Bonjour à tous, à mi-chemin de ce voyage en ma fiction, voici un petit apparté avec un bonus pour raconter la rencontre de Terry et du peintre Gino Bartholdi et l'origine des tableaux. Souvenez-vous, les deux tableaux réalisés par le peintre semblent se prolonger si on les met côte à côte, Terry et Candy semblent se regarder, le peintre des âmes a réussi à les réunir en peinture et vous comprendrez pourquoi le peintre est si important dans la vie de Terry.
« Nous l'avions rêvé » de Diogène
Le journal de Terry
Janvier 1918, ma rencontre avec Gino
C'était la veille de mon anniversaire, mes 21 ans, le jour de mon émancipation légale bien que je m'étais émancipé sans permission depuis longtemps. Personne n'avait protesté d'ailleurs, mon père sans doute trop content d'être débarrassé de moi et ma mère… je ne savais même plus si elle existait… De toute façon, je n'ai pas envie de parler d'eux mais d'Elle encore et encore. Et ce soir de veille d'anniversaire, dans mon bar favori et face à mon amie la bouteille et son sang acheminant aux voyages oniriques et amnésiques, je ne pensais toujours qu'à Elle. J'avais besoin de parler d'Elle à quelqu'un mais personne n'aurait compris. On m'aurait dit que j'avais tout pour être heureux: la jeunesse et la gloire ; j'étais plutôt sans âge et sans espoirs et qu'importait qu'on crie mon nom dans la foule, je ne jouais pas pour cela ; je cherchais à vivre seulement une autre vie que la mienne si vide et froide, condamnée au devoir.
Dans ce bar, un verre après l'autre, je buvais ma douleur ressassant mon malheur au fond du trou, je ne sentais plus rien, je n'entendais que le liquide ambré coulant dans ma gorge sèche en souhaitant qu'il empoisonne mon sang de bâtard m'ayant légué les gênes du devoir en héritage. Un devoir bien différent de ma lignée pourtant, sans besoin de paraître et sembler, mais seulement de payer le prix de ma vie. Une vie qui m'encombrait désormais, que j'aurais bien laissé au néant plutôt que ce sacrifice me laissant plus mort encore que si j'étais six pieds sous terre.
Pourtant j'avais encore envie de parler d'Elle: mon seul motif de joie, l'unique preuve que mon cœur battait toujours en murmurant son doux prénom. Je me suis mis alors à réciter des tirades de Roméo et Juliette, comme souvent lors de mes nuits d'ivresse mais cette fois en espérant qu'une oreille plus fine entende la vraie tragédie.
Ce devait être mon jour de chance dans mon karma maudit, en cette veille de majorité, un jour de répit ou un jour où mon démon gardien était parti faire un tour en se disant que saoul comme j'étais parti, je ne risquais pas de m'adresser à son double angélique pour décider de flirter avec la voie de la rédemption et gagner le purgatoire. Mon enfer, je me l'étais crée seul, le paradis étant inaccessible, autant rester là où on ne peut plus espérer que d'être en équilibre sur la ligne fragile des deux mondes artificiels de nos cerveaux primaires. C'était un jour où Shakespeare rencontrait Botticelli, un jour béni pour faire de Roméo un portrait sans masque, un nu artistique sans artifice.
Il vint m'écouter en crayonnant sur son carnet ; ses cheveux noirs frisés, sa moustache épaisse sur sa lèvre épaisse et ses petits yeux cachés derrière deux fentes fines sous ses gros sourcils ; il n'était pas beau mon peintre étrange mais pourtant il dégageait un charme fou, il sentait la peinture et le soleil d'Italie. Bon je l'avais entendu demander un martini au serveur et son accent zézayant fleurait bon la langue de Dante, je n'étais pas devin mais il n'avait pas le type méditerranéen seulement, il avait l'Italie dans le cœur.
Quand il posa son carnet et but son verre, je récitais de mémoire dans cette belle langue chantante :
« Quand j'étais au milieu du cours de notre vie,
je me vis entouré d'une sombre forêt,
après avoir perdu le chemin le plus droit.
Ah ! qu'elle est difficile à peindre avec des mots,
cette forêt sauvage, impénétrable et drue
dont le seul souvenir renouvelle ma peur !… »
Je m'arrêtais là, ne me souvenant pas de la suite mais je vis à travers les deux fentes noires de mon auditeur que cette courte tirade l'avait flatté. Cependant il ne pipa mot et reprit son crayonnage. Je quittais Dante et son préambule vers l'enfer, n'ayant pas plus le souvenir de son purgatoire et encore moins son paradis même si j'avais lu l'œuvre en entier il y a fort longtemps, poussé par mon père pour apprendre après la langue de Molière: celle que devait parler Roméo en sa Vérone natale au lieu de l'anglais de son auteur.
Après une gorgée de mon pousse aux cimes poétiques, je récitais du Rimbaud dans sa langue native :
« Oisive jeunesse
À tout asservie,
Par délicatesse
J'ai perdu ma vie.
Ah! que le temps vienne
Où les cœurs s'éprennent.
Je me suis dit : laisse,
Et qu'on ne te voie :
Et sans la promesse
De plus hautes joies.
Que rien ne t'arrête
Auguste retraite. »…
La chanson de la plus haute tour ne sembla pas comprise à mon auditoire, mon italien dessinait encore, levant les yeux parfois, lèvres closes toujours. La curiosité me prit, que dessinait-il donc ? Je me levais le verre à la main et allais scruter par dessus son épaule. Je découvris mon portrait en noir et blanc d'une ressemblance troublante, il m'avait croqué de profil le regard levé vers une lune ronde et claire, le verre à la main semblant lui porter un toast et ça me fit penser à Cyrano de Bergerac même s'il manquait son large chapeau à plume et son nez dantesque. J'aimais ce héros tragique, ce poète né et il me plairait plus tard de pouvoir le jouer sur scène mais j'étais encore trop jeune et trop débutant. Hamlet m'avait paraît-il consacré en acteur confirmé par mes pairs et les critiques mais c'était un rôle trop facile à pénétrer pour moi alors qu'incarner un poète d'un tel panache que Cyrano était un vrai défi. Je cherchais dans ma mémoire une réplique de ce héros à offrir à mon public mais ma mémoire n'avait rien conservé d'assez long de cette lecture à Londres et de toute façon, le français ne semblait pas être compris par mon peintre. Je lui dis donc seulement en me penchant vers son oreille :
« Vous sauriez dessiner celle qui lui a ravi son cœur, sa Roxane ? »
Il ne répondit pas mais je le vis tourner la page de son carnet et se mettre à dessiner un visage. Je le laissais faire, je retournais m'asseoir en face de lui, m'emplis un nouveau verre et allumais une cigarette. Puis je récitais un poème d'Oscar Wilde :
« La bella donna della mia mente »
« Mes membres sont rongés par une flamme.
Mes pieds sont las de voyager, et à force d'invoquer le nom de ma Dame,
mes lèvres ont maintenant désappris à chanter.
Ô linotte, dans le buisson de roses sauvages, déploie ta mélodie sur mon amour.
Ô alouette, chante plus haut, en l'honneur de l'amour : une dame passe tout près.
Elle est trop belle pour qu'un homme quel qu'il soit,
puisse voir ou posséder celle qui charmait son cœur ;
plus belle qu'une Reine, qu'une courtisane,
ou que l'eau où la nuit se reflète la lune.
Sa chevelure est retenue par des feuilles de myrte (feuilles vertes sur sa chevelure dorée).
Les herbes vertes parmi les gerbes jaunes de la moisson d'automne ne sont pas plus belles.
Ses lèvres, petites, plus faites pour le baiser que pour exhaler la plainte amère de la douleur,
tremblotent comme fait l'eau du ruisseau, ou comme les roses après la pluie du soir.
Son cou a la blancheur du mélilot, qui rougit de plaisir au soleil ;
la palpitation de la gorge de la linotte n'est pas plus charmante à contempler.
Ainsi qu'une grenade coupée en deux, avec ses grains blancs, telle est sa bouche écarlate ;
ses joues sont comme la nuance fondue qu'offre la pêche qui rougit du côté du sud.
Ô mains entrelacées !
Ô corps délicat et blanc, fait pour l'amour et la souffrance !
Ô Demeure d'amour !
Opale fleur désolée et battue par la pluie ! »
J'avais fermé les yeux et quand je les rouvris, je vis mon italien m'observant, les bras croisés. Puis je découvris le dessin à côté de mon verre, il montrait une fille aux cheveux longs, aux yeux doux ; elle ne ressemblait pas à Elle mais un peu à Susanna. Je pris mon verre, l'avalais d'une traite puis soupirais.
« Non, la bella donna della mia mente, la belle qui m'a pris mon âme n'est pas Elle ; celle-là c'est celle que le destin m'a enchaîné ! »
L'italien plissa ses petits yeux, reprit son carnet, tourna une page et me dit, le crayon de nouveau prêt à l'ouvrage :
« Décrivez-la votre Roxane, pas physiquement, décrivez-moi son âme ! »
Je n'attendais que cela : parler d'Elle, de sa pureté, sa grâce, son charme, ses rires et ses larmes. Je refermais donc les yeux, m'emplis de fumée puis laissais parler mon cœur et mon âme à cet inconnu voulant me créer en image mon plus beau rêve et regret.
Le temps passa, pour moi c'était comme une seconde mais quand j'ouvris à nouveau les yeux, le dessin devant moi montrait une jeune fille assise au milieu d'un champ de coquelicots, ses cheveux bouclés, ses yeux grands et si profonds, son sourire éclatant ; même si elle n'avait pas son visage vraiment, je la reconnus dans son âme et je versais une larme d'émotion.
« Je pourrai la rendre plus Elle avec quelques couleurs, pour que le physique vous soit offert au moins ainsi, mais peut-être qu'Elle reviendra un jour pour le remplacer !
- Hélas, c'est impossible !
- Seule la mort rend impossible, l'est-elle ?
- Non, Elle vit mais pour le cœur d'un autre, moi je dois me contenter de souvenirs, offrez-moi en un palpable monsieur, oui, s'il vous plaît !
- D'accord jeune homme, je peux essayer au moins de te donner cela, tu es trop beau et talentueux pour si peu de joie au cœur !
- Je me fiche d'être beau, mon talent est seulement de la douleur déversée et quand à la joie, Elle seule a su m'en donner car Elle seule a compris ma solitude !
- Allons mon petit, cesse de te lamenter, la vie réserve souvent des surprises, profite plutôt de ta jeunesse et transforme ta douleur et cet amour si fort pour Elle en art, crée lui un univers encore plus grand pour te procurer plus de joie ! »
Je méditais ces paroles, je ne voyais pas comment créer un univers pour Elle. Mais je lui décris physiquement celle que mon cœur pleurait sans cesse, en détails et en extase. Une seconde passa encore pour moi avant que mon prometteur de joie ne me mette son nouveau dessin sous le nez. Cette fois, je restais en hébétude, Elle était face à moi, pas parfaitement ressemblante mais tellement proche de sa réalité.
« Oh merci maître ! Ma bonne étoile semble là ce soir ! Je vous offre un verre ? Que diriez-vous de champagne ?
- Ne m'appelle pas maître mon petit, juste Gino ; les maîtres croient tout savoir, moi je ne sais savoir que croire ! Et pourquoi pas trinquer notre rencontre céleste au champagne oui, c'est plus romantique, poétique et moins violent que ton whisky anglais ; si au moins il était irlandais !
- Vous aimez l'Irlande Gino ? Moi c'est Terry au fait ! Serveur ! Amenez-nous une bouteille de champagne, et du bon surtout !
- J'aime surtout les irlandais Terry, enfin un irlandais, de la même façon que vous votre blonde aux taches de rousseur et yeux d'émeraudes ! Vous voyez ?
- Oui, vous êtes pédé en fait ! »
Il éclata de rire, j'eus honte d'un coup de ce que j'avais dit sans idée d'insulte mais je ris aussi puis rajoutais :
« Tant que vous n'espérez rien de moi Gino, je n'ai rien contre !
- Eh bien, je ne peux pas dire que si j'avais 20 ans de moins et pas mon irlandais dans le cœur, je ne tenterais pas le coup mon petit mais je crois que mon penchant est autre, tu pourrais être mon fils !
- Je veux bien car mon père ne vaut pas un rond, je vous offre ce statut ! »
Le champagne arrivant interrompit nos échanges. Il était tiède, pas terrible du tout mais nous avons trinqué à notre rencontre en le dégustant comme si c'était du Dom Pérignon. Il me raconta sa rencontre avec Tristan à 33 ans, marié à l'époque depuis 5 ans à une Génoise comme lui et sans enfants. Le jeune irlandais de 22 ans était modèle pour les peintres, en extra pour payer ses études de paysagiste. Il posa pour l'école où Gino se perfectionnait de ce qu'il avait appris en autodidacte en Italie. Ce jeune éphèbe au physique androgyne l'envoûta vite, il lutta pourtant quelques semaines, se découvrant une nature contraire à toutes ses croyances jusqu'ici et l'enseignement très catholique de ses parents. Mais l'amour fut le plus fort, Gino se sépara de sa femme et s'installa avec Tristan en couple sans se cacher.
J'appris sommairement le long combat de ce couple atypique pour vivre leur amour sans se cacher, de pétitions d'expulsion en menaces de mort, d'insultes en bastonnades. Ils avaient tenu bon, les gens s'étaient lassés ou habitués. Je me mis à admirer ces hommes qui avaient choisi l'amour à tout le reste, j'aurais voulu être comme eux : libres et rebelles. Je décidais donc cette nuit de prendre cet exemple en modèle et de devenir libre et rebelle.
Quand je regardais l'heure à l'horloge du bar, je vis qu'il était minuit douze, on était le 28 janvier 1918, j'avais 21 ans, j'étais majeur. Je commandais une autre bouteille de champagne tiède et pas terrible et trinquais avec mon nouvel ami, mon cadeau d'anniversaire céleste et lui promis :
« Je vais créer un univers d'Elle autour de moi Gino, je vais transformer mes douleurs en joie, mes souvenirs en réalité et être heureux dans mon amour éternel ! C'en est fini de geindre et pleurnicher sur mes misères, je vais mériter Elle, au moins dans mon cœur ! »
Nous avons trinqué encore pas mal, je cois que j'ai dit ensuite plein de conneries mais la suite je ne la connais que par mon ami qui a dû me porter à moitié jusqu'à chez lui. Le lendemain j'ai rencontré Tristan, il semblait inquiet mais il se montra gentil. Je lui ai dit que Gino m'avait parlé de lui presque toute la soirée et moi d'Elle. Il a alors souri, soulagé apparemment puis m'a montré ses sculptures de buis dans le jardin. Je suis resté chez eux trois jours, j'ai vu tous les tableaux de nus de Gino, il m'a demandé si je voulais poser à l'occasion, j'ai répondu :
« Pourquoi pas maintenant ! »
J'ai enlevé tous mes vêtements dans son atelier sans crainte, je me suis assis sur le tapis et ai pris la pose qu'il m'a suggérée le regard plongé dans mes souvenirs d'Elle. Je ne pense pas que je verrais ce tableau, je voulais juste le lui offrir comme lui m'avait offert le cadeau d'anniversaire de mes 21 ans.
Fin de la rencontre avec Gino, à bientôt pour la suite de l'aventure de nos héros...
