« Nous l'avions rêvé » de Diogène
Chapitre 8 « Petits tourments, grands espoirs »
Le mardi sept juin, jour du premier mois d'anniversaire de leurs retrouvailles, Terrence emmena Candy dans un cabaret voir un spectacle de music-hall. Une sorte de pièce de théâtre où les artistes chantaient et dansaient le fox-trot, on appellerait ça plus tard une comédie musicale. Pendant le trajet, elle lui offrit le cadeau qu'elle avait déniché pour lui quelques jours plus tôt. C'était une maquette de la taille d'un livre, du théâtre de la Commedia dell'arte italien. Tous les personnages, Arlequin, Colombine, Polichinelle et tous les autres n'étaient pas plus grands qu'une allumette mais étaient d'un réalisme étonnant. Il y avait même de petits rideaux rouges au devant de la scène qu'on pouvait ouvrir et fermer. Le tout était protégé par une cloche de verre incrustée d'émail. Il ne cacha pas sa joie et son plaisir devant ce cadeau original. Elle fut émue de voir ses yeux briller comme ceux d'un enfant devant un nouveau jouet et transportée de bonheur quand il se jeta dans ses bras. Lui, offrit le sien au retour, devant la maison de Dothy. Elle fut émerveillée en voyant les deux cœurs entrelacés taillés dans une émeraude d'une pureté rare, reliée à une fine chaîne d'or qu'il lui accrocha délicatement autour du cou. Ce n'était pas évidemment la valeur marchande de ce bijou qui la fit fondre mais bien le symbole qu'il représentait. La pierre était presque du même vert que ses yeux et quand en plus, il lui avoua en avoir passé commande deux jours après leurs retrouvailles, elle en eut les larmes aux yeux. Et le très long baiser qu'ils échangèrent avant de se quitter eut encore un nouvel arôme, car depuis un mois c'était l'harmonie totale entre eux.
-OOOoOOO-
Pourtant, quelques jours plus tard, Candy entra dans une période soucieuse, qui vint perturber son grand bonheur. Dothy s'aperçut de son changement d'humeur alors qu'elle était arrivée à la boutique une heure plus tôt. Depuis elle ne parlait que par bribes, souvent absente. Dothy attendit que celle-ci veuille bien lui confier son souci mais la blonde restait muette. Alors elle prit le taureau par les cornes et la brusqua un peu.
- Ça suffit maintenant ! Vas-tu me dire ce qui te tracasse ? Je suis ton amie, non ?
- Tout va bien Dothy, je t'assure.
- Pour qui me prends-tu ? fit-elle d'un ton vexé.
- Excuse-moi Dothy ! Tu sais bien que tu es beaucoup plus que mon amie mais je ne veux pas t'ennuyer encore avec mes problèmes, tu en as déjà tant fait pour moi !
- Et à quoi servent les amis alors ? Est-ce que ça a un rapport avec Terrence ?
- Non, enfin oui mais indirectement. En fait, c'est à cause du divorce.
- Il a changé d'avis ?
- Non, ça n'a rien à voir avec Anthony, enfin ce n'est pas de sa faute.
- Et si tu me disais clairement de quoi il s'agit ?
- Oui, pardonne-moi. Voilà, j'ai honte de t'avouer que mes soucis ne sont que d'ordre financier.
- Il n'y a pas de quoi avoir honte ! Explique-moi tout.
- Eh bien, la procédure de divorce a bloqué tous mes comptes en banque. C'est là-bas que j'avais rendez-vous à quatorze heures, je ne peux plus retirer un centime sur mon compte personnel. Je suis allée voir mon avocat, il paraît que c'est normal, tout est bloqué jusqu'au prononcement du divorce. Il n'y a qu'Anthony qui y a accès, même sur mes économies et mes actions de la banque André. Je sais bien qu'il ne fera jamais ça et de toute façon il n'est pas là. Je ne vais quand même pas le faire revenir juste pour ça ! Il n'a évidemment pas du penser à ça, il m'a bien dit que je n'avais pas choisi le plus pauvre pour le remplacer ! Enfin, il n'y est pour rien mais je ne comprendrai jamais ces lois qui privilégient toujours les hommes aux femmes, des lois faites par des hommes, au service des hommes !
- Je comprends ta révolte ma belle, ce n'est pas moi qui risque de te contredire sur les bienfaits du mariage, on ne m'y reprendra plus. Mais ce n'est pas si grave, j'ai justement quelque chose qui résoudra ton problème.
Elle lui remit alors un chèque libellé à son nom.
- C'est ton cachet pour le travail que tu as accompli en tant que mannequin, dit-elle avant qu'elle ne proteste. Le même qu'aux autres, en fonction des bénéfices déjà empochés. Et ne me dis pas que tu ne l'as fait que pour me faire plaisir et gratuitement, je le sais bien mais c'est la loi pour moi aussi. Si tu ne le prends pas, je risque d'être accusée de travail non déclaré, tu ne voudrais pas que j'aille en prison ? Ne t'inquiète pas, enchaîna-t-elle en voyant son amie ouvrir la bouche, le chèque est à ton nom mais il est enregistré sous celui de Roxie Hart. C'est ainsi que ça se fait pour tous ceux qui utilisent un pseudonyme dans leur profession. C'est normal que tout travail mérite un salaire, non ?
- Mais Dothy, ça ne sert à rien ! Je l'aurais volontiers accepté mais je viens de te dire que je ne peux plus accéder à mes comptes en banque. Comment veux-tu que je l'encaisse ?
- Oui, en effet. Je n'avais pas pensé à cela. Ce n'est pas grave, garde le chèque. Je vais te donner l'équivalent en liquide, tu encaisseras le chèque quand ce sera possible et tu me rembourseras à ce moment là. D'accord ?
- Oui Dothy. Mais il va falloir y déduire le loyer que je comptais te verser.
- Quel loyer ?
- Dothy ! J'y tiens beaucoup !
- Ok ! Si ça peut te faire plaisir ! Nous n'allons pas nous disputer pour des questions d'argent, ce serait ridicule ! Et si tu veux un conseil d'amie, il serait peut-être temps pour toi d'aborder cette ennuyeuse mais délicate question avec Terrence, tu ne crois pas ? Tu travailles pour lui en quelque sorte, non ?
- Je ne t'ai jamais dit que c'était lui monsieur T !
- Oh ! Je m'en suis doutée dès que tu m'as dit qu'il t'avait emmenée à Harlem le premier soir. Et il m'en a parlé le soir où il m'a emmenée au restaurant lors de ton séjour à Philadelphie. Je suis certaine que pour lui ces questions d'argent ne sont que des détails mais il sait que pour toi c'est différent. Il a seulement peur de blesser ta fierté, autrement il aurait réitéré son offre de te rétribuer pour ton travail.
- Si je l'accepte, il deviendra vraiment mon employeur.
- Et c'est si grave que ça ?
- Je suppose que non mais ça me fait drôle d'y songer.
- Quand tu seras sa femme, il faudra bien que tu penses autrement.
- Ce sera différent, je serai son épouse. Aujourd'hui, je ne suis pas vraiment sa maîtresse, je ne peux être encore sa fiancée, il n'est pas vraiment non plus mon patron et je ne peux même pas être Candy aux yeux des autres, pour lui ! Tout ça est vraiment très compliqué !
- Tu sais en tout cas l'essentiel, que tu l'aimes et qu'il t'aime. N'est-ce pas le plus important ?
- Evidemment ! Tu as raison, comme toujours ! Je lui parlerai ce soir.
-OOOoOOO-
Pourtant, le soir dans sa loge au théâtre, elle ne sut plus comment aborder le sujet. Il était assis à son bureau, écrivant le compte rendu des répétitions du jour, pendant qu'elle feuilletait un magazine sur le sofa. Elle le survolait plutôt, ne prêtant guère d'attention à son contenu. Elle jetait sans cesse des regards sur lui en cherchant dans sa tête ce qu'elle voulait lui dire. Mais elle ne trouvait pas. Elle reposa le journal sur une table, se leva et se plongea dans la contemplation des trois affiches placardées sur les murs.
- Je les ai reçues ce matin, lui dit-il en l'observant. Il me faut en choisir une. Laquelle préfères-tu ?
Elle les étudia alors avec plus d'attention.
- Celle du milieu, je la trouve plus expressive.
- C'est celle que j'ai retenue aussi.
Il lui sourit, elle y répondit, puis il se remit à écrire. Elle se rassit alors sur le sofa en se torturant de nouveau les méninges. Environ cinq minutes après il ferma son cahier et posa son crayon.
- J'ai fini pour ce soir, mon ange.
Il vint s'asseoir à ses côtés.
- Maintenant, tu vas me dire ce qui te tracasse ! lui dit-il en posant son bras sur ses épaules.
« Décidément, lui ou Dothy, c'est pareil. Ils lisent tous deux en moi comme dans un livre ouvert. »
Elle décida de ne pas lui dire que tout allait bien, il ne la croirait pas. Elle soupira et lui dit à peu près les mêmes phrases qu'elle avait dites à son amie dans l'après-midi.
- Il est arrivé la même chose à Susanna lors de notre divorce. C'est encore une de ces lois injustes décidées par des hommes pour l'intérêt des hommes, comme tu l'as si bien dit. Pour Susanna, j'ai réglé les choses avant qu'elle ne s'en trouve ennuyée. Pour les autres femmes, surtout celles qui ne travaillent pas, ça complique bien les choses et les obligent souvent à renoncer au divorce. Mais toi, tu travailles, il me suffit de…
-Terry ! Je ne veux pas que tu me paies !
Elle baissa honteusement la tête en voyant ses yeux se troubler. Il lui prit le menton et l'obligea à le regarder à nouveau.
- Candy, écoute-moi bien ! Je savais que cette conversation aurait lieu tôt ou tard, alors nous allons l'aborder une fois et une seule. Et de la façon la plus franche qui soit. Qu'est-ce qui te gêne, d'être payée pour un travail que tu voulais bénévole ou que ce soit moi qui te paie ?
- Les deux, avoua-t-elle d'une toute petite voix, mais cette fois sans baisser les yeux.
- Alors on va régler les deux problèmes d'un coup. Deux choix s'offrent à toi : le premier, tu cherches un autre travail, dans une autre clinique, ça veut dire laisser tomber Harlem où je te le rappelle, les infirmières même grassement payées se font rare. Et en plus, ça te fera renoncer une bonne fois pour toute au bénévolat. Deuxième choix : tu acceptes ce que je vais te proposer. Tu continues à t'occuper de la clinique de Harlem, tu leur apportes encore ton expérience, ton sourire, ta patience et ta gentillesse. Et tu continues à le faire gratuitement, comme ça je ne serai pas ton patron et tu ne seras pas mon employée mais ma collaboratrice. Ça te va ?
Elle le regarda sans comprendre, ça ne changeait rien à son problème. Il lui sourit et reprit d'un ton plus doux.
- Evidemment, ça ne règle pas ton problème actuel. Alors continuons à parler de ces ennuyeuses questions d'argent. Réponds-moi franchement, quand nous serons mariés, est-ce que ça te posera un problème si je subviens à tes besoins matériels ?
- Non, Terry ! Mais nous ne sommes pas encore mariés !
- Il te suffit d'imaginer que nous le sommes déjà.
- Mais je ne suis même pas encore divorcée, c'est très gênant pour moi !
- Ce n'est que l'affaire de quelques semaines, pour moi ça ne fait pas de différence puisque tu ne vis plus avec lui. Et dans mon cœur et ma tête, tu es déjà ma femme, tu as toujours été mon épouse dans ma mémoire, le reste n'est que formalités. Je ne peux me contenter de moins et j'espère autant de ta part.
- C'est ce que j'ai toujours voulu Terry.
- Alors ne nous encombrons pas de détails sans importance puisque nous sommes sûrs de nous. L'argent n'est utile que pour nous offrir un meilleur confort, tout l'argent du monde n'apporte pas forcément le bonheur. L'amour est la seule richesse en ce monde, pour ça je prétends être le plus riche du monde. La clinique existe grâce à l'argent de mon père, cet argent que j'ai tant détesté a fini par servir à une noble cause. L'argent n'est pas forcément mauvais, c'est la façon dont on s'en sert qui peut l'être. Si j'étais pauvre comme Job, tu m'aimerais autant, alors ne m'en veux pas de ne pas l'être. Je n'ai pas choisi ce métier pour m'enrichir, mais il m'en rapporte un peu et je ne m'en plains pas. La célébrité non plus ne faisait pas partie de mes ambitions, du moins pas pour tous les ennuis qu'elle engendre, mais je fais avec car elle fait partie du jeu. Je ne me vois pas être autre chose qu'acteur de toute façon, je crois être né pour ça. L'amour est partage, tu m'apportes tellement plus que tout l'argent du monde ne le pourrait. Ne faisons pas de ce stupide argent la première raison pour nous déchirer, ça n'en vaut pas la peine.
- Terry, je n'ai aucune raison ni envie que nous nous déchirions, je t'aime.
- Alors tout est réglé ?
- Oui, mon amour.
-OOOoOOO-
Un autre soir, quand Candy arriva au théâtre, elle y trouva un bouleversement inhabituel. Tous les acteurs étaient devant la scène et parlaient fort entre eux, ils semblaient agités et inquiets. Elle se précipita vers eux, cherchant Terrence des yeux, mais ne le voyant pas, alla trouver Philippe.
- Philippe ! Que se passe-t-il ? lui demanda-t-elle d'un ton inquiet.
- Ah ! Roxie ! C'est Becky, elle a eu un malaise sur scène.
- Un malaise ! C'est grave ?
- Je ne sais pas, elle s'est relevée assez vite. Terrence a voulu appeler un médecin mais elle a refusé. Ensuite, elle est partie vers sa loge, en pleurs.
- Où est Terrence ?
- Avec elle.
Elle le laissa et se dirigea vers les coulisses. Elle frappa à la loge de Becky, elle avait reconnu la voix de Terry derrière la porte. Il lui ouvrit. Elle le questionna du regard, il haussa les épaules. Elle regarda ensuite l'actrice assise sur un fauteuil, ses bras entouraient ses genoux, le visage pâle mais elle paraissait calme.
- Becky ! fit Terrence d'une voix énervée, que tu le veuilles ou non, je vais appeler un médecin ! Il faut qu'on sache si tu n'es pas malade !
- Non, c'est inutile ! Je vais très bien, je te dis. C'est juste la chaleur, il n'y a pas de quoi en faire toute une histoire !
- Moi, j'en fais toute une histoire ! C'est toi qui t'es mise dans tous tes états ! A quoi ça rime cette crise de larmes si ce n'est que la chaleur ?
- C 'est… c'est…
Candy la vit pâlir davantage, elle était à nouveau au bord des larmes. Et Terry commençait à perdre patience, ce qui n'allait rien arranger.
- Terrence, lui dit-elle tout bas en le prenant par le bras pour qu'il se calme, laisse-moi seul avec elle s'il te plait. Je vais essayer de lui parler.
Elle le guida vers la sortie, il lui obéit mais lui demanda à voix basse avant de sortir :
- Est-ce que j'appelle un médecin ?
- Non, pas pour l'instant. Elle semble aller bien maintenant. Laisse-moi faire.
Il hocha la tête et les laissa seules. Elle étudia encore la jeune fille, sa respiration semblait normale. Elle s'accroupit auprès d'elle et lui prit le poignet pour palper son pouls. Celle-ci sembla étonnée mais se laissa faire. Le pouls était normal et régulier. Elle lui tâta le front, elle n'avait pas de fièvre non plus.
- Je vais très bien, je vous dis. Dites-le à Terrence et laissez-moi.
- Becky, vous vous étiez déjà évanouie avant aujourd'hui ?
- Non, je vous dis que tout va bien.
- Becky, je veux seulement vous aider. Si vous avez un souci, vous pouvez me le dire.
- A vous ! Pour que vous alliez tout lui répéter !
Elle mit sa main devant sa bouche et se tut, pensant déjà en avoir trop dit.
- Je ne le ferai pas si c'est ce que vous voulez, Becky. Cela vous est déjà arrivé auparavant, n'est-ce pas ? Et vous savez très bien pourquoi vous vous évanouissez depuis quelques temps. Vous êtes enceinte !
Elle la regarda avec effroi, fit non de la tête et se remit à pleurer, ce qui ne fit que confirmer les soupçons de Candy.
- Becky ! Elle lui caressa la joue. C'est si grave que ça de l'être ?
L'actrice la regarda à travers ses larmes. Elle vit un visage souriant et rassurant, elle hocha la tête.
- Pourquoi ? Il n'est pas de ce charmant jeune homme qui doit vous aimer beaucoup pour vous attendre tous les soirs avec autant de patience ?
- Bien sûr que si qu'il est de lui. Nous sommes fiancés, nous nous marions cet hiver.
- Alors ce n'est pas bien grave puisque c'est un enfant né de l'amour. Vous n'avez qu'à vous marier un peu plus tôt si c'est un problème.
- Ce n'est pas ça. Ma mère est au courant, elle n'est pas fâchée. Il lui est arrivé la même chose à mon âge, elle sait que Christopher m'aime et qu'il prendra ses responsabilités, moi aussi, je suis sûre de lui.
- Alors il faut sourire au lieu de pleurer. Un bébé, c'est merveilleux !
- En ce moment ? Nous jouons Cyrano dans moins d'un mois. Et après nous partons pour au moins deux mois en tournée. Roxane n'était pas enceinte que je sache ! Il va être furieux, il va me chasser et à cause de moi, il va devoir me remplacer au pied levé, ça va les retarder et…
- Calmez-vous Becky. De combien de mois êtes-vous enceinte ?
- Deux.
- Cela nous emmène jusqu'à cinq mois si la tournée ne dure que deux mois. A part ces évanouissements, mais ceux-ci ne devraient pas durer longtemps, comment vous sentez-vous ? Avez-vous vu un médecin ?
- Oui, tout se passe bien. J'ai seulement quelques nausées matinales.
- Cela non plus, ça ne devrait pas durer et les représentations ont lieu en soirée. Vos robes de scène sont amples, ça sera facile de cacher votre état, même dans les mois à venir. Si vous prenez toutes les précautions et vous faites suivre régulièrement par un médecin, je pense que rien ne vous empêche de continuer à faire du théâtre.
- Mais Terrence ! Il va tout de même être furieux !
- Lui, je m'en charge. Il est en effet préférable qu'il le sache, il est responsable de la bonne santé de ses acteurs. Mais il n'a pas à vous juger, ça ne le regarde pas. Et il ne le fera pas, je saurai lui faire comprendre. Il n'est pas si méchant que ça, croyez-moi ! Et si jamais il s'entête un peu trop, je lui rappellerai que sa mère est montée sur les planches jusqu'à son neuvième mois de grossesse. Il s'en est fallu de peu qu'il ne naisse sur la scène d'un théâtre !
Ça fit rire Becky, elle essuya ses larmes et lui sourit avec reconnaissance.
- Vous êtes très gentille Roxie, merci. Je sais bien qu'il n'est pas méchant mais c'est quand même mieux depuis que vous êtes là. Vous êtes certaine qu'il ne va pas me remplacer ? J'étais tellement contente d'avoir obtenu ce rôle, ma mère est tellement fière de moi !
- Et elle va continuer à l'être. S'il vous a choisie, c'est que vous étiez la meilleure. Il ne vous remplacera pas, faites-moi confiance.
Elle hocha la tête et lui sourit encore.
Il n'avait pas crié, ne s'était pas fâché mais avait émis un énorme soupir. Après qu'elle lui eut exposé ses raisons de penser que rien n'empêchait Becky de conserver son rôle, elle lui rappela Eléonore Baker, sa mère, ce qui le fit tout de même sourire malgré son air grave. Puis il se tourna vers les affiches, le regard lointain. Elle se colla derrière lui, ses bras autour de sa taille.
- Terry ! Elle attend un bébé, c'est le plus beau cadeau que peut recevoir une femme. Elle est enceinte de celui qu'elle aime, ce n'est pas une maladie, ça ne l'empêchera pas de jouer sur scène.
- Si tu le dis. Elle aurait pu quand même éviter ça en ce moment !
- C'est plus facile à dire qu'à faire. Ils sont jeunes, ils s'aiment, tu peux le comprendre non ?
Elle le serra un peu plus fort, il sourit.
- Alors, il ne me reste plus qu'à aller la féliciter et la rassurer ?
- Ce serait bien si tu le faisais.
- Alors, j'y vais.
- Je t'attends, mon cœur.
Elle s'assit dans le sofa, un sourire au coin des lèvres. Elle donnerait volontiers n'importe quoi pour bientôt se retrouver dans la même situation que Becky Taylor. Elle se mit encore à rêver, pleine d'espoirs, en attendant celui qui pourrait, si Dieu le voulait, lui faire vivre son rêve.
-OOOoOOO-
Le lendemain soir, lorsqu'elle arriva au théâtre, Becky en sortait. Elle lui sauta au cou en ne cessant de la remercier. Elle lui présenta même son fiancé, qui la remercia également. Candy en fut émue et c'est le cœur léger qu'elle franchit les lourdes portes. Philippe, à son habitude, vint immédiatement lui jouer son numéro de séduction quotidien. Puis il s'informa de la santé de Dothy, elle le rassura. Puis il lui confia :
- Le grand méchant loup est dans sa loge, belle Roxie. Ca va lui faire du bien de vous voir.
- Pourquoi ? Il est encore énervé ?
- Non, c'est tout le contraire. Il n'a jamais été aussi calme, c'est ça qui est inquiétant.
- Qu'est-ce qui vous fait penser ça ? demanda-t-elle, inquiète, elle aussi.
- Je crois qu'il a un coup de déprime. La date fatidique approche, il a le trac. Il doute de ses capacités, il a l'impression de ne pas pouvoir tout contrôler, ça lui fait peur.
- Et vous ? Vous n'avez pas le trac ? Vous pensez qu'il en est capable ?
- Je ne serais pas là si je ne le pensais pas. Il est fabuleux sur scène mais il est aussi un bon metteur en scène. Nous le pensons tous ici. Il a fait de son mieux jusqu'ici, il doit aussi accepter de ne pas tout supporter sur ses seules épaules.
- Merci Philippe. Vous êtes un véritable ami pour lui, et pour moi.
Elle le trouva en effet très calme, mais il était presque toujours ainsi avec elle. C'est surtout en le voyant absent, il s'éloignait parfois, pas longtemps mais pendant quelques secondes il avait à nouveau ce regard perdu qu'elle lui connaissait à Londres. Elle lui avait raconté sa matinée à la clinique pour essayer de le distraire, les plaisanteries du docteur Richard le faisaient toujours beaucoup rire mais ce soir, il semblait se forcer.
- Terry ! Parle-moi ! lui fit-elle alors tendrement mais fermement.
Il vit son regard inquiet, presque suppliant. Il posa sa tête contre son épaule et l'étreignit. Elle le serra fort contre elle en caressant ses cheveux.
- Candy ! Je ne sais pas ce qui m'arrive, je crois que je suis mort de trouille.
- Pourtant, tout se passe bien, non ? Tout le monde dans ce théâtre trouve que tu es un bon metteur en scène, ils ont confiance en toi. Et moi, encore plus qu'eux. Je n'y connais pas grand chose mais je vois quand même qu'ils te respectent beaucoup et je ne pense pas que ce soit parce que tu leur fais peur. Mais plutôt parce que tu les traites en égaux, avec justesse et respect. C'est un travail d'équipe et ça se sentira au final, je ne suis pas certaine que toutes les troupes de théâtre s'entendent si bien que vous. Ils aiment travailler avec toi parce que tu fais toujours de ton mieux pour combiner le théâtre et les acteurs, Becky en est la preuve et Philippe vient de me le dire. Tu as fait du mieux que tu as pu, continue ainsi et fais-toi confiance, moi j'ai confiance en toi pour deux.
- Mais je crois que c'est l'acteur qui a le plus peur aujourd'hui.
- L'acteur ? Mais c'est ta cinquième pièce et au moins la centième fois que tu monteras sur scène. Est-ce que tu as peur à chaque nouvelle pièce ?
- C'est la première fois que j'appréhende de monter en scène.
- Parce que ce n'est plus Shakespeare ?
- Non. Je crois que j'ai peur de ne plus être un bon acteur.
- Tu plaisantes ? Terry ! Tu as déjà prouvé que tu es le meilleur du siècle. Non, je n'exagère pas, il n'y a pas que moi qui l'ai dit !
- Peut-être, mais c'était avant.
- Avant quoi ? Nous ?
- Tu te souviens, à Harlem tu m'as demandé si la souffrance engendrait le talent ou si c'était l'inverse !
- Mais nous parlions des poètes français, je ne songeais pas à toi ! Dit-elle en se maudissant d'avoir dit une telle stupidité. Terry, j'étais ivre et complètement perdue, tu me troublais tellement et…
- C'est pourtant envisageable pour moi aussi. Je sais maintenant que le talent ne mène pas fatalement à une vie de souffrance et de solitude mais peut-être qu'en étant enfin heureux, mon talent va s'en appauvrir, surtout pour ce rôle là !
- Mon amour ! Ton talent n'est pas le fruit de tes souffrances, mais celui de ton cœur. Heureux ou pas, ton cœur est le même, ton ressenti est identique et seul le travail peut faire la différence, et tu travailles plus qu'un autre. Pour le roi Lear, ta première pièce, tu n'étais pas malheureux et tu as été grandiose. Je le sais, je t'y ai vu de mes yeux sur un des fauteuils du troisième balcon.
- Je n'étais pas heureux, tu me manquais tellement. Et ce n'est même pas la peine de parler de Roméo, tu sais comme moi ce que j'étais à l'époque. Hamlet était un torturé comme moi et Cassio dans Othello, même s'il ne meurt pas à la fin n'a pas un destin très joyeux. Je n'ai jamais joué que des personnages tragiques mais ça allait très bien avec ce que je vivais au fond de moi. Aujourd'hui je suis heureux et je dois jouer quelqu'un qui ne le sera jamais.
- Mais Cyrano te ressemble, poète, courageux, téméraire, c'est un battant, comme toi. Je t'ai dit que Christian n'était pas pour toi à Harlem, c'était évident pour moi, car il n'est pas le véritable amour de Roxane. Ça ne veut pas dire que tu n'aurais pas pu l'interpréter, je suis convaincue que tu pourras aussi jouer d'autres personnages, même des plus drôles, Cyrano sait l'être. Crois-moi Terry, aussi sûre que je t'aime, je suis sûre que ton talent ne fera que grandir, tu es le meilleur.
- Et si je te décevais ?
- Jamais ! Quoi qu'il arrive, je serai toujours très fière de toi, rien ne peut m'en faire douter car j'ai vu éclore ce talent et tu es le meilleur dans mes yeux. Tu sais ce qui a été le plus dur pour moi pendant ces plus de trois ans loin de toi, c'est de ne pas avoir pu t'applaudir sur scène. C'était une telle frustration. Malgré ma douleur, j'acceptais de ne pas lier ma vie à la tienne puisque c'était mon choix. Mais je n'ai pas choisi de ne plus pouvoir être ta première admiratrice, c'était injuste et cruel que la vie m'impose aussi ça. Je t'ai d'ailleurs écrit une lettre à cause de ça, la dernière, que je ne t'ai pas envoyée comme les deux précédentes. Je les ai toujours, j'ai tout gardé, cachées dans un vieux coussin. Je n'ai jamais pu te revoir sur une scène depuis la première partie de Roméo et Juliette, où j'étais trop angoissée pour arriver à l'apprécier. Anthony voulait m'emmener voir Hamlet à Chicago, je lui ai dit que le théâtre m'ennuyait, je me serai trahie si je t'avais revue. Alors j'ai encouragé Annie à y aller pour qu'elle me raconte, j'ai lu tout ce qu'il y avait sur toi dans les journaux, au risque d'y apprendre des choses qui me blesseraient. Mais c'était plus fort que moi car tout était préférable à ne plus rien savoir. Et enfin, dans quelques jours, je vais avoir le droit de te voir sur la scène, plus cachée sur le troisième balcon ni en ne voyant qu'une moitié de pièce le cœur lourd et torturé mais sereine, heureuse et encore plus fière. Mais si tu ne te sens pas capable de m'offrir ce plaisir, alors tant pis pour moi. Séparons nous encore maintenant, sois à nouveau malheureux et moi aussi, et tu joueras le Cyrano qui te ressemble. Et jamais tu ne sauras si ton talent vient de tes souffrances ou de toi. Ou alors, tu affrontes tes peurs, tu prends le risque et tu sauras.
- Je vais prendre la deuxième option alors, répondit-il à la fois très ému de son aveu et amusé de son marché. Je préfère perdre mon talent que de te perdre encore.
- Tu ne perdras ni l'un ni l'autre mon chéri, je te le promets.
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Dans les jours qui suivirent, Candy constata avec soulagement que Terry avait repris confiance en lui. Tout ça n'était peut-être que la conséquence du bouleversement de sa vie en peu de temps. Trop de bonheur peut faire peur à quelqu'un qui s'était résigné à ne jamais l'être. Elle aussi connaissait ces moments de doute après l'euphorie des jours suivant son voyage à Philadelphie. Ils n'étaient plus les adolescents pleins de rêves et d'innocence, mais deux adultes que le destin avait obligé à vivre une première union décevante. Ils savaient tous deux qu'il ne suffisait pas de s'aimer pour réussir un couple. Ils ne connaissaient pas le mode d'emploi pour y arriver mais ils étaient certains que la réussite passait par beaucoup de dialogue et d'écoute. Et dans ces jours qui les rapprochaient de la première, il se créa entre eux un nouveau lien, une autre complicité, un partenariat. Il la fit entrer pas à pas dans son monde, sollicitant de plus en plus ses conseils et son avis sur tout, lui confiant ses moindres inquiétudes. Elle eut même le privilège d'assister à une répétition en costumes, ce qu'il avait toujours refusé à autrui. Les autres acteurs ne s'en offusquèrent pas, tous l'appréciaient énormément et en avaient fait une mascotte, une fée bienfaitrice qui avait réussi l'exploit de transformer leur metteur en scène en agneau. Et la scène à laquelle elle assista, assise dans son fauteuil, au milieu du premier rang, la conforta dans l'idée que ce serait, pour tous, bien plus qu'une réussite. C'était la scène du balcon, Roxane croyait entendre les mots d'amour de Christian, alors que c'était Cyrano qui les lui soufflait et les disait ensuite à sa place. Elle trouva Becky pleine de fraîcheur et de sincérité, Philippe la surprit par sa faculté à se rendre effacé dans son rôle de sot, lui toujours si riche de mots. Elle le trouva vraiment séduisant et talentueux sur une scène. Mais pour Terry, les mots lui manquaient pour définir la présence et le magnétisme qu'il dégageait, elle en frémit de la tête aux pieds. Elle eut beau chercher un défaut, même un tout petit, elle essaya de taire ses sentiments pour le juger en toute impartialité, elle n'en trouva aucun. Le seul reproche qu'elle lui ferait, serait d'éviter ce coup d'œil sur sa personne à la fin de la scène, mais ce ne serait qu'une boutade, elle se doutait bien que lors de la première il s'en abstiendrait. Elle se dit qu'il serait vraiment grandiose, un Cyrano plus que convaincant.
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D'autre part, le procès d'Anthony à Philadelphie avait débuté. Elle achetait tous les journaux qui le suivaient, ceux-ci ne doutaient pas que le chef de bande aux mains si couvertes de sang serait condamné à la peine capitale, Candy fut un peu anxieuse le jour du jugement mais elle avait désormais une grande confiance en Anthony. Et c'est le cœur débordant de joie et de fierté, qu'elle apprit qu'il l'avait gagné, son client avait échappé à la peine de mort contre trente ans de prison et les articles étaient très éloquents sur l'avoué qui avait accompli ce miracle. Il avait gagné son pari, sa réputation était désormais faite et elle espérait que ça l'aiderait à passer une nouvelle étape sur l'avenir. Car comme il lui avait promis et vu qu'il s'en était occupé personnellement, la procédure de divorce avait été rapide. Trois jours après le procès, elle reçut une convocation de son avocat, le prononcement aurait lieu le mardi quatre juillet, trois jours avant la première. Tout se passerait donc comme elle l'avait prévu, ce sept juillet, libre de toutes entraves, Roxie Hart disparaîtrait et Candy Neige André reprendrait le chemin vers son destin. Elle avait maintenant grande hâte que ce jour mémorable arrive mais ce fut tout de même avec beaucoup d'anxiété qu'elle arriva au cabinet de son avocat. En voyant la voiture d'Anthony garée à proximité et à l'idée de le revoir pour la dernière fois en tant que son premier mari, un pincement au cœur la gagna. Leur entente avait été parfaite ce dernier soir à Philadelphie mais qu'en serait-il aujourd'hui ? Pourtant sa première impression la rassura. Son visage semblait serein, il lui sourit, s'informa de sa santé et de ses besoins. Elle le félicita pour sa victoire, il sembla touché. La procédure se déroula normalement, ce fut rapide, ils étaient d'accord sur tout. Pourtant lorsqu'elle vit sa main trembler lorsqu'il signa l'acte de divorce, elle ressentit à nouveau cette douleur dans son cœur. Elle le signa néanmoins d'une main assurée, il n'était plus question de revenir en arrière. En sortant tous les deux du cabinet, il lui dit en lui souriant à nouveau :
- Voilà, tu es libre Candy.
- Anthony, c'était la seule chose à faire, pour moi comme pour toi.
- Pour toi certainement, quand à moi l'avenir nous le dira.
- Je voudrais tellement que nous puissions toujours être de grands amis.
- Moi aussi ! Tu es d'ailleurs ma seule amie, la seule que j'ai jamais eue. Candy, il y a quelque chose que je dois te dire, que j'aurais dû te dire depuis longtemps d'ailleurs mais je pensais qu'ils se trompaient. J'y pense depuis si longtemps, si je ne le dis pas aujourd'hui, j'aurai honte toute ma vie.
Elle le regarda pleine d'étonnement, il semblait si triste tout d'un coup.
- Anthony, tu peux tout me dire, ça sert à ça les amis.
- Oui, sans doute. Mais pas ici, viens à la maison, enfin chez moi plutôt.
- Je te suis.
Pendant tout le trajet, elle ne put se débarrasser de cette boule dans la gorge. Et une fois arrivés, après qu'il lui eut dit de s'asseoir, en le voyant si nerveux, son angoisse s'amplifia.
- Anthony ! Dis-moi ce qui te fait si peur !
Il soupira très fort et se lança.
- Voilà Candy. Ce n'est pas de ta faute si nous n'avons jamais eu d'enfant, c'est de la mienne, je suis stérile.
Elle étouffa un cri et mit sa main devant sa bouche. Puis elle le regarda à nouveau, il était livide.
- Tu es sûr ? balbutia-t-elle.
- Certain. C'est aussi une des conséquences de mon accident de cheval.
- Mon Dieu ! Anthony ! Pourquoi ne m'as-tu rien dit ?
- Je n'y croyais pas, j'étais persuadé que les médecins se trompaient. C'est en voyant les mois s'écouler que j'ai fini par admettre qu'ils avaient raison. Je te demande pardon, j'ai honte.
Elle étouffa encore un sanglot, elle n'était pourtant pas en colère mais très triste soudainement.
- Je ne t'en veux pas Anthony, je comprends.
- Tu en auras un bientôt, celui que tu voulais tant.
- Peut-être, on ne peut être sûr de rien. Mais toi ?
- Moi, jamais. Je ne t'aurais jamais demandé de m'épouser si j'avais été certain d'être stérile à l'époque.
- Cela n'aurait rien changé pour moi si nous nous étions aimés comme il aurait fallu.
- Plus qu'une autre, tu mérites d'avoir un enfant, tu seras la mère que tu n'as pu avoir, une merveilleuse mère.
- Mais toi aussi tu le mérites ! Tu aimes tant les enfants et ils t'adorent ! C'est injuste !
- La vie n'est ni juste ni injuste, elle est ce qu'elle est.
- Mais pourquoi ne me l'as-tu pas dit à Philadelphie ?
- Je ne voulais pas que tu hésites à cause de ça. Je te connais, tu aurais eu des remords.
- Et que crois-tu que j'ai maintenant ? Je t'ai abandonné alors…
- Candy, je t'interdis d'avoir pitié de moi !
- Je n'ai pas pitié de toi ! J'ai honte de n'avoir rien deviné, de n'avoir pensé qu'à moi et je suis maintenant certaine que tu as fait exprès de te montrer absent et indifférent, voir odieux pour que je te quitte !
Il pâlit davantage, elle comprit qu'elle ne s'était pas trompée.
- Je ne pouvais pas te donner d'enfants mais j'ai ma fierté, je ne veux pas d'une femme qui reste avec moi par pitié !
- Tu te trompes Anthony ! Je ne serais pas restée de toute façon, pas depuis que je l'ai retrouvé, je lui avais promis de revenir.
- Comment voulais-tu que je le devine ?
- Je sais, tout est de ma faute.
- Ce n'est la faute que des hasards de la vie, et puis quelle importance maintenant! Je sais bien que tu étais sincère, moi aussi, nous nous sommes trompés mais je t'aimerai toujours plus que n'importe quelle autre femme, tu es comme ma sœur.
- Rien ne me l'empêche.
- Même pas lui ?
- Même pas. Il n'interfère pas dans le choix de mes amis. Et puis nous serons toujours de la même famille, celle du cœur.
Il lui sourit avec reconnaissance puis prit une lettre dans le tiroir de la commode.
- En parlant de famille, il y avait ceci à mon retour, il sera à New York le mois prochain.
- Albert ?
- En personne. Notre divorce nous permettra aussi d'enfin le revoir et de nous revoir toi et moi.
- Nul besoin de prétexte, je vis chez Dothy. Appelle-moi si tu en as envie, je serai toujours là pour toi.
- Moi aussi ma douce.
-OOOoOOO-
Le lendemain, elle se rendit chez Gino Bartholdi. Elle y était retournée une fois depuis son retour de Philadelphie, pour qu'il effectue quelques retouches, aujourd'hui elle allait voir et emporter son tableau. Ce fut Tristan qui la reçut comme à son habitude, elle lui offrit une superbe composition florale qui le ravit. Pour Gino, elle avait déniché une aquarelle de sa ville natale, Gênes, qui le rendit tout guilleret. Enfin, il lui dévoila son œuvre.
- Vous m'avez rendue plus belle que je ne le suis, dit-elle les joues roses.
- C'est comme ça que je vous vois, je crois aussi que c'est comme ça qu'il vous voit. Vous savez pourquoi je vous ai reconnue immédiatement la première fois que je vous ai vue, même rousse ?
- Je suppose qu'il vous a dit que mon nez était couvert de taches de son, répondit-elle en riant.
- Oui, bien sûr. Et aussi que vos yeux étaient plus purs qu'un millier d'émeraudes, votre sourire plus éclatant que le diamant, et j'en passe. Mais bien plus que le physique, c'est la beauté de votre âme qu'il m'a si bien décrite, c'est elle que j'ai reconnue au premier regard. Et vous savez pourquoi ? Parce qu'elle ressemble comme deux gouttes d'eau à la sienne.
- Vous ne m'avez jamais dit comment vous l'avez rencontré ?
- A quoi bon ! Au bon moment de toute façon. Inutile de réveiller de vieux souvenirs, ça vous attristerait. Tout ça c'est du passé, n'est-ce pas ?
- Oui. Mon présent et mon avenir sont avec lui.
- Alors oublions tout le reste puisque aujourd'hui il est heureux. Tenez, je vous le donne aussi.
Il lui tendit une autre toile, emballée dans un papier de soie.
- Personne ne l'a jamais vu. Il vous revient de droit. Ils sont eux aussi faits pour être ensemble.
- Merci Gino, pour tout.
Elle le prit dans ses bras, en fit de même avec Tristan. Puis elle tendit à ce dernier deux invitations pour la première.
- Nous nous reverrons après demain soir, n'est-ce pas ?
- Nous n'allons pas rater ça, enfin une occasion de faire quitter son atelier à ce paresseux !
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Le soir au théâtre, alors qu'elle attendait Terry dans sa loge, occupé à régler les derniers détails de la journée, elle songea à l'instant où ses doigts nerveux avaient déballé le tableau. Gino avait peint Terry nu aussi mais d'une façon pudique. Il était dans une position assise au sol, les bras tendus en arrière, les mains à plat au sol pour se soutenir, la tête et le buste droit, le visage de trois-quarts au regard rêveur et pensif, un léger sourire en coin, ses mèches brunes et rebelles tombant en désordre sur son dos, ses épaules et sa gorge. Une de ses jambes était tendue mais l'autre évidemment repliée pour camoufler ce que la nature lui avait offert de plus viril. Il semblait moins musclé qu'aujourd'hui, plus mince et juvénile mais le peintre avait si bien transcrit le regard qu'il avait quand il pensait à ses souvenirs, donc quand il pensait à elle. Elle en avait été si émue d'abord avant de se sentir à nouveau attirée et désireuse de son corps incarné dans la toile. En le revoyant dans sa tête, un sourire rêveur apparut sur son visage. Elle s'allongea voluptueusement sur le sofa en poursuivant son rêve. Le feu l'envahit à nouveau, ses joues rosirent et elle se sermonna. Il n'allait pas tarder à revenir, que penserait-il en la trouvant brûlante de désir. Il ne restait que deux jours à patienter, tout était prévu, elle n'allait pas tout gâcher maintenant. Elle ne lui avait jamais parlé de ses séances de pose chez Gino, elle ne lui avait pas non plus annoncé que son divorce était prononcé. Elle devait lui faire la surprise des deux après la représentation théâtrale, pendant un dîner en amoureux chez Dothy. Ca avait déjà été gênant de demander à celle-ci si elle pouvait lui prêter sa maison pour la nuit. Mais Dothy, ravie, avait sauté sur l'occasion pour prétexter qu'elle avait enfin l'opportunité de passer une nuit chez son amie Mathilde, depuis le temps que celle-ci le lui demandait. Candy douta un peu, mais n'insista pas, ça l'arrangeait tellement. Elle lui donna une invitation de plus pour Mathilde en contrepartie. Elle quitta le sofa et se força à penser à autre chose pour refroidir ses ardeurs. Quand Terry revint, elle devait être encore un peu rose car il lui en fit la remarque.
- C'est la chaleur. Il fait chaud dans ta loge.
- C'est vrai que l'été s'annonce torride ! lui dit-il l'œil coquin. Nous allons sortir, on nous attend.
- Qui ça ?
- J'ai reçu un appel tout à l'heure. Ma mère est rentrée ce matin.
- Alors elle sera là pour la première ?
- Elle n'en a jamais raté aucune.
- Tu dis qu'elle nous attend. Tu lui as parlé de moi ?
- Pas encore. Nous allons lui faire la surprise. Ça l'a étonnée que je lui dise que je serai accompagné d'une jeune femme, une première pour elle. Elle va être enchantée de te revoir.
- Elle se souvient de moi ?
- A ton avis ? Qui pourrait t'oublier ma princesse ?
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La veille du grand jour, Candy ne vit pas Terry. Il avait encore tant de détails à régler, il devait être pleinement concentré. Et le soir, c'était l'avant première en costumes devant le producteur, ça finirait tard. De toute façon, elle eut tant à faire qu'elle ne vit pas passer la journée. Quand elle rentra le soir avec tous ses paquets, elle était fourbue. Elle prépara malgré tout le dîner pour elle et Dothy qui était ravie de profiter de ses talents culinaires.
- Qu'est-ce que ta cuisine me manquera quand tu iras vivre avec Terrence ! Il va me falloir songer à embaucher une cuisinière, j'en ai assez des restaurants.
- Si tu n'y vois pas d'inconvénients Dothy, j'aimerais rester encore quelques temps chez toi.
- Pourquoi ? Bien sûr que j'en serai ravie mais tu n'as pas hâte ?
- J'ai grande hâte mais tu oublies la tournée ? Dans dix jours il va partir avec toute la troupe pour au moins deux mois. Je me sentirai moins seule ici avec toi.
- C'est vrai, j'oubliais. Déjà une nouvelle séparation !
- Oui déjà ! Mais ce n'est cette fois que temporaire. Ce ne sera pas la dernière, autant m'y habituer dès maintenant. Je ne vais pas le suivre partout ! Mais je compte bien profiter un maximum des jours qui nous restent.
- Tu me raconteras ?
- Dothy !
- D'accord ! Ce ne sont pas des choses qui se disent, même à sa meilleure amie. Dis, tu ne veux toujours pas me montrer son portrait ?
- Pas question ! J'espère que tu n'as pas fureté partout pendant mon absence !
- Je te jure que non, même si c'était tentant.
- Je t'ai montré le mien, ne m'en demande pas trop. Lui, il n'est que pour moi.
- C'est plus que certain ma belle. Tu as décroché le gros lot avec lui. Il n'aurait pas un frère un peu plus âgé pour moi ?
- Non, désolée. Mais le mois prochain, j'attends une visite qui pourrait te plaire aussi.
- Ton Albert revient ?
- Exactement ! Tu l'as trouvé très séduisant sur la photo, non ?
- C'est vrai. Mais il est aussi plus jeune que moi.
- Seulement de trois ans ! Et puis l'âge, quelle importance ! Je suis certaine qu'il va te plaire, en plus, il fait très bien la cuisine !
- Un bel homme, large d'esprit, célibataire, de presque mon âge et qui cuisine ! Tu es sûre qu'il existe ?
- Absolument ! Au fait, Eléonore Baker a trouvé la robe que je portais hier sublime. Elle veut te rencontrer pour passer commande.
- Encore une nouvelle cliente ! Je n'ai jamais eu autant de commandes ! Je vais être obligée d'engager une ou deux vendeuses pour tenir la boutique. J'aimerais plus me consacrer à la création. Et puis, peut-être aussi un peu voyager. Pourquoi pas l'Afrique !
- Qui sait !
Fin du chapitre 8
