« Nous l'avions rêvé » de Diogène

Chapitre 3 « Bon anniversaire Candy »

Candy n'avait pas osé retourner au domicile de Susanna Marlowe. Elle remettait toujours à plus tard cette rencontre qui lui faisait très peur. Anthony avait gagné son procès et Maître Bradley lui confiait désormais des dossiers plus importants qui pourraient parfois l'amener à se déplacer dans d'autres villes. La première fois qu'il partit était quatre jours avant l'anniversaire de son épouse. Il devait se rendre à Philadelphie pour rencontrer un client derrière les barreaux et y rester deux mois, jusqu'au jour du procès. Il le lui annonça froidement deux jours avant en s'excusant quand même de ne pas pouvoir être là pour ses vingt et un ans. Elle l'encouragea à ne pas s'en inquiéter en lui disant qu'elle comprenait et qu'elle était fière qu'il réussisse dans la voie qu'il s'était choisi. En réalité et à sa grande honte, elle éprouvait de l'indifférence, voir du soulagement à le voir encore moins souvent. Ces dernières semaines avaient été très pénibles, peu de discussions, des silences pesants en soirée et tous les prétextes possibles pour échapper à ses désirs qui étaient malgré tout devenus rares depuis plusieurs jours. Elle avait bien tenté d'avoir une vraie explication avec lui sur ce mur d'incompréhension qui les entourait depuis leur arrivée à New York mais n'avait pas trouvé la force ni les mots. Elle se sentait seule fautive, elle avait du laissé déborder son secret, et lui semblait totalement absent, hermétique à tout ce qui l'entourait, à part son travail. Elle contempla le collier et les boucles d'oreilles qu'il lui avait offerts avant de partir. Elle laissa échapper quelques larmes en songeant à son au revoir si uniforme et ce léger baiser sur sa joue, après qu'elle l'eut accompagné à la gare. Elle ne voyait plus d'issue à leur situation, pourtant, elle pensait encore l'aimer assez pour l'attendre. Peut-être que tout s'arrangerait à son retour.

Dothy, elle, ne cacha pas sa joie à la nouvelle du départ d'Anthony. Candy ne s'en formalisa pas, elle savait que son amie n'appréciait pas vraiment l'homme qu'elle avait épousé et malgré tout, elle ne pouvait pas s'empêcher de la comprendre. Celle-ci voulut immédiatement en profiter pour organiser une soirée pour son anniversaire.

- Une soirée ! Mais en dehors de toi je ne connais personne !

- Moi je connais du monde et c'est l'occasion inespérée de te faire rencontrer des gens intéressants. Tu te souviens que tu as accepté de porter la robe que j'ai créée ? Elle est presque prête, en me dépêchant, tu la porteras à la soirée, tu me feras ainsi une bonne publicité.

- Tu m'as parlé d'une robe d'été, on est seulement en mai et il ne fait pas encore très chaud.

- Mais la soirée se passera chez moi, il y fait chaud. Pour le trajet il te suffira de porter un long manteau, je t'en prêterai un.

- Dothy, tu penses que c'est bien sérieux ?

- Candy, on n'a pas tous les jours vingt et un ans. C'est le jour de ta majorité, de la liberté, tout t'est permis ce jour là. Essaie au moins pendant un petit jour de penser à toi, d'être la plus belle, la princesse, la reine de ce jour.

Elle se laissa finalement convaincre mais quand elle vit la robe pour les premiers essayages, elle protesta à nouveau.

- Mais je n'oserai jamais porter ça !

C'était une robe à fines bretelles laissant les épaules et les bras nus, en lamé argenté, incroyablement courte trouva-t-elle, elle arrivait au-dessus des genoux, ceux-ci n'étant cachés que par un rideau de franges.

- C'est l'avenir Candy, toutes les jolies femmes aujourd'hui veulent montrer leurs jambes ! Et quand elles sont aussi bien faites que les tiennes, il n'y a pas à hésiter. Je te donnerai des bas de soie à jarretières et j'ai aussi une paire de sandales à hauts talons de la même teinte.

- Mais je vais ressembler à une poule ! Imagine qu'Anthony l'apprenne !

- Tu es mon mannequin Candy et pas une poule. Anthony ne le saura jamais. Il n'y a qu'à ne pas révéler ton vrai nom. On t'en trouvera un autre, tiens, pourquoi pas Roxie ! Bien malins ceux qui verront en Roxie, l'épouse humble et discrète de Maître Brown !

Devant l'hésitation de Candy, elle se permit d'utiliser un brin de chantage affectif mais sans en rougir puisque c'était pour son bien.

- Cette robe, reprit-elle, est pour moi l'opportunité de révolutionner la mode, c'est important. Je ne connais personne d'autre pour la porter, elle a été faite à tes mensurations.

- Dothy, je sais que tu m'emmènes vers des chemins dangereux mais vaille que vaille ! Je porterai cette robe pour toi.

- Merci mon amie, je te revaudrai ça.

« Et même plus tôt que tu ne le penses ma chérie. En guise de chemins dangereux, c'est peut-être l'amour que tu retrouveras à cette soirée. A condition que j'arrive à le convaincre d'y venir et ça ne va pas être facile. Ah ! Qu'est-ce qu'il ne faut pas faire pour contraindre les gens à être heureux malgré eux ! Ma chère Candy, si je réussis à le faire venir, ça pourrait être le plus magnifique anniversaire de toute ta vie, ce sera mon cadeau. Et si malgré tout, je me suis trompée, tant pis, ça sera quand même une belle soirée. »

-OOOoOOO-

Convaincre Terrence Grandchester de se rendre à la soirée qu'elle organisait s'avérait pour Dothy la chose la plus difficile qu'elle avait eu à faire depuis longtemps. Devenir l'habituée du théâtre Lincoln avait été un jeu d'enfant pour elle grâce à Philippe Berthier. Celui-ci n'avait pas tardé à succomber aux charmes de cette charmante styliste. Et il fallait avouer qu'elle n'avait pas eu à se forcer car le comédien français lui plaisait beaucoup. Il était beau, plein d'esprit et toujours prévenant avec elle, mais elle se sentait quand même un peu gênée par leur différence d'âge. Lui, au contraire, à vingt cinq ans, trouvait que les femmes de la trentaine avaient plus de piquant et lui répétait souvent que de toute façon, on lui donnait facilement dix ans de moins. Elle ne se sentait pas exactement amoureuse mais elle accueillit cette idylle comme une opportunité qu'elle n'avait pas prévue mais dont elle comptait profiter pour le temps que ça durerait. Elle s'arrangea pour toujours arriver à la fin des répétitions pour ne pas renouveler les accès de colère de Terrence, il lui fallait pour le bon déroulement de ses plans essayer de gagner sa confiance, voir son amitié. Mais ce n'était pas chose facile. Depuis leur première rencontre il se montrait maintenant toujours poli et charmant avec elle, il riait volontiers à ses facéties mais en dehors de quelques échanges de banalités, il se livrait difficilement. Lui faire parler de lui s'avérait un exploit. Alors quand elle lui demanda s'il lui ferait l'honneur de participer à sa soirée, elle ne fut pas surprise de son refus poli mais ferme. La veille du jour fatidique, elle commençait à désespérer d'y arriver mais réessaya tout de même.

- Désolé Dothy, mais je déteste par-dessus tout ces réceptions mondaines, je n'y suis pas à l'aise et je ne me cache pas pour montrer à tous mon ennui et mon dégoût de ces déballages d'hypocrisie et d'apparat.

- Même pour me faire plaisir ? demanda-t-elle comme une prière.

- Et pourquoi voudriez-vous que je vous fasse plaisir ?

- Vous êtes toujours aussi sec ?

- Toujours, c'est ma nature. Je préfère la vérité crue plutôt que les mensonges hypocrites. La franchise est ma plus grande qualité ou mon plus grand défaut, ça dépend de quel côté on se place. Je n'impose à personne ma présence et je ne fais aucun effort pour fréquenter des gens qui sont pour moi infréquentables.

- Et vous pensez que je fais partie de ces gens infréquentables, hypocrites et obsédés d'apparence ?

- Vous Dothy ? Non, vous n'êtes ni hypocrite ni obnubilée par les apparences. Vous êtes une personne très fréquentable à mes yeux, mais je suppose qu'il n'y aura pas que vous à cette soirée ?

Elle avait été sensible au compliment car elle savait qu'il était sincère car rare dans la bouche de cet homme.

- Il y aura Philippe et Becky, vous ne pourrez pas répéter demain soir, je vous emprunte vos acteurs.

- Je pourrai répéter mon rôle.

- Seul ?

- La solitude est pour moi une vieille habitude, elle ne me fait pas peur.

- C'est dommage, vous auriez pu voir ma dernière création qui je pense révolutionnera le monde de la mode.

- Je ne suis pas non plus un adepte de la mode, encore moins des vêtements féminins.

- Et de celles qui les portent ? Les femmes ne vous intéressent pas non plus ?

Il lui décrocha un sourire empreint de diablerie.

- Pas en ce moment, je suis entièrement à ma pièce.

- Ma foi, puisque vous n'aimez ni les soirées, ni les femmes, ni leurs robes, je n'insiste pas. Vous n'admirerez donc pas les plus beaux cheveux dorés et la plus belle paire d'yeux couleur émeraude de toute la ville, tant pis.

- Une blonde aux yeux verts ? Son regard s'éclaira soudainement.

- Oui, c'est pour elle que j'organise cette soirée. C'est ma meilleure amie et mon mannequin fétiche.

- Comment s'appelle-t-elle ?

- Roxie, Roxie Hart.

- Désolé Dothy, je ne viendrais pas. Ses yeux s'assombrirent à nouveau.

- Bien. Si vous changiez d'avis, voici mon adresse, Terrence.

Elle lui tendit sa carte, puis reprit.

- Vous savez, c'est parfois dans les soirées les plus ennuyeuses qu'on fait les rencontres les plus importantes de toute sa vie.

Elle lui lança un regard énigmatique et partit.

« Qu'a-t-elle voulu dire ? Une blonde aux yeux verts ? Je connais déjà les plus beaux cheveux dorés et la plus belle paire d'émeraudes de tout New York ! Et elle ne s'appelle pas Roxie Hart mais Candy André Brown. Et demain c'est son anniversaire, ses vingt et un ans. Elle le passera certainement dans les bras de son mari, ils dîneront aux chandelles, ils danseront puis… Il jeta la carte de Dothy furieusement à terre et prit sa tête entre ses mains. Ne plus y penser où je vais finir par devenir fou. Et pourquoi pas après tout, une blonde pour oublier une autre blonde ! Il se baissa et ramassa la carte. Roxie Hart, si ta beauté pouvait me la faire oublier, même pour un seul soir ! »

-OOOoOOO-

Le sept mai était un samedi. Elle se rendait tous les matins à la clinique de Harlem depuis le départ d'Anthony, au grand bonheur du docteur Richard et de ses patients. Ce samedi, après avoir vacciné contre la variole des dizaines d'enfants, ils reçurent la visite quotidienne de James Garner. Après avoir livré ses colis habituels, il remit un paquet à Candy.

- De la part de monsieur T. Bien que vous refusez d'être rémunérée, il espère que vous accepterez néanmoins ce cadeau pour vous témoigner de sa grande estime.

- Un cadeau pour moi ?

Elle prit le paquet qui lui sembla bien lourd et le déballa de son papier de soie. Elle y découvrit trois livres anciens.

- Vous m'avez dit que vous aimez beaucoup la poésie française. J'en ai parlé avec monsieur T et celui-ci voudrait que vous acceptiez ces recueils qui, il l'espère, vous plairont.

- Mais ce sont des éditions de prestige ! Ils doivent avoir une grande valeur ?

- Leur valeur n'a de prix que pour ceux qui en apprécient leur contenu. Acceptez, je vous en prie, ça ferai tant plaisir à monsieur T.

- Alors, si par ce geste, je peux lui procurer un peu de joie, j'accepte. Votre monsieur T, en plus d'être un homme de cœur est aussi un homme de goût, un tel homme mériterait d'être projeté dans la lumière. J'aimerai beaucoup le rencontrer. Dites-lui que si ça arrivait, il pourrait compter sur ma discrétion. Et remerciez-le de ma part, et pas seulement pour les livres, dites-lui que par ce travail ici, il m'a permis de renaître.

- Je ne manquerai pas de lui en rendre compte Candy.

-OOOoOOO-

- Tu es sûr Philippe, il va venir ?

- Oui, je viens de te le dire Dothy. Il m'a dit : « dis-lui que j'ai envie de lui faire plaisir, je viendrais. »

- Quelle heure est-il Philippe ?

- Dix sept heures quinze.

- Il me reste moins de deux heures pour…

- Pour faire quoi ?

- Oh ! Rien. J'ai oublié quelque chose d'important. Je te laisse, on se verra à vingt heures, à tout à l'heure.

Elle lui posa brièvement un baiser sur les lèvres et se précipita au volant de sa voiture, laissant le jeune homme perplexe.

-OOOoOOO-

- Elle a vraiment dit ça James ?

- Oui monsieur. C'est la phrase exacte qu'elle a prononcée : « Ce travail ici m'a permis de renaître. »

« Fallait-t-il que tu te sentes morte pour avoir dit ça Candy ? Ton satané Anthony n'est donc pas capable de te rendre heureuse ! Et qui je suis moi pour juger de cela ! Moi qui n'ai su que te blesser ! »

- Quelle heure est-il James ?

- Dix huit heures cinquante, monsieur.

« Alors allons-y, je n'ai plus rien à perdre de toute façon. »

- James, dites à Peter de sortir ma voiture, je vais faire un tour.

- Bien monsieur.

-OOOoOOO-

- Regarde-toi ma chérie, tu es sublime.

Le reflet que lui envoya le miroir lui donna l'image d'une femme un peu trop sophistiquée et provocante à son goût mais elle reconnut qu'elle se trouvait assez belle.

- Assez belle ! Candy, tu n'as vraiment pas conscience du potentiel de séduction que tu dégages. Et tout ça sans artifices, ni bijoux, ni maquillage. Le naturel de ta personne et la sophistication de la robe donne un mélange détonnant. Tu vas faire craquer tous les hommes ce soir.

- Tu sais bien que ce n'est pas ce que je recherche Dothy.

« Ne t'inquiète pas ma belle, il n'y en aura qu'un pour te voir ce soir, et celui-là, ça m'étonnerait qu'il te laisse insensible. Tu m'en voudras peut-être un peu mais tant pis, le destin est en marche. »

- Tu veux que je reste seule dans cette pièce en attendant les invités ?

- Ce n'est que pour peu de temps, ils ne vont pas tarder. Un domestique viendra te chercher et tu descendras l'escalier. Tous les regards seront alors braqués sur toi, et donc sur ta robe, et ça fera sensation.

- D'accord, si c'est ce que tu veux.

- Je te laisse une bouteille de champagne pour te faire patienter.

-OOOoOOO-

« Qu'est-ce qu'il fait ? Il est en retard ! Espérons qu'il n'a pas changé d'avis au dernier moment, avec lui on ne sait jamais ! »

Elle ne cessait pas de regarder la pendule, il était dix neuf heures trente.

« Candy va s'impatienter et elle risque de finir par comprendre qu'il n'y aura pas de soirée ici ce soir mais un tête-à-tête, enfin, s'il vient. »

Une belle voiture noire finit par pénétrer dans la cour et se gara à proximité de la maison. Un homme en sortit et sonna à la porte, elle lui ouvrit.

- Terrence, je suis heureuse que vous soyez là, entrez.

Il s'exécuta en scrutant autour de lui.

- Il n'y a pas l'air d'avoir grand monde à votre soirée Dothy ?

- En fait, je vous ai menti, je n'ai invité personne d'autre que vous ce soir.

Il la regarda et fit d'un ton embarrassé :

- Dothy, je ne voudrais pas vous manquer de respect mais je ne crois pas que vous et moi…

- Vous et moi ? Elle se mit à rire. Non, vous vous méprenez, il ne s'agit pas de moi. Je vous ai menti pour la soirée ou plutôt j'ai décommandé tous les autres invités. Mais je vous ai dit que je l'avais organisée pour mon amie, et ça c'est vrai. Elle est ici.

- Roxie Hart, si je me souviens bien.

- Oui, elle ou une autre, c'est son anniversaire, et vous êtes son cadeau.

- Moi ? Et pourquoi moi ?

- Une idée à moi, j'ai pensé que vous seriez très bien assortis tous les deux. Elle a vingt et un ans aujourd'hui, un jour important, un jour où tous les désirs sont permis.

Il parut très troublé, la regarda étrangement et dit d'une voix éraillée :

- Qui êtes-vous réellement Dothy Malone ?

- Mais votre amie Terrence, je l'espère. Et surtout la sienne. Allez-y, n'ayez pas peur, la première porte à droite en haut de l'escalier. Entrez sans frapper.

Il hésita encore un peu et se dirigea lentement vers l'escalier.

« Bon anniversaire Candy ! Et pense à ton bonheur ! »

-OOOoOOO-

Il posa sa main tremblante sur la poignée de la porte. Il la poussa doucement, sa respiration s'accéléra, le souffle lui manqua soudainement. Une silhouette fantomatique se tenait près de la fenêtre, elle lui tournait le dos. L'éclairage tamisé ne lui permettait de distinguer que son ombre. Il s'avança lentement, tout lui parut tourner au ralenti. Il vit deux chevilles fines gainées de soie, des pieds gracieux chaussés de sandales argentées à hauts talons. Son regard remonta sur son corps mince, ses épaules et bras blancs, son cou gracile, ses mèches blondes et gaufrées aux reflets de soleil qui balayaient sa peau à hauteur des épaules. Avant même qu'elle tourne la tête, son cœur brûlant l'avait reconnue.

-OOOoOOO-

Elle n'avait pas entendu la porte s'ouvrir derrière elle mais un léger souffle d'air l'alerta que quelqu'un était entré. Elle ressentit un frisson lui parcourir le dos et une brûlure dans son cœur qui se mit aussi à battre plus vite. Elle dirigea son pâle visage vers l'homme. Ses yeux glissèrent sur sa silhouette sombre et élégante. Un parfum boisé envahit tous les pores de sa peau hérissée. Elle crut qu'elle rêvait encore mais ses rêves n'avaient jamais eu jusqu'alors cette saveur délicieuse. Ses jambes lui semblaient en coton, sa main s'agrippa au rideau pour s'empêcher de s'évanouir. Elle tint bon et réussit même à se retourner sans vaciller.

Il paraissait plus âgé que dans sa mémoire, plus viril et plus beau encore. Une beauté ténébreuse qui la fit frémir des pieds à la tête. Elle croisa son regard outremer et ce fut comme une décharge électrique. Elle ne pouvait plus s'en éloigner. Le temps suspendit son vol, quelques secondes pour faire défiler tout le passé, un passé présent dans chaque instant de sa vie, un passé si actuel. Elle lut dans ses yeux que lui non plus n'avait rien oublié, elle lut beaucoup de souffrance, de désespoir et son cœur saigna d'en être la cause. Mais elle lut surtout de l'amour, une once d'espoir aussi et un élan la poussa à regagner la place qu'elle avait occupée, il y a plus de trois ans et demi. Elle fit un pas puis un deuxième, ses mains se portèrent à sa bouche en réprimant un sanglot rauque. Ses yeux se voilèrent de larmes, elle ne put en supporter plus et se jeta dans ses bras.

« Mon dieu, Dothy, qu'as-tu fait ? »

-OOOoOOO-

Elle était si belle ! Aucun mot ne pouvait décrire ce qu'il ressentait à cet instant en voyant son visage angélique. Elle était plus que belle, elle était ensorcelante. Ce n'était plus l'adolescente de sa jeunesse, c'était une femme dans toute sa splendeur et sa séduction. Pourtant c'était sa bouche, ces lèvres charnues entrouvertes et tremblantes. C'était son nez, ce petit nez charmant parsemé de taches de rousseur. C'était ses yeux, ces deux émeraudes baignées de larmes.

« Des larmes ? Se pourrait-il… ? Est-ce de l'amour que je vois dans tes yeux ou simplement la joie de me revoir ? Tu as l'air si bouleversée mais je n'ose interpréter ça pour…J'ai si peur d'être encore bercé d'illusions, pourtant ? Elle s'avance vers moi, c'est un rêve, ce ne peut être qu'un rêve, pourtant ça semble si réel. Mon dieu ! Elle est dans mes bras, elle sanglote. Non, ce n'est pas un rêve, ses cheveux ont toujours ce parfum de roses, je voudrais y enfouir mes lèvres pour l'éternité. Me serai-je trompé ? M'aimerais-tu encore ? Il faut que je sache. »

Il souleva son menton de sa main et tourna son joli visage vers le sien. Leurs yeux se croisèrent à nouveau et il sut. Il sentit son cœur bondir de joie dans sa poitrine. En une seconde toutes ces années de douleur disparurent pour ne laisser place qu'à cet instant féerique de bonheur. Le lumineux sourire qu'elle lui offrit était pour lui la preuve que tout n'avait pas été vain, tout pouvait recommencer puisqu'elle l'aimait toujours.

« Ma Candy, mon seul et éternel amour ! »

« Mon Terry, mon âme, mon Roméo ! »

Il effaça de sa main les larmes sur ses joues en lui faisant don lui aussi, du plus sincère et magnifique sourire qu'il n'avait jamais offert à quiconque. Elle posa sa douce main sur la sienne et la porta à ses lèvres. Sans le quitter du regard, elle effleura la paume de sa main de ses lèvres sensuelles. Il sentit des frissons dans tous ses doigts. Son visage se rapprochait plus près du sien jusqu'à bientôt le frôler. Sa respiration s'accéléra en humant son haleine chaude. La fragrance des fraises des bois envahit ses narines et enivra son cœur. Cette jolie bouche si près de la sienne l'attirait comme un aimant. Pourtant il n'osait s'en approcher davantage, il avait peur. Peur qu'elle ne s'éloigne, peur qu'elle ne disparaisse, peur de se perdre. C'est finalement cette bouche qui mit fin à ses frayeurs. Lorsque ses lèvres s'entrouvrirent et qu'une douce musique enchanta son oreille, il franchit la distance qui les séparait encore.

-OOOoOOO-

- Embrasse-moi, j'en ai tant rêvé !

Elle pensait qu'elle allait mourir sur place s'il ne le faisait pas. Tout était oublié, rien d'autre ne comptait sauf ce baiser tant espéré. Elle l'implora du regard mais il semblait hésiter. Elle ne reconnut pas sa voix tant elle était rauque lorsqu'elle lui demanda de le faire.

Ce fut d'abord timide et léger, léger comme un papillon qui se serait posé sur ses lèvres et en butinerait les senteurs.

Puis ce fut suave et gourmand et elle goûta avec appétit à cette saveur inconnue.

Elle ne put alors résister à plonger ses doigts dans ses beaux cheveux bruns en effleurant ses épaules de ses bras nus. Elle sentit ses mains enserrer sa taille et la rapprocher plus près de lui. Il devint de plus en plus audacieux.

Elle ferma les yeux quand sa langue s'empara de la sienne. C'était une sensation à la fois sensuelle et apaisante. Elle aimait cette chaleur et cet arôme poivré, elle adorait cette ivresse qui lui tournait la tête, elle détestait l'idée que ça puisse s'arrêter.

-OOOoOOO-

« Elle est à moi, enfin à moi cette bouche dont je rêve depuis tant d'années. Qu'elle est douce, qu'elle est chaude et rassurante. Je m'y sens si bien, si en paix. C'est comme si j'étais enfin revenu chez moi après des siècles d'égarement. Le souffle déjà me manque mais je n'ai nulle envie de la quitter. Voilà maintenant que j'en voudrais davantage, ton corps si près du mien me trouble de plus en plus. Mes mains sur ta taille si fine voudraient s'aventurer vers d'autres contrées. Non, pas si vite, pas encore. Bien que je te désire depuis si longtemps ma belle, je ne veux pas que la hâte me gagne. Je te veux consentante, désireuse, amoureuse, je te voudrais libre et sans remords. Je te veux, je te veux plus que n'importe quoi sur cette terre mais je veux d'abord savoir si c'est ce que tu veux aussi, car je te veux heureuse, avec ou sans moi. »

-OOOoOOO-

« Non, ne t'en vas pas, pas déjà, reste encore un peu ! »

Elle entrouvrit les yeux, elle avait peur qu'il n'ait encore disparu, que tout n'ait été une fois de plus un rêve. Mais non, il était toujours là, si beau, si élégant, si réel. Il lui sourit de nouveau. En entendant enfin sa voix, à la fois douce et puissante, un nouveau bonheur envahit son cœur.

- Laisse-moi encore te regarder !

Il s'écarta un peu d'elle et lui prit la main. Son regard s'attarda longtemps sur son corps. Elle se souvint alors de la robe qu'elle portait et qui la couvrait si peu et ses joues rosirent.

- Voilà donc la dernière création de Dothy Malone. Elle avait raison, elle est belle mais pas autant que celle qui la porte.

- Tu la connais ? Elle rougit davantage sous ce compliment.

- Un peu, juste assez pour savoir que c'est une femme qui sait ce qu'elle veut, rien ne l'arrête.

- Mais au fait, où est-elle ? Et où sont ses invités ? Ils ne sont pas encore là ? Elle quitta sa main pour regarder au seuil de la porte.

Elle l'entendit rire derrière elle. Elle se retourna et le vit se diriger vers le seau à champagne. Il prit deux flûtes sur une desserte et dit en les remplissant :

- En fait d'invités, il y a moi et personne d'autre. Il faudra t'en contenter. Elle, elle doit être en route pour les bras de Philippe à l'heure qu'il est.

- Philippe ? Qui est-ce ?

- Son amoureux du moment. Je te raconterai ma rencontre explosive avec Dothy Malone plus tard.

Il vit le regard étonné de la jeune femme, elle ignorait apparemment beaucoup de choses pensa-t-il, et cette rencontre n'était évidemment pas de son fait. Mais d'abord, il lui tendit une flûte.

- Bon anniversaire Candy, buvons à ton bonheur !

Elle pâlit un peu quand leurs verres se cognèrent. Il ne la quittait pas des yeux en portant la sienne à ses lèvres.

- Et au tien Terry !

Elle savoura le liquide ambré coulant dans sa gorge asséchée et qui calma un peu sa tension. Elle releva de sa main gauche la mèche de cheveux qui lui tombait dans les yeux. Il regarda sa main, elle vit une ombre traverser son regard. Elle baissa vite le bras en cachant sa main dans son dos. Son pouce toucha l'anneau de son annulaire, le symbole qu'elle était unie à un autre, son alliance. Elle réprima un soupir et baissa les yeux.

« Mon bonheur, mon amour ne dépend que de toi. Je ne sais que trop que tu lui appartiens, je m'étais résigné à l'idée que c'était pour toujours. Mais maintenant, après ce baiser qui me donne tellement d'espoirs, ces regards empreints de désir, je reprends le combat ma Candy. Je vais me battre avec ce que j'ai, comme autrefois, jusqu'à ce que ton cœur choisisse ! »

- Et si on sortait Candy ? Allez, viens, allons fêter tes vingt et un ans, allons danser !

- Terry, je crains que ma robe ne soit un peu trop… osée pour sortir. Et on te reconnaîtrait, tu es célèbre et je…

Elle était si embarrassée, elle lui parut encore plus désirable.

- Ne t'inquiète pas. Là où je t'emmène, personne n'en parlera demain dans les journaux et ta robe y passera inaperçue, fais-moi confiance.

Il lui tendit la main. Elle hésita peu, prit son manteau et mit sa main dans la sienne. Elle le suivrait au bout du monde s'il lui demandait.

-OOOoOOO-

Elle fut surprise quand elle s'aperçut qu'il entrait dans Harlem. Elle pensait qu'à part elle, le docteur Richard et James Garner, aucun blanc n'osait franchir ce quartier du ghetto noir. Il s'aventura dans une ruelle qu'elle ne connaissait pourtant pas et se gara à proximité d'un grand hangar. Une musique étrange semblait en sortir. (1) Elle le regarda, très étonnée.

- N'aie pas peur Candy, les gens d'ici ne sont ni des voleurs ni des assassins. Certains même auraient beaucoup à apprendre à tous ces blancs qui se croient supérieurs.

- Je n'ai pas peur Terry. Je sais très bien qui sont ces gens, je viens dans ce quartier plusieurs fois par semaine.

- Ah !

- Oui, dit-elle fièrement. Il y a une petite clinique un peu plus loin, dirigée par le docteur Richard, un médecin blanc qui soigne gratuitement les gens d'ici. J'essaie de l'aider autant que je peux.

- Tu travailles ici comme infirmière ?

- Oui et j'adore ça. Mais il y a tellement à faire et nous sommes si peu nombreux !

- Comment as-tu rencontré ce médecin ?

- Oh ! C'est toute une histoire, je te raconterai. Mais nous devons tout ça à un homme formidable, monsieur T.

- Monsieur T ?

- Je ne connais pas son nom et je ne l'ai jamais vu mais je suis sûre que c'est un des hommes les plus généreux et intéressant de ce pays. C'est quelqu'un de rare, j'aimerai le rencontrer, je l'aime beaucoup.

Il sourit dans la pénombre de l'automobile.

« Lui aussi Candy, il t'aime beaucoup, il t'aime à la folie. »

- Viens Candy, tu connais peut-être Harlem le jour mais laisse-moi t'en faire découvrir ses mystères la nuit. La nuit ici, c'est un des endroits les plus vivants de New York. Les gens oublient leur misère quotidienne, ils chantent, ils dansent, ils rient. Chaque nuit est une renaissance, un retour aux sources, un oasis où ils s'abreuvent d'espoirs qui les rendent plus forts pour affronter un autre lendemain.

« Tu es décidément plein de surprises beau Roméo. Le Terry que j'ai connu auparavant, si cher à mon cœur, savait déjà tant m'éblouir. Celui d'aujourd'hui me semble plus merveilleux encore. Mon dieu, pardonnez-moi, je ne me sens pas la force de lutter contre cela. »

-OOOoOOO-

Elle fut encore plus étonnée quand une fois à l'intérieur, elle découvrit le contraste entre la pauvreté et le dénuement du bâtiment extérieur et la richesse des couleurs et des décorations internes. Tout brillait et flamboyait. Des tentures rouges tapissaient les cloisons. Les hommes portaient des costumes souvent blancs, d'une coupe novatrice, ils étaient coiffés de canotiers ou borsalinos et chaussés de souliers blancs et noirs. Les femmes, nombreuses, avaient les cheveux courts, certaines avaient le front serti d'un bandeau large garni d'une plume ou de strass. Leurs robes étaient très courtes et parfois plus dénudées encore que celle de Candy. Elles arboraient sans complexes leurs genoux, leurs épaules et leurs bras sombres. Des robes brillant de mille feux, de couleurs chatoyantes et de froufrous virevoltants. Au fond de l'unique et immense pièce, il y avait un orchestre de cuivres, un piano et une contrebasse. Un chanteur à la voix basse et rauque semblait envoûter la salle de ses refrains langoureux. Tout autour de la piste de danse où quelques couples enlacés ondulaient, il y avait des tables occupées par des joueurs de poker, des groupes d'amis ou des couples. A leur arrivée, un solide gaillard vint vers Terrence. Il lui serra la main, un grand sourire aux lèvres, montrant deux rangées de dents très blanches. L'acteur se pencha vers lui et lui dit quelque chose que Candy n'entendit pas dans le brouhaha de la salle. Elle se sentait très intimidée, seule femme blanche au milieu de toutes ces peaux noires. Le matin à la clinique, c'était différent. Ils venaient s'y faire soigner mais jamais si nombreux à la fois. Ici, c'était leur univers. Certaines têtes lui parurent familières mais elle avait la sensation d'être une intruse. Pourtant, bien que la plupart des regards étaient braqués sur eux à leur passage, ce n'était que des visages bienveillants et des sourires éclatants. L'homme à l'accueil les conduisit à une table dans un coin tranquille. Au passage, Terrence serra de nombreuses mains, les gens semblaient bien le connaître, en habitué des lieux. Avant de s'asseoir, il ôta sa veste, laissant apparaître un gilet de soie noire sur une belle chemise blanche, en soie elle aussi, et de très belle coupe, qui le mettait bien en valeur. Il la remit à l'homme noir, tout en fixant Candy, toujours vêtue de son long manteau de laine. Un sourire moqueur pointait à ses lèvres. Elle soutint son regard, l'orgueil traversa le sien. Elle repoussa alors sa gêne et enleva puis posa son manteau sur le bras de l'homme. Il partit vers le vestiaire et une jeune fille lui succéda avec un seau à champagne dans les mains. Candy sentit son regard la détailler et elle l'observa avec plus d'attention.

- Stacy ? C'est toi ? J'ignorais que tu travaillais aussi ici !

La jeune fille aux longues tresses noires lui sourit.

- Et moi je ne savais pas que tu ne pouvais plus te passer de nous, cheveux de soleil ! Tu as raison de venir ici, tu verras, nous les noirs on sait s'amuser. C'est pas comme vos blancs coincés. Je ne dis pas ça pour toi, bien sûr, toi tu es différente. Vous aussi monsieur Terrence.

Elle lui dit quelque chose à l'oreille qui le fit rire. Il lui répondit de la même façon, elle hocha la tête et s'éclipsa en faisant au passage un clin d'œil à Candy. Celle-ci rosit un peu, regarda à nouveau Terry et son air toujours un peu moqueur et sa façon d'être assis, à l'aise et pourtant élégante. Elle lui dit alors d'un ton un peu défiant.

- Tu m'as l'air d'être ici comme chez toi, presque en propriétaire !

Il sourit sans plus d'ironie dans les yeux puis prit un ton sérieux pour lui répondre.

- Ici les gens savent vivre, simplement, librement. J'aime leur compagnie et ils m'acceptent sans contrepartie ni préjugés. J'aime aussi leur musique, ils appellent ça du blues. Ce sont des chants d'espoir même si ça semble triste. Leurs grands-pères les chantaient déjà dans les champs de coton pour se donner le courage d'affronter un autre jour. On a arraché ces gens à leur pays, à leur famille, on en a fait des esclaves. Maintenant on les parque comme du bétail et on les cache pour oublier notre honte de ce passé. Pourtant regarde-les, ils sont debout, fiers et heureux de vivre.

- Tu as gardé cette rébellion en toi ?

- La révolte est nécessaire si c'est pour améliorer ce qui te semble injuste, tu ne crois pas ?

- Bien sûr, ce n'était pas un reproche Terry, au contraire.

Il lui sourit encore et remplit leurs verres.

- Parlons d'autre chose, dis-moi tout.

- Tout quoi ?

- Tout sur toi.

- Oh ! Il n'y a pas grand chose à dire, ma vie est très… banale.

Elle ne voyait pas de quoi elle pourrait lui parler, parler d'Anthony n'était pas envisageable, elle songea à Dothy. Elle lui raconta sa rencontre avec la styliste à Central Parc.

- La moindre des choses après avoir fait tomber tous ses paquets, était de l'aider à les transporter jusqu'à sa voiture.

- A quoi pouvais-tu rêver pour ne pas l'avoir vue, elle est pourtant du genre voyante ?

- Je ne rêvais pas, je lisais un livre en marchant.

- Un roman d'aventure et tu te prenais pour l'héroïne ? dit-il en riant.

- Pas du tout. Tu as gardé aussi cette sale manie !

- Laquelle ?

- Celle de te moquer sans cesse de moi.

- Je ne me suis jamais moqué de toi, jamais sérieusement.

- Tu parles ! Elle fit la moue.

- Tu connais le proverbe, qui aime bien, taquine bien ?

- C'est qui aime bien, châtie bien ! Elle comprit alors l'insinuation volontaire. Oh ! Toi !

- Alors, que lisais-tu ?

- Un recueil de poésie française.

- Un poème d'amour ?

- Je ne me souviens plus, je crois que c'était Verlaine.

- Verlaine ! Voyons, Verlaine, peut-être :

« La dure épreuve va finir,

Mon cœur sourit à l'avenir.

Ils sont passés les jours d'alarmes

Où j'étais triste jusqu'aux larmes.

Ne suppute plus les instants,

Mon âme, encore un peu de temps.

J'ai tu les paroles amères,

Et banni les sombres chimères.

Mes yeux exilés de la voir

De par un douloureux devoir,

Mon oreille avide d'entendre

Les notes d'or de sa voix tendre,

Tout mon être et tout mon amour

Acclament le bienheureux jour,

Où, seul rêve et seule pensée,

Me reviendra la fiancée ! »

Elle fit non de la tête, trop troublée pour pouvoir le dire. Sa peau frissonnait sous la caresse de sa voix chaude. Il poursuivit.

- Ou peut-être :

« J'ai presque peur, en vérité,

Tant je sens ma vie enlacée

A la radieuse pensée

Qui m'a pris l'âme l'autre été.

Tant votre image, à jamais chère,

Habite en ce cœur tout à vous,

Mon cœur uniquement jaloux

De vous aimer et de vous plaire ;

Et je tremble, pardonnez-moi

D'aussi franchement vous le dire,

A penser qu'un mot, un sourire

De vous est désormais ma loi,

Et qu'il vous suffirait d'un geste

D'une parole ou d'un clin d'œil,

Pour mettre tout mon être en deuil

De son illusion céleste.

Mais plutôt, je ne veux vous voir,

L'avenir dut-il m'être sombre

Et fécond en peines sans nombre,

Qu'à travers un immense espoir,

Plongé dans ce bonheur suprême

De me dire encore et toujours,

En dépit des mornes retours,

Que je vous aime, que je t'aime ! »

Son cœur battait la chamade après cette déclaration détournée. La voix de Terry si profonde, coutumière des phrasés et de la scène, la fascinait. Le dernier vers la bouleversa au-delà des mots et ses joues s'empourprèrent. Elle plongea ses lèvres dans sa coupe pour tenter de dissimuler son émotion à cet homme qui ne faisait que la regarder, elle. Elle chercha aussi désespérément quelque chose à dire, la nervosité l'envahissait. Mécaniquement, elle glissa ses doigts dans son sac à mains et en sortit un paquet de cigarettes. Elle en alluma une et vit le regard stupéfait de Terry, elle en profita pour changer le cours des événements.

- Je sais ce que tu penses. Comment peux-tu faire aujourd'hui ce que tu me reprochais autrefois, toi une infirmière ? Et je vais te dire que les temps changent pour tous, tout le monde fume de nos jours, et je suis comme les autres.

- Je n'ai pas à te juger, je n'ai moi-même jamais arrêté. Je devrais peut-être t'offrir un harmonica !

Il sourit encore, il la sentit si amère, si triste.

- Ça ne servirait à rien, je ne sais pas en jouer. Il y a d'ailleurs longtemps que je n'ai plus entendu le son de l'harmonica.

Sa voix était encore plus triste, il ne put le supporter, il décida de l'obliger à s'amuser.

- Ça peut s'arranger très facilement, Taches de son !

Elle n'eut pas le temps de réagir, il était déjà parti vers l'orchestre. Elle comprit qu'il allait en jouer pour elle en le voyant parler avec les musiciens, puis s'asseoir sur un tabouret. Il sortit de sa poche le petit instrument qu'elle reconnut et son cœur frémit encore, il l'avait toujours.

« Taches de son ! L'harmonica ! Qu'as-tu fait mon amour ? Pourquoi n'as-tu rien oublié ? »

La mélodie qui enchanta son oreille, d'abord lente et sinueuse, lui fit oublier son amertume. Quand le rythme s'accéléra et que les musiciens l'accompagnèrent, les gens cessèrent de parler et se mirent à battre des mains. Ensuite, une femme entre deux âges se leva, se dirigea vers la scène en frappant dans ses mains et se mit à chanter d'une voix grave et puissante. Des couples se levèrent aussi et dansèrent sur la piste. Certains auraient jugé leurs danses lascives et onduleuses, provocantes et indécentes. Mais Candy trouva ça fascinant. Elle le ressentit comme un hymne à la vie et à l'espoir. Toujours intimidée, elle se contentait de les admirer en souriant. Puis elle se laissa prendre par l'ambiance et battit le tempo avec la salle. Stacy vint la rejoindre et lui tendit la main.

- Viens danser, cheveux de soleil !

- Je ne sais pas danser, Stacy !

- Ne t'en fais pas, tu n'as qu'à laisser ton corps le faire pour toi.

Elle la suivit mais se trouva d'abord gauche et empotée. Elle sentait en plus les regards sur sa robe, toute sa blanche et blonde personne. Elle ferma les yeux un instant et la magie prit. Elle oublia, la musique l'envoûtait, elle rouvrit les yeux et se laissa guider par sa collègue du cabinet médical et laissa son corps parler. Il ne lui fallut pas longtemps ensuite pour comprendre qu'il n'y avait pas de règles, chacun laissait l'inspiration parler. Un jeune homme lui prit la main et la fit tourner, puis un autre prit le relais. Elle se sentit bientôt totalement désinhibée, à nouveau gaie et insouciante. Elle se surprit à rire, la tête lui tournait un peu, faute du champagne, la danse et cette musique si revigorante. C'était en tout cas une sensation agréable de légèreté et de renaissance. Elle ferma à nouveau les yeux, la musique redevint lente, elle n'entendit plus l'harmonica, elle les rouvrit, elle ne le vit plus sur la scène. Elle faillit paniquer, les couples dansaient désormais enlacés, mais deux bras se posèrent autour de sa taille et la firent se retourner. Elle reconnut cette sensation qui l'apaisa tout de suite et s'alanguit sur ses épaules rassurantes. Depuis ces retrouvailles, elle n'avait pas regoûté à ses mains sur sa taille et tout son corps si près du sien, et elle en redécouvrit le plaisir.

« C'est comme si nous ne nous étions jamais quittés, ces presque quatre années n'existent pas. Il ne s'est rien passé. Je t'ai laissé dans cet escalier, tes mains entouraient ma taille, je les retrouve aujourd'hui à la même place. Faites que ça ne cesse jamais, que cette nuit dure toujours ! Je suis si bien dans tes bras mon Roméo ! »

Il dut deviner ses prières car il l'enserra encore un peu plus. Ses mains caressaient doucement son dos, elle frissonna. Elle mit les siennes autour de son cou, il frémit. Il se pencha vers son oreille et sa voix la berça de nouveau de son timbre suave.

- Ou peut-être celui-ci :

« Les violons mêlaient leur rire au chant des flûtes

Et le bal tournoyait quand je la vis passer

Avec ses cheveux blonds jouant sur les volutes

De son oreille où mon désir comme un baiser

S'élançait et voulait lui parler sans oser.

Cependant elle allait, et la mazurque lente

La portait dans son rythme indolent comme un vers,

Rime mélodieuse, image étincelante,

La sensuelle ampleur de ses yeux gris et verts.

Et depuis ma pensée immobile contemple

Sa splendeur évoquée, en adoration,

Et dans son souvenir, ainsi que dans un temple,

Mon amour entre plein de superstition.

Et je crois que voici venir la passion. »

- Tu m'as tellement manquée, ma Taches de son !

Il avait frôlé son cou de ses lèvres douces, elle tremblait, pourtant une chaleur douce l'envahissait. Elle se blottit encore plus près de lui et posa sa tête sur son épaule.

- Tu m'as manqué aussi ! murmura-t-elle près de son oreille.

Il fut inondé de joie, il poursuivit :

« Oisive jeunesse

A tout asservie

Par délicatesse

J'ai perdu ma vie.

Ah ! Que le temps vienne

Où les cœurs s'éprennent… »

Elle rit nerveusement, tout était si explicite mais elle choisit encore la fuite.

- Non, c'est de Rimbaud, pas Verlaine.

- Je sais, c'était pour voir si tu connaissais vraiment les poètes français.

- Je ne suis pas spécialiste et je n'ai pas ta mémoire pour les savoir par cœur mais j'en ai lu beaucoup ces derniers temps. J'aime bien Rimbaud mais ses poèmes sont plus complexes que Verlaine.

- Il les a écrits vers dix-sept ans, puis il a voyagé. Tu sais qu'il a vécu une tragique histoire d'amour avec Verlaine ? Quand il a voulu le quitter, Verlaine lui a tiré dessus, la balle lui a traversé la main.

- Deux hommes ? Ensemble ?

Elle le regarda, il buvait ses yeux.

- Ça te choque ?

Elle médita quelques secondes et soupira.

- Après tout, non. S'ils s'aimaient, ils ne faisaient rien de mal. Pourtant, dans ses vers, Verlaine a si bien traduit l'amour pour une femme !

- Ça ne veut pas dire qu'il ne les aimait pas. Et d'ailleurs, le sentiment est le même, homme ou femme. Baudelaire a écrit :

« Mais qu'importe l'éternité de la damnation à qui a trouvé dans une seconde l'infini de la jouissance. »

- Par ces mots il a tout dit, un instant d'amour, aussi court soit-il, vaut la peine d'être vécu, c'est un don rare, tout le reste est dérisoire.

- Baudelaire, Rimbaud, Verlaine. Les poètes maudits. Pour écrire des choses aussi belles, faut-il fatalement être désespéré ? Crois-tu que la souffrance engendre le talent ? Ou bien est-ce l'inverse ?

Il l'observa avec profondeur, un peu perturbé par ses propos.

« Je ne te connaissais pas sous ce jour Candy, toi qui étais si gaie, qui prenait toujours la vie sous son meilleur jour ! Tu sembles si désabusée. Pourtant ton âme est toujours si noble, si généreuse, si belle. C'est en l'amour que tu ne crois plus et c'est en partie de ma faute. Mais lui, lui qui n'est même pas à tes côtés aujourd'hui, lui qui possède un tel trésor, lui qui prétend que tu n'as aucun don artistique ! Toi qui es ma muse, mon égérie, mon inspiration, toi sans qui je ne serais rien sur scène ! Je ne sais pas s'il faut souffrir pour être artiste mais je suis sûr d'une chose, c'est qu'il faut aimer, aimer passionnément, aimer à en mourir ! »

La musique changea à nouveau de rythme. Les cuivres entamèrent un fox-trot endiablé. Elle ôta ses mains de sa nuque en les laissant glisser au passage sur ses épaules et ses bras, comme pour le rassurer, elle lui sourit, lui aussi. Ils regagnèrent leur table, il laissa sa main sur sa taille pendant ce court trajet.

- Comment fais-tu pour retenir autant de textes ? demanda-t-elle une fois rassise.

- C'est mon métier. La mémoire se travaille mais j'ai de la chance, si le texte me parle, il me suffit de le lire deux ou trois fois pour m'en souvenir. Je le ressens et le souvenir revient de lui-même. C'est pareil pour mes textes au théâtre.

- En parlant de théâtre, dis-moi, as-tu des projets ? Quelle pièce joueras-tu prochainement ?

- J'y travaille, elle sera montée cet été si tout va bien. Mais cette fois Shakespeare se jouera sans moi. J'ai choisi un auteur français, Edmond Rostand.

- Cyrano de Bergerac ?

Elle n'était qu'à demi étonnée en comprenant comment Dothy avait pu si facilement le rencontrer. Elle se souvenait de la robe qu'elle avait livrée à cette actrice qui avait décroché le premier rôle féminin, celui de Roxane.

Une fois de plus, il sourit de satisfaction devant sa subtilité et acquiesça.

- Tu seras un Cyrano certainement magnifique mais ton nez manque un peu de longueur ! dit-elle en riant.

- Et qu'est-ce qui te fait penser que je jouerai Cyrano et pas le rôle de Christian, celui qui est aimé de Roxane ?

- Lui ? Oh ! Non ! Ça ne t'irait pas du tout. Et puis, c'est de Cyrano que Roxane est éprise, elle le comprend à la fin mais il est trop tard.

- Tu es la première qui n'est pas étonnée. J'ai eu un peu de mal à convaincre mon producteur, il me trouvait trop jeune et pas assez laid à son goût. Pour moi, c'est un rôle important, sans doute le plus important de tous car pour la première fois je monte la pièce moi-même. Si ça ne marche pas, ce sera entièrement de ma faute.

- Ça ne peut pas ne pas marcher Terry, tu as tout ce qu'il faut en toi, le talent, la foi, la passion…

Elle baissa les yeux sur son verre devant son regard tendre. Elle le prit dans sa main et le brandit avant de le porter à ses lèvres.

- A Cyrano alors, au succès de ta pièce ! Beau ou laid, jeune ou vieux, tu seras le meilleur !

Elle vida son verre d'un trait en portant son regard vers les danseurs qui s'en donnaient à cœur joie sur la piste. Quand elle reposa sa coupe, elle sentit sa main serrer la sienne. La tête lui tournait à nouveau, effet du champagne, de la musique, mais surtout de sa main qui caressait la sienne. Son cœur sursauta quand il reprit la parole.

- Et à l'amour Candy !

« Je parle à travers le vertige où tremble quiconque est sous vos yeux !

Mais ce soir il me semble que je vais vous parler pour la première fois !

Car dans la nuit qui me protège, j'ose enfin être moi-même,

Et j'ose… Où en étais-je ?

Je ne sais tout ceci, pardonnez mon émoi,

Si nouveau mais oui d'être sincère

La peur d'être raillé, toujours au cœur me serre… »

Elle ne put lui dire d'arrêter, tout n'était que trop clair, mais l'idée de ne plus entendre sa voix, de le blesser par des reproches, la terrorisait. Evidemment, après ce baiser qu'elle lui avait imploré, que pouvait-il penser ? Tôt ou tard, il faudrait affronter la réalité mais pour l'instant sa voix qui la paralysait reprit ce divin supplice :

« Tous ceux, tous ceux, tous ceux

Qui me viendront, je vais vous les jeter, en touffe,

Sans le mettre en bouquets : je vous aime, j'étouffe,

Je t'aime, je suis fou, je n'en peux plus, c'est trop ;

Ton nom est dans mon cœur comme dans un grelot ! »

Ses doigts glissèrent sur la peau blanche de son poignet, elle tremblait de tout son corps. Pourtant sa caresse lui procurait tant de plaisir, lui dire d'y mettre fin était un tel supplice, il fallait attendre encore. Déjà il reprit, mais cette fois, ce n'était plus Cyrano, c'était Terry, son Terry, celui qu'elle croyait avoir perdu à jamais.

- Je m'en veux Candy, je m'en veux tellement ! Pas un jour, pas une minute, je n'ai regretté de t'avoir laissée partir ! Chaque instant de ma vie depuis, n'est qu'empli de ton nom, de ton souvenir.

Elle sentit les larmes envahir son âme, c'était dit cette fois, elle le redoutait et l'espérait tant à la fois. Il l'aimait toujours, ces trois années et demi n'y avaient rien changé, tout leur amour était intact.

- Terry, je…

- Non, laisse-moi finir, je t'en prie. J'ai essayé de t'oublier Candy, j'ai tant essayé ! Mais c'est impossible ! Tu es celle que j'ai toujours rêvé de rencontrer, celle qui m'a fait découvrir cette douce chaleur, ce tendre émoi, cet apaisement dans mon cœur si meurtri. Tu m'as appris à aimer, à apprécier chaque instant de la vie, à ne plus avoir peur d'être rejeté. C'est grâce à toi si j'ai fait la paix avec ma mère et avec moi-même. C'est toi qui m'as convaincu qu'il fallait croire en ses rêves, c'est ta force qui m'a poussé vers le théâtre, c'est ton sourire qui m'a donné cette énergie, ce feu à vouloir être le meilleur. Pour t'éblouir, pour que tu sois fière de moi, pour que tu m'aimes davantage, j'ai voulu donner le meilleur de moi-même. C'est vers toi, c'est à toi, que ma voix a toujours parlé Candy, toutes mes déclarations d'amour au théâtre n'étaient destinées qu'à toi seule. Roméo ou Cyrano, Hamlet ou tous les autres n'en ont jamais aimé qu'une. Ma petite Candy du collège St Paul, d'un été en Ecosse, de la maison de Pony sous la neige, d'une folle nuit à Chicago, d'un triste séjour à New York et à New York encore par cette nuit miraculeuse où tu es face à moi.

Elle fixait sans les voir les danseurs, des larmes s'échappèrent et coulèrent sur ses joues, un soupir désespéré sortit de sa bouche tremblante.

- Cette Candy là n'existe plus Terry, elle est morte. Elle s'est éteinte dans un escalier d'hôpital par une nuit glaciale.

Il serra plus fort sa main, le doute l'envahit à nouveau mais il fallait aller jusqu'au bout.

- Je crois qu'il suffirait de presque rien pour la faire revenir.

- Non, Terry.

Cette fois, il se sentit anéanti, une fois encore elle lui échappait, il baissa les yeux, prêt à rendre les armes. Pourtant quand elle reprit, elle semblait si terrorisée, quelque chose avait du lui échapper, une frayeur évidente rendait ses yeux plus foncés. Il la laissa poursuivre, le cœur en sursis.

- Même si elle le voulait, elle ne pourrait pas revenir Terry. Elle n'en a plus le droit, elle n'est plus libre. Elle… elle t'a trahi.

Les larmes inondaient maintenant ses joues. Il la vit fermer les paupières et il comprit ce qui l'effrayait autant. Elle se sentait coupable, elle, de l'avoir trahi. Ça lui parut incroyable, en même temps, l'espoir le regagna, ça pouvait signifier tellement de choses.

- Terry, je suis… mariée et… je… je… j'ai épousé…

Elle bégayait, les mots ne voulaient pas sortir. Ainsi elle pensait qu'il ignorait son mariage, le nom de son époux qu'elle ne pouvait pas prononcer lui faisait craindre une réaction pénible de sa part. Il décida de mettre fin à son supplice.

- Candy, je sais que tu es mariée, et je sais très bien aussi qui tu as épousé.

Un violent sanglot sortit de sa gorge, elle se mordit la lèvre. Elle n'osait le regarder, il savait ! Il savait !

- Oui, je le sais depuis le jour où je suis allé jouer Hamlet à Chicago. Bien que ça m'ait fait mal, je ne t'en ai jamais voulu. Comment aurai-je pu ? De quel droit ? Alors que c'est moi qui t'avais abandonnée. Au fond de moi j'étais même heureux. Je t'aimais toujours mais cette douleur que la vie m'infligeait encore était rassurante à mon cœur. Tu avais retrouvé l'amour, celui que tu voulais tant revoir, tu étais de nouveau heureuse. Je préférais cela plutôt que de t'imaginer triste et seule. C'en était assez d'un qui n'avait pas tenu ses promesses. D'ailleurs je n'en ai tenu aucune dans ma vie. Et si quelqu'un a trahi l'autre ce n'est certainement pas toi. J'avais déjà épousé Susanna quelques temps auparavant. Pendant tout le temps qu'ont duré nos fiançailles, j'ai essayé de me persuader que je pourrais l'aimer. J'ai fait semblant, ma vie entière n'était plus qu'une pièce de théâtre. Tous les jours je récitais mon rôle, luttant pour chasser ton souvenir. Et puis j'en ai eu assez de lutter, ça ne servait à rien, tu faisais partie de moi, je n'y pouvais rien. Un acteur, même le meilleur, reste quand même un homme. Il y a des choses qui nous trahissent, contre lequel on ne peut pas faire semblant. Susanna, à peine mariée, s'en est fatalement rendue compte. Quand elle l'a compris, elle en a été très malheureuse. J'avais essayé de la rendre heureuse sans lui donner la seule chose qu'elle voulait. On ne remplace pas l'amour et le désir par des cadeaux, une vie de luxe et des apparences. On ne peut pas mentir face à l'amour. Elle s'est finalement résignée et je l'ai quittée peu de temps après. A ma grande honte, ce fut un profond soulagement. Nous avons divorcé il y a peu, elle a heureusement rencontré un autre homme, un qui l'aime comme elle le mérite, elle est heureuse avec lui, ça me rassure. Aujourd'hui je ne me sens plus coupable, elle m'a pardonné et je lui ai pardonné. Ce ne fut finalement qu'un terrible malentendu.

Il se tut, elle risqua un regard. Il semblait épuisé par l'effort d'avoir osé parler. Son visage était si pâle, ses yeux si effrayés. Elle se sentait si soulagée qu'il ne la méprise pas de s'être mariée avec Anthony, qu'elle lui serra fort la main pour l'apaiser à son tour. Tout était encore confus mais elle savait qu'elle ne pouvait pas faire autrement. Elle essuya ses larmes sur ses joues.

- Terry, moi aussi je te demande pardon. Je croyais que partir était la seule solution pour apaiser ta culpabilité. Je croyais que tu l'aimais déjà un peu, qu'elle allait vite te faire m'oublier, j'ai cru que tu ne m'aimais déjà plus.

Elle inspira profondément pour poursuivre.

- Quand Anthony est revenu à Chicago…

Il prit sur lui pour ne pas sursauter devant ce prénom qu'elle prononçait devant lui pour la première fois depuis des années.

- Quand il est revenu, j'ai d'abord été surprise et heureuse. Surprise, car je ne pensais jamais le revoir. Heureuse, car il était vivant et en pas trop mauvais état malgré une jambe abîmée qui le contraint à boiter. Il m'a raconté toutes ses années passées après cet accident. Son père l'avait emmené en France après qu'il soit revenu du comas mais paralysé des jambes, pour s'y faire soigner car il y avait là-bas un médecin réputé dans ce genre de blessures. Ca a été un miracle qu'il remarche, il a énormément souffert. Ses deux dernières vertèbres lombaires étaient écrasées et son fémur droit brisé par le sabot du cheval, il a subi de nombreuses opérations, on le traitait à la morphine pour soulager ses douleurs. Après deux ans de rééducation il remarcha enfin. Il a ensuite fait des études de droit à Paris et est devenu avocat. Et il y a un an et demi, il est revenu aux Etats Unis pour y exercer. Il est bien sur revenu à Chicago puisque sa famille s'y trouvait et nous nous sommes revus. Il était toujours gentil avec moi, nous sommes redevenus amis. Et… un jour, il m'a demandé de l'épouser. Je n'ai pas accepté tout de suite, je pensais encore à toi, je lui ai dit que j'allais y réfléchir.

Il était suspendu à ses lèvres, son cœur résonnait dans sa poitrine. L'idée qu'elle avait hésité et pas qu'elle s'était jetée dans ses bras à cette demande comme il l'avait imaginé, lui redonna un souffle d'espoir.

Elle, elle hésitait à lui révéler la vérité. Si elle le faisait, ça allait irrémédiablement changer le cours des choses. Lui avait été si sincère, il s'était mis à nu, et elle, mentait si mal. Et en voyant ses yeux si bleus, si suppliants, si désespérés, elle ne put le supporter. Alors elle décida de laisser son cœur parler pour elle.

« Pardonne-moi Anthony mais je l'aime, je ne sais faire que cela ! »

- Il me rappelait un passé qui me rassurait, un passé où j'avais été heureuse, un passé qui m'aidait à en oublier un autre. Pourtant je n'arrivais pas à me décider, j'espérais encore autre chose. Au fond de moi je savais que je ne l'aimais pas, j'aimais celui qu'il avait été dans notre jeunesse, j'aimais son souvenir, nos souvenirs. Mais je ne l'aimais pas lui comme il le fallait. Je ne pouvais l'aimer ainsi puisque j'en aimais un autre, un que je ne pouvais plus revoir, mais j'espérais, j'espérais encore, j'espérais un signe.

Il blêmit davantage et quand elle poursuivit, une larme s'échappa de ses yeux.

- Le signe est arrivé, il faisait la une des journaux. Un mariage, un grand mariage qui m'a enlevé d'un coup mes dernières illusions. Entre temps Annie avait accepté d'épouser Archibald, je me suis dit que c'était dans l'ordre des choses d'épouser Anthony. Je ne l'aimais pas comme j'aurais voulu l'aimer mais il y a des tas de gens dans ce monde qui se marient sans passion et ça fait quand même parfois des mariages heureux. Je me suis dit que l'amour reviendrait peu à peu, il fallait laisser le temps guérir nos blessures et réapprendre à nous connaître et à nous apprécier. J'avais fait une promesse, celle de tout faire pour être heureuse, je pensais que je le serai bientôt avec lui. Il n'était pas n'importe qui, il était mon premier amour, j'y croyais sincèrement mais… une fois de plus, ça ne s'est pas passé comme je le voulais. Les premiers temps, j'ai réussi à me sentir presque heureuse, il était gentil, bien que différent, mais je me suis persuadée que nous étions un couple aimant. Pourtant, j'ai senti assez vite que celui que j'avais épousé n'était plus l'Anthony de ma jeunesse mais un autre, presque un étranger. Ou peut-être que c'est moi qui étais une autre, je ne sais pas mais le temps n'a fait depuis que de nous éloigner davantage. Malgré tout, je m'étais liée à lui, j'ai décidé de faire avec. Moi aussi j'ai fini par faire semblant, je me suis réfugiée dans mes autres souvenirs en me sentant coupable de m'y sentir mieux que dans ma vie et j'ai laissé les choses se dérouler sans moi. A quoi bon puisque je n'y pouvais rien. Un jour, Anthony a voulu que nous allions vivre à New York. Vivre dans cette ville que je ne pouvais que détester puisqu'elle avait détruit mes rêves, me semblait au-dessus de mes forces. Pourtant je l'ai suivi. Ensuite il m'a demandé de renoncer à travailler, j'ai aussi accepté. Ça me semblait peu alors pour payer le prix de mes erreurs. Mais au début, ce devait être provisoire, maintenant il voudrait que ça dure toujours. Je n'ai pas pu m'y résoudre, nous nous sommes disputés, il s'est révélé sous un visage que je ne pensais pas lui connaître, quelqu'un que je n'arrive plus à comprendre ni même à respecter. Je ne lui ai pas dit que je travaille à Harlem depuis près d'un mois, il ne l'acceptera pas. Aujourd'hui, seule compte sa carrière semble-t-il ! Heureusement, j'ai rencontré Dothy, sans elle ma vie aurait été encore plus vide. Elle est tellement vivante, elle. Elle m'a réappris à rire, à oser, à m'aimer. Avec ce travail, je me sens aussi de nouveau utile. Il y a quatre jours, Anthony est parti à Philadelphie pour son travail, ça m'a soulagé qu'il parte. Je ne le voyais plus que le soir mais depuis que nous sommes arrivés à New York, c'est un mur de silence et d'incompréhension entre nous, et depuis cette dispute, c'est encore pire, j'ai pensé à le quitter mais le courage me manque. Je pense que lui non plus ne m'aime plus, m'a-t-il seulement aimée ! Je ne lui en veux pas, tout est de ma faute, j'ai cru que nous pouvions tous les deux revivre le passé, c'était une illusion. Dothy qui n'aime pas Anthony, a profité de son départ pour vouloir m'organiser une soirée d'anniversaire. Je ne voulais pas, elle a du beaucoup insister. Mais j'avais accepté de lui servir de modèle pour cette robe, elle m'a fait croire que ça servirait de publicité à ses talents. Je me rends compte qu'elle m'a bien menée en bateau cette tête de mule. Jamais je ne lui ai parlé de toi, du moins pas en te nommant. Un jour, en me voyant très triste, elle m'a demandé si Anthony était vraiment celui que j'avais choisi pour partager ma vie. Je me suis effondrée et je lui ai dit que celui que je voulais en avait épousé une autre, que c'est moi qui lui avais demandé de le faire car je ne pouvais faire autrement. Je lui ai aussi avoué que cet homme que j'avais aimé passionnément, cet homme je… je l'aimais toujours, je l'aimerai toute ma vie.

Il ressentit une ondée de bonheur le submerger, elle le vit reprendre des couleurs, elle serra un peu plus sa main, soulagée d'avoir réussi à le lui dire.

- Je ne sais pas comment Dothy a fait pour deviner que c'était de toi que je parlais, elle doit avoir un don de divination, il faudra qu'elle me l'explique. Mais elle m'a fait ce soir le pire coup qu'elle pouvait me faire et aussi le plus grand cadeau de toute ma vie, finit-elle en riant.

Elle se sentit soudain toute légère, libérée d'un immense poids. Lui était passé par tous les stades d'émotion depuis qu'il avait franchi la porte de la maison de la styliste. De cette incroyable surprise suivie d'un nouvel espoir, puis de la joie à l'euphorie. Et à nouveau le doute et le désespoir. Puis beaucoup de souffrance pendant ce triste récit de sa vie, et à nouveau l'espoir et le bonheur, le bonheur d'être aimé encore de celle qu'il n'avait jamais cessé d'aimer.

- Je lui ferai porter demain un énorme bouquet de fleurs. C'est assurément un ange, un ange qui nous a permis de nous retrouver toi et moi.

Elle but encore un peu de champagne pour se remettre de ses émotions et affronter la suite. Tout n'était pas fini, elle avait encore tant de mots qui lui étouffaient la gorge. Elle reprit :

- Tu vois Terry, moi non plus je n'ai pas tenu ma promesse. C'est vrai, je t'aime toujours, je t'ai aimé dès notre première rencontre et pas une seconde depuis, ce sentiment ne m'a quitté. Savoir que tu m'aimes encore aussi me comble de bonheur. Pourtant… ce n'est pas si simple, nous aussi nous aimons notre passé commun, nos souvenirs. Toi et moi, nous aimons quelqu'un qui n'existe plus, trois ans et demi se sont écoulés, des années qu'on ne rattrapera jamais plus. En plus de tout ce que nous nous sommes confiés ce soir, il y a forcément eu des changements dans nos personnalités. Nous sommes malgré tout presque des étrangers l'un pour l'autre aujourd'hui. Et bien que tout ce que j'ai vu en toi depuis ces retrouvailles me plaise énormément, j'ai peur Terry. J'ai peur d'être déçue encore, j'ai surtout peur de te décevoir, j'ai peur que ce ne soit encore un rêve, j'ai peur de l'avenir et de ses mauvaises surprises. Et puis, je ne sais pas ce que je veux pour l'instant. Une seule chose est sûre, je ne quitterai pas Anthony sans pouvoir lui parler face à face mais il ne reviendra pas avant deux mois. Hier je croyais encore que tout pouvait finir par s'arranger entre lui et moi, maintenant je ne sais plus. Je lui ai déjà tellement menti, je ne lui ai jamais parlé de toi, il ne sait même pas que tu existes, je n'ai jamais pu le faire… Mais le trahir encore plus ! Je ne pourrai plus me regarder dans la glace si… Terry, je ne sais pas ce que tu attends de moi mais j'ai besoin de temps pour remettre de l'ordre dans ma tête et dans ma vie, pardonne-moi si je te fais souffrir encore !

Elle ralluma une cigarette, sa main tremblait, la fumée qu'elle inhala lui donna l'illusion de calmer ses angoisses. Elle attendit avec anxiété ce qu'il allait dire.

- Je n'attends rien Candy et j'espère tout. Je ne te demanderai jamais rien que tu ne veuilles toi-même. La seule chose essentielle pour moi est de te savoir heureuse. Je ne me serais jamais permis de te dire tout ce que j'avais sur le cœur si j'avais pensé que tu l'étais avec Anthony. Je l'avais accepté auparavant, je l'aurai compris encore mieux aujourd'hui. Je ne prétendrais pas non plus être mieux que lui, ni mieux ni pire. Je ne le juge pas ni voudrais le dénaturer à tes yeux. Je suis loin d'être parfait ! Toujours aussi colérique et exigeant. Je fais difficilement confiance, ma nature est à jamais solitaire et je peux encore être blessant ou méprisant. On me dit même tyrannique sur scène, voir grossier et misanthrope. Je ne fais jamais d'efforts en société, quand quelqu'un ou quelque chose ne me plaît pas, je le fais savoir haut et fort. Je me soucie toujours aussi peu des convenances et du quand dira-t-on. Mais je pense être sincère et franc, fidèle en amitié, consciencieux et perfectionniste dans mon métier et respectueux des idées de chacun si on ne m'oblige pas à les endosser. Je fume toujours, il m'arrive encore de boire plus que de raison, par contre, j'ai cessé de me battre. Mais si on m'y obligeait, je le ferai encore.

Elle ne put réprimer un rire devant ce portrait de lui, elle y reconnaissait son Terry au caractère si particulier, qu'elle aimait mais qui l'avait aussi tant agacée autrefois.

- Tu as oublié de dire moqueur, boudeur, lunatique, orgueilleux et renfermé. Et je pourrai t'en citer plein d'autres.

- Je n'en doute pas, j'ai tous les défauts du monde. Et je ne fais rien pour que ça change, la seule chose qui ait changé, c'est que j'accepte de le dire moi-même. Je serai toujours un voyou infréquentable, un rebelle à l'esprit libre. Pourtant Candy, pour toi, si tu me le demandes, je suis prêt à m'améliorer à tes yeux.

- Non, Terry ! Reste tel que tu es. Il n'y a rien de pire que de vouloir changer l'autre. Je t'ai aimé ainsi, je ne voudrais jamais t'aimer autrement. Moi par contre, j'ai beaucoup changé et je ne crois pas que ça soit en bien. Ce que tu aimais en moi n'est peut-être plus.

- Je t'aime Candy, je t'aime toi, même un peu changée. Ton âme est toujours la même, belle et généreuse. C'est la culpabilité qui te ronge qui te fait douter de toi. Je connais bien ce sentiment pour l'avoir vécu si longtemps. Il faut savoir se pardonner pour en sortir sinon on meurt peu à peu. Il faut aussi beaucoup de courage, le courage de dire non, le courage de blesser plutôt que mentir. Si j'avais eu ce courage à l'époque, nous n'en serions pas là. Mais ça ne sert à rien de s'apitoyer sur le passé, tournons-nous vers l'avenir, on verra bien ce qu'il nous réserve. Il suffit d'espérer, l'espoir fait vivre. Réapprenons d'abord à nous connaître, laisse-nous une chance de tout recommencer. Te voir et pouvoir te parler me suffiront tant que tu ne te sentiras pas prête à autre chose. Et même s'il n'y avait jamais autre chose, être simplement encore ton ami, si tu veux bien, me semble déjà magnifique. Sois de nouveau heureuse Candy, avec ou sans moi, c'est tout ce que je désire.

Elle avait le cœur si ému en entendant sa voix si douce lui dire ça, autant d'abnégation lui donna plus de confiance en elle. Il reprit :

- Aujourd'hui Candy, ne pensons qu'à nous réjouir de ces retrouvailles, sans penser à demain. Tu as vingt-et-un ans, tu es libre d'être gaie et insouciante. Sèche tes larmes, je me charge de les porter pour toi.

Il porta sa main qui n'avait pas quitté la sienne pendant tout cet échange, à ses lèvres. Des frissons lui parcoururent le dos.

« N'être que ton amie, mon amour, alors qu'un baiser de toi me fait défaillir, je ne pourrai pas nous imposer ça longtemps. Oui, je veux y croire encore, ça en vaut certainement le coup. Moi aussi, je te voudrais enfin heureux Terry, tu le mérites. Et si c'est moi seule qui ait ce pouvoir, alors je me battrai, j'affronterai mes démons. Je veux être heureuse pour que tu le sois aussi. »

Elle lui sourit tendrement.

- Et si tu me racontais ta rencontre explosive avec Dothy !

Une fois son récit terminé elle rit de bon cœur.

- J'aurais aimé voir ça. A mon avis cette histoire de paquet n'était qu'un prétexte pour te rencontrer. Ce n'était quand même pas gentil de ta part de lui parler comme ça. Remarque, elle t'a bien remis à ta place, ça ne m'étonne pas d'elle, elle n'a peur de personne.

- C'est bien parce qu'elle m'a remis à ma place qu'elle m'est apparue sympathique. Elle m'a rappelée toi à notre première rencontre.

- Dothy, sous ses dehors hauts en couleur, est une des personnes les plus simples et généreuses que je connaisse. Comme moi, elle n'a jamais connu ses parents. Elle a beaucoup travaillé pour arriver à ce qu'elle a, toute seule. Elle a vécu, elle aussi un mariage désastreux, une vie pleine d'embûches. Et pourtant, je ne la connais que joyeuse et sans amertume. C'est la seule amie que j'ai à New York, elle est même plus que ça pour moi.

- Chicago doit beaucoup te manquer ?

- Oui, un peu. Mais surtout la maison Pony, sa colline, le lac Michigan et tous ceux que j'ai laissés là-bas.

- Et Albert ? J'avais appris qui il était vraiment, ça a été un sacré choc.

- Pour moi aussi. Oui, Albert, ce vagabond, grand amoureux de la nature et des animaux, est en fait William André, ce mystérieux millionnaire. Après s'être fait connaître à tous, il a essayé d'assumer son rôle de chef de famille mais il s'est vite ennuyé de cette responsabilité. C'est Archibald qui gère la banque et les affaires des André. Albert, lui, est reparti pour l'Afrique accomplir ses rêves, il n'a pas changé, toujours égal à lui-même et à ses idéaux. J'espère qu'il reviendra bientôt même si ce n'est que pour quelques jours. On s'écrit très régulièrement, il me manque, c'est légalement mon père adoptif en plus de mon plus vieil ami. Annie a eu un petit garçon, Jordan, il a déjà sept mois. Elle m'a envoyé des photos récemment, il lui ressemble beaucoup. Elisa aussi s'est mariée, avec un politicien. Elle est partie vivre à Washington il y a six mois, mais elle, elle ne me manque pas vraiment.

- Je plains son mari si elle est restée la même petite vipère qu'autrefois.

- Je ne sais pas ! Dit-elle en riant, j'espère pour lui que non. Et ta mère Terry, comment va-t-elle ?

- Elle va bien, elle est en tournée dans le sud à l'heure actuelle. Sa carrière se porte toujours bien mais elle envisage d'y mettre un terme bientôt. Elle file le parfait amour avec un architecte, elle va peut-être l'épouser. Entre nous, petit à petit, nous avons réussi à créer un lien profond. Quand nous nous voyons, même si ce n'est pas très fréquent, les choses se font naturellement, simplement. Elle m'apporte beaucoup de réconfort, c'est la seule famille que j'ai.

- Et ton père ?

- Il est mort l'année dernière, terrassé par une crise cardiaque. Je ne l'ai jamais revu depuis mon départ de Londres. J'aurai aimé pouvoir le revoir une fois même si sa mort ne m'a pas fait énormément de peine. Il n'a pas souffert, c'était pendant son sommeil. Je lui ai pardonné, je crois qu'il l'a fait aussi pour moi, enfin j'espère. Il avait du quand même être content d'être débarrassé de moi, il n'a jamais cherché à me ramener de force en Angleterre. Ca a du l'arranger, son vrai fils a hérité de ses titres sans avoir eu à rivaliser avec un bâtard.

- Non, Terry, il voulait le faire. Je lui ai demandé de te laisser libre quand il est venu au collège. Il m'a peut-être écoutée.

Il la fixa, encore plus émerveillé. C'était encore elle, toujours elle qui l'avait conduit vers sa destinée. Elle pencha la tête dans un mouvement léger qui mit plus de lumière dans sa chevelure.

- Ai-je oublié de te dire que j'adore ta nouvelle coiffure. Ça te va bien, tu es sublime, ensorcelante, divine.

Elle rosit, ses yeux en devinrent plus verts. La caresse de son regard brûlant ne pouvant dissimuler son désir d'elle l'enfiévra soudain. Elle but encore un peu, ça calma sa gêne. Il l'intimidait tellement mais l'enchantait aussi. Elle se sentit belle comme jamais elle ne l'avait été, elle voulait le séduire davantage. Elle lui envoya un regard provoquant et murmura d'une voix sensuelle :

- Et puis ? Continue ! N'es-tu pas Cyrano ? Ce soir je suis Roxie, diminutif de Roxane, séduis-la !

Il fut un instant désarçonné par sa témérité, puis excité par le défi et grisé par son jeu de séduction et son sourire irrésistible. Il laissa alors parler son cœur de poète.

« Tu es belle Roxie comme un printemps que l'on sait sans retour,

Éclatante au soleil, envoûtante au couchant,

Il émane de toi tout un parfum d'amour

Qui est constellation dans les yeux d'un amant.

Pour un regard de toi, émeraudes sans pareilles

Je brûlerai mon âme, je verserai mon sang,

Pour un baiser de tes lèvres vermeil

Et pour l'amour de toi Roxie, astre des jours. »

Elle avait encore bu pour égayer ses sens, il se rapprocha d'elle doucement, jusqu'à la frôler de son bras. Sa voix devint de plus en plus ardente et rauque. Elle aima cette sensation, cet émoi, ce timbre enivrant, ses yeux noyés dans les siens.

- Qu'aimes-tu en elle ?

« J'aime son regard doux qui me transperce l'âme,

J'aime son parfum qui enivre mon souffle,

J'aime le souvenir de ses lèvres sur les miennes,

J'aime son baiser et l'idée d'y goûter encore. »

Elle soupira, les cheveux de Terry frôlaient sa joue.

- Un baiser ! Elle ne peut, il y a trop de monde, trop de lumière.

Il éteignit avec ses doigts la flamme de la chandelle posée sur la table.

- La nuit désormais la protège, si elle ferme les yeux, le monde disparaîtra.

- Un baiser c'est beaucoup, c'est peut-être trop. Est-ce qu'il l'aime assez pour vouloir autant ?

- Il l'aime tellement qu'il en tremble de l'avouer.

Elle le sentit dans sa voix, sur ses lèvres fébriles si près de sa joue.

- Alors, puisqu'il l'aime tant, ce baiser qu'il le prenne, Roxane le veut.

Il s'empara de sa bouche. Elle gémit, lui aussi. L'extase les gagna tous les deux. La sensation de réunir enfin leurs âmes, de n'en faire plus qu'une, le plaisir absolu. Elle y mit fin quand le frôlement de sa cuisse contre la sienne la troubla plus que de raison. Elle rit un peu, un rire d'enfant, le rire de ses quinze ans. Il ralluma la bougie à l'aide d'un briquet.

- Roxie est partie, Juliette a ressuscité cette nuit, beau Roméo. Elle voudrait encore danser et elle a faim, terriblement faim.

-Va danser, douce Juliette.

Il se leva et l'aida à en faire autant.

- Aimes-tu la cuisine créole ?

- Elle l'aimera sûrement si Roméo l'aime.

Elle lâcha sa main et s'enfuit pour se mêler aux autres danseurs. Il la regarda encore avec tendresse, alluma une cigarette et partit vers le bar. Quand il en revint, elle dansait le fox trot, comme si elle l'avait fait toute sa vie. Son beau visage était redevenu plus serein, ses yeux pétillaient. Les autres danseurs semblaient l'avoir adoptée comme une des leurs. Elle, si blanche et si blonde au milieu de toutes ces peaux noires et ces cheveux sombres, donnait une touche de clarté à la salle. Elle l'illuminait de sa présence et de sa sensualité. Les femmes admiraient sa robe et son audace, les hommes ne pouvaient rester insensibles à sa beauté et sa grâce naturelle. C'était à qui danserait le plus près d'elle, elle s'en amusait, offrant des sourires à chacun.

« Ma Juliette, tu es la reine ce soir, vis, sois gaie, grise-toi, fais-toi plaisir, ne pense à rien d'autre. Même si le champagne en est la cause, peu importe, je préfère te voir ainsi que comme tout à l'heure. Qu'est-ce que j'ai fait ! Qu'est-ce qu'il a fait ! Posséder un tel trésor et le laisser s'étioler ! Non, c'est trop facile de l'accuser, tout est de ma seule faute mais ce n'est pas en me lamentant encore que je pourrai t'aider à redevenir celle qui jamais ne baissait les bras devant les épreuves de la vie. Je te ferai te relever comme tu l'as fait pour moi, je t'aime assez pour avoir cette force. Et puisque tu m'aimes aussi, je me battrai pour que plus rien ne puisse nous obliger encore à être séparés. Lui a eu sa chance, il ne te mérite pas, moi non plus sans doute mais je vais m'accrocher à ce nouvel espoir en te prouvant mon amour. Si tu décides de lui redonner sa chance, je m'inclinerai encore par amour pour toi. Tu es si belle, si désirable, aucun homme ne pourrait rester insensible, tu as été créée pour être aimée. Ce n'est pas possible qu'il ne t'aime pas, j'ai lu le contraire dans ses yeux. Mais c'est vrai que j'y ai lu aussi tant de choses, je ne saurais dire lesquelles, il y a forcément quelque chose qui a du m'échapper. Le temps me le dira certainement, en attendant, je ne dois surtout pas commettre l'irréparable. Si j'ai encore une chance de t'avoir à moi, je ne dois pas la ruiner pour de bas instincts, pas au risque de te faire culpabiliser davantage. Ça va être très difficile de résister, je ne dois pas boire plus, je ne dois plus penser qu'à ce qui est le mieux pour toi. C'est déjà tellement miraculeux ce qui m'arrive, en quelques heures j'ai atteint presque le sommet, je ferai tout pour te mériter. »

Pour passer le temps il partit discuter avec les joueurs de poker.

Elle, elle désirait se griser de danse. Son corps semblait se libérer de toutes les tensions emmagasinées depuis tant d'années. Elle avait aussi eu besoin de refroidir ses ardeurs. Ce deuxième baiser mêlé à l'ivresse avaient fait naître en elle un feu qui ne demandait qu'à se transformer en brasier. Elle savait qu'il ne serait pas sage de continuer ainsi mais le désir s'emparait de tout son être. Alors elle dansa jusqu'à en être en sueur et épuisée. Stacy, qui avait dansé près d'elle pendant quelques minutes, rit en la voyant trempée.

- Ma parole, cheveux de soleil, si ta peau n'était pas si blanche, je jurerais que tu as du sang noir en toi, tu as le rythme dans le sang.

- Qui sait Stacy ? dit-elle en riant, à demi essoufflée. N'ayant jamais connu mes parents, peut-être que l'un d'eux avait un ancêtre africain. Tu as déjà été en Afrique Stacy ?

- Jamais, je suis née ici. Mais j'aimerais bien pouvoir un jour aller voir la terre de mes ancêtres.

- Mon père adoptif y vit, il s'occupe d'une réserve d'animaux là-bas. Moi aussi j'aimerais bien y aller un jour.

- Oui mais en attendant, tu devrais plutôt aller te rafraîchir un peu et te sécher ou tu vas attraper la mort. Je ne voudrais pas que notre chef infirmière tombe malade ! Viens avec moi.

Elle sourit en voyant la blonde jeter des regards inquiets vers sa table.

- Ne t'angoisse pas, il ne s'est pas envolé ton chéri, il est avec Joseph à la table de poker. A mon avis, il n'a aucune envie de partir sans toi !

Candy rougit. Evidemment, avec tous ces événements, elle avait presque oublié que tout le monde avait du se rendre compte de leur intimité. Elle allait s'expliquer mais Stacy la devança.

- Tu sais, ici on a pour règle de ne jamais poser de questions et de garder ce qu'on voit et entend pour soi. Chacun est libre ici, entièrement libre.

Elle lui sourit encore chaleureusement avant de la laisser seule aux toilettes. En se voyant dans le miroir, Candy ne se reconnut pas. Ses yeux brillaient d'une fièvre inconnue, ses lèvres étaient rouges et gonflées, son teint par contre était livide et sa robe collée à sa peau laissait deviner les courbes de son corps. Elle laissa couler longtemps l'eau sur son visage et ses bras, la fraîcheur raviva un peu la couleur de ses joues. Puis elle se sécha longuement avec la serviette propre que Stacy lui avait donnée avant de la quitter.

« Est-ce cela le visage d'une femme amoureuse et emplie de désirs, est-ce comme ça qu'il me voit ? Tout le monde me dit que je suis jolie mais ce soir, dans ses yeux, j'ai l'impression d'être la plus belle du monde, la plus cultivée, la plus intéressante, la plus unique. Jamais Anthony ne m'a fait ressentir ça ! Terry ! Mon Terry ! mon Terry ? A moi, à moi ce soir, il suffirait de si peu pour que tu m'appartiennes enfin. Mais je n'en ai pas le droit ! Oh ! Anthony, pourquoi m'as-tu fais ça ? J'ai essayé mais tu ne m'aimes pas, pas comme lui ! Ses baisers me transportent dans des paradis, je meurs d'envie d'en connaître davantage. Quel amant es-tu ? Etre à toi ce soir sans honte et sans pudeur, mais ensuite… J'aimerai qu'il n'y ait jamais d'ensuite ! Pense à toi Candy, pour un soir, un soir seulement, toi et moi ! Demain, on verra… »

Quand elle regagna la table, en plus de son Terry, il y avait des couverts et un plat qui lui sembla à base de riz. Il la servit généreusement.

- Qu'est-ce que c'est ?

Elle goûta et trouva ça très bon.

- Jambalaya, c'est un plat créole. Ça te plaît ?

Elle acquiesça, la bouche pleine, et se consacra à son assiette. Lui mangea peu, il ne faisait que la regarder, ce qui ne fit qu'aggraver la faim de la jeune femme. Elle s'essuya la bouche et but une autre coupe de champagne.

- C'est excellent mais un peu épicé. J'ai le feu qui me monte à la tête.

- Le champagne ne va pas y remédier, dit-il amusé. Tu veux de l'eau ?

- Pas d'eau. Ce soir, je veux boire, rire et m'oublier. Et puis ce n'est pas désagréable cette chaleur, j'aime ça.

Elle lui envoya un regard coquin qui le fit frémir. Elle sortit une cigarette.

- Donne-moi encore du feu !

Il lui tendit son briquet en regrettant d'être entré dans son jeu avant qu'elle n'aille danser. L'alcool la rendait de plus en plus provocante, ce qu'elle dit ensuite le lui confirma.

- Il n'y a pas que le champagne et le jambalaya qui me brûlent ce soir !

Elle s'approcha de sa main et aspira une bouffée qu'elle rejeta en l'air, lui mettant sa gorge blanche sous les yeux.

« Eh bien, ça va être encore plus difficile que je le croyais ! »

Il ne broncha pas, concentré sur la promesse qu'il s'était fait auparavant, ne pas se laisser envahir par son profond désir. Pour elle, seulement pour son bien.

Elle réprima un soupir en le voyant soudain si lointain. Puis, en entendant la musique redevenir douce, en voyant les couples s'enlacer à nouveau, elle eut à nouveau un sourire évocateur.

- Tu m'invites ?

Elle le défia du regard, elle fut très déçue en le voyant dire non, elle faillit le planter là tout seul pour retourner danser avec n'importe qui mais elle eut une autre idée.

- Comme tu veux ! Alors sortons !

Cette fois, il ne vit pas d'autre solution que d'accepter.

- D'accord. L'air frais te dégrisera un peu.

- Je ne suis pas ivre, je sais encore très bien ce que je fais.

Elle se leva et partit vers la sortie, il la suivit, elle courait presque pour lui prouver ses dires. On leur apporta leurs manteaux, il couvrit Candy du sien, lui ouvrit la porte et la laissa passer. L'air froid la surprit, elle resserra les pans de sa pelisse sur son corps. Elle titubait un peu, il lui prit le bras. Ils ne parlaient pas, elle avançait dans la nuit et il suivait ses pas. A un moment donné, elle fit un faux pas et manqua de tomber. Il la rattrapa et la maintint contre lui, son bras autour de ses fines épaules. Elle se blottit plus près de lui, elle avait plus chaud et la douceur envahit son cœur. Puis, elle ne résista plus à son envie, elle se retourna et mit ses bras autour de son cou. Elle dut s'étirer pour atteindre ses lèvres, même avec ses hauts talons, il la dépassait de dix centimètres au moins. Lui ne put non plus résister à ce nouveau baiser, il était encore plus sensuel, profond, délicieux. Elle se donnait généreusement, totalement, passionnément. Il la serra plus fort, elle s'enhardit davantage, faisant glisser ses doigts sous son col de chemise. Il frissonna, ses caresses sur son cou et la naissance de sa poitrine l'emportaient vers un monde inconnu et merveilleux qui ne demandait qu'à être découvert. Il s'inonda de son parfum de roses, se reput des senteurs de fraises mêlées aux effluves de champagne et de tabac de sa bouche brûlante. Il l'explora pleinement jusqu'à en être drogué. Ses mains le démangeaient de se glisser sous son manteau, il allait le faire si l'aboiement d'un chien dans la nuit ne le fit reprendre contact avec la réalité. Il dut déployer un effort surhumain pour s'arracher à cette bouche qui lutta de toutes ses forces pour rester accrochée à la sienne. Elle leva ses yeux fiévreux vers lui, elle ne comprenait pas. Elle allait s'y jeter encore si elle ne vit dans son regard empli de désir cette frayeur qui lui rappela qu'elle était en train de le tourmenter. Elle se souvint de ce qu'elle lui avait dit, rester intègre à elle-même et à son mari, la promesse qu'il ne cherchera pas à en demander plus tant qu'elle ne sera pas libre de le faire. Elle eut terriblement honte de ses actes, elle sanglota, ôta ses mains de sa peau chaude et se blottit contre son torse.

- Tu as raison, j'ai trop bu. Pardonne-moi, je ne fais que me contredire et je te fais encore du mal.

- Non, Candy. Ce n'est pas un grand mal pour moi de te vouloir sans remords, sans honte et sans partage. Au contraire, si tu finis par me redonner une chance quand tu seras à nouveau en paix et sans doutes, tu feras de moi le plus heureux des hommes. C'est parce que je t'aime que je ne veux pas que tu te donnes à moi cette nuit. Bien que mon désir soit immense, tu mérites mieux que ça. Si ça doit avoir lieu entre nous, ce ne sera pas un acte de désespoir ou un simple assouvissement de nos corps. Ce sera mieux que ça, ce sera l'aboutissement de notre amour éternel.

Elle eut un soupir de bonheur et serra sa main dans la sienne.

- Je t'aime Terry, je t'aime mon amour.

Il sourit, l'espoir grandit encore. Ils marchèrent de nouveau côte à côte, son bras entourant ses épaules, le sien sur sa taille, le cœur en paix et en harmonie avec celui de l'autre.

- Regarde ! Une étoile filante, c'est rare à cette époque de l'année ! Fais un vœu, Candy.

Elle vit le trait de lumière qui s'évanouit très vite dans la profondeur de la nuit, elle sourit.

- Faisons-le ensemble Terry, puisque c'est le même.

Il la sentit trembler sous son bras.

- Tu es transie ! Il vaudrait mieux que je te ramène chez toi.

Elle le regarda, elle ne se sentait pas prête à le quitter déjà. Lui ne semblait pas non plus enthousiaste à cette idée.

- Viens t'installer à l'arrière de la voiture, il y fera plus chaud.

Il la ramena jusque là, lui ouvrit la portière. Elle s'assit sur la banquette en cuir. Il se pencha pour attraper une couverture sur la plage arrière et la couvrit avec.

- Assieds-toi près de moi.

Il accéda à sa demande, ils pouvaient bien se le permettre, il n'y avait aucun mal à ça. Il ferma la portière, elle se cala contre sa poitrine, il lui offrit de sa chaleur.

- Tu es bien ?

- Je ne me suis jamais sentie mieux.

Une douce tiédeur finit par engourdir son corps, elle ronronna et ferma les yeux, bercée par les battements du cœur de son aimé dans son oreille. Elle ne tarda pas à s'assoupir. Quand elle se réveilla, la couverture avait glissé, elle avait les pieds gelés. Terry dormait, elle entendait sa respiration régulière. Elle s'accroupit pour lui relever les jambes pour qu'il soit dans une meilleure position. Elle ôta ses chaussures et ses propres sandales, s'allongea à nouveau contre lui et rabattit la couverture sur leurs deux corps unis l'un à l'autre. Elle caressa ses cheveux et enfouit son visage dans son cou jusqu'à ce qu'elle s'endorme à nouveau.

Quand il s'éveilla, le jour pointait à peine. Il crut qu'il émergeait d'un long et merveilleux rêve mais une mèche de cheveux blonds qui lui chatouillait la joue et la douceur de ce corps contre le sien le rassura. Ce n'était pas une fois de plus un de ces songes illusoires que son sommeil lui envoyait si souvent, mais une réalité. Elle était dans ses bras cette petite fée qui avait tant illuminé sa jeunesse et tourmenté sa vie de jeune homme, la seule qu'il n'ait jamais aimée et qu'il aimait aujourd'hui plus que jamais. Le souffle de sa respiration dans son cou lui procura un sentiment de paix intérieure qu'il ne pensait ne plus jamais connaître. Il huma à nouveau sa chevelure dorée, ça suffit pour qu'elle tourne son joli visage vers le sien.

« Que tu es belle dans ton sommeil ! Tu sembles enfin apaisée, plus sereine. Je donnerai n'importe quoi pour effacer de ton cœur toutes les blessures que la vie t'a infligées. C'est moi seul qui suit la cause de tout ce gâchis, je ferai tout pour redonner un sourire à ton cœur comme tu l'as fait pour moi quand j'étais si perdu. Si ça ne tenait qu'à moi, je t'enlèverais pour te garder toujours à mes côtés mais c'est à toi de suivre le chemin qui te conduira là où tu le désires. Tu dois faire tes choix seule pour te libérer du poids du passé. Moi, je ne dois que te soutenir dans ce combat et te prouver sans cesse mon amour. »

Il effleura sa joue, elle entrouvrit les yeux, un sourire illumina ses traits.

- Bonjour mon amour.

- Bonjour mon prince, aurais-je dormi cent ans ?

- Quelques heures seulement. J'aurais aimé t'offrir un endroit plus confortable.

- C'est la première fois que je passe la nuit dans une voiture, c'est une expérience intéressante, dit-elle en riant. Quelle heure est-il ?

- Presque six heures.

- Alors, la nuit s'en est allée, c'est fini.

Sa voix avait des notes de tristesse.

- Un autre jour commence, une autre histoire peut-être. Rien ne finira jamais entre nous.

Il lui posa un baiser sur le front.

- Non, jamais mon amour.

(1) Ce grand hangar servant de cabaret à la population noire d'Harlem est fictif mais il pourrait être aussi le futur Cotton Club qui était aussi au départ un hangar transformé en dancing de New York, dans le quartier de Harlem. C'est le champion de boxe poids lourd Jack Johnson qui ouvre ce Club de Luxe à la 142e rue et l'Avenue Lenox à Harlem en 1920. Owney Madden, un contrebandier et gangster connu reprend le club en 1923 alors qu'il est emprisonné à Sing Sing et change son nom en Cotton Club. Il est en activité pendant et après la Prohibition. Alors que le club se distingue par les meilleurs musiciens noirs de l'époque tels que Duke Ellington, Cab Calloway, Louis Armstrong ou Ethel Waters, il refuse généralement l'entrée aux noirs. Ceux-ci peuvent y travailler mais pas y danser ni s'asseoir dans la salle.J'ai donc imaginé un cabaret à Harlem où la population noire a toute liberté, qui comme la clinique, existe grâce à un certain acteur aux idées ouvertes et généreuses.

Les poèmes ou citations sans précision d'auteur sont de ma création, Paul Verlaine et Edmond Rostand ont et seront souvent cités dans ma longue histoire.

Fin du chapitre 3