« Nous l'avions rêvé » de Diogène

Chapitre 5 « Au fil de l'eau »

Elle arriva au quai des ambassadeurs à dix-neuf heures. Le River Green était à quai, un magnifique yacht de croisière, apparemment réservé à une clientèle plutôt fortunée. Elle y fut accueillie par un homme en livrée d'époque, un maître d'hôtel en quelque sorte, d'une discrétion et d'une politesse exemplaire. Une fois qu'elle se fut nommée, en l'occurrence Roxie Hart, il la conduisit à sa cabine qui était en fait une luxueuse suite. Le mobilier était lui aussi d'époque. Un somptueux lit à baldaquin entouré de fins voilages blancs, deux fauteuils et un sofa, un psyché, une coiffeuse garnie de tout le nécessaire pour qu'une dame se rende attirante. A chaque coin de la chambre, de hauts tabourets, et sur chacun de très belles gerbes de fleurs. Une salle de bain avec une baignoire de marbre rose et des robinets dorés, était attenante à la chambre. Une autre porte cachée derrière une lourde tenture pourpre, donnait sur un petit couloir et une nouvelle porte identique. Elle allait l'ouvrir quand elle comprit qu'elle ne pouvait qu'être un passage communiquant avec la chambre d'à côté. Elle mit son oreille contre la paroi, tout n'était que silence. Elle se sourit à elle-même et rentra dans sa chambre sans fermer le verrou de sa propre porte. Il lui restait un peu moins d'une heure pour se préparer. Elle prit un long bain parfumé d'eau de rose, puis elle se vêtit, se coiffa de la perruque brune, arrangea les anglaises autour de son cou blanc, se poudra légèrement, se maquilla les yeux et les lèvres discrètement, se parfuma généreusement et termina en posant une petite mouche au coin de sa bouche. Elle s'observa dans le miroir, sa robe en damassé de soie était du même vert que ses yeux. Elle grimaça devant le décolleté pigeonnant, révélant une partie de sa poitrine laiteuse.

« A cette époque, les femmes en dévoilaient plus que de nos jours ! Je dois faire avec ! »

Elle prit une étole de soie du même vert et en couvrit ses épaules, regarda la pendule, dix-neuf heures cinquante cinq. Elle sortit de la chambre et prit la direction du pont, prête pour cette rencontre tant attendue qui lui fit battre le cœur un peu plus fort. Ses petits pieds avançaient nerveusement, elle scrutait les alentours dans la nuit déjà installée. Elle distingua un couple en train de s'embrasser, un autre ou la dame riait aux éclats, elle avança plus loin, atteignant bientôt l'arrière du navire. Par les ondoiements de l'eau, elle comprit que le bateau naviguait sans bruits. Elle sentit alors une profonde chaleur envahir son cœur et en comprit tout de suite la raison en voyant une silhouette agrippée à la rambarde. Il lui tournait le dos, dans la même position qu'à leur première rencontre sur le Mauritania, il devait être perdu dans ses pensées comme autrefois. Elle se glissa furtivement derrière un gros mât, elle vit son profil aristocratique et se mit à le contempler avec bonheur. Ses beaux et longs cheveux bruns étaient attachés en catogan et les mèches sur son front lui balayaient le visage sous la caresse du vent léger. Il lui parut encore plus beau dans son bel habit blanc et doré du temps du roi soleil. Elle se rassasia de cette vision, elle aurait pu le faire pendant mille ans mais en voyant pointer un sourire à ses lèvres, elle comprit qu'il avait décelé sa présence. Elle se mit dos au mât et attendit qu'il se manifeste. Elle n'eut que quelques secondes d'attente avant d'entendre sa voix sensuelle interroger.

- Qui êtes-vous ? Que me voulez-vous ?

- Je suis celle que vous attendiez, celle que vous espérez, celle qui vous libérera de votre triste prison. Je suis votre destinée.

Elle le sentit s'approcher et se colla davantage à son mât.

- Laissez-moi voir à quoi ressemble ma destinée, est-elle belle ?

- Certains le disent, elle, elle l'ignore. Dans vos yeux, elle s'y trouve belle, elle aime ce qu'elle peut y lire.

A chaque fois qu'il se rapprochait, elle s'esquivait. Elle tournait autour du mât, ce jeu dura quelques secondes, c'était amusant, elle pouffait un peu. Tout s'accéléra et elle se fit prendre. Il n'avait plus bougé et quand elle avança à nouveau, il la reçut dans ses bras. Il la contempla, ses yeux pleins d'étoiles en dirent long sur son impression.

- Ce soir, elle est brune, elle est plus que belle, elle est éblouissante.

Son regard glissa sur son corps, un vertige le gagna en découvrant son décolleté.

- C'est une séduisante tentation pour celui qui, depuis une éternité ne rêve que d'y goûter et y goûter encore !

Elle soupira, ce qui fit davantage gonfler sa poitrine. Il fut tellement bouleversé qu'il ne put s'empêcher d'y poser ses lèvres. Ce fut léger et furtif mais elle sentit sa colonne vertébrale parcourue par une décharge électrique. Il se reprit vite et reposa son regard sur son joli visage rose d'émotion. Il sourit.

- Elle a aussi le nez plein de taches de son et…

- Et ?

- Et j'adore ça.

- Un jour, quelqu'un lui a dit que ça lui allait très mal, dit-elle les yeux moqueurs.

- C'était un idiot ou un menteur assurément.

- Je crois plutôt que c'était quelqu'un qui avait peur. Peur d'ouvrir son cœur, peur d'être blessé encore. Elle aussi connaissait cette même peur. Elle l'aima dès le premier regard mais n'osa se l'avouer que quand il s'embarqua pour l'Amérique, la laissant seule et désespérée. Elle arriva trop tard au port, le bateau venait de partir et elle comprit à cet instant qu'elle ne pourrait jamais être heureuse loin de lui.

- S'il pouvait revenir en arrière, il l'aurait arrachée à ce sinistre collège et l'aurait emmenée.

- C'est ce qu'elle aurait aimé mais il l'ignorait. Alors elle est partie elle aussi, pour le retrouver. Quand elle arriva à la maison Pony, il venait encore de partir depuis quelques minutes. Elle n'eut que le temps de voir la trace de ses pas dans la neige, sur sa colline. Le destin n'a fait que s'acharner contre eux, mais aujourd'hui elle y croit à nouveau. Pour lui, elle bravera encore les tempêtes car elle l'aime plus que jamais.

Il avait l'air émerveillé par ses dernières paroles. Il la prit dans ses bras, leurs bouches s'unirent pour un profond baiser plein de promesses. Puis, il la serra fort en soupirant et murmura à son oreille :

- Ma Candy, mon immense amour, pardonne-moi ! Je t'ai fait tellement de mal alors que je t'aime tant !

- Je n'ai rien à te pardonner Terry. Rien n'est de ta faute ni de la mienne. Si je t'ai dit tout ça, c'est pour que tu n'oublies jamais que depuis notre première rencontre, je n'ai cessé de t'aimer et que je suis certaine que je t'aimerai toujours. Mon âme et mon cœur, depuis, t'appartiennent, pour l'éternité. C'est toi le seul grand amour de ma vie. Alors, bientôt, je me libérerai de mes chaînes pour être entièrement à toi mon amour, très bientôt, je te le promets.

Elle le sentit trembler dans ses bras, il la serra plus fort. Elle leva son visage vers le sien, vit les larmes briller dans ses yeux, lui fit don d'un sourire gorgé d'amour et refit le voyage vers ses lèvres pour sceller d'un autre baiser plein de tendresse la promesse qu'elle venait de lui faire. Puis elle reçut une brassée de mots d'amour dans son oreille et quelques légers baisers dans le cou qui firent hérisser sa peau. Il cessa quand sa bouche le brûla trop, mais il était si heureux, bientôt rien ne l'empêchera d'en goûter davantage, elle sera enfin à lui, à lui seul.

- Regarde ma chérie, elle semble nous souhaiter d'être heureux tous les deux, ensemble.

Candy leva les yeux et la vit, la liberté éclairant le monde, immense avec son flambeau brandi vers le ciel. Jamais elle ne l'avait vue d'aussi près.

- Liberté ! Oui mon âme, heureux ensemble ! Enfin libres de s'aimer comme bon nous semble ! Lundi, je prendrai le train pour Philadelphie.

Elle se replongea dans son regard d'océan.

- J'irai affronter mon passé. Je lui dirai la vérité et je l'informerai de ma décision de divorcer. Je dois le faire maintenant, pour moi il n'y a plus de doutes.

Il serra très fort sa main, elle sourit.

- Je ne comptais te le dire que demain, au retour mais je ne peux rien te cacher longtemps, je t'aime trop pour cela. Ce sera un moment pénible mais quand je reviendrai, mon esprit sera libéré.

- Candy, il faut que je t'avoue quelque chose.

- Quoi ? Fit-elle, inquiète en voyant son regard troublé.

- Quand j'ai divorcé, mon secrétaire a choisi le cabinet d'avocats qui lui semblait le plus renommé de New York. C'était Bradley and Co.

Elle fixait ses yeux, attendant la suite avec anxiété.

- Quand j'ai été convoqué pour signer les papiers prononçant le divorce, j'ai vu le nom de celui qui s'est chargé du dossier. Ça a été un choc, c'était un hasard complet mais ce nom, c'était…

- Anthony ?

- Oui. Et… je n'ai pas pu m'empêcher de vouloir le rencontrer. J'étais curieux de savoir à quoi il ressemblait. Nous n'avons échangé que quelques mots mais c'est comme ça que j'ai su que tu vivais désormais à New York.

Elle baissa les yeux, il pâlit, pensant avoir fait quelque chose de mal. Elle, songeait au moment où son mari lui avait dit qu'il s'occupait d'un dossier concernant une personne célèbre. Jamais elle n'aurait pu supposer qu'il s'agissait de Terry. Ainsi, ils s'étaient tous les deux rencontrés. Elle pensa à sa propre rencontre avec Susanna. Le destin était étrange, lui qui avait tant semé d'embûches pour les séparer, semblait vouloir aujourd'hui réparer ses erreurs.

- Candy !

Sa voix tremblait, elle releva la tête vers lui, ses yeux étaient inquiets.

- Cela n'a aucune importance Terry, mais merci de me l'avoir dit. Moi aussi, j'ai quelque chose à te dire. Ça paraît incroyable, mais au fond, ça ne l'est peut-être pas. Moi aussi, j'ai rencontré Susanna par hasard, dans une boutique de parfums. C'était début avril, je ne savais pas encore que vous aviez divorcé. Elle était avec son ami, elle m'a laissé son adresse, elle voulait me parler. Je ne l'ai jamais revue, j'ai essayé d'aller la voir mais elle était absente. Après, je n'ai plus osé y retourner, pourtant j'avais envie de savoir, ça me rendait malade. Et puis, Dothy m'a fait lire un journal qui annonçait ton divorce. Devant elle, j'ai fait semblant que ça m'indifférait mais j'ai compris pourquoi Susanna désirait me parler. Et tout s'est enchaîné très vite, ma plus grande crainte et mon plus grand désir se sont réalisés. Maintenant je sais que le destin s'est débrouillé pour réparer ses erreurs, il ne me fait plus peur. Ça nous prouve simplement que nous avons raison d'y croire à nouveau.

Il la regardait avec tellement d'adoration qu'elle sentait son cœur prêt à exploser. Elle lui releva une mèche brune qui tombait dans ses yeux, posa sa joue contre la sienne en l'étreignant tel un précieux trésor. Il ferma les yeux, empli de confiance enfin en lui et laissa son cœur parler de nouveau.

- Candice Neige, tu es ma lumière, ma raison d'être. Sans toi, tout était si noir, si vide, si froid. Seul le théâtre m'a permis de tenir en incarnant tous ces personnages plus vivants que moi. J'imaginais que tu étais dans la salle, je voyais ton merveilleux sourire, et c'est à toi seule que je m'adressais. Même si la distance nous séparait, j'espérais que ma voix parviendrait jusqu'à toi, pour que tu saches que je t'aimerai toujours quoi qu'il advienne. J'ai voulu être le meilleur pour que tu sois fier de moi. Et puis, quand j'ai cru que tu ne m'avais jamais vraiment aimé puisque tu avais retrouvé Anthony, j'ai été anéanti. Mais je me suis raccroché à l'idée que tu étais heureuse, alors j'ai poursuivi mon chemin, seul et bien décidé à le rester toute ma vie en gardant mes souvenirs précieusement dans mon cœur. Je n'avais alors plus qu'un but, être celui que tu aurais voulu que je sois.

Quand mon père est mort, j'ai été surpris car je croyais qu'il m'avait déshérité. Il n'en fut rien. Bien sûr, il ne m'avait pas légué ses titres, de toute façon, je les aurais refusés mais il m'avait quand même couché sur son testament, en me léguant une partie de sa fortune. Je me suis retrouvé à la tête d'un important capital dont je ne savais que faire. J'ai d'abord pensé le refuser, et ne garder que le manoir en Ecosse pour les souvenirs que j'y avais avec toi, les plus beaux souvenirs de ma vie. Et puis, je me suis dit que cet argent pouvait servir à quelque chose d'utile, je ne pense pas que ça aurait plu au Duc de Grandchester mais, puisqu'il m'avait laissé cet argent, je comptais m'en servir comme bon me semble.

Candy releva la tête et le regarda de nouveau avec profondeur. Il ouvrit alors les yeux et poursuivit.

- Un jour, j'ai atterri par hasard à Harlem. J'ai été confronté à la pire misère que je n'ai jamais vue. Je me suis dit que puisque j'avais les moyens d'aider des gens, j'allais le faire. J'ai pensé à toi, je t'ai revue dans ta petite clinique soigner avec tant de gentillesse les pauvres gens et ça m'a donné une idée.

Elle le regarda avec tant de surprise qu'elle ne releva pas le fait qu'il ait pu la voir dans la clinique du docteur Martin alors qu'elle n'y avait travaillé qu'après leur rupture.

- Terry, qu'est-ce que tu es en train de me dire ?

- Je me suis dit que l'urgence était de leur apporter les moyens de se soigner. Je ne suis pas médecin, bien sûr, alors il a fallu en trouver un. Ça n'a pas été facile mais mon secrétaire a fini par en dénicher un complètement désintéressé par l'argent et dénué d'aprioris.

- Terry !

Elle comprit enfin de quoi il était question, tout était clair en elle désormais, il était…

- Monsieur T, c'est toi ? Evidemment, T comme Terrence ! Comment ai-je pu ne pas faire le rapprochement ! Alors c'est toi qui m'as offert ces livres ?

Il se dit qu'il allait passer un mauvais quart d'heure en voyant la colère sur son visage mais cette fois il ne s'en inquiéta pas. Il fit une grimace amusée.

- J'avais envie de te faire un cadeau pour ton anniversaire. Je ne savais pas alors que j'allais te retrouver le soir même.

- James Garner, c'est lui ton secrétaire ? Cette rencontre n'était bien sûr pas un hasard. Son malaise était feint n'est-ce pas ?

Il hocha la tête.

- Malgré tout, je suis heureuse de savoir qu'il n'a pas de problèmes cardiaques. C'était ton idée ?

- C'est moi qui te l'ai envoyé, c'est vrai. Je l'ai fait uniquement parce que je ne voyais que toi pour accepter d'aider le docteur Richard dans sa tâche. Personne d'autre que toi n'a eu cette générosité de le faire, et bénévolement en plus.

- Comment savais-tu que je ne travaillais pas ailleurs ?

Il parut gêné subitement, elle comprit.

- C'est lui qui te l'a dit ?

Son silence fut pour elle un acquiescement. Elle sentit la rage l'envahir, ainsi son mari avait clamé à tout va sa condition.

- Qu'est-ce qu'il t'a dit exactement ? cria-t-elle.

- Candy ! Quelle importance ! J'ai seulement pensé que tu ne pouvais pas être pleinement heureuse sans exercer ta vocation. Cette idée me dérangeait. Je voulais savoir si c'était ton choix ou le sien.

- Alors il t'a dit que je n'avais aucun métier, et toi tu as décidé de t'insinuer dans ma vie sans que je ne le sache !

Il reprit peur en voyant son expression si douloureuse. Elle s'éloigna et posa ses mains sur la rambarde en regardant la statue de la liberté qui s'éloignait, devenant de plus en plus petite.

- Candy ! Implora-t-il, je ne pouvais pas faire autrement. Je n'avais pas le droit d'apparaître ouvertement à tes yeux, je m'étais juré de ne jamais chercher à te revoir depuis ton mariage. Je voulais seulement que tu sois heureuse et ça me permettait d'être encore un peu proche de toi.

Elle sentit la colère s'éloigner. Tout ce qu'elle retint, c'est qu'il n'avait pensé qu'à elle. Elle réalisa la douleur qu'il avait du ressentir en ne la pensant pas heureuse. Il serait resté dans l'ombre toute sa vie s'ils ne s'étaient pas retrouvés. Il n'avait voulu que son bonheur, en s'oubliant.

- Viens là ! dit-elle d'une voix redevenue douce en fixant toujours l'horizon.

Il s'approcha lentement, le cœur fébrile. Elle se tourna vers lui et posa ses mains sur son torse.

- Terrence Grandchester, monsieur T ou qui que tu sois d'autre, je t'aime et je t'aimerai encore pendant les mille ans à venir. Et je suis fière de toi, immensément fière, compléta-t-elle d'un doux sourire.

- Ça veut dire que tu ne m'en veux pas ? fit-il de son irrésistible et diabolique sourire.

- Je t'en voudrais terriblement si tu ne m'embrasses pas sur-le-champ.

Il s'exécuta avec un grand soulagement et un immense bonheur. Cette fois, ils y mirent toute la passion contenue dans leurs cœurs. Il s'aventura un peu sur ses épaules dénudées, sa nuque, les lobes de ses oreilles et sa gorge laiteuse. Il posa ses lèvres avec dévotion sur chaque centimètre de son visage, en s'enivrant de son parfum et en se repaissant des soupirs de plaisir de l'élue de son cœur. Elle le laissa un peu à ses découvertes, émerveillée par l'effet que ses baisers et ses caresses lui procuraient. Elle aurait aimé pouvoir en recevoir plus et en donner autant. Elle en mourait d'envie mais d'une part son intégrité, et de l'autre l'indisposition de sa condition féminine l'en empêchaient. Pourtant, elle n'avait pas la force de le repousser, elle n'en eut pas besoin. Il ralentit et ce fut lui encore qui eut la volonté de canaliser son désir.

- Tu me rends fou ! haleta-t-il dans son oreille. Excuse-moi, je me suis emporté.

- C'est de ma faute, j'aurai du choisir une robe moins… suggestive. Tu vas penser que je le fais exprès !

- Même si tu portais un col roulé et une robe informe, mon désir serait aussi fort. Tu es trop belle pour te cacher mon amour, laisse-moi ce plaisir. Il y a seulement huit jours, même dans mes rêves les plus fous, je n'imaginais pouvoir te regarder, te parler et encore moins savoir mes sentiments partagés. Je suis heureux ! Moi qui ne pensais plus jamais l'être ! Et je pourrais encore attendre des mois ou des années maintenant que je sais que tu m'as choisi !

- Je t'ai choisi il y a de cela six ans Terry. Je t'appartiens depuis tout ce temps. Toutes ces années, j'ai entendu ta voix me parler, j'ai senti ton cœur résonner dans le mien, je n'ai fait que penser à toi. Tu n'auras pas des années à attendre, juste le temps nécessaire pour être à nouveau libre. Moi aussi, j'ai hâte.

Ils étaient tellement à leur bulle de bonheur qu'ils n'avaient pas entendu l'homme s'approcher d'eux et tousser bruyamment. Il dut le refaire plusieurs fois et de plus en plus fort pour se faire remarquer du couple d'amoureux. Ce fut Terrence qui l'entendit et il se tourna vers lui. Candy en voyant son aimé se détacher d'elle, regarda dans la même direction que lui. C'était l'homme qui l'avait accueillie à son arrivée.

- Veuillez m'excuser, madame, monsieur. Mais madame est servie.

Il avait parlé dans une langue étrangère, le français, pensa-t-elle en comprenant le mot madame. Elle fut surprise d'entendre Terry lui répondre dans la même langue. L'homme s'inclina et s'éloigna.

- Qu'est-ce qu'il a dit ?

- Que madame était servie, traduisit-il.

- Madame seulement ?

Elle se mit à glousser, il rit aussi, retrouvant la Candy espiègle et parfois un peu naïve de sa jeunesse.

- C'est une expression française pour dire que le dîner est servi. C'est la politesse française de s'adresser aux dames seulement.

Elle rit encore plus puis reprit son sérieux.

- J'ignorais que tu parlais le français ?

- Et l'italien, et un peu l'espagnol. C'est une des rares choses que mon père m'a obligé à faire pendant mon enfance, que j'ai mis à cœur à respecter. Ça m'a permis de me plonger dans la littérature française et italienne, en particulier la poésie qui tu le sais, me passionne. Les traductions perdent dans la beauté des vers.

Elle l'étudia, les yeux emplis d'admiration. Elle songea qu'auprès de cet homme qui l'éblouissait tant, la vie promettait une avalanche de surprises journalières. Elle se sentait tellement fière qu'il l'ait choisie elle, parmi toutes les autres. Lui qui était l'un des plus beaux de ce pays, lui qui était adulé par des nuées de femmes qui se seraient damnées pour un sourire de lui. Elle serra un peu plus fort sa main pendant qu'ils traversaient le pont pour rejoindre les cabines.

- Qu'est-ce qu'il y a ? lui demanda-t-il tendrement en voyant son regard troublé le détailler.

- Rien. Je me disais juste que j'avais beaucoup de chance de t'avoir rencontré.

- Moins que moi mon amour, lui répondit-il d'un merveilleux sourire, portant sa main à ses lèvres.

-OOOoOOO-

Le dîner fut un enchantement. Elle appréciait la délicatesse de la cuisine française depuis qu'Anthony la lui avait fait découvrir mais elle n'avait pas encore osé se risquer à ces choses bizarres que les français mangent parfois, à savoir les escargots et les cuisses de grenouilles. Le vin était capiteux, elle but modérément. Elle savourait son dessert, un Paris-Brest, quand des interrogations lui revinrent à l'esprit.

- Terry ? demanda-t-elle la bouche encore pleine de gâteau.

- Oui, ma gourmande lui répondit-il, amusé, en posant son verre.

Elle haussa les épaules, avala rapidement et s'essuya les lèvres de sa serviette. Ils étaient installés dans un box particulier, comme les autres passagers du bateau, dans une douce intimité seulement perturbée par le maître d'hôtel qui avait accompli discrètement son service.

- J'ai cru t'entendre dire tout à l'heure que tu m'as vue dans la clinique du docteur Martin à Chicago, c'est bien ça ?

Il soupira, comprenant son interrogation. Il sortit son paquet de cigarettes et son briquet de sa poche, la questionna du regard pour savoir si ça ne la gênait pas. Elle hocha négativement la tête.

- C'était quelques semaines après notre séparation. Je suis passé à ce moment là par une période très sombre, j'ai eu la sensation de perdre pieds. Tout ce en quoi je croyais avant me donnait la nausée. Même le théâtre ne m'intéressait plus, je me suis mis à boire. Susanna et son inutile sacrifice me donnait envie de vomir quand j'ai réalisé qu'il me faudrait désormais consacrer ma vie entière à cette femme que je n'aimais pas. J'avais honte, terriblement honte de ne pas être capable d'éprouver autre chose que de la pitié pour elle et encore plus honte de t'avoir abandonnée, de t'avoir laissée partir sans réagir, sans t'avoir dit que je t'aimais, sans avoir eu le courage de te raconter ce qui s'était passé. Quand je t'ai vue sur le toit de cet hôpital, quand elle a dit que c'est toi qui l'as empêchée de se suicider, j'ai senti mon sang se glacer. La fille que j'aimais venait de sauver la vie de celle qui s'était interposée entre nous, celle qui s'était éprise de moi sans même que je m'en rende compte. Quand elle m'avait dit qu'elle m'aimait, je n'avais pas prêté tellement d'attention à cela, pensant que ce n'était qu'un caprice, que ça allait vite lui passer. J'aurais du à ce moment là lui dire avec plus de conviction qu'elle n'avait rien d'autre à attendre de moi que mon amitié, que mon cœur était pris pour toujours par celle qu'elle avait rencontrée à Chicago et à qui elle avait menti par jalousie. Bien sûr, quand elle a été écrasée par ce projecteur, j'ai eu peur pour elle, je ne voulais pas qu'elle meurt à ma place. Après son amputation, toute la troupe Stratford lui a tourné le dos. Ils ne pensaient qu'à la première de Roméo et Juliette. Il ne restait à Susanna que sa mère qui ne cessait de me répéter qu'elle avait besoin de moi, que je devais lui consacrer le reste de ma vie pour payer ma dette. Quelques jours avant ce drame, je t'avais envoyé une invitation. J'étais tellement heureux à l'idée de te revoir. Je ne t'avais envoyé qu'un aller simple, je voulais que tu restes à mes côtés, je voulais te demander de m'épouser. J'avais acheté une bague, une petite émeraude sur un anneau d'or fin, malheureusement, de rage je l'ai jetée dans l'Hudson, je ne pourrai jamais te l'offrir !

Il sourit de cette anecdote, elle, pâlit plutôt, jamais elle ne s'était doutée qu'il voulait se marier avec elle à cette époque.

- Tous mes espoirs ont été détruits en une seule nuit. Mille fois j'ai revécu ce moment, en me reprochant d'être resté paralysé d'effroi, de ne pas t'avoir couru après. Un jour, j'ai envoyé promener la compagnie Stratford, j'ai dit à Susanna que j'avais un voyage à faire, elle m'a dit qu'elle m'attendrait. J'ai pris le premier train pour Chicago. Je voulais te dire que c'était trop dur pour moi, que je t'aimais toujours. Mais ma honte et mon manque de courage étaient plus grands encore, j'ai erré de bars en bars jusqu'à ce qu'une rencontre imprévue m'oblige à me confronter à la réalité ou du moins à ce que nous prenions tous les deux pour la réalité.

- Qui as-tu rencontré à Chicago ?

- Albert. Il m'a montré la clinique où tu travaillais. De loin, je t'ai vue au milieu des enfants, fière et déterminée à poursuivre ta vie, à continuer ton travail envers et contre tout, sans t'apitoyer sur toi-même comme je le faisais. Cette fille, que la vie avait déjà tellement blessée, que moi aussi j'avais blessé sans le vouloir, cette petite orpheline, si courageuse, si généreuse, me donnait encore une grande claque en pleine figure. Moi, le fils d'aristocrate anglais, moi qui n'avais jamais eu à me soucier de savoir ce que je mangerai et où je dormirai demain, moi le fils à papa, j'osais me plaindre ! Je n'en avais pas le droit ! J'avais été assez lâche et assez idiot pour laisser le bonheur s'en aller sans que je ne fasse rien pour le retenir. Je devais sans me plaindre affronter mon châtiment. Alors je suis reparti, en me jurant cette fois de tout faire pour que tu n'aies jamais plus honte d'avoir un jour mis tes espérances dans un type comme moi.

- Oh ! Terry ! Je n'ai jamais eu honte ! Dit-elle, le cœur au bord des larmes. Quand j'ai lu dans la presse que tu avais disparu de Broadway, j'étais certaine que ce ne serait que provisoire, que tu allais vite te relever et reprendre ta place. Et tu n'as jamais été un fils à papa ! Tu as eu toi aussi ton lot de souffrances, l'argent ne fait pas tout, tu le sais autant que moi. C'est vrai que je me suis accrochée à mon travail. Me consacrer aux autres, c'est une manière de m'oublier. Il n'y a que comme ça que j'arrivais à me sentir utile et vivante. Albert a cru comme les autres que j'allais mieux, que j'avais surmonté cette épreuve, comme toujours. Ils étaient habitués à me voir me relever à chaque fois, j'ai pris l'habitude de toujours cacher mon chagrin aux autres, je n'aime pas qu'on s'inquiète pour moi. Alors j'ai fait en sorte qu'ils ne le voient pas. Alistair venait de mourir à la guerre, moi je te savais vivant, ça aurait pu être encore pire. Pourtant, mes nuits étaient glaciales, mon cœur réduit en miettes, ça a été la pire épreuve que j'ai connue et je ne m'en suis jamais remise.

Du courage ! Peut-être, mais pas celui qu'il aurait fallu. J'aurais du me battre à tes côtés pour notre bonheur au lieu de m'enfuir comme je l'ai fait, tant j'ai eu peur de t'entendre dire que Susanna m'avait remplacée dans ton cœur en se sacrifiant pour toi. Ne me place pas sur un piédestal, Terry, je ne suis pas plus forte qu'une autre. J'ai moi aussi épousé quelqu'un pour de mauvaises raisons, juste parce que j'avais peur de finir ma vie seule. Depuis, elle n'est plus qu'une suite de mensonges et je n'ai pas vraiment de raisons d'être fière de moi. Pourtant, je ne vais pas passer le reste de mes jours à avoir honte. Ce qui est fait, est fait. Nous avons l'occasion aujourd'hui, d'écrire de nouvelles pages de nos vies. Peut-être, parce que, malgré toutes nos erreurs, nous avons réussi à garder intacte la chose la plus importante, notre amour l'un pour l'autre. Alors, faisons-le ! Il est certain que si tu étais venu me voir à Chicago pour me dire que tu m'aimais toujours, je t'aurais supplié de rester près de moi. Si tu m'avais laissé l'ombre d'une espérance que tout n'était pas terminé, à n'importe quel moment, je n'aurais jamais accepté d'épouser Anthony. Et si tu m'avais demandé d'être ta maîtresse, que tu sois encore marié ou plus, que je le sois ou pas, je l'aurais accepté, quitte à en payer le prix.

Il blêmit, réalisant pleinement toute l'étendue de son amour, un amour plus fort et plus violent que tout, comme le sien pour elle.

Elle lui sourit et reprit :

- Mais tu ne l'as pas voulu, j'ai compris à ce moment, quand tu m'as dit que mon bonheur était plus important que le tien, combien j'ai eu raison de garder mon amour pour toi aussi pur qu'au premier jour. Tu es quelqu'un de bien Terry, quelqu'un de parfait à mes yeux, le seul pour moi qui mérite la profondeur de mes sentiments. Sois fier de toi Terry, ton âme est belle, ton cœur sincère et fidèle. J'ai toujours vu un avenir brillant pour toi, c'est au-delà de mes espérances !

- C'est toi maintenant qui me place sur un piédestal dit-il plus ému qu'il ne le montra, un sourire tendre aux lèvres. J'ai seulement pris exemple sur toi.

- Tu avais déjà toutes ces qualités en toi avant que je ne te rencontre. J'ai juste essayé de t'en faire prendre conscience. C'est toi seul qui as su les exploiter. Regarde ce que tu as réalisé à Harlem, c'est tellement généreux et désintéressé !

- C'est facile quand on est riche !

- Non, Terry. Tu es le seul à l'avoir fait. Et je sais qu'il n'y a pas que l'argent là dedans. Tu t'es investi totalement, tu as donné beaucoup de toi, tu leur as apporté l'espoir, tu les as amenés à être fiers d'eux même. Toi, tu ne juges pas les gens sur leur couleur, leur origine, leur milieu social ou leurs préférences sexuelles. Tu ne vois que selon ton cœur, tu vois le meilleur des autres. C'est une des nombreuses choses que nous avons en commun. Dothy m'a dit, il y a quelques jours, qu'elle avait vu en toi quelqu'un de rare, de la race des seigneurs. Elle ne se trompe jamais car elle aussi est capable de voir au-delà des apparences.

Il ne put s'empêcher d'en rire, pour masquer un peu son émotion.

- Elle a déjà oublié comment je l'ai accueillie à notre première rencontre !

- Non, mais elle a traversé ton armure, mon chéri ! dit-elle moqueuse. Terrence Grandchester se doit s'être dur et arrogant, c'est l'image de l'acteur, ça fait partie de la légende, tu te protèges derrière lui et c'est aussi ce que veut ton public, il ne connaît que ça. Mais, Terry, pour les gens qu'il aime est tendre, plein de bontés et de prévenances. Moi, je préfère ce côté de toi, s'il n'existait pas, je ne t'aurais jamais aimé !

- Je suis démasqué ! se moqua-t-il tendrement, ma réputation est réduite à néant !

- Depuis six ans mon cœur, rit-elle. Tu n'as plus peur de te montrer tel que tu es aujourd'hui, c'est une bonne chose.

- J'ai dû mûrir ! Et avec toi désormais, je serais incapable de tricher. J'ai tant regretté d'avoir perdu mon temps à cacher mes sentiments, je ne veux plus jamais rien te cacher. Le silence est pire que la vérité, aussi douloureuse soit-elle. A ce propos, il y a des choses dont je ne suis pas fier mais tu dois les savoir, peut-être que tu les sais déjà… Les journaux parlent beaucoup, ils ne disent pas toujours que des mensonges. J'ai rencontré beaucoup …

- Terry ! le coupa-t-elle, Le passé ne compte pas, seul aujourd'hui et demain sont importants pour moi. Je ne veux rien savoir pour le moment, je n'en ai ni le droit ni l'envie. Plus tard, mais peu importe ce que tu as fait, je n'étais pas là. Dis-moi seulement ce que tu ressens maintenant.

- Maintenant, il n'y que toi et je voudrais que nous puissions toujours tout nous dire, sans tabous, sans craintes et sans honte. Je sais bien qu'on ne peut refaire le passé mais ce passé a fait de nous ce que nous sommes aujourd'hui, il peut resurgir à tous moments.

- Je ne comprends pas où tu veux en venir, de quel passé as-tu peur ? Du tien ou du mien ?

- Ton passé n'en est pas encore un Candy, tu pourrais changer d'avis quand tu iras lui parler.

- Non, Terry. Je ferai ce que je t'ai promis. Tu n'as pas confiance en moi ?

Elle se sentit triste mais en voyant son sourire, elle comprit qu'il n'avait eu besoin que de la réentendre le lui dire.

- Plus qu'en moi-même, mon amour.

- Alors, n'en parlons plus. Jamais je ne te mentirai, pas à toi. Je sais que tu ne me mentiras jamais non plus, j'ai confiance en toi plus qu'en moi-même. Est-ce qu'il y a quelque chose d'autre que tu voudrais savoir ? demanda-t-elle enfin en le voyant encore se troubler.

- Oui, mais c'est délicat. En plus, ça ne me regarde pas mais…

- Tout ce qui me concerne te regarde dorénavant. Demande-moi !

- Je voudrais savoir pourquoi tu n'as pas eu d'enfant.

Elle ne lâcha pas son regard pour lui répondre.

- Je ne sais pas Terry, ça n'est jamais arrivé. Je ne sais pas non plus si c'est de son fait ou du mien. Un médecin que j'ai consulté à Chicago m'a assuré que tout était normal en moi. La nature ne l'a pas voulu, elle seule sait pourquoi.

- Mais tu en voulais, n'est-ce pas ?

- Eh bien, tu sais que j'adore les enfants, quels qu'ils soient. J'ai toujours rêvé d'en avoir au moins un à moi, oui j'en voulais. Mais je ne regrette plus que ça ne soit jamais arrivé, si ça avait été le cas… je ne serais pas ici, avec toi aujourd'hui. Si ça peut être possible, j'aimerais en avoir un de l'homme que j'aime.

Elle vit ses yeux briller, il prit sa main et la serra fortement.

- Si un jour nous avions un enfant ensemble, je serai le plus heureux des hommes. Mais même si ça n'arrivait jamais, je t'aimerai de la même manière. Il y a des tas d'enfants en ce monde qui ne rêvent que d'avoir des parents qui les aimeront.

Elle buvait ses paroles. Quand il prononça cette dernière phrase qu'elle grava à jamais dans sa mémoire, un immense bonheur la submergea.

- Candy mon amour, dès que ce sera possible, tu deviendras ma femme et d'une façon ou d'une autre, nous aurons la famille dont nous avons toujours rêvé, celle qui nous a tant manqué, nous la construirons ensemble.

-OOOoOOO-

Après la représentation théâtrale où ils rirent beaucoup du jeu de la troupe et de son indémodable créateur, il fut organisé un bal comme au temps du roi soleil. Comme les autres hommes, Terrence portait une perruque blanche et poudrée qui lui permettait de se fondre dans l'anonymat. Les loups étaient aussi de rigueur, ainsi personne ne savait qui était qui. Ils dansèrent au son des compositions de Lully, des saltimbanques se mêlaient aux invités dans des numéros de jonglerie, d'acrobatie et de magie. L'un d'eux fit apparaître un rose derrière l'oreille de Candy, il la lui donna, mimant le geste que son cœur souffrait de tant de beauté, il la fit aussi tournoyer un instant. Elle s'en amusa beaucoup et lui offrit une élégante révérence à l'issue de son numéro. Une belle et aérienne gitane dansait en aguichant les hommes, elle leur montrait ses jambes quand les foulards colorés qui formaient sa jupe volaient autour d'elle, donnant l'impression d'un arc-en-ciel virevoltant. Elle cherchait sa victime, elle passait d'un homme à l'autre en les frôlant de ses bras nus. Elle jeta son dévolu sur Terrence et se mit à lui tourner autour. En tant qu'acteur professionnel, celui-ci se prit au jeu de la belle bohémienne, il rit en entamant un duo de séduction avec elle. Candy les regardait, ne se sentant pas jalouse, ce n'était qu'un jeu et elle était certaine de l'amour de Terry pour elle. Elle sourit et eut envie tout de même de se joindre au spectacle. Elle s'approcha d'eux en souriant toujours. La gitane était maintenant accrochée au cou de Terry, il la renversa et lui posa un baiser au coin des lèvres. Le public remarqua cette belle brune aux bras croisés qui semblait dérangée par cette scène et comprit ses intentions. Ils s'en mêlèrent en manifestant des « hou ! » réprobateurs. Candy frappa dans le dos de la bohémienne rousse. En se retournant, celle-ci vit le clin d'œil de la brune et rentra dans son jeu. Elle la repoussa et se colla davantage à son partenaire. Les gens contestèrent à nouveau, Candy insista en réitérant son geste, l'autre lui demanda par gestes ce qu'elle voulait. L'outragée lui fit comprendre que cet homme était à elle. La gitane haussa les épaules et étala ses cuisses aux regards pour montrer qu'elle avait de quoi prétendre aussi à ce titre. Candy ne se démonta pas et souleva aussi le bas de sa robe en révélant ses jolies jambes gainées de soie blanche. Elle osa même plus en gonflant sa poitrine pigeonnante. L'autre eut une mine attristée en posant ses mains sur la sienne, plus plate, mais finit par lui faire comprendre qu'elle avait d'autres arguments en réserve. L'infirmière posa alors sa main sur son cœur, désigna Terry pour qu'elle comprenne qu'elle aimait cet homme. La rousse lui fit comprendre la même chose, le public montra encore sa réprobation et se mit à crier que : puisque deux femmes désiraient le même homme, que celui-ci fasse son choix lui-même. Terry, très amusé devant ce face à face compliqua les choses en leur montrant qu'il ne savait qui choisir. Les femmes firent la tête en lui tournant le dos, les bras croisés. Alors il les désigna toutes les deux, deux pour le prix d'une, pourquoi pas ? Il les prit toutes les deux par la taille, très fier au milieu d'elles. Elles le repoussèrent, scandalisées, et lui tournèrent encore le dos. Il demanda muettement l'avis des spectateurs, montra la bohémienne, les « hou ! » fusèrent à nouveau. Il désigna donc la brune, cette fois le public approuva. Il repoussa la gitane qui voulait se raccrocher à lui, elle se jeta à terre de désespoir, feignant de pleurer. Il posa ses mains sur la taille de Candy qui ne broncha pas, jouant la carte de la vexation et du mépris. Elle le snoba, le repoussa, il insista, la couva d'attentions. Leur manège dura quelques minutes puis il se mit à genoux pour la supplier de lui revenir. Elle questionna les spectateurs du regard pour savoir si elle devait lui pardonner, ils approuvèrent. Alors, elle l'attrapa par les pans de sa veste pour le relever et posa sa bouche sur la sienne. Puis, d'une impulsion, elle le repoussa à nouveau plus violemment en riant aux éclats. Il se laissa tomber, elle lui tourna le dos et alla vers la gitane pour l'aider à se relever. Elle prit sa main, mit son bras autour de ses épaules et lui posa un baiser au bord des lèvres. Elle lui désigna l'homme et lui fit mine qu'il n'en valait vraiment pas la peine. La bohémienne lui sourit, mit son bras sur sa taille et riant toutes deux, elles s'éloignèrent en laissant l'homme à terre, seul et désespéré. Le public, surpris de cette chute inattendue rit beaucoup et applaudit le spectacle. Les deux femmes lui firent une révérence, la belle gitane ramena sa compagne à son amoureux, elles l'aidèrent à se relever, ils saluèrent tous trois leur public, puis la gitane réunit la main de Candy dans celle de Terry, leur donna une bise à chacun et partit en dansant et virevoltant. La musique reprit, les gens se dispersèrent sans plus s'occuper du couple. Candy entraîna son compagnon vers la table des boissons. Elle prit une flûte de champagne, en but un peu, puis fit boire le reste à Terry en souriant. Une fois désaltéré, il confia à son oreille :

- Tu m'avais caché tes dons de comédienne, mon ange. Il faudra que je songe à te donner un rôle dans ma prochaine pièce.

- Pourquoi pas ! dit-elle en riant. Qu'as-tu pensé de ma chute ?

- Surprenante, drôle et terriblement frustrante pour moi.

Elle rit plus fort.

- C'est l'arroseur arrosé. Je me suis amusée comme une folle. Après tout, elle est belle la bohémienne, même une femme peut l'admettre et la préférer à un homme au cœur d'artichaut.

- Oui, très belle.

Ses yeux n'avaient jamais été plus bleus et plus flamboyants. Derrière son loup, elle sentit la caresse de son regard qui la déshabillait.

- Et très désirable, poursuivit-elle d'une voix suave.

- Très désirable, très sensuelle, très excitante.

Elle comprit qu'il ne parlait pas de la bohémienne, elle rosit derrière son masque. Un peu plus encore lorsqu'il se pencha à son oreille.

- Quand viendra le jour où je pourrai te croquer ma si belle tentatrice, moi le pauvre hère qui me consume pour toi depuis des siècles, je passerai le reste de ma vie à te prouver que mon désir est si puissant, qu'aucune bohémienne aussi belle soit-elle, ne pourrait te remplacer dans mon cœur.

- Tu seras peut-être déçu murmura-t-elle en frissonnant sous le frôlement de ses doigts sur son bras nu.

Il lui sourit de son sourire le plus séducteur, celui qui la rendait folle, celui qu'il ne réservait qu'à elle.

- Cela m'étonnerait beaucoup ma chérie. Tout en toi respire l'amour et la volupté. Même Vénus pâlirait sous ton ombre, mon unique et même un aveugle pourrait s'en rendre compte. Tant Pis pour lui s'il n'a pas su te garder et tant mieux pour moi. Je n'ai été jaloux que de lui dans ma vie, terriblement envieux. De quelqu'un qui possédait pour moi le plus précieux des trésors, quelqu'un que je croyais être l'objet d'adoration de la femme que je vénère. J'aurai donné tout ce que je possède pour être à sa place mais aujourd'hui je ne peux plus que le plaindre sincèrement, je n'ai plus de raisons de l'envier.

En parlant, il lui caressait la main gauche, à l'emplacement où huit jours plus tôt il y avait encore une alliance. Elle l'avait retirée dès le lendemain de leurs retrouvailles, ça ne lui avait pas échappé quand elle l'avait rejoint au théâtre. Ça avait été un symbole très fort pour l'encourager davantage dans ses espérances.

- Pourtant, poursuivit-il d'une voix désormais mal assurée. Si tu te trompais, s'il t'aime malgré tout, s'il ne veut pas que tu le quittes, si…

- Terry ! l'interrompit-elle, bouleversée. Ecoute-moi bien…

Elle se tut, un homme s'approchait d'eux. Il prit une flûte de champagne mais au lieu de repartir, il resta sur place pour la boire en lorgnant le décolleté de la jeune femme, un sourire aux lèvres.

- Il fait chaud, n'est-ce pas ! dit-il en se rapprochant d'elle. Ça donne soif !

- Alors buvez et fichez-moi la paix ! rétorqua-t-elle furibonde en entraînant son compagnon vers la sortie.

Terrence ne put s'empêcher de rire devant sa réaction brutale qui avait surpris l'homme et l'avait laissé muet, la bouche ouverte et l'air idiot.

- Il ne manque pas de culot celui là, avec son air de poisson pas frais !

Fit-elle d'un ton énervé en longeant d'un pas pressé les couloirs qui menaient vers les cabines, sans lâcher la main de Terry qui peinait à la suivre malgré ses plus grandes jambes. Il fut alors pris d'un fou rire incontrôlé. Elle le regarda et rit également. Ils riaient toujours, Terry se tenait les côtes lorsqu'ils pénétrèrent dans la cabine de Candy et qu'elle referma la porte derrière eux.

- Un air de poisson pas frais ! reprit-il en bégayant, en se pliant en deux et en se tenant à la porte.

- C'est ce à quoi il m'a fait penser avec ses gros yeux glauques et sa bouche en cul de poule !

Il rit encore plus fort. Elle, se calma, elle ôta son loup et sa perruque brune.

- Et de plus, il avait un air lubrique qui m'a donné la nausée.

Elle passa ses mains dans ses cheveux en les ébouriffant pour qu'ils reprennent leur tenue naturelle. Ce geste mit fin au fou rire du jeune homme. Il la retrouvait enfin tel qu'il la préférait, avec ses vrais cheveux, si blonds, qu'il adorait.

- Il t'a juste trouvé à son goût et il te l'a fait comprendre. Ce n'est qu'un homme… comme moi.

Elle s'approcha de lui, lui ôta également son masque et sa perruque.

- Toi, c'est différent. Je t'aime et tu es très beau. Et je ne supporte pas d'être interrompue par un malotru alors que je voulais te dire une chose cruciale pour moi.

Elle noua ses mains sur sa nuque en se plongeant dans ses yeux.

- Plus rien ni personne ne m'empêchera désormais de revenir vers toi. Même s'il voulait me retenir, qu'il m'aime ou pas, je le quitterai. Il me serait impossible maintenant de prolonger cette situation, impensable qu'il puisse encore… me toucher. J'aurai l'impression de te tromper toi ! Et l'idée m'en est insupportable. Tu sais, avant même que je te retrouve, j'ais songé à le quitter, ça n'aurait pas pu finir autrement de toute façon. Nous sommes beaucoup trop différents, nous n'avons plus rien en commun aujourd'hui, seulement notre famille. J'ai déjà envoyé une lettre à Albert pour lui faire part de ma décision. Il sera certainement déçu, c'est son neveu, mais il comprendra. Je dois le quitter avant que tout ce que nous avons partagé de bon ne soit plus remplacé que par des choses trop moches qui nous feraient nous détester. Je n'aimerais pas cette idée, je ne l'ai pas aimé comme j'aurais du mais suffisamment pour vouloir garder son souvenir dans mon cœur. Je ne l'ai probablement aimé que comme un ami mais avec autant de force, c'est ce qui m'a fait me méprendre sur mes sentiments. C'est son terrible accident de cheval qui m'obsédait en Angleterre, je m'en suis longtemps sentie responsable parce qu'il est arrivé en ma présence, il voulait m'éblouir. Mais ce n'était qu'une grande amitié, je n'étais qu'une enfant, j'ai pu faire la différence quand j'ai su que je t'aimais. Ça aurait peut-être pu marcher s'il était resté ce garçon là, je ne sais pas ce qui l'a rendu si différent, l'accident sans doute, en tout cas je ne suis pas celle qu'il lui fallait. Et s'il m'aimait, s'il m'aime encore, il ne me l'a jamais prouvé, ni même dit. Mais peu importe, si je suis amenée à choisir entre ton bonheur et le sien, c'est le tien que je choisirai, et le mien puisque l'un ne va pas sans l'autre. Tu n'en doutes pas n'est-ce pas ?

- Pas une seule seconde mon amour, dit-il noyé dans la sincérité de ses vertes prairies. Mais l'idée de te laisser partir seule, sans rien pouvoir faire, m'angoisse un peu. Ça me rassurerait si tu demandais à Dothy de t'accompagner !

- Elle me l'a proposé, dit-elle en souriant. Mais j'ai refusé. Elle doit mettre en place sa collection d'été, elle sera très occupée dans les jours à venir. Et c'est quelque chose que je dois accomplir seule, c'est nécessaire. Mais je ne le serai pas vraiment, ton amour m'accompagnera, il sera ma force et mon courage. Ne crains plus rien, après, je ne te quitterai plus jamais.

Il prit son visage dans ses mains avec dévotion et porta sa jolie bouche à ses lèvres dans un baiser d'une tendresse infinie. Puis il la souleva dans ses bras, elle lui sembla plus légère qu'une plume et il tournoya quelques secondes avec elle, riant tous deux aux éclats. Elle ferma les yeux sentant sa tête tourner mais tellement heureuse. Puis elle le sentit tituber, elle s'accrocha plus fort à lui. Quand elle rouvrit les yeux, elle cria en pouffant toujours. Il avait fait un faux pas et s'affala par terre, sans la lâcher et en la protégeant de son corps.

- Tu ne t'es pas fait mal ?

- Mal ? Il riait encore. Je ne me suis jamais senti aussi bien de toute ma vie. Rien n'est meilleur que de t'avoir dans mes bras.

- Rien n'est meilleur que d'être dans tes bras.

- Tu es à moi, seulement à moi, à moi pour l'éternité.

Elle se souvint de son rêve récurrent, il prononçait les mêmes mots que dans ce rêve. Ce n'en avait pas été un, c'était une prémonition.

- Oui, je suis à toi pour l'éternité mon beau rebelle.

Elle caressa son visage et ses cheveux, y posa aussi ses douces lèvres humides. Puis elle colla son front au sien, le regard déterminé.

- Et tu es à moi pour toujours, jamais plus je ne te laisserai partir, plutôt mourir.

L'espoir d'un rêve en place d'être possible, Cyrano aurait pu donc le vivre aussi.

« Sens-tu mon âme, un peu, dans cette ombre qui monte ?

Oh ! Mais vraiment, ce soir, c'est trop beau, c'est trop doux !

Je vous dis tout cela, vous m'écoutez, moi, vous !

C'est trop ! Dans mon espoir même le moins modeste,

Je n'ai jamais espéré tant ! Il ne me reste

Qu'à mourir maintenant ! »

- Ne mourrons pas encore, murmura-t-elle en souriant. Il nous reste encore tant de bonheurs à partager toi et moi.

- Dis-moi ce que tu voudrais à l'instant, je le ferai pour toi.

- Maintenant ? Tout ce que je voudrais ?

- Tout.

Elle eut un sourire pervers et le regard coquin.

- Tu n'as pas peur de ce que je pourrais te demander ?

- Il n'y a qu'une chose qui me fait peur en ce monde, c'est de ne pas t'avoir près de moi.

- Eh bien, à l'instant, je voudrais… Non, pas ça, elle eut un regard empli de malice. Plutôt… Non plus. Ah ! Je sais. J'aimerais… Elle sourit. Quelque chose de simple, quelque chose que tu fais si bien. Joue-moi encore de l'harmonica, j'en ai tant été privée. Je sais qu'il ne doit pas être bien loin de toi, dans ta poche peut-être.

- Oui mais pas celle-ci. Dans mon autre veste, je vais aller le chercher.

Il se releva sans la lâcher, la garda dans ses bras et la déposa délicatement dans le sofa. Elle le vit prendre la direction de la porte de sortie.

- Si tu passes par-là, ça ira plus vite, lui dit-elle ironiquement en lui montrant la porte qui reliait les deux chambres.

- Je l'aurais fait si elle n'était pas verrouillée du côté de ma chambre, répondit-il le sourire narquois.

Elle lui tira la langue, il rit et se moqua.

- Mon petit singe est de retour !

Elle prit un coussin et voulut lui lancer à la figure mais il l'évita et fila rapidement.

« Oh ! Toi ! Tu vas me le payer ! »

Puis elle sourit de béatitude.

« Non, même tes moqueries m'ont manquées. Tout sauf ton absence et ton silence m'est infiniment précieux. C'est pour moi un tel bonheur que tu sois resté le même qu'autrefois. Tu avais raison Dothy, nous allons si bien ensemble. J'ai tellement de chance d'être aimée autant que je l'aime ! J'aimerais tant que toi aussi tu puisses connaître un tel bonheur. Je vais prier très fort pour que ça arrive ma merveilleuse amie, ma sœur de cœur. »

Quand il reparut, empruntant cette fois le sas qui séparait leurs deux chambres, elle l'accueillit d'un sourire gorgé d'amour. Elle lui fit signe de s'asseoir en face d'elle. Il l'étudia et demanda d'un sourire candide :

- Tu n'es pas fâchée ?

- Je ne l'ai jamais été. Appelle-moi comme il te plaira, ça m'est égal puisque tu m'aimes.

- Oui et pour toujours, ne l'oublie jamais plus, dit-il en se penchant pour effleurer ses lèvres.

- Promis mon amour.

Puis une douce mélodie envahit la pièce. Il jouait face à elle, elle le regardait, fascinée. Le temps passa, un temps imprégné de plénitude et de douceur. Quand il s'arrêta, une heure s'était écoulée, pour eux, une seconde à peine. Il lui tendit les bras, elle se lova contre lui, la tête sur son épaule. Il caressa longtemps ses mèches blondes et son autre main s'entrelaça dans celle de sa dulcinée.

Lorsqu'elle s'éveilla, elle pensa qu'elle ne s'était assoupie que quelques minutes. Une envie pressante l'obligeait à s'échapper des bras aimés. Elle le vit dormir paisiblement, un sourire angélique aux lèvres. Elle se détacha doucement de lui en le contemplant avec tendresse.

« Poursuis ton rêve mon amour, il doit être doux, il te rend encore plus beau, plus attendrissant. »

Elle partit vers la salle de bain sur la pointe des pieds. Elle en profita pour ôter sa robe et son corset qui la serrait et fit un brin de toilette. Elle revêtit sa chemise de nuit et sa robe de chambre, chaussa ses mules et retourna dans la chambre. Il n'avait pas bougé, dormant toujours profondément. Elle hésita à le réveiller, elle eut envie de se blottir contre lui mais c'était peut-être trop en vouloir. Après tout, le sofa était assez confortable pour une seule personne. Elle ramassa le coussin qu'elle avait jeté, en prit un autre et les glissa doucement sous sa tête. Elle lui ôta ses chaussures et souleva ses jambes pour les allonger sur le sofa. Il bougea un peu mais ne se réveilla pas. Elle prit l'édredon sur le lit et l'en couvrit. Elle posa ensuite ses lèvres sur son front puis éteignit les lumières, retira sa robe de chambre et se glissa sous les draps du lit. Elle ne tarda pas à se rendormir et à entrer sans le savoir dans le merveilleux rêve de l'homme qu'elle aimait, leur rêve interdit.

-OOOoOOO-

Lorsqu'elle s'éveilla à nouveau, le jour se levait à peine, la cabine n'était pas encore très éclairée. Elle se rendit compte tout de même tout de suite que le sofa était vide. Apparemment, il était retourné dans sa chambre. Elle se couvrit de sa robe de chambre et sortit du lit en étirant ses membres. Elle regarda par le hublot et découvrit les premiers rayons du soleil levant qui annonçaient une belle journée. La porte reliant les deux chambres était ouverte, elle y jeta un coup d'œil et constata que la deuxième était légèrement entrouverte aussi. Elle écouta un instant mais ne perçut aucun bruit. Elle eut envie d'aller voir s'il dormait toujours, elle hésita un moment puis la curiosité fut la plus forte. Elle poussa tout doucement la porte et passa sa tête à l'intérieur. La chambre était identique à la sienne, le même mobilier. Elle tourna son regard en direction du lit et eut une vision qui lui coupa le souffle et fit s'accélérer les battements de son cœur. Elle savait que la sagesse serait de tourner les talons sur-le-champ mais elle se sentit hypnotisée et ne put détacher ses yeux de l'homme à demi nu couché en travers du lit. Le drap qui le couvrait partiellement laissait entrevoir un dos large et puissant aux muscles bien dessinés, des bras forts aux biceps allongés. La faible clarté projetait des ombres sur sa peau souple et luisante. La jeune femme se sentit toute tremblante devant ce corps beau et fort, sa taille étroite et la naissance de ses fesses couvertes du drap fin qui semblait glisser de plus en plus sous la respiration du jeune homme. Elle sentit son visage et son corps la brûler, son sang se mettre à bouillir. Lorsqu'elle le vit bouger un peu et qu'elle crut qu'il allait se tourner vers elle, elle s'éclipsa le plus vite possible, repoussa la porte et regagna sa chambre. Elle s'enferma dans la salle de bain, se baigna le visage d'eau fraîche pour tenter d'apaiser le feu qui s'était emparé d'elle. Puis elle s'assit sur le rebord de la baignoire, les mains plaquées sur sa poitrine comme pour tenter de ralentir son cœur tressautant. Elle se ressaisit enfin, ouvrit les robinets de la baignoire, se déshabilla et se laissa glisser dans l'eau tiède et bienfaisante qui calma un peu sa tension.

« Je n'ai jamais rien ressenti de tel auparavant. Si le pouvoir de l'amour peut me mettre dans un tel état rien qu'en le voyant, qu'est-ce que ça va être quand… Je n'avais qu'une idée en tête, celle de posséder et d'être possédée à l'instant. Anthony aussi est beau mais sa nudité ne m'a jamais autant bouleversée. Ça ne m'a jamais été désagréable mais je ne cherchais pas à le vouloir la première, le plaisir ne venait qu'ensuite, les yeux fermés, en imaginant Terry à sa place. Combien de femmes ont du défaillir de bonheur dans tes muscles puissants ? Beaucoup, d'après ce que tu as voulu m'avouer et que j'ai refusé d'entendre. Je voudrais n'avoir été que la seule à ressentir ce désir insatiable de t'avoir en moi mais c'est impossible. Ça l'était déjà sûrement il y a quatre ans, tu n'avais que dix-huit ans mais tant de femmes te couraient après. Même si ton cœur et ton âme m'ont toujours été fidèles, ton corps lui, et tes désirs d'homme, désirs naturels pour un jeune homme aussi séduisant et pas uniquement physiquement, ont du caresser tant de femmes ! Il y en a certainement plusieurs dans ce pays que tu as du laisser désespérées et brûlantes d'amour ! Mais je ne dois pas me laisser submerger par la jalousie, ça serait trop stupide. Ces femmes n'ont finalement pas eu grand chose de toi, pas plus que je n'en ai donné à Anthony, un corps vide. Susanna en a eu encore moins, je n'ai jamais pu la détester ni l'envier. Elle a du être très malheureuse, elle aura toujours ma gratitude éternelle pour avoir sauvé ta précieuse vie. Vivant et en bonne santé, même sans moi, était préférable à te perdre à jamais, ça m'aurait tuée aussi. C'est moi que tu as choisie, pourquoi moi plutôt qu'une autre ? Quelle importance, je ferai tout pour que ça ne change jamais. Je serai bientôt ta femme puisque tu le désires toujours et je m'efforcerai d'être celle qui te rendra heureux, en allant au devant de tes moindres désirs, en te donnant tout de moi, sans crainte, sans orgueil, sans pudeur inutile. Je ne serai pas que ta femme, ça ne me suffirait pas. Je serai ton unique maîtresse, ta meilleure amie, ta confidente. Et je l'espère avec force, la mère de tes enfants. Dès que je le pourrai mon Terry, je te couvrirai d'amour, je t'inonderai de plaisirs, je te surprendrai et te rendrai encore plus fier de ta petite Candy du collège Saint-Paul et de ce merveilleux été en Ecosse, où tes lèvres ont uni à jamais nos existences par un baiser volé. Depuis nous ne formons plus qu'un seul cœur et une seule âme. Nous n'avons vécu que les mêmes choses, ressenti les mêmes émotions, même à des kilomètres l'un de l'autre. Même la mort ne pourra nous séparer ! »

Quand elle sortit de ses pensées, l'eau du bain était devenue beaucoup trop froide. Elle en sortit et se frictionna énergiquement le corps avec une serviette douce et tiède. Avant de revêtir une robe de lin bleu pâle, elle ne put s'empêcher de s'étudier dans le miroir. Il lui renvoya le reflet d'un corps de femme au sommet de son épanouissement, mince mais aux formes voluptueuses. Ses seins n'étaient ni trop petits ni trop volumineux, hauts et fermes mais souples sous sa main. Elle caressa l'endroit où Terry y avait posé ses lèvres. Tout le reste de son corps était ferme, sans graisse inutile, sa jeunesse sportive et téméraire y était sans doute pour quelque chose. Ses fesses étaient rondes et lisses, ses cuisses fuselées, ses hanches voluptueuses, prêtes pour l'enfantement. Sa peau était laiteuse mais hâlait assez facilement au soleil. Jusqu'à présent, elle ne s'était jamais vraiment préoccupée de son physique. On lui disait souvent qu'elle était jolie. Depuis qu'elle la connaissait, Dothy n'avait cessé de répéter qu'elle était très belle et qu'elle devait en faire un atout et en profiter un peu mais elle n'en avait jamais vu l'intérêt. Anthony ne lui faisait que rarement des compliments, il lui faisait comprendre son désir par ses caresses, puis, une fois celui-ci assouvi, il redevenait indifférent et lointain. Terry, lui avait déjà prouvé mille fois et de toutes les façons, combien il la trouvait divinement belle, combien il la désirait. C'était si grisant, elle voulait que ça continue, que ce soit encore plus intense.

Elle examina la robe bleue et fit la moue. Elle était jolie mais un peu stricte pour un nouveau moment de séduction. Elle se souvint en avoir emporté une autre, plus osée, une que Dothy lui avait offert pour son anniversaire, en plus de cette mémorable surprise, et qui avait insisté pour qu'elle la prenne avec elle pour ce week-end. Elle la sortit de son sac de voyage. Elle mit d'abord une fine combinaison de soie blanche, dédaignant le corset, trop serré à son goût, assortie d'une culotte de dentelle. La robe était de satin rose pâle, le décolleté en v assez plongeant, les manches longues évasées et resserrées aux poignets par de gros boutons de nacre. Le haut moulait sa poitrine, ne laissant aucun doute sur sa tenue naturelle. La jupe était large et volantée, arrivant à mi-mollets. Elle compléta sa tenue de bas de soie, d'un ruban autour de son cou pour en souligner la grâce et d'escarpins beiges à hauts talons. Elle se contempla ensuite dans le psyché, eut encore une fraction de seconde d'hésitation devant le décolleté mais en repensant au souhait de Terry de lui laisser ce plaisir de l'admirer, elle décida d'en être satisfaite. Elle se coiffa longuement, jusqu'à ce que sa chevelure redevienne souple et brillante. Elle fixa à l'aide d'épingles la mèche qui lui tombait sur le côté droit du visage, pour former un arrondi géométrique, mit un peu de laque pour tenir la coiffure et quelques gouttes de son parfum préféré dans son cou et sur ses poignets. Elle fixa une broche en forme de papillon au creux de son décolleté, un des rares bijoux qu'elle s'était payé elle-même avec ses propres économies. La veille, elle avait regroupé et enfermé dans un coffret tous ceux que son mari lui avait offerts, y compris son alliance, bien décidée à les lui rendre bientôt. Elle sortit de la salle de bain, mit un chapeau cloche et des lunettes de soleil et quitta la cabine pour aller prendre l'air sur le pont du bateau. Dans les couloirs, elle croisa un couple et s'amusa de la réaction de la femme qui s'aperçut du regard convoiteur de son compagnon sur sa personne, et qui lui décocha un coup de coude dans les côtes pour lui faire comprendre son dépit. Elle leur sourit, ce qui ne fit que décupler la jalousie de la femme. Puis elle ne se préoccupa plus d'eux et respira à pleins poumons l'air frais du matin au soleil prometteur. Le yacht voguait au fil de l'eau, la mer était calme. Au loin, on voyait la ville, ses buildings, ses routes, une ville grouillante de vie déjà. Elle pensa qu'elle commençait enfin à l'apprécier, maintenant elle ne s'imaginait plus vivre ailleurs. Terry y était né, il y vivait depuis cinq ans et y était devenu un acteur incomparable. Elle ne vivrait plus jamais autre part, autre part où il n'était pas. Elle était toujours plongée dans ses pensées et sa contemplation quand une voix la fit sursauter. Elle n'avait pas entendu l'homme s'approcher d'elle, l'agacement la reprit.

- Il fait encore frais à cette heure. Nous pourrions nous réchauffer dans ma cabine devant un bon café. Vous êtes tentée belle inconnue ?

Elle scruta l'homme et reconnut à sa voix et ses yeux, le poisson pas frais de la veille. Elle laissa échapper un rire, ce qui fit croire à celui-ci que sa demande avait des chances d'être exaucée. Il lui sourit de sa grosse bouche lippue. Elle fit la grimace et dit d'un ton sec :

- Monsieur, il faudrait savoir ! Un coup vous avez trop chaud, un coup trop froid ! Pour ma part, c'est toujours la même chose : Fichez-moi la paix !

Elle lui avait presque hurlé la dernière phrase au visage, ce qui le fit reculer de peur. Puis il marmonna des paroles confuses et s'éloigna d'un pas lourd. Elle haussa les épaules et rit de nouveau. Une douce chaleur s'empara alors de son cœur, elle sourit en en comprenant la raison et parla d'une voix redevenue douce et tendre.

- Bonjour ! As-tu bien dormi, mon chéri ?

Elle sentit ses bras enlacer sa taille et se blottit contre son torse.

- Très bien mon amour. J'ai fait un merveilleux rêve, le plus beau et le plus réaliste depuis bien longtemps.

- Alors ce doit être le même que le mien.

- Sans doute, mais le mien était peut-être un peu plus… osé.

Il effleura son cou de sa bouche humide, elle frissonna.

- Rien n'est certain, fit-elle d'une voix suave.

Elle se retourna, ôta ses lunettes et l'embrassa avec fougue et passion. Elle se sentit satisfaite en l'entendant gémir sous sa bouche. Ce fut le plus long et profond baiser qu'ils échangeaient, il les laissa éreintés et dans un état proche de l'extase.

- Tu as raison, c'est sûrement le même rêve ! Dit-il dans sa gorge, les yeux rivés sur l'ouverture de son ravissant décolleté. Il en sourit béatement.

- Bellissima, mi dulce amor ! Tu m'as ensorcelé ma diablesse ! Quel est ton secret pour être à chaque seconde plus belle, plus inoubliable, plus parfaite pour moi ?

- Et de plus en plus amoureuse ! C'est ça mon secret, de t'aimer toujours davantage ! Je ne veux que te plaire à toi. Je voudrais faire disparaître de la planète tous les importuns, tous ceux qui nous empêchent de nous aimer pleinement !

- Ton soupirant, ce vilain poisson pas frais, t'a encore importunée. J'ai vu et entendu, s'il recommence, je m'en chargerai, dit-il en souriant.

- Oh ! Celui-là, je m'en fiche pas mal ! Ce n'est pas de lui que je parlais. Je voudrais… Elle eut un instant un regard perdu, qu'il n'ait jamais existé ! Je m'en veux tellement !

- Candy, ne pense pas ça !

Il la prit tendrement dans ses bras, bouleversé par ses propos.

- Tu l'as dit toi-même, rien n'est de ta faute ni de la mienne. Nous n'étions peut-être pas encore prêts à ça. Tu as tenté d'être heureuse, il n'y a rien de mal.

- Mais je t'ai blessé et ça te blesse encore !

- Tu ne m'as jamais blessé, je l'ai fait tout seul. Je sais ce que tu te reproches, il n'y a pas de raisons. Si je suis le premier dans ton cœur, le seul, c'est pour moi plus important que tout le reste. Tu es la seule au monde avec qui j'ai envie de lier mon existence, de tout partager. Nous sommes identiques, ce que tu as vécu, je l'ai vécu aussi. C'est comme si nous ne nous étions jamais quittés, pas une seule seconde. Même nos corps, au fond, n'ont jamais pu se défaire de ce lien.

Il avait exprimé ce qu'elle avait pensé une heure plus tôt. Ça effaça de son cœur ce moment de doute qui s'était emparé d'elle. Elle le serra contre elle avec force.

- Je t'aime tellement ! Je voudrais pouvoir tout te donner, tout de suite !

- Tu m'en as déjà tant donné en si peu de temps ! Trop de bonheur en une fois pourrait me faire exploser !

Elle pouffa, il se dégagea doucement.

- Viens ! J'ai commandé les petits déjeuners. Si tu ne vois pas d'objections à partager un bon café avec moi dans ma cabine ?

Elle rit encore.

- Ce sera un plaisir ! Ça tombe bien, je meurs de faim !

Dans les couloirs les ramenant à leurs cabines, ils croisèrent le couple que Candy avait rencontré à l'aller. A leur passage, la femme adopta un sourire mauvais et s'adressa à son mari d'une voix criarde pour être entendue d'eux.

- Je te l'avais bien dit Charles, tu as vu avec qui elle est ? C'est sûrement encore une de ces actrices aux mœurs légères ou pire encore ! Quand on sait ce que cet homme fréquente !

Candy vit Terry blêmir et son visage devenir dur, son regard noir. Elle le retint avant qu'il n'ait le temps de riposter pour faire ravaler à la femme ses paroles.

- Non, Terry ! Cela n'en vaut pas la peine. Je me moque bien de l'opinion d'une femme jalouse, nous n'avons pas de temps à perdre pour ce genre de choses.

Il se calma en voyant ses yeux suppliants. Son regard et ses traits redevinrent doux.

- Tu as raison. Cette mégère n'en vaut pas la peine. Ce n'est qu'une autre des nombreuses Elisa de ce monde, pleine de frustrations, incapable de se faire aimer car trop laide et trop méchante.

- Pauvre Elisa ! dit-elle en riant. Si elle savait ce que tu penses d'elle ! Elle qui, fut un temps était amoureuse de toi !

Il fit une grimace de dégoût en ouvrant la porte de sa cabine et en la laissant entrer. Elle ôta son chapeau et ses lunettes qu'elle déposa sur un fauteuil.

- C'est à cause d'elle que nous avons été séparés la première fois. Elle a passé son temps à te jalouser et à te faire du mal. Elle n'était pas fière quand je lui ai craché au visage avant de quitter le collège. Cette vipère et son lâche de frère ne m'inspireront jamais que du mépris.

- En parlant de son frère, tu ne vas pas me croire si je te dis qu'après notre rupture, il s'était mis en tête de m'épouser. Il prétendait être amoureux de moi, c'était son nouveau caprice. Moi ! La fille d'écurie comme il disait, moi qui le détestais, il croyait que l'allais accepter ! Il a tout tenté pour y arriver. Après m'avoir fait renvoyer de l'hôpital Ste Johanna, m'interdire de retrouver un emploi dans un autre hôpital, il m'a tendu un piège en me donnant rendez-vous dans une maison isolée en se faisant passer pour toi. J'y suis allée sans réfléchir bien sûr, heureusement, je m'en suis échappée. J'ai escaladé la fenêtre, j'ai descendu le mur et la paroi de la falaise accrochée au lierre. Mais je suis tombée à l'eau, je suis rentrée à la nage. Ensuite, sa mère et la tante Elroy m'ont fait croire que c'était la volonté du grand-oncle William que j'épouse Daniel. C'est à ce moment qu'Albert est apparu au grand jour et il a ruiné leurs projets. Il n'avait évidemment jamais rien voulu de tel, Elroy et Sarah Legrand voulaient ainsi s'approprier la fortune et l'héritière des André, c'était avant qu'Anthony ne revienne. Cet idiot de Neil nous a menacés d'aller s'engager sur le front français si je ne l'épousais pas. Rien n'aurait pu m'y résoudre, même si c'était le dernier homme sur cette terre. Il n'y est jamais allé, il est bien trop peureux ! Il s'est contenté ensuite de m'envoyer régulièrement des fleurs, que je lui renvoyais sur-le-champ. Je le trouvais fréquemment sur mon chemin, ça a duré jusqu'au retour d'Anthony. Puis il s'est résigné, il s'est mis à fréquenter des gens louches, il a commencé à boire. Avant de partir de Chicago, il avait déjà évité deux fois la prison, sans Elroy et Albert, il y serait encore. Mais malgré tout le mal qu'il m'a fait, je ne peux m'empêcher d'avoir pitié de lui.

« Quoi qu'on te fasse, tu pardonnes toujours ! Si Dieu existe, qu'il soit remercié pour avoir crée un être aussi parfait, conjuguant la beauté, la générosité, l'intelligence, l'esprit et de multiples talents. Elle est une œuvre d'art à l'état pur, un joyau qui mérite d'être exposé à la lumière et aux yeux de tous, libre et épanouie et pas enfermée dans une cage, même dorée. »

- A l'époque, reprit-elle, je ne trouvais pas ça drôle du tout. Avec le recul ça me fait sourire.

Elle rit encore, il quitta sa méditation.

- Je ne vois pas ce qu'il y a d'amusant à ce que cet imbécile t'ait fait courir le risque de te blesser ou pire encore, en t'obligeant à sauter par une fenêtre !

- Bah ! Je n'ai jamais eu besoin de lui pour faire des choses risquées et je m'en suis toujours sortie. N'oublie pas que j'ai été mademoiselle ouistiti, ce garçon manqué, toujours dans les arbres, la reine du lasso et la meilleure grimpeuse à la corde du collège St Paul, fit-elle en lui envoyant un clin d'œil.

- Tu n'as plus grand chose en commun avec un garçon manqué aujourd'hui ! répondit-il en croquant dans la biscotte qu'elle lui avait beurrée.

- Non, mais même si ça ne m'est pas arrivé depuis une éternité, je pense que je saurai encore faire toutes ces choses. Ça me manque de ne plus pouvoir grimper aux arbres, ma colline me manque !

« Bientôt tu la reverras mon amour ! Je n'aurais jamais pensé que ça puisse arriver. C'est un miracle d'avoir trouvé cet endroit, cette maison idéale pour nous deux. Demain, elle ne sera plus habitée uniquement par ton souvenir, tu y vivras vraiment, avec moi, pour toujours ! »

- Nous irons prochainement grimper aux arbres tous les deux, dit-il d'un merveilleux sourire qu'elle lui rendit.

- Je pense à une chose, je ne sais même pas où tu vis !

« Décidément, nous sommes toujours sur la même longueur d'onde. Mais il faut que ça reste une surprise. Je t'y emmènerai au moment venu. »

Il prit un ton évasif.

- J'habite au nord de New York, dans une maison que j'ai achetée l'an dernier.

- Dans les quartiers résidentiels ?

- L'argent a au moins un avantage, celui de pouvoir s'offrir le silence et la tranquillité d'esprit.

- Elle est belle ?

- C'est une maison comme une autre.

- Mais…

- Tu me donnes une autre biscotte ? la coupa-t-il.

- Oui, bien sûr ! Mais dis-moi, est-elle grande ?

- Suffisamment.

Elle fronça les sourcils en le voyant se plonger dans la contemplation de sa tasse de café comme si celle-ci était un objet d'art. Elle lui tendit sa biscotte, qu'il croqua lentement.

- Si tu n'as pas envie d'en parler, dis-le simplement, je comprendrai !

Il la regarda et décela une ombre de tristesse sur son visage.

- Pourquoi voudrais-tu que ça me gêne d'en parler ? demanda-t-il finalement, ne supportant pas de la voir attristée.

- Parce que Susanna y a vécu.

- Elle n'a jamais habité dans cette maison ! Pour le court temps où nous avons partagé un toit, elle et moi, c'était dans l'appartement où elle vit toujours, à Manhattan !

Elle fut surprise par son ton sec, il semblait vexé qu'elle ait pu penser ça.

- Terry ! Je suis désolée ! Mais tu m'as dit que tu l'avais achetée l'année dernière alors…

Il vit son désarroi et s'en voulut. Son début de mauvaise humeur retomba immédiatement. Il lui prit la main et lui sourit.

- Chérie, j'ai bien l'intention de t'y emmener bientôt dans cette maison et aussi que tu y restes pour toujours avec moi. Je voudrais juste que ça reste une surprise, tu comprendras pourquoi quand ce jour viendra.

Elle lui adressa un sourire ravageur. Il la fit se lever en la tirant par la main et l'assit sur ses genoux.

- Je t'aime à un point que tu ne peux imaginer, mon bel ange.

Elle le contempla avec tant d'adoration dans les yeux qu'il se dit que finalement, si, elle pouvait l'imaginer puisque c'était réciproque. Leur nouveau baiser eut encore un nouvel arôme, celui de l'entière confiance en leur amour, que rien ni personne ne pourrait désormais faire douter.

Ils furent interrompus par le maître d'hôtel qui vint récupérer les plateaux. Elle quitta avec regrets l'endroit où elle se sentait le mieux au monde et où ses sens l'emmenaient vers des lieux inconnus et merveilleux. Elle regarda le lit, se souvenant de la vision céleste qui l'avait laissée dans un état inimaginable quelques heures plus tôt. Elle se mit à rêvasser.

- Est-ce que tu veux que nous retournions sur le pont pour voir les rivages de la ville ? A cette heure, on doit longer les plages de Coney Island, le bateau rentrera à quai vers midi. Nous y déjeunerons avant de partir.

Elle sursauta, revenant à la réalité, les joues roses. Heureusement, elle lui tournait le dos, elle se reprit rapidement.

- Je préfère rester ici, loin des autres. Sauf si tu veux y aller.

- Pour moi, le spectacle est beaucoup plus intéressant ici, dit-il d'une voix séductrice qui la grisa. De toute façon, je connais New York par cœur. Elle ne sera jamais vraiment la première dans ton cœur, n'est-ce pas ?

- Elle le deviendra bientôt. J'ai le temps maintenant pour la découvrir et l'apprécier. Les hivers y sont très rigoureux mais l'été qui s'annonce semble prometteur. Même si l'Indiana restera toujours ma terre natale avec une place particulière dans mon cœur et l'Illinois ma terre d'adoption, je ne pourrai plus jamais y vivre puisque tu n'y es pas. Et j'aurais aussi beaucoup de mal à me passer de Dothy et de sa manie de se mêler de la vie des autres, fit-elle en riant.

Il s'avança derrière elle et l'entoura de ses bras.

- Sainte Dothy a ma gratitude éternelle, elle aura désormais toujours une place à part dans mon cœur. C'est quelqu'un d'exceptionnel. Quel est son rêve secret ?

- Quelque chose que ni toi ni moi ne pourront lui offrir malheureusement. Le seul homme qu'elle n'ait jamais aimé et qu'elle avait épousé, l'a abandonnée seule, enceinte, après lui avoir dérobé ses économies. Elle a du s'user à la tâche pour s'en sortir et en a perdu son enfant. Depuis, elle n'arrive plus à ouvrir son cœur à un homme mais elle rêve secrètement à ce que ce soit à nouveau possible.

- Et Philippe ? Ils semblent bien s'entendre.

- Mais elle ne l'aime pas ! Et elle pense qu'il est trop jeune pour elle.

- Elle n'a quand même pas décidé de sortir avec lui juste pour pouvoir m'approcher ?

- Dothy ne ferait jamais quelque chose sans avoir l'envie de le faire. Non, il lui plaisait forcément mais ce ne sera pas lui qui lui fera redécouvrir l'amour et la confiance en elle. Et plus le temps passe, et moins elle y croit. A trente-cinq ans, bien qu'elle en paraisse beaucoup moins, elle arrive à un âge où, pour une femme, certains rêves commencent à devenir de plus en plus inaccessibles. Nous ne pouvons que prier très fort pour que ça arrive.

- Il doit bien exister dans le monde quelqu'un qui a ce pouvoir ! On le trouvera, même si on doit retourner toute la planète pour cela.

- Tu as raison, nous ferons tout ce qui est possible pour lui trouver son Roméo à notre cher ange gardien. Elle sera elle aussi bientôt heureuse où je ne m'appelle plus Candy !

- Bien parlé ! Bon, puisque nous ne bougeons pas d'ici, permets-moi d'ôter cette veste et cette cravate. Il fait chaud dans ses cabines ! Cette nuit, déjà, j'ai failli étouffer avec l'édredon dont tu m'as enveloppé, je me suis réveillé en nage !

- Désolée, j'avais peur que tu aies froid et je n'ai pas eu le courage de te réveiller. C'est pour ça que tu…

Elle se tut brusquement. Elle s'apprêtait à lui dire qu'elle l'avait vu à demi nu et prit conscience de sa bévue. Elle s'empourpra.

- Que je, quoi ?

- Que … Que tu as regagné ta chambre, se rattrapa-t-elle.

- Oui, en effet.

Il l'observa en coin, un demi sourire aux lèvres. Elle s'était détournée brusquement de son regard, semblant maintenant contempler un bouquet de fleurs. Elle en caressa les pétales de ses doigts tremblants. Il se souvint :

« Il ne dormait pas vraiment. Il s'était réveillé tôt et se complaisait à continuer ce merveilleux rêve, celui qu'il avait fait si souvent mais sans pouvoir y mettre une image actuelle. Et tellement frustrant au réveil en pensant qu'il était irréalisable. Aujourd'hui, l'objet de son rêve secret avait un visage adulte et un corps dont il ne connaissait pas encore tous les délices mais qu'il n'avait pas de mal à imaginer. Un corps au sommet de son épanouissement, plein de courbes sensuelles et voluptueuses, un corps de rêve. Puis il sentit à nouveau cette chaleur lui envahir le cœur. C'était étrange mais il avait remarqué depuis qu'il l'avait retrouvée, cette sensation revenait à chaque fois qu'elle s'approchait de lui, après une courte ou longue séparation. Et il était presque certain qu'elle aussi connaissait cette même sensation. Mais cette fois, en plus de cette douce chaleur, il sentit son dos le brûler comme si le regard qu'elle posait sur lui le marquait au fer rouge tout le long de la trajectoire de ses yeux. Tout son corps se mit à le brûler, c'était à la fois jouissif et insupportable. Puis il décela de son ouïe fine la respiration de son adorée devenir de plus en plus rapide et saccadée, elle haletait presque. Il se sentit alors au point de rupture de tout ce qu'il s'était promis jusqu'alors. Encore quelques secondes et il allait la supplier de le rejoindre afin d'apaiser ce feu ou de l'aggraver. Son désir si violent, presque bestial, qu'il ressentait en elle, qu'il pouvait entendre, le mit dans un état proche de la folie. Totalement vaincu, prêt à se livrer tel un esclave, à se soumettre à toutes ses exigences. Son désir à lui, nourri par les rêves érotiques qu'il venait de faire en était décuplé par mille. Il eut pourtant encore un instant de conscience. Il s'était engagé à ne pas la toucher plus avant qu'elle ne soit libre, sans culpabilités supplémentaires. Il ne pouvait pas décider plus pour elle, alors il fit quelque chose qui soit, la ferait accourir dans ses bras, soit, la ferait fuir, à condition que son désir ne soit pas plus fort que sa peur de ne plus se respecter. Il prit le risque, se retourna lentement, les yeux grands ouverts. Il eut juste le temps d'apercevoir et d'entendre le froufrou de sa robe de chambre de dentelles blanches, elle avait fui. Il en fut malgré tout soulagé et essaya de ramener le calme en son corps et en son esprit. Puis il fit un retour sur sa vie sans y trouver une expérience équivalente ni même s'en rapprochant.

Il avait bien conscience de plaire assez facilement aux femmes, à une certaine sorte de femmes surtout, il l'avait toujours su sans en ressentir jamais ni gloire ni profond plaisir. Après quelques expériences d'initiation en Angleterre avec certaines bonnes complaisantes de son père, il l'avait rencontrée elle, et dans les années qui précédèrent leur séparation, il s'était abstenu de toutes expériences nouvelles, il ne pensait qu'à elle, alors trop jeune pour vivre ce genre de relations. Mais ça lui suffisait puisqu'il pensait qu'elle allait devenir son épouse. Il voulait lui rester fidèle et ça n'était pas si difficile. Puis il y eut Susanna, ça avait été l'enfer de pouvoir l'approcher, il avait du se saouler pour arriver à imaginer que ce n'était pas elle qu'il tenait dans ses bras. Mais c'est aussi à cause de cette trop grande ivresse qu'il avait laissé échapper son secret. Il n'y eut pas d'autres tentatives avec elle, c'était impossible pour lui et ça l'était aussi devenu pour elle. Son humiliation avait vaincu l'amour qu'elle lui portait. Il en avait ressenti une immense honte mais surtout un profond soulagement. Puis il y eut cette période où il était à nouveau parfois confiant en l'avenir, un autre avenir avec Candy, et à d'autres moments, empli de doutes et en proie au désespoir. Deux années étaient passées, deux ans où il avait du se passer plein de choses pour elle, des choses mauvaises pour lui. Pendant ces périodes de doute, il s'était contenté de satisfaire ses besoins au hasard des rencontres, toujours marié à Susanna, mais ne ressentant aucune culpabilité à la tromper. Puis il y eut ce moment épouvantable où il apprit l'union de Candy avec celui qu'elle aimait tant, croyait-il alors. Et pour essayer à nouveau de l'oublier, il s'était jeté dans les bras de toutes celles, désireuses de se donner à lui. Jamais l'amour ne fut au rendez-vous. Avec toutes, et il y en eut beaucoup et de toutes sortes, il ne pouvait s'empêcher d'imaginer que c'était elle qu'il avait dans les bras. Alors il cessa de vouloir l'oublier et ne soulagea plus ses ardeurs désormais, qu'avec des filles faciles et des professionnelles de l'amour. Avec elles, c'était clair dès le début. Elles n'attendaient rien d'autre de lui que ce qu'il pouvait leur donner. C'était leur métier et il les payait généreusement pour cela. Il détestait plus que tout l'idée qu'une autre femme vienne encore troubler son unique amour et ses précieux souvenirs en prétendant à des engagements qu'il n'avait nulle envie d'honorer. Il répugnait à l'idée qu'une de ses « conquêtes » vienne lui revendiquer des titres de paternité pour un enfant non désiré. Au temps où il était heureux, il avait caressé le rêve de bâtir une famille avec celle qu'il aimait, il était impensable d'y songer avec une autre, une qu'il n'aimait pas. Il était bien résolu à ne jamais avoir d'enfants et ne plus jamais se marier.

Parmi les filles de joie qu'il avait « fréquenté », il y en avait eu une à part des autres. Elle s'appelait Emma. Elle était drôle et piquante. Par certains côtés, c'était celle qui ressemblait le plus à Candy. Avec elle, s'était installée au fil des mois, une amitié particulière. Il n'était pas question d'amour entre eux, cela leur était impossible à tous les deux. Emma prenait la vie comme un jeu, rien n'avait d'importance, rien ne pouvait l'attrister. Elle se donnait autant pour l'argent que pour le plaisir, c'était sa nature. Mais elle savait aussi écouter les désirs secrets de ses clients. Elle avait su jouer son rôle à la perfection, sans arrières pensées, sans le prendre pour un cinglé. Il y a deux jours, il était allé la voir une dernière fois, pour seulement lui dire qu'il ne reviendrait plus. Elle n'avait posé aucune question, elle lui avait souri gentiment, avait émis un sifflement en voyant la liasse de billets qu'il posa sur sa commode et lui avait dit avant qu'il parte :

- Sois heureux mon ami ! Et s'il t'arrive encore parfois de songer à Emma, pense que je me suis sentie très fière que tu m'aies un peu plus préférée que les autres. Crois-moi, elle a beaucoup de chance d'être aimée ainsi !

Puis il avait regardé une dernière fois son petit visage plein de malice et il était parti sans regrets, sans tristesse et sans joie.

Il n'était plus question désormais d'avoir une autre fille que Candy dans les bras. Il n'était pas encore certain alors qu'elle allait à nouveau lui faire confiance et envisager un autre avenir avec lui, mais il savait maintenant qu'elle l'aimait encore et cela suffisait à vouloir à nouveau lui être fidèle. Et sur le pont du bateau, quand elle lui avait avoué son profond amour et sa décision de lui appartenir totalement, ses espoirs s'étaient transformés en bonheur absolu. Depuis, il ne faisait que se renforcer à chaque minute et il savait en plus qu'elle le désirait autant qu'il la désirait. Et ça n'était pas pour lui déplaire même si ça rendait de plus en plus dangereux chaque nouveau contact dont ils ne pouvaient se passer très longtemps. Mais c'était si enivrant et faisait grandir leur passion qui promettait un moment explosif quand l'heure arriverait. »

Il la contemplait toujours avec adoration, il avait déjà tant de nouveaux souvenirs gravés à jamais dans sa mémoire, il en voulait davantage encore, jusqu'à en être gavé. Il ne résista pas plus longtemps à l'avoir à nouveau dans ses bras. Elle s'alanguit immédiatement contre lui, c'était devenu instinctif.

- Terry ?

- Oui, mon amour ?

- Qu'est-ce que j'ai de plus que les autres ?

Il sourit en respirant sa chevelure.

- Tout et rien. Tu es juste la seule faite pour moi et j'en ai la conviction absolue depuis que j'ai croisé ton regard sur le pont du Mauritania. C'est ce qu'on appelle un coup de foudre, non ? Le genre de choses qui n'arrive qu'une fois dans la vie, réservé seulement à ceux qui ont beaucoup d'amour enfoui dans leur cœur et qui en ouvrent la porte tellement grand qu'il ne reste plus rien à donner à quiconque.

- Mais, parfois l'amour meurt !

- L'amour se nourrit de celui de l'autre. Il meurt peu à peu s'il est à sens unique. Je m'en veux d'avoir douté du tien. Puisque le mien n'a jamais perdu de sa force, j'aurai du comprendre que c'était parce que le tien continuait à l'alimenter. J'ai été aveuglé par les apparences mais ça n'arrivera plus. Tant que tu m'aimeras, je t'aimerai.

- Alors, ça durera toujours !

- Oui, toujours mon ange !

Elle se retourna et se serra très fort contre lui. Si fort, qu'à travers sa fine chemise de soie blanche, il sentit ses seins et son ventre épouser son torse. C'était un délice, un nouveau souvenir, et encore une explosion de sensations nouvelles quand ses douces lèvres se mirent à papillonner sur sa gorge et ses mains à caresser ses épaules et son dos. Comme quand elle l'avait laissé un peu explorer son corps la veille sur le pont, il se sentit incapable de la repousser. Il réussit néanmoins à s'interdire de la caresser aussi. S'il le faisait, cela en serait fini de ses résolutions. Il ne se promettait pourtant pas d'y arriver si cette situation se prolongeait trop longtemps. Son esprit arrivait encore à résister mais son corps le trahissait déjà beaucoup trop. La torture qu'elle lui faisait subir amplifia lorsque sa bouche fit sauter les deux premiers boutons de sa chemise et s'écrasa sur sa poitrine à demi nue. Elle se mit à gémir et plaqua son bas ventre contre le sien.

- Candy ! Arrête ! Je ne pourrai plus empêcher…

Mais elle n'entendait plus rien. Sa bouche glissait dangereusement, il n'eut pas d'autres choix que de la repousser violemment. Il avait visé le lit et elle y atterrit. Elle eut un instant de surprise, puis la frayeur apparut sur son visage ravagé par le désir. Et quand elle croisa à nouveau ses yeux, elle prit conscience de ce qu'elle avait fait, le désespoir la submergea. Elle fut envahie par la honte et se mit à pleurer comme une petite fille en enfouissant sa tête dans l'oreiller. Il la laissa se calmer seule, il devait d'abord refroidir le feu qui l'embrasait. Il partit dans la salle de bain et vit dans le miroir qu'il était plus blanc qu'un linge. Pourtant, à l'intérieur, tout le brûlait. Il s'aspergea longuement le visage d'eau fraîche, reboutonna sa chemise et attendit que ça passe. Quand il regagna la chambre, elle semblait calmée. Elle était allongée sur le côté, recroquevillée, ses bras entourant sa poitrine, le regard dans le vague.

- Tu dois me détester et je me déteste aussi !

- Te détester ? Moi ? J'en suis incapable, je t'aime beaucoup trop !

- Tu ne devrais pas, je me suis conduite comme une…

- Comme une femme amoureuse qui ne maîtrise pas encore bien la force de ses désirs ! Il n'y a pas de quoi avoir honte.

- Si Terry. Parce que le pire dans tout ça, ce n'est pas qu'à ce moment là je me fichais pas mal de trahir davantage le nom que je porte encore. Ceci, il y a longtemps que je l'ai fait de toute façon. Je l'ai fait bien avant de te revoir, depuis pratiquement le début de mon mariage. A chaque fois qu'il a voulu… Je l'ai fait en pensées.

Il ne fut même pas étonné de son aveu, il s'en doutait même depuis la veille. Elle poursuivit :

- Je l'ai trompé depuis le début. Un peu plus ou un peu moins, quelle différence aujourd'hui, cela m'est désormais égal. Le serment que j'ai prononcé à l'église, à peine dit, je savais déjà que ce n'était qu'un tissu de mensonges. Jurer d'aimer et d'être fidèle à quelqu'un que je savais très bien ne pas aimer ainsi, quelqu'un à qui il m'a toujours été impossible de dire je t'aime, ça n'avait pas de sens ! J'ai préféré être fidèle jusque dans mes pensées secrètes à celui que j'aimais vraiment, le seul à jamais, à toi ! Non, Terry, le pire, la seule chose qui m'a empêchée depuis hier de me donner à toi, c'est quelque chose de dénué de scrupules, la seule raison qui interdise à une femme de s'offrir à un homme, le fait qu'elle se trouve dans une période où cela n'est pas possible. C'est aussi simple et aussi ridicule que ça. C'est de cela que j'ai honte.

- Il ne faut pas non plus. Tu sais, pour moi aussi c'est tout nouveau. Je ne contrôle pas encore bien mes émotions moi non plus. Tu t'en es aperçue hier sur le pont. Nous n'allons quand même pas avoir honte de nous aimer autant !

- Je n'ai pas honte de t'aimer plus que tout, Terry, seulement de te provoquer sans cesse alors que je n'en ai pas le droit !

- Qui a dit que tu n'en avais pas le droit ? Certainement pas moi. Nous apprenons à nous connaître autrement, nous en faisons trop ou pas assez, nous faisons des erreurs, peu importe. Il n'y a pas mort d'homme. Savoir que ton désir est aussi fort que le mien me rend fier et heureux. Même s'il n'y aura jamais que cela dans notre relation, c'est tout de même important aussi. Je suis très flatté de l'intérêt que tu me portes.

- C'est une chose qui doit t'être coutumière qu'une femme te trouve à son goût, il doit y en avoir des multitudes.

- Une seule que j'aime, la seule à me connaître vraiment et qui je crois ne m'aime pas pour ce que je représente mais pour ce que je suis.

- Oh ! Bien entendu Terry ! N'en doute jamais !

- Je n'en doute pas une seconde. Alors, arrête de t'en vouloir pour rien. La seule chose qui me blesse c'est de te voir peinée. Fais-moi un beau sourire !

Elle lui offrit le plus beau et le plus étincelant qu'elle put, il en fit de même.

- Terry ! Comment fais-tu pour être si parfait ?

Il rit.

- Moi ? Parfait ? As-tu oublié l'époque où tu n'arrêtais pas de me reprocher mon impossible caractère ? Tout le monde le pense toujours d'ailleurs, moi y compris.

- Tu es parfait pour moi, tu l'as toujours été en fait.

- Tu l'es aussi pour moi. Alors tout va pour le mieux ma taches de son ?

- Oui mon amour.

- Bien. Maintenant, raconte-moi quelles sont les choses les plus risquées que tu aies faites ?

Il s'allongea à ses côtés et prit sa main dans la sienne.

- De plus risquées ? Laisse-moi chercher. Peut-être, quand je me suis enfuie de la maison Pony, à six ans et que j'ai failli me noyer dans le lac Michigan. J'étais dans une barque qui se dirigeait vers les rapides. C'est Albert qui m'a sauvé la vie, ce fut notre première rencontre sous cette identité. Mais je crois que je te l'ai déjà raconté non ?

Il hocha la tête. Elle réfléchit à nouveau.

- Ou peut-être quand je suis descendue, une valise à la main, d'une tour de soixante mètres de haut, à l'aide d'une corde. C'était encore un coup de mes affreux cousins. J'avais passé tout un dimanche dans la propriété d'Elroy avec Archibald, Alistair et Annie. Annie et moi avions dormi dans une cabane dans un arbre. Au matin, sa valise avait disparu. Neil l'avait transportée tout en haut de la tour. J'y suis montée, il a du me suivre et m'a enfermée là haut. Cela me semblait réalisable de descendre par la fenêtre mais ça a été assez difficile à cause de la valise. Pourtant, je n'ai pas voulu la lâcher. Et puis un jeune médecin militaire est venu à mon aide et nous sommes redescendus ensemble. Ensuite, il m'a fait danser, Elisa en était verte de jalousie. Puis il a été appelé sur le front, je ne l'ai jamais revu.

- Quand était-ce ?

Elle sentit en lui une légère pointe de jalousie, ça l'amusa.

- J'étais déjà élève infirmière à l'hôpital Ste Johanna. C'était quelques jours avant que tu viennes jouer le roi Lear à Chicago.

- Et il était beau ce médecin militaire ?

- Assez.

Elle sourit devant son air contrarié.

- C'était un camarade, j'ai seulement dansé avec lui.

- On sait où tout ça peut parfois mener, dit-il d'un ton ironique.

- Tout le monde ne s'appelle pas Terrence Grandchester, mon chéri. En plus, tu imagines comme ça aurait fini s'il s'était permis ça ! Non, trêve de plaisanterie, j'espère sincèrement qu'il aura survécu à cette affreuse guerre. Alistair lui, n'en est jamais revenu. Patricia, sa fiancée, en a été tellement malheureuse qu'elle est finalement rentrée dans les ordres. On l'appelle Sœur Cécile maintenant. Moi je n'aurais jamais pu faire cela. Je n'ai jamais été férue de religion, au grand désespoir de Sœur Maria et l'idée d'être enfermée dans un couvent ne me dit rien du tout.

- Sœur Candy, priez pour moi car je suis un grand pécheur qui ne croit ni en Dieu ni en diable.

- Moi j'y crois tout de même. Quand il m'est arrivé de mettre un enfant au monde, j'y crois. Quand un patient guérit d'une grave maladie, j'y crois. Quand je vois briller le soleil, j'y crois. Et quand je te vois aujourd'hui devant moi, j'ai encore plus envie d'y croire. Peu importe comment on l'appelle, Dieu ou autre chose, je crois en cette force qui nous pousse vers notre destinée.

- C'est très beau ce que tu viens de dire, dit-il très sérieusement et même un peu ému. C'est ce qui devrait être dit dans les églises au lieu de nous servir leurs fadaises sur la damnation éternelle ou leur paradis de pacotille.

- Chacun est libre de croire en ce qu'il veut ou en rien. Si la religion peut aider certains, pourquoi pas. Mais c'est vrai qu'on nous prêche les mêmes sermons depuis deux mille ans. Pour nous, les femmes, nous en sommes toujours au même point. Nous serions responsables de tous les malheurs du monde pour avoir mangé une pomme, c'est ridicule !

- Ça a été inventé par des hommes pour leur permettre de confiner les femmes sous leur domination. De tous temps, les hommes ont toujours eu peur des femmes.

- Pourquoi ?

- Parce qu'elles seules ont le pouvoir de donner la vie. J'aimerais qu'un jour il y ait une femme à la tête de ce pays. Je ne sais si elle ferait mieux qu'un homme mais si elle pouvait déjà nous éviter une nouvelle guerre, ce serait quand même formidable.

- Alors, tu n'es pas contre le vote des femmes ?

- Les femmes sont égales aux hommes. Elles doivent prendre leurs décisions seules, mariées ou pas.

- J'ai signé la pétition pour le droit de vote des femmes.

- Moi aussi.

Elle songea à cette soirée chez les Bradley, où son mari s'était montré d'accord à tous points de vue avec son patron, elle, fulminait intérieurement. Elle se mit à rire.

- Qu'est-ce qu'il y a de drôle ?

- Tu sais, ce Bradley, c'est vraiment un sombre crétin. Il ne partage pas du tout ton avis. Sa femme non plus, d'ailleurs. J'ai passé chez eux la plus ennuyeuse soirée de ma vie. Je me suis retenue de lui jeter mon verre à la figure quand il a dit que les femmes battues n'avaient que ce qu'elles méritent puisqu'elles n'étaient pas capables de satisfaire leurs maris. Enfin, il ne vaut pas la peine qu'on parle de lui, parle-moi plutôt de toi, de tout ce que j'ignore encore. Éblouis-moi davantage.

- Mon enfance n'a rien d'éblouissant, c'est celle d'un petit garçon triste et solitaire mais si tu veux l'entendre, commençons par le commencement :

- Je suis né le vingt-huit janvier 1897, il y a vingt-deux ans, ici à New York, à l'hôpital Bellevue…

-OOOoOOO-

Elle fut émerveillée en voyant la Buick limousine qui allait la ramener chez elle. Pas comme quelqu'un qui y verrait le symbole du luxe et de la puissance, non, comme une petite fille devant un nouveau jouet, curieuse et naïve.

- Je m'en sers pour traverser le pays de ville en ville lors des tournées. C'est pratique pour y dormir et je n'ai pas à conduire moi-même. Oui, il y a aussi un bar.

Elle regardait et touchait à tout en riant.

- Les vitres sont teintées, personne ne peut nous voir. Même le chauffeur et il ne nous entend pas non plus.

- Tu en es sûr ?

- Oui, si on ne hurle pas. Il m'entendra si j'ouvre cette petite lucarne. Tu te doutes bien que passer inaperçu soit une priorité pour moi. En dehors des représentations théâtrales, je ne tolère pas d'être importuné dans ma vie privée. J'ai réussi à m'entendre avec la plupart des journalistes. Je leur accorde un article quand je le juge nécessaire, sous condition qu'ils me fichent la paix le reste du temps. Jusqu'à présent, ils s'y sont tenus à part une certaine presse à scandales, mais ma vie ne doit pas leur sembler bien intéressante ces derniers temps.

Il se tut soudainement. Il sentit en lui l'angoisse de leur proche séparation revenir. Il fit de son mieux pour ne pas le montrer mais avec elle, il était incapable de cacher ses émotions, la seule au monde avec qui il ne pouvait tricher. Elle le devina immédiatement.

- Terry, promets-moi de ne pas t'inquiéter pour moi. Je ne ferai que l'aller et retour. Dès revenue, je te le ferai savoir. Ne pense qu'à ta pièce et n'oublie pas que cette fois, je serai avec toi pour la première et que je compte bien la voir en entier ce coup ci.

Il lui sourit tendrement.

- Tu diras à James Garner de prévenir le docteur Richard de mon absence pour quelques jours à la clinique. Il est inutile que je le fasse moi-même.

Il sourit encore et lui tendit une carte.

- C'est mon téléphone personnel et celui du théâtre. S'il y a quoi que ce soit, appelle-moi.

- Tout se passera bien mon amour. Ah ! J'allais oublier.

Elle ouvrit son sac à main et en sortit un porte photos.

- C'est pour toi. La photo date d'il y a deux jours et j'avais gardé une mèche de mes cheveux quand je les ai fait couper.

Il y jeta un œil tendre et le mit dans sa poche.

- Il ne me quittera plus, comme l'harmonica.

La voiture stoppa à l'angle de la rue où elle résidait. Elle n'avait pas eu besoin de lui dire qu'elle ne souhaitait pas être vue par ses voisins sortant d'une limousine, là encore il l'avait deviné pour elle.

Elle le regardait et il la regardait. Chacun cherchant à graver cette dernière image dans leur cœur. Puis il la prit dans ses bras pour un dernier et long baiser qui leur fit mal mais aussi empreint de nouveaux espoirs. Il frappa ensuite contre la vitre du chauffeur. Celui-ci sortit chercher le sac de la jeune femme dans le coffre et lui ouvrit la portière.

- Terry, n'oublie pas que je t'aime murmura-t-elle en lâchant sa main.

- Candy, reviens-moi vite, je suis perdu sans toi ! Je t'aime aussi.

Elle regarda une dernière fois la voiture qui redémarrait. Elle ne pouvait plus le voir mais elle sentait son regard sur elle. Elle lui envoya un dernier baiser et repartit vers sa vie actuelle qui allait bientôt devenir son passé.

Fin du chapitre 5