu le veuilles ou non, s'il y a un moyen de réparer cette injustice, je serai là pour m'en mêler. Quelque chose me dit que cet amour peut redevenir ce qu'il a été, un pressentiment ! »
Arrivées à l'adresse que lui avait indiquée son amie, Candy se gara devant l'immeuble.
- J'en ai pour dix minutes, juste le temps de livrer cette robe.
- Je t'attends Dothy.
Une fois que celle-ci eut disparu de sa vue, la jeune femme ôta son chapeau, secoua ses cheveux courts pour qu'ils se remettent en forme, ce qui se faisait aisément vu ses crans naturels puis sortit de la voiture pour se dégourdir les jambes. Elle ne put s'empêcher de contempler sa silhouette dans la vitrine d'une boutique. Son tailleur beige à la large jupe plissée arrivant à mi-mollets, sa veste courte agrémentée de gros boutons nacrés et au large col à pointes, l'écharpe en soie autour de sa gorge et ses escarpins à hauts talons. Deux jeunes hommes qui la croisèrent la regardèrent avec insistance, en chuchotant entre eux. Candy rougit et détourna la tête. Elle en entendit un siffler, elle se sentit gênée et pour couper court pénétra dans la boutique qui s'avéra être une parfumerie. Elle en profita alors pour acheter un flacon de son parfum favori, ça tombait bien elle n'en avait presque plus.
Quand elle en ressortit, elle sursauta en voyant une jeune femme monter les trois marches d'escalier face à elle. Leurs regards se croisèrent fixement. C'était une femme blonde, les cheveux pales attachés en chignon sur la nuque et au regard bleu clair. Derrière elle, il y avait un homme qu'elle cachait, étant deux marches plus hautes que lui, mais Candy sentit alors son cœur galoper dans sa poitrine en imaginant le pire.
- Candy !
- Susanna !
Celle-ci, une fois l'effet de surprise atténué lui sourit.
- Si je m'attendais, vous êtes magnifique !
- Merci bredouilla Candy, vous aussi.
Elle n'avait pas encore pu voir l'homme derrière, elle sentait ses jambes flageoler, elle sourit néanmoins à Susanna en essayant de cacher son profond trouble. Mais celle-ci le sentit car elle s'écarta vite pour laisser son compagnon la rejoindre sur la dernière marche.
- Candy je vous présente Michael Dones, un ami. Michael, voici Candy, une amie chère.
Elle se sentit tant soulagée en entendant ça qu'elle ne releva pas le terme d'amie chère. Elle leva les yeux sur l'homme châtain aux yeux gris qui lui tendit la main en souriant.
- Mes hommages madame.
- Monsieur, enchantée.
- Vous êtes en visite à New York ? reprit Susanna.
- Non, je vis ici depuis le mois de janvier. Mon mari est avocat, on lui a proposé un poste intéressant dans un grand cabinet de Manhattan.
- Avocat ? Dans quel cabinet, si je puis me permettre ?
- Le cabinet Bradley and CO.
- Bradley and CO ! Comme c'est curieux ! fit Susanna troublée.
Candy la regarda avec perplexité, elle n'eut pas le temps de lui demander les raisons de son trouble, son compagnon prit la parole.
- Chérie, il faudrait qu'on se dépêche !
- Oui Michael. Veuillez-nous excuser Candy, nous sommes un peu pressés, j'ai une audition dans une heure.
Elle sortit alors un calepin et un stylo de son sac à main, griffonna quelque chose, arracha la page et la tendit à Candy.
- C'est mon adresse, passez quand vous pourrez, j'aurai tant de choses à vous dire. J'y vis seule ! Rajouta-t-elle ensuite en lisant le trouble dans le regard de la jeune femme. Venez, je vous en prie, c'est très important !
Et elle entra dans la boutique laissant Candy complètement désemparée. Celle-ci se dépêcha de retourner dans sa voiture tant elle craignait de s'évanouir. Quelques minutes après, elle vit le couple ressortir. L'homme tenait Susanna par la taille, elle marchait élégamment sans qu'on puisse soupçonner qu'elle était amputée au-dessous du genou droit. Ils disparurent bientôt de son champ de vision. Elle vit un paquet de cigarettes et un briquet que Dothy avait posé sur le tableau de bord.
« Aux grands maux les grands moyens », se dit-elle en en allumant une.
Elle toussa un peu au début puis finalement s'habitua et ressentit même un certain soulagement en expirant la fumée, son angoisse s'atténua un peu.
« Chéri, mais alors ?… Et pourquoi a-t-elle dit que c'était curieux qu'Anthony travaille chez Bradley, est-ce qu'elle a eu besoin de leurs services ? Chéri ? … »
Elle vit Dothy sortir de l'immeuble, respira un grand coup pour tenter de reprendre une attitude calme et naturelle. Celle-ci ouvrit la portière et s'installa à ses côtés en s'écriant :
- Ah ! Ces actrices, on n'arrive jamais à les satisfaire. Ou c'est trop long, ou trop court, ou pas assez comme ci, ou trop comme ça. Tiens, je ne savais pas que tu fumais Candy.
- Eh bien, j'ai voulu essayer, voir comment c'était, dit-elle en riant. Tu m'as bien dit que toute expérience était bonne à tenter. Finalement, j'aime bien ça mais je n'en abuserai pas, elle écrasa sa cigarette dans le cendrier.
Elle sentit le regard suspicieux de son amie sur elle et enchaîna très vite.
- C'est à une actrice que tu as livré cette robe ?
- Oui. Oh ! Elle n'est pas encore très connue mais je crois qu'elle ne va pas tarder à l'être et elle le fait déjà sentir avec ses caprices. Elle a décroché, je crois, le rôle de Roxane dans Cyrano de Bergerac qui va être montée dans quelques mois à Broadway.
« Cyrano ! Ce n'est pas de Shakespeare, elle ne fait donc pas partie de la troupe Stratford ! »
- Bon, on y va Candy ou est-ce que tu comptes rester au volant de ta première voiture toute la journée sans la démarrer ?
- Oui, tout de suite, fit-elle en s'apercevant qu'elle tenait toujours dans sa main l'adresse de Susanna. Elle la glissa subrepticement dans sa poche mais le geste n'échappa pas à l'œil inquisiteur de Dothy.
- Un rendez-vous galant ? dit-elle en souriant.
- Pas du tout. J'y avais inscrit le nom de mon parfum préféré pour ne pas l'oublier. Je l'ai acheté en t'attendant, elle lui montra le petit paquet dans la boite à gants.
« Avec elle j'ai intérêt à me montrer fine, elle est plus rusée qu'un renard. »
Evidemment Dothy n'en crut pas un mot.
« Je suis sure que tu mens Candy, pendant mon absence il a du se passer quelque chose. Tu étais livide et nerveuse à mon retour, comme si tu avais vu un fantôme. »
De retour au magasin, pendant que Candy, qui avait posé sa veste était aux toilettes, Dothy ne put s'empêcher de glisser la main dans la poche de celle-ci et de lire la note.
« Je sais que c'est très mal ce que je fais mais au diable les scrupules, c'est pour une bonne cause. « Susanna Marlowe, 108 Lafayette Street, Lower Manhattan. ». Tiens, c'est une femme. Susanna Marlowe ? Ce nom me dit quelque chose. Où est-ce que j'ai déjà vu ce nom ? Ca ne me revient pas. Je chercherai plus tard, elle revient. »
Elle remit rapidement le papier dans la poche et retourna au comptoir où elle parcourut son carnet de rendez-vous.
- Ah ! Candy, samedi soir je suis invitée à une soirée de bienfaisance organisée par la corporation des boutiquiers pour récolter des fonds pour les familles des victimes de la guerre en Europe. Je n'aime pas trop ce genre de soirées, c'est toujours si ennuyeux mais j'irai car c'est pour une bonne cause. Ca te dirait d'y venir avec moi ?
- Samedi soir ? C'est que je ne veux pas laisser Anthony seul.
- Il ne va pas en mourir. Et puis il t'a bien demandé de t'occuper d'œuvres de charité, c'est l'occasion. Mais s'il veut y venir, il le peut.
- Bien, je lui en parlerai ce soir, je te donnerai une réponse demain.
- OK. Candy, j'ai une idée de robe de soirée tout à fait inédite. Dis, tu voudrais bien me servir de mannequin ?
- Bien sur, si ça peut te rendre service. De quel genre de robe s'agit-il ?
- Une robe pour l'été, disons un peu plus osée que ce qu'on a déjà vu.
- Osée ? Très osée ? Demanda Candy un brin inquiète.
- Quand on est aussi bien faite que toi Candy, il n'y a rien de trop osé mais ne t'inquiète pas pour ta pudeur, elle n'en souffrira pas trop.
-OOOoOOO-
Anthony avait refusé l'invitation de Dothy pour la soirée de bienfaisance mais n'avait pas émis d'objection à ce que sa femme s'y rende.
- Cela me permettra de travailler sur un dossier que monsieur Bradley m'a confié il y a deux jours. Ce n'est peut-être pas une affaire très passionnante mais vue la renommée de ce client, c'est sans doute un bon dossier pour me faire reconnaître par le barreau.
- De quoi s'agit-il ? demanda Candy d'un ton indifférent tout en arrosant les plantes du salon.
- Candy, je n'ai pas le droit d'en parler. Je suis tenu au secret professionnel, même vis à vis de ma femme.
- Oh ! Je demandais juste ça comme ça. Je comprends et je suis sure que tu t'en sortiras très bien, dit-elle en lui posant au passage un baiser sur la joue.
Il en profita alors pour l'attraper par la taille et l'assit sur son genou gauche.
- Finalement, ça te va bien cette coupe de cheveux ma douce et cette robe te rend très désirable, elle me donne des idées. Il lui déboutonna les premiers boutons de son chemisier.
- Et quel genre d'idées ? dit-elle en lui souriant.
- Des idées un peu coquines, répondit-il en posant sa bouche au creux de son décolleté.
La blonde sentit sa peau frissonner au contact de la bouche tiède d'Anthony. Elle le laissa éteindre les lumières puis la déshabiller et la coucher sur le canapé. Elle ferma les yeux quand il la pénétra en parcourant son corps de ses mains douces. Elle l'enlaça, se laissant aller au plaisir. Mais comme ça lui arrivait de plus en plus souvent, ses pensées s'envolèrent vers d'autres univers. L'homme qui lui faisait l'amour prenait un autre visage, les cheveux blonds devenaient de longs cheveux bruns, les yeux d'azur prenaient des teintes couleur océan, le sourire candide se transformait en un éclat de rire mêlé d'une pointe d'ironie et voilé d'une once de tristesse. Et le prénom qu'elle prononçait dans sa tête à l'issue de l'étreinte avait le parfum d'un été en Ecosse.
-OOOoOOO-
- Monsieur Grandchester, fit James, vous avez reçu une convocation du cabinet Bradley. Le divorce va être prononcé, il vous demande de venir signer les papiers demain à dix heures.
- Est-ce qu'il ne pouvait pas les envoyer ici ? Je n'ai pas le temps pour ces détails, j'ai une pièce à mettre en scènes.
- C'est que c'est obligatoire, monsieur. La loi vous oblige à le faire en la présence de votre ex femme. Et je pense que vous devriez lire le nom de l'associé de Maître Bradley sur la convocation, c'est lui qui s'est occupé de votre divorce.
- Pourquoi voulez-vous que son nom puisse m'intéresser ?
- Je vous en prie monsieur, lisez ! Insista James en lui tendant la convocation.
Celui-ci prit la feuille de papier avec agacement, lut, émit un léger froncement de sourcil, signe pour cet homme habitué à maîtriser ses sentiments, d'un profond trouble. Il jeta un regard perplexe à son homme de confiance.
- C'est bon James, j'irai.
-OOOoOOO-
- Très bien monsieur Grandchester, puisque vous êtes d'accord sur tous les points, il ne vous reste plus qu'à signer.
Maître Bradley tendit le document, l'acteur y apposa sa signature.
- Maître Cocker, est-ce que tout vous semble correct ?
Il tendit le papier à un homme sans âge défini, au physique terne, chauve et chaussé de petites lunettes rondes. Celui-ci examina consciencieusement le document et le tendit à sa cliente.
- Vous pouvez signer mademoiselle Marlowe, tout est conforme.
Elle y apposa sa signature puis se leva.
- Je suppose que ma présence n'est plus obligatoire ? demanda-t-elle
- C'est terminé mademoiselle, répondit son avocat, vous êtes légalement divorcés à partir de maintenant.
- Alors je vais vous laisser. Merci messieurs. Terry, je te souhaite bonne chance, lui dit-elle en lui tendant sa main.
Il se leva, prit sa main et s'éloigna avec elle le plus loin possible des avocats.
- Susanna, je te souhaite d'être toujours heureuse, c'est du fond du cœur que je le dis.
- Je sais Terry. J'aimerai pouvoir te dire la même chose. Essaie au moins de te garder en bonne santé.
Elle le vit sourire et eut le courage de poursuivre.
- Tu sais, je ne pense pas être la seule à le désirer, tout espoir n'est peut-être pas perdu, essaie….
- Au revoir Susanna, la coupa-t-il, le regard soudain durci.
- Au revoir Terry, elle partit le cœur triste.
Maître Cocker, après avoir salué les deux hommes prit lui aussi congé.
- Maître Bradley, dit Terry en se rasseyant et en allumant une cigarette, j'ai lu sur les documents que c'est un confrère qui s'est chargé de mon divorce, un certain Brown si ma mémoire est bonne ?
- C'est exact monsieur Grandchester. Maître Brown est mon nouveau bras droit, un jeune homme brillant.
- Il serait correct pour moi si je pouvais le remercier personnellement pour son travail mais je ne voudrais pas le déranger ou il est peut-être absent ?
- Pas du tout monsieur Grandchester, il est ici, dans son bureau et vous ne le dérangerez pas, au contraire, dit-il avec maintes courbettes et sourires exagérés. Il va être très honoré de venir vous saluer, je vais vous le chercher immédiatement.
Et il sortit hâtivement, la démarche lourde sous son quintal apparent, laissant l'acteur seul dans le bureau.
« Je dois être complètement masochiste pour vouloir rencontrer cet homme mais la curiosité est trop forte. Je veux le voir, puisque cet incroyable hasard fait que c'est lui qui m'a permis de divorcer de Susanna. Il faut que je sache à quoi ressemble celui qui a épousé la femme que j'aime, Anthony, cet éternel rival ! »
Quelques secondes après, la porte s'ouvrit. Il vit entrer un jeune homme très blond, ses yeux l'éblouirent un instant, ils étaient d'un bleu si clair. Sa silhouette était grande et svelte, son costume bleu de qualité le rendait très élégant. Il le trouva vraiment très beau, beaucoup trop, et ce sourire étincelant sur son visage d'ange le déstabilisa davantage, son cœur en sursauta mais il réussit à rester naturel. Ce qui le glaça étrangement, c'est cette démarche qu'avait l'avocat, il boitait de la jambe droite, il la tenait raide et ça lui donnait un aspect de fragilité et de force à la fois. Il s'avança vers lui en souriant de ses dents très blanches et lui tendit la main.
- Anthony André Brown, pour vous servir, monsieur Grandchester. C'est un honneur pour moi de vous rencontrer.
Sa voix était aussi douce que ses traits. Terry se leva, se plongea dans ses yeux et réussit à lui sourire avec chaleur en répondant à sa poignée de main ferme. Puis il se rassit et lui fit mine d'en faire autant, ce temps fut nécessaire pour qu'il puisse calmer les battements de son cœur.
- Pas autant que moi, Maître Brown, merci pour votre excellent travail. Un accident ? Risqua-t-il en désignant sa jambe droite.
- Une chute de cheval, j'avais quinze ans. J'ai failli rester paralysé mais les médecins ont finalement réussi à me remettre debout. Bien sûr, il m'en reste quelques séquelles, avoua-t-il en ne quittant pas des yeux l'acteur et en ne cessant de sourire.
- J'ai moi-même beaucoup monté à cheval dans ma jeunesse en Angleterre, je n'ai malheureusement plus beaucoup de temps pour cela aujourd'hui.
- Bien sur, le théâtre doit vous prendre tout votre temps.
- En effet mais je ne m'en plains pas. Le théâtre c'est ma vie. D'ailleurs je prépare une nouvelle pièce pour l'été. Si le cœur vous en dit, je vous y inviterai pour la première.
- Avec grand plaisir monsieur, mon épouse sera ravie d'aller vous y applaudir, j'ai si peu l'occasion de l'emmener en sortie, moi aussi mon travail me prend beaucoup de mon temps.
- Votre épouse vit ici à New York ? Demanda Terrence, une étincelle dans l'œil en entendant ça.
- Oui, nous y sommes installés depuis le mois de janvier, elle se sent encore un peu seule, nous venons de Chicago et toute notre famille est là-bas.
- Elle n'a pas une profession, un travail ?
- Oh ! Non, ma femme n'a pas de métier, elle n'a pas besoin de travailler, enfin elle ne le désire pas, elle n'a pas de don artistique non plus, dit-il en riant un peu cyniquement trouva l'acteur.
- Et vous avez des enfants, Maître Brown ?
- Pas encore mais ça ne saurait tarder. Cette fois son sourire devint triste.
Terrence ressentit alors un pincement dans son cœur sans bien pouvoir l'analyser.
- Eh bien, c'est tout ce que je vous souhaite. Je vais prendre congé.
Il écrasa sa cigarette dans le cendrier et se leva.
- Au revoir monsieur Brown, encore merci et bonne chance pour votre carrière.
- Merci monsieur Grandchester. Il est inutile pour moi de vous souhaiter la même chose, votre carrière est au sommet de sa gloire.
- Rien n'est jamais acquis Maître Brown. On redescend parfois plus vite qu'on a monté. Et à vouloir monter trop haut, on en oublie parfois les valeurs essentielles de notre existence !
Il pénétra le regard azuré de l'avocat plus profondément encore, semblant vouloir lire à l'intérieur de lui. Puis il lui sourit avec chaleur et lui tendit la main, elle s'attarda sur celle de l'avocat une fraction de plus que la normale. Anthony se sentit vraiment étrange quand l'acteur eut quitté la pièce.
« Ce type est vraiment bizarre, on le prétend arrogant et insensible pourtant il m'a paru très sympathique et plein de charisme, trop même. Mais pourquoi m'a-t-il regardé ainsi ? J'ai senti ses yeux me transpercer et un instant j'ai cru y lire du mépris, pourtant son sourire avait l'air si sincère et généreux, je ne comprends pas, il m'a littéralement désorienté ! Finalement il ne me plaît pas, trop compliqué pour moi ces acteurs ! »
-OOOoOOO-
Terrence mit son borsalino, ses lunettes noires et monta dans sa belle automobile noire. Il mit la main dans sa poche pour y sortir ses clefs. Ses doigts butèrent contre un objet métallique. Il le sortit, en caressa les contours, le porta à ses lèvres et souffla quelques note de musique. Puis il le remit dans sa poche.
« Dis-moi mon petit harmonica, mon précieux trésor, est-ce qu'elle est vraiment heureuse ? Je n'en suis plus si sur désormais et cette idée me gêne terriblement. Pourquoi a-t-il affirmé qu'elle n'avait pas de métier ? Je sais bien que c'est faux. Elle est infirmière, elle a tant travaillé pour le devenir, elle s'est battue seule, c'est sa vocation. Je n'imagine pas qu'elle ait choisi librement d'y renoncer. Candy, toi ici à New York, si près de moi, encore une nouvelle torture que la vie m'impose, je suis maudit ! Je serai sûrement le Cyrano le plus convainquant qu'on n'aura jamais vu sur scène, Juliette est morte et Roxane aime Christian ! »
-OOOoOOO-
Dothy s'arrêta au kiosque pour y acheter quelques journaux. Elle s'installa ensuite à la terrasse d'un café, commanda un chocolat mousseux et des brioches et se mit à feuilleter la une de chacun.
« Tremblement de terre à Hongkong, accident ferroviaire à San Francisco, la bourse en chute libre, expansion du banditisme à Chicago. Et bien, ça intéressera Candy, ça. Divorce du plus célèbre couple de nos tragédiens, tiens ! »
Elle lut l'article à haute voix, fronça les sourcils, émit quelques « oh ! » puis un cri de surprise sortit de sa bouche.
Elle laissa un billet sur la table et se précipita au volant de sa voiture.
-OOOoOOO-
- Anthony, tu m'avais dit quelques mois, ça en fait plus de quatre ! Je ne vois pas en quoi prendre un emploi d'infirmière dans un hôpital pourrait nuire à ta carrière. Ton patron a pu juger de tes compétences depuis, il ne va pas te remplacer sous prétexte que je travaille !
- Candy ! Il me fait confiance mais comprends-le, il méprise les femmes qui travaillent, il prendrait très mal…
- Je suis infirmière ! Il n'a jamais eu besoin d'une infirmière dans sa vie ? C'est un métier digne et ce sont la plupart du temps des femmes qui l'exercent !
- Oui mais des femmes qui ont besoin d'un salaire pour vivre et ce n'est pas ton cas ! Monsieur Bradley pense que l'épouse d'un avocat du plus prestigieux cabinet de New York ne doit pas travailler et je le pense aussi !
- Ah ! Oui ! C'est nouveau ça ! cria-t-elle rouge de colère. Et depuis quand penses-tu ainsi Anthony ? C'est cet arriéré de Bradley qui a une si mauvaise influence sur toi ou tu le pensais peut-être déjà avant ? Monsieur fait maintenant partie de ces hommes pour lequel la vocation d'une femme ne compte pas ! On est au vingtième siècle Anthony ! Les femmes aujourd'hui travaillent si elles en ont envie et pas seulement pour des questions d'argent !
- Ça suffit !
Il lui envoya un regard mauvais qui la fit frémir des pieds à la tête. Jamais elle n'avait vu un tel mépris dans ses yeux et jamais elle n'aurait pu imaginer qu'il en était capable. Elle eut cette fois l'impression d'avoir un étranger face à elle, où était son prince de Lakewood aujourd'hui ? Son cœur se mit à saigner, elle blêmit, il eut alors un éclair de peur dans l'œil et reprit cette fois sans hurler mais ce qu'elle entendit ne la réconforta pas davantage.
- Ça suffit Candy, on ne va pas se disputer pour ça ! On en reparlera dans quelques semaines. Je vais plaider à la cour un dossier important la semaine prochaine, si je gagne ce procès, je gagnerai aussi le respect de mes supérieurs et confrères. Peut-être, si je te trouve un poste dans une respectable clinique, qu'on pourra envisager à nouveau la question.
Elle le regarda d'un air déçu mais il ne sembla pas s'en apercevoir. Il se replongea dans la lecture de son journal, de nouveau indifférent, une attitude qu'elle voyait de plus en plus en lui ces derniers jours. Elle ravala ses larmes et partit préparer le dîner, une nausée de dégoût au bord des lèvres.
« Anthony, moi qui croyais bien te connaître ! Comment as-tu pu devenir cet homme là ? Est-ce ma faute ? J'ai essayé pourtant, je ne suis pas celle qu'il te fallait sans doute, mon cœur était trop loin, pardonne-moi, pourtant je t'aimais assez pour vouloir t'épouser, j'en étais si certaine ! Et aujourd'hui j'ai même du mal à ressentir de l'admiration et du respect pour toi ! Pourquoi tout se brise autour de moi ? Mes espérances, les unes après les autres s'envolent ! Je suis maudite ! »
-OOOoOOO-
- Et bien ! Tu en fais une tête ce matin Candy !
- Oh ! Dothy ! Je me sens si fatiguée. Je crois que j'ai complètement raté ma vie !
- Candy ! Comment peux-tu dire ça ? Tu es jeune, tu as encore toute la vie devant toi !
- Pour en faire quoi ?
- Oh ! la, la ! S'écria Dothy, pas de ça ma fille ! Tu ne vas pas nous faire une dépression ! Dis-moi tout, c'est encore ton Anthony qui t'a démoli le moral ?
Candy, dépitée, lui raconta alors tout ce qui s'était passé la veille.
- Décidément, cet homme n'est pas fait pour toi, ma belle !
- C'est mon mari !
- Et alors ! Mari ou pas, il n'a pas le droit de t'empêcher de vivre ! Des maris comme lui on les quitte ou on les trompe !
- Tu voudrais que je le trompe ? Elle laissa entrevoir un sourire malgré sa mélancolie. Et avec qui ?
- Trouve-toi un amant, ce ne sont pas les hommes qui manquent !
- Je ne conçois pas une aventure sans sentiments. Je suis peut-être vieux jeu mais il me faut aimer et il n'y a personne que j'aime.
- Personne ? Elle eut un regard malicieux.
- Oh ! Dothy, ça suffit ! Je t'ai déjà dit que cet homme n'était pas libre, c'est du passé !
La brune sortit un journal d'un tiroir de son bureau et le mit sous les yeux de son amie.
- Si, il est libre ma chérie, lis !
La jeune blonde, perplexe, parcourut la page. Ses yeux s'agrandirent un instant, elle lut l'article en jetant de temps à autre des coups d'œil interrogatifs à Dothy qui la fixait avec attention.
- Pourquoi est-ce que tu m'as fait lire ça ? Je ne vois pas en quoi ça pourrait m'intéresser ? Réussit-elle à dire ensuite en prenant un ton dubitatif.
- Pourquoi ? Ce n'est pas lui ton aristocrate rebelle ?
- Pas du tout! fit Candy rouge et furieuse en entendant ça.
- Dommage! Vous auriez fait un très beau couple !
Cette fois Candy ne put laisser échapper un sanglot rauque.
- Dothy ! Ça suffit ! De quoi te mêles-tu ? Cela t'amuse de me faire souffrir ?
- Candy ! Ma chérie, je ne cherche pas à te faire souffrir ! Au contraire ! Je pensais que tu serais contente ! Excuse-moi, j'ai cru qu'il s'agissait de lui mais je me suis trompée.
Elle la prit par les épaules et lui caressa la joue. Candy la regarda, vit son regard triste et sentit son cœur fondre. Elle hoqueta et se blottit dans ses bras.
-OOOoOOO-
En rentrant chez elle, elle ne put résister à faire un détour par le quartier de Broadway. Tout n'était qu'enseignes lumineuses et affiches géantes dans les rues parsemées de théâtres.
« Ainsi c'est déjà fini ! Qu'est-ce qui a bien pu se passer pour que ça n'ait pas marché entre vous ? Elle t'aimait pourtant tellement ! »
Elle repensa à la rencontre qu'elle avait fait il y a quelques jours à la parfumerie.
« Elle semblait radieuse, elle marchait avec grâce. Apparemment, elle aime désormais cet homme qui était à son bras. Mais toi ? Est-ce que tu l'aimais ? Est-ce que tu l'aimes encore ? Ou en aimes-tu une autre ? Et moi, m'as-tu totalement oubliée ou pas ? Oh ! Quelle torture ! Et comment Dothy a-t-elle pu deviner que c'est toi qui remplis mon cœur jour et nuit, est-ce que c'est inscrit sur ma figure ? Et Susanna qui veut me parler, c'est important selon elle, je suis sûre que c'est de toi qu'elle veut me parler. J'ai peur d'apprendre des choses que je ne me sens pas capable de supporter. Et si tout ça n'avait servi à rien sauf à tous nous faire souffrir davantage ! Où sont mes quinze ans ? Où est mon insouciance ? Tu me manques tellement ! »
Elle ralentit devant le théâtre Stratford. Une affiche y était placardée. On y jouait en ce moment « La nuit des rois ». Nulle trace sur l'affiche du nom tant aimé. Elle accéléra et repartit en plein cœur de Manhattan. Elle trouva facilement l'adresse de Susanna, se gara devant l'immeuble de grand standing. Elle alluma une cigarette et se mit à réfléchir. Elle hésita longtemps et se décida enfin à y aller. Elle sonna à la loge du gardien.
Hélas Susanna Marlowe était absente, elle refusa de laisser un message, ne se nomma pas, dit qu'elle repassera plus tard. Puis elle remonta dans son automobile et se décida à rentrer chez elle. Elle prit un long bain qui la détendit, puis prépara le dîner. Anthony, en rentrant, lui déposa un baiser rapide sur la joue, le repas se fit silencieux, ça devenait une habitude depuis une semaine. Cette fois, ça l'indifféra. Elle fit ensuite la vaisselle, rangea sa cuisine et décida d'échapper à un nouveau face à face presque glacial.
- Je vais me coucher Anthony, je suis un peu fatiguée.
- J'arrive dans cinq minutes, dit-il en feuilletant un de ses dossiers, assis sur le canapé.
Elle comprit ce que ça signifiait mais cette fois elle n'en supportait même pas l'idée. Elle fit semblant d'être déjà endormie quand il la rejoignit et posa sa main sur sa cuisse. Elle l'entendit alors soupirer, elle se demanda un instant si c'était de déception ou de soulagement, puis elle ne tarda pas à entendre sa respiration régulière, il s'endormait toujours si vite, heureusement ! Elle se mit à penser au temps où elle était heureuse.
« Elle tournoyait, elle virevoltait, elle dansait. La tête lui tournait mais elle se sentait si bien. Elle se coucha dans l'herbe tendre, elle rit. Un visage se pencha sur le sien. Des yeux d'un bleu saphir mêlés d'une pointe d'effronterie, un sourire au charme ravageur entouré de longues mèches brunes la contemplait. Elle glissa ses doigts dans ses cheveux, descendit jusqu'à son cou et le rapprocha d'elle.
- Tu es à moi, seulement à moi, à moi pour l'éternité ! Lui murmura-t-il en effleurant sa bouche de ses lèvres brûlantes.
Une douce chaleur l'envahit, des frissons parcoururent tout son corps. Elle gémit quand sa langue rencontra la sienne. Son haleine poivrée l'enivra, son audace l'enchanta. Trop tôt il s'éloigna, elle voulut le retenir.
- Tu ne seras pas malheureuse, dis-moi, je n'en supporterais pas l'idée ! dit-il, puis il lui tourna le dos.
- Non ! Ne pars pas ! Je suis malheureuse sans toi, reste !
Il se retourna, lui sourit tristement mais reprit son chemin.
- Reste ! Je t'aime ! Je n'aime que toi ! Sanglota-t-elle. Terry !
Sa silhouette devint plus trouble puis finit par disparaître de sa vue.
Elle se réveilla brusquement, le corps en sueur. »
« Mon dieu ! Ca semblait si réel ! »
Ses doigts essuyèrent les larmes qui embuaient ses yeux. Elle regarda Anthony, profondément endormi à ses côtés.
« Ça ne peut pas continuer ainsi, je vais devenir folle ! Il faut que je sache ! »
-OOOoOOO-
Candy sortit de chez elle. Elle était décidée à retourner voir Susanna Marlowe. Elle s'était dit qu'à dix heures du matin, elle aurait plus de chances de la trouver chez elle. Les actrices travaillaient plutôt le soir et se levaient tard. Elle se dirigeait vers sa voiture quand elle vit un homme face à elle qui se courbait en portant sa main à sa poitrine et l'autre sur le capot de l'automobile de la jeune femme. Elle se précipita vers lui.
- Monsieur ? Est-ce que vous vous sentez mal ? Puis-je vous aider ?
- Oui. Donnez-moi une de ces pilules, là, dans ma poche gauche.
Elle s'exécuta, sortit un flacon et lui donna une des gélules qu'il contenait.
- Vous avez des problèmes cardiaques ?
- Un peu d'arythmie, je fais des crises de tachycardie. J'ai oublié de la prendre ce matin, j'étais pressé, ça m'apprendra. Ne vous inquiétez plus, ça passe.
- Vous êtes sûr, vous ne voulez pas que j'appelle un médecin ? J'habite à deux pas, si vous voulez…
- Non, non, chère madame. Je vous remercie mais je me sens mieux. Je ne voudrais pas vous faire perdre votre temps.
- Oh ! J'ai tout le temps qu'il faut. Vous m'avez dit que vous êtes en retard, votre voiture est proche d'ici ?
- Oui, deux rues plus loin.
- Vous savez, vous ne devriez pas conduire pour le moment.
- Mais c'est qu'on m'attend. Le docteur Richard compte sur ses médicaments, ça ne peut pas attendre !
- Vous allez livrer un médecin ? Si vous voulez, je peux vous y conduire ?
- C'est que ce n'est pas la porte à côté, je ne voudrais pas vous déranger.
- Ça ne me dérange pas, au contraire. Vous savez, je suis infirmière, je n'exerce pas en ce moment mais je serai ravie de pouvoir rendre service à un médecin.
- C'est que, hésita l'homme, ce médecin exerce dans un endroit un peu spécial, j'ai peur que si je vous dis où, vous refusiez de m'y conduire.
- Ça m'étonnerait beaucoup !
- C'est à Harlem.
Elle ouvrit la portière passager de sa voiture, désigna le siège de son bras et dit d'un grand sourire :
- En avant pour Harlem ! Veuillez monter, monsieur, votre taxi vous attend.
Elle s'arrêta en route pour récupérer le carton de médicaments dans l'automobile de son passager et une fois rassise, il se présenta.
- Il serait grand temps que vous sachiez qui vous transportez dans votre voiture. Mon nom est James Garner, j'ai quarante-cinq ans et je suis le secrétaire et homme de confiance de monsieur T.
- Monsieur T ?
- Un millionnaire un peu original. Il a ouvert une petite clinique gratuite à Harlem, c'est lui qui finance tout. Le docteur Richard a accepté d'y travailler, il est blanc. C'est le seul qui a bien voulu le faire et nous manquons cruellement de bras. Vous êtes vraiment infirmière ?
- Oui. Candice André Brown, vingt et un ans dans un mois et infirmière sans emploi.
- Mariée ?
- Oui, mon époux est avocat, il est très pris par son métier. Dites-moi, monsieur Garner, votre monsieur T, ce n'est pas un nom ça, qui est-il ?
- Cela madame, je ne puis vous le dire. Il tient beaucoup à rester anonyme. Il ne souhaite pas de publicité autour de lui, de toute façon son nom ne vous dirait rien. Tout ce que je peux vous dire, c'est que c'est un homme formidable.
- Vous l'aimez beaucoup ?
- Mieux que ça. Il m'a pour ainsi dire sauvé la vie et il pourra toujours compter sur mon entière fidélité madame André Brown.
- Appelez-moi plutôt Candy, monsieur Garner.
-OOOoOOO-
Quand elle arriva à la boutique de Dothy, Candy avait immédiatement raconté la rencontre qu'elle avait fait le matin et la visite de la clinique de Harlem.
- Ce docteur Richard est formidable. Si tu voyais ce qu'il a accompli dans ce quartier le plus pauvre de cette ville ! Je ne pensais pas que la ségrégation avait aussi lieu à New York. On a aboli heureusement l'esclavage mais pourquoi encore interdire aux noirs de vivre comme ils le veulent et fréquentent les même lieux que nous, c'est une honte ! Cette clinique ne s'occupe pas de la couleur de ses patients, elle soigne tous ceux qui se présentent.
- Je suis bien d'accord avec toi Candy. Blancs ou noirs, nous sommes tous des êtres humains et nous devrions tous avoir les mêmes droits. Malheureusement, nous sommes encore peu nombreux dans ce pays à penser ainsi. Et cette triste guerre heureusement finie a crée encore plus de misère, les salaires n'ont jamais été aussi bas. Il y a une grande migration des noirs du sud ici ces dernières années, à Harlem, les blancs de classe moyenne ont choisi de partir face à cette affluence de pauvres. Résultat, un ghetto se crée et si personne ne fait rien, la pègre va s'installer de plus en plus et l'insécurité grandir encore. Surtout avec cette loi idiote du 29 janvier d'interdire l'alcool, je pense qu'un trafic énorme va s'implanter. (1)
- Tu es bien informée Dothy, tu penses donc comme moi qu'il faudrait aider ce bon docteur Richard, monsieur Garner et ce monsieur T qui est forcément blanc et refuse cette loi de ségrégation raciale ?
- Evidemment que j'approuve ces hommes, je suis peut-être styliste couturière mais je lis la presse, m'intéresse à la politique de mon pays et ma ville et quoi que je ne puisse faire beaucoup pour aider ces gens, je donne quand je peux de l'argent à la croix rouge et à d'autres associations. Ce docteur sait que tu es infirmière alors ?
- Oui et il m'a demandé si ça m'intéressait de l'assister de temps en temps.
- Et tu as accepté ?
- Je lui ai dit, à lui et à monsieur Garner que j'allais y réfléchir. Je ne pense pas qu'Anthony serait d'accord pour que j'aille régulièrement à Harlem en tant que bénévole.
- Rien ne t'oblige à le lui dire. Candy, oublie Anthony et ses idées d'un autre temps. Tu as enfin l'occasion d'exercer ton métier, ta vocation. Pour une fois, pense un peu à toi, revis Candy. Et pense à tous ces gens, aux enfants, ils ont besoin de toi !
-OOOoOOO-
- Entrez James.
- Monsieur, elle vient de m'appeler. Elle a accepté, elle viendra à la clinique trois matinées par semaine.
- Très bien, merci James. Il hésita. James, comment est-elle ?
- Elle est très belle, monsieur, resplendissante.
- Merci James, laissez-moi seul maintenant.
Il hocha la tête et ressentit un élan de tristesse dans son cœur en voyant le jeune acteur, les yeux dans le vague, plongé dans ses souvenirs comme il le faisait souvent, beaucoup trop souvent.
« Si jeune et si malheureux ! Quel dommage qu'un tel homme soit si seul et si résigné à le rester ! Je prierai pour vous monsieur Grandchester ! »
-OOOoOOO-
Candy n'avait rien dit à Anthony de l'emploi qu'elle s'était trouvé à la petite clinique du docteur Richard. Elle se levait un peu plus tôt les matinées où elle devait s'y rendre et dès que son mari partait, elle se hâtait d'accomplir les tâches ménagères et de faire les courses pour le dîner. Etant donné qu'il ne rentrait pas avant dix-neuf heures et même depuis quelques jours, plus tard encore, il lui restait largement le temps de passer à la boutique aider Dothy les après midi, avant de rentrer chez elle préparer le dîner. A la clinique, elle sut vite se rendre indispensable et appréciée du docteur Richard. La population locale avait rapidement accepté la femme blanche. Les enfants étaient émerveillés par sa chevelure blonde et la surnommèrent « la dame aux cheveux de soleil ». Deux jeunes femmes noires aidaient aussi le médecin dans sa tâche, Stacy et Nelly. Elles n'étaient pas officiellement infirmières puisque aucune école blanche ne les auraient accueillies mais grâce au docteur et maintenant à Candy, elles avaient appris les bases élémentaires du métier. Les trois femmes s'étaient organisées pour accorder leurs horaires afin qu'il y ait le plus souvent possible une infirmière présente au côté du médecin. Celui-ci, un homme à la cinquantaine bien entamée, était d'un naturel jovial et il avait toujours le mot pour rire. Tous les matins vers dix heures, la clinique recevait la visite de monsieur Garner qui amenait des médicaments, du matériel médical, des vêtements, des friandises pour les enfants et de tas d'autres choses. Ce matin là, il remit une enveloppe à Candy.
- Qu'est-ce que c'est ?
- Votre salaire.
- Un salaire ? Mais, dit-elle en regardant les billets dans l'enveloppe, nous nous sommes mal compris monsieur Garner. Si j'ai accepté de venir aider à la clinique, c'est parce que ça me fait plaisir de le faire, il n'est pas question que je sois payée.
- Mais Candy, le docteur Richard lui-même, touche un salaire, il faut bien qu'il vive ! C'est normal que vous soyez payée aussi, ne serait-ce que pour vous rembourser les frais d'essence de votre automobile.
- Le docteur travaille ici à plein temps, moi je ne viens ici que quelques heures par semaine, et pour l'essence, ne vous faites aucun souci soucis. Mon mari gagne très bien sa vie, je n'en ai pas besoin, je ne saurai pas quoi en faire!
Elle lui sourit avec générosité.
- C'est que monsieur T m'a donné des ordres, il sera déçu si vous refusez, il est si heureux de ce que vous accomplissez ici et de la joie que vous amenez à cette clinique.
- Vous direz à monsieur T que je le remercie, que c'est pour moi un grand honneur de donner un peu de mon temps et de mon expérience à l'œuvre qu'il a créée ici et que j'aimerai pouvoir le remercier moi-même et lui dire mon admiration pour sa grande générosité. Lui qui dépense sans compter pour aider les plus pauvres comprendra certainement que pour moi aussi l'argent n'est rien. Et entre nous, monsieur Garner, mon époux ignore que je viens ici, il n'approuverait pas. Si j'étais payée en retour, j'aurai l'impression de lui mentir davantage.
- Votre mari ne veut pas que vous travaillez ? Pourtant on voit que ça vous rend heureuse de le faire. Votre mari ne veut donc pas que vous soyez heureuse ?
Elle le regarda, troublée par ses propos, elle haussa les épaules, un nuage de tristesse dans les yeux.
- Vous savez monsieur Garner, il arrive parfois que la vie nous impose des choix qu'on n'avait pas voulu, il faut faire avec.
Son regard se figea au loin.
« La même tristesse, la même résignation et pourtant la même générosité de cœur. Comment la vie a-t-elle pu laisser ces deux êtres loin de l'autre, c'est un crime ! »
-OOOoOOO-
Dothy, après maintes hésitations, s'était décidée à se rendre au théâtre Lincoln. Son paquet sous le bras, elle en franchit la porte et demanda au concierge à voir mademoiselle Taylor.
- C'est qu'elle est en pleines répétitions, dit celui-ci. Et je ne crois pas que monsieur Grandchester appréciera si je vais les déranger en ce moment. C'est qu'il n'est pas commode.
- Je dois lui livrer une robe qu'elle m'a commandée. Elle m'a bien précisé qu'elle la voulait au plus tôt.
- Je lui donnerai quand elle aura fini.
- Non, monsieur, j'ai besoin de lui parler aussi personnellement, laissez-moi donc entrer s'il vous plaît ! Je prends sur moi l'entière responsabilité de tout ça et j'affronterai monsieur Grandchester s'il se fâche, ne vous en faites pas !
Le vieil homme hésita beaucoup, puis finalement devant le beau regard implorant et le joli sourire de cette belle femme si élégante, il finit par céder et la laissa entrer. Mais pas sans se lamenter encore un peu.
- Je sens qu'il va encore être furieux et je ne connais rien de pire que les colères de cet homme ! Marmonna-t-il en regardant les belles jambes gainées de bas de la jolie brune.
« Eh bien, j'ai l'impression d'être entrée dans l'antre du loup ! Allons, celui qui intimidera Dothy Malone n'est pas encore né ! A nous deux Terrence Grandchester !
-OOOoOOO-
Il était en effet entré dans une colère noire quand Dothy avait interrompu la répétition en criant haut et fort qu'elle apportait la robe de Becky Taylor. Celle-ci, rose de confusion essayait de s'expliquer mais il ne la laissa pas en placer une.
- Tu crois qu'on est ici pour accéder à tous tes caprices Becky ! On est là pour travailler, tu es priée dorénavant d'aller te faire livrer tes robes et toutes tes fanfreluches ailleurs, c'est clair !
- Mais Terrence…
Elle était toute blanche. Dothy s'empressa d'intervenir avant que l'acteur ne riposte encore mais il avait été plus rapide qu'elle, alors elle cria presque.
- Monsieur Grandchester !
Il ne sembla pas entendre, il vociférait, elle hurla vraiment cette fois.
- MONSIEUR GRANDCHESTER !
Il se tourna vers elle, apparemment surpris, et se tut d'un coup.
- Décidément, avec vous, c'est à qui criera le plus fort ! Cessez donc de vous en prendre à mademoiselle Taylor, elle n'y est pour rien ! Ce n'est pas elle qui m'a demandé de lui livrer cette robe ici. Elle m'avait dit qu'elle la voulait le plus tôt possible et j'ai cru bien faire en lui apportant personnellement. Je ne pensais pas que vous en feriez toute une histoire ! Mais si vous avez encore besoin de vous défouler sur quelqu'un alors faites-le sur moi, ne vous gênez pas !
Il la fixa, l'œil noir et glacial, elle soutint son regard sans ciller. Aucun des deux ne semblait vouloir plier, alors il la détailla des pieds à la tête.
- Qui êtes-vous pour oser me dire comment je dois traiter mes actrices ?
- Dothy Malone, styliste et propriétaire d'une boutique de mode. Je ne suis personne monsieur Grandchester, personne d'autre que Dothy Malone. Et bien que je ne sois personne, je ne vais pas me gêner pour vous dire qu'un homme ne devrait pas parler à une femme comme vous le faites, toute star que vous soyez, monsieur Grandchester !
Il continua à la fixer froidement puis un sourire ironique pointa à ses lèvres et il finit par éclater de rire.
- Eh bien, voilà une femme qui n'a pas sa langue dans sa poche, ça me change de tous ces flatteurs ! Sachez madame Malone, que je ne me considère pas comme une star. Je ne suis qu'un acteur qui essaie de faire son métier du mieux que je le peux et je ne fais pas de différences entre hommes et femmes. Pour moi, acteurs ou actrices, c'est égal, tous doivent se plier à certaines règles comme je me l'impose aussi à moi-même, celles de ne jamais mêler le théâtre et les affaires privées ! Vous n'êtes pas une actrice de ce théâtre madame Malone, je n'ai pas besoin de me défouler sur vous. Livrez votre paquet et sortez !
Celle-ci se dirigea vers la scène, et sans quitter l'acteur des yeux, impressionnant, il faut l'avouer, du haut de la scène où il se tenait les bras croisés, alla remettre le paquet dans les mains de Becky Taylor qui n'avait rien osé dire. Elle bredouilla un timide merci. Un autre homme que Dothy n'avait pas encore vu car il se tenait dans le fond de la scène, mal éclairée, s'avança et intervint.
- Allons Terrence, tu ne vas pas chasser cette jeune femme comme ça, sans même lui offrir quelque chose à boire. Profitons de cette charmante intrusion pour faire une pause, ça fait deux heures qu'on répète.
Il envoya un charmant sourire à Dothy. C'était un homme jeune, les cheveux châtains un peu ondulés descendant jusqu'aux épaules, qu'il avait larges.
- Tu ne vas pas t'y mettre aussi Philippe ! s'écria Terrence. Je suis décidément entouré de la plus belle paire d'inconscients qui soit. La pièce n'est pas prête d'être montée pour cet été avec vous ! Puis il soupira en levant les bras en l'air. Oh ! Et puis faites comme il vous plaira, prenez toutes les pauses que vous voulez, on a toute la vie devant nous !
Et il partit à grandes enjambées, il ouvrit une porte dérobée sur le côté de la scène et la claqua bruyamment derrière lui.
- Eh bien, quel caractère ! fit Dothy qui ne l'avait pas quitté des yeux.
- Ne faites pas attention chère madame, dit Philippe. Terrence est très nerveux, comprenez, c'est la première fois qu'il monte et dirige une pièce lui-même et il a peur de ne pas être à la hauteur. C'est un perfectionniste, il a une humeur de chien mais c'est le meilleur acteur de son temps. Et travailler avec lui est pour nous un grand privilège. Mais je ne me suis pas présenté, Philippe Berthier, mon nom ne vous dit sûrement rien. J'ai été formé à la comédie française à Paris. Je n'ai joué jusqu'à présent que Molière et c'est ma première pièce à Broadway.
- Français et de Paris ! La ville de la haute couture, de la gastronomie et des arts ! Vous n'avez pourtant pas l'once d'un accent, monsieur Berthier.
- Appelez-moi Philippe !
Il sauta de la scène et lui baisa la main. Il était grand et encore plus charmant de près, songea-t-elle, en souriant, conquise.
- Ma mère est américaine, j'ai la double nationalité et j'ai appris les deux langues pendant mon enfance, madame Malone.
- Cyrano de Bergerac n'est pas exactement une tragédie même si ce n'est pas une comédie à la manière de Molière malgré plusieurs scènes très drôles. Et Edmond Rostand était français, ça ne sera pas trop dépaysant pour vous Philippe. Appelez-moi Dothy !
- Dothy, vous semblez avoir une grande culture littéraire pour une styliste de mode.
- On peut très bien être styliste et littéraire, Philippe.
Elle lui offrit un nouveau sourire, plus séducteur.
- Quel charmant tableau ! Serait-ce une nouvelle pièce qui nous est donnée ce soir ! La styliste et le comédien, premier acte, la grande scène de la rencontre amoureuse !
Ils se tournèrent en direction de Terrence qu'ils n'avaient ni l'un ni l'autre entendu revenir, seule Becky qui riait sous cape plus loin se tut en le voyant entrer. Il se tenait droit, les bras à nouveau croisés mais cette fois il souriait, mais d'une manière ironique.
- Allez, suivez-moi ! Il adopta un ton plus doux. J'ai demandé à Jules de nous servir des rafraîchissements dans la salle de repos.
Il se dirigea alors vers Dothy et lui baisa la main.
- Terrence Grandchester, acteur d'origine britannique. Certainement aussi le plus mauvais caractère de tous les Etats Unis. Vous n'êtes pas personne, Dothy Malone, vous êtes quelqu'un. Quelqu'un qui ne se laisse pas marcher sur les pieds, comme je les aime.
« Alors là, Candy, je comprends mieux. Jusqu'à présent, je me demandais ce que tu pouvais trouver à cet homme, aussi beau soit-il ! Mais là, je crois deviner ! » Se dit-elle en découvrant dans la paire de magnifiques yeux bleu saphir qui la regardait, beaucoup de douceur et énormément d'humanité, agrémenté d'un sourire irrésistible.
(1) La loi décrétant l'interdiction de fabrication et vente d'alcool dite prohibition aux Etats unis a été établie à l'échelle nationale le 29 janvier 1919 mais les mesures de prohibition proprement dites entrèrent en vigueur seulement le 16 janvier 1920. La contrebande d'alcool s'installera rapidement après mais à New York, la résistance y sera forte.
Fin du chapitre 2
