« Nous l'avions rêvé » de Diogène

Chapitre 20 « Parce que c'était lui »

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« Mais ... chanter,

Rêver, rire, passer, être seul, être libre,

Avoir l'œil qui regarde bien, la voix qui vibre,

Mettre, quand il vous plaît, son feutre de travers,

Pour un oui, pour un non, se battre, - ou faire un vers !

Travailler sans souci de gloire ou de fortune,

À tel voyage, auquel on pense, dans la lune !

N'écrire jamais rien qui de soi ne sortît,

Et modeste d'ailleurs, se dire : mon petit,

Sois satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles,

Si c'est dans ton jardin à toi que tu les cueilles !

Puis, s'il advient d'un peu triompher, par hasard,

Ne pas être obligé d'en rien rendre à César,

Vis-à-vis de soi-même en garder le mérite,

Bref, dédaignant d'être le lierre parasite,

Lors même qu'on n'est pas le chêne ou le tilleul,

Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul ! »

Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac, acte II "La rôtisserie des poètes", scène 8

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Candy était allée accueillir Anthony à la gare dimanche midi. Il la serra longtemps en respirant et se gavant du parfum de ses cheveux puis ils partirent bras dessus bras dessous jusqu'à sa voiture et elle le ramena chez lui. Elle ouvrit toutes les fenêtres pour aérer, arrosa les trois plantes restantes que la concierge avait dû oublier un peu vu leur air triste, pendant qu'Anthony prit une douche. Juste couvert d'une serviette en dessous de la taille, il s'allongea ensuite sur le lit pour se faire masser le dos et la jambe, un peu ankylosés du trajet en train. Pendant qu'il savourait son massage relaxant, il l'écoutait attentivement raconter son travail à la clinique et une anecdote vécue hier où elle avait eu une demande en mariage de la part d'un patient d'origine turc. Ils rirent car l'homme lui proposait de devenir sa sixième épouse, étant musulman et légalement polygame dans son pays, Anthony rit aussi surtout en imaginant la tête de Terry quand il saurait cela.

Ensuite elle lui dit que Dothy lui transmettait son bonjour mais n'avait pas le temps pour l'instant de déjeuner ou dîner avec eux. Il ne fut pas surpris mais espéra que la belle styliste n'en était pas revenue à vouloir le fuir. Une fois ce sujet refermé, Candy lui demanda aussi :

- Et toi mon chéri ? Une nouvelle conquête ?

- Oui, dans le train, une grand-mère charmante qui m'a parlé de sa jeunesse en Ecosse.

- Encore ! Enfin, c'est toujours ça mais choisis les un peu plus jeunes tout de même !

- Je n'aime pas les gamines.

- Je te présenterais bien Mélissa pour te faire changer d'avis mais elle est mineure, ce serait indécent. Mais elle est vraiment très jolie ma nouvelle future infirmière d'Harlem, crois-moi, de longs et magnifiques cheveux ébène, une peau caramel doré et des yeux de chat couleur ambre.

- Wow ! Tout cela donne au moins envie de la rencontrer mais… beaucoup mineure ?

- Dix-sept ans mais elle en paraît vingt, et en plus elle est vraiment motivée pour le diplôme, elle étudie comme personne et est vraiment douée avec les malades. Oui dommage qu'elle soit si jeune car je vous trouve vraiment bien assortis physiquement. Mais tu pourrais la courtiser jusqu'à sa majorité si tu tombes amoureux d'elle après tout !

- J'adore ta façon de mettre la charrue avant les bœufs ma douce mais… pourquoi pas aller voir cette perle noire demain comme je dois de toute façon aller voir Harlem, la clinique et son administratrice et infirmière vedette.

« Et puis pourquoi m'en tiendrais-je à attendre sans rien faire après Dothy, il n'y a rien de mal à regarder mieux autour de moi si un autre chemin est possible, on ne sait jamais, au moins ainsi je serai plus certain si mon vingt-et-un est gagnant à la fin ! »

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Avant cette visite, Anthony rejoint James Garner dans l'immeuble des bureaux achetés il y a peu par Terry et les trouva vraiment idéaux question emplacement mais bien trop grands pour lui seul. L'idée d'en faire un cabinet d'aide sociale pouvait toujours être repensée et améliorée mais il faudrait alors former du personnel, un travail considérable et difficile pour lui seul. James était déjà un bon légiste bien qu'autodidacte mais il en faudrait au moins un autre et deux administratifs pour commencer. Mais il trouvait ce projet intéressant et valorisant à défaut d'être lucratif car il lui faudrait donc se passer de revenus longtemps et puiser dans son héritage ou vivre du poker. En attendant Terry pour décider, il suivit James jusqu'au cabaret qu'il découvrit et rencontra plusieurs personnes intéressantes dont Stacy la serveuse, Abraham le réceptionniste, Simon le charpentier, David le jeune boxeur et le pasteur Jackson. Il apprit ce soir l'histoire de James, ce qui le rendit encore plus admiratif de Terry. James parla aussi de son envie personnelle de pouvoir créer un centre d'insertion pour les anciens détenus. Anthony rentra donc chez lui plein d'envies et d'espoirs et le lendemain il retourna à Harlem encore plus emballé devant la clinique si efficace qu'avait crée cet incroyable garçon rebelle et tant généreux. Candy semblait aussi très douée pour la diriger qu'en infirmière, il se sentit fier d'elle encore et écouta tout d'une oreille attentive. Quand elle lui montra une jeune fille en blouse blanche, de dos, en faisant un clin d'œil, il comprit qu'il s'agissait de Mélissa. Elle l'appela et Anthony admit en silence qu'elle était vraiment ravissante cette petite métisse café au lait et il se sentit l'envie de la séduire. Mais la petite sembla indifférente à son charme car pas un sourire pour lui alors qu'elle le faisait naturellement à ses malades et à Candy. Celle-ci soupira quand il lui fit comprendre d'un haussement d'épaules qu'il ne plaisait pas à la jeune fille et n'allait pas lui faire du plat ici tout de même. Par contre, dehors en allant fumer une cigarette avec le docteur Richard, une femme d'une presque trentaine au type asiatique lui fit un grand sourire et vint lui demander du feu avant de lui proposer un verre chez elle, qu'il refusa. Le docteur lui dit ensuite que madame Chang était une veuve inconsolable en réputation et qu'apparemment elle avait bien voulu la sacrifier pour lui. Il sourit mais la dame resterait fidèle à feu son mari car lui n'était pas intéressé une seconde.

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Dothy croyait toujours qu'elle arriverait à suivre son idée de ne plus penser à un avenir possible avec Anthony mais quand elle vit par la vitrine de la boutique, la silhouette de celui qu'elle espérait oublier, elle vacilla. Son cœur battit fort, elle crut vraiment qu'il allait entrer mais il la regarda juste quelques secondes d'un air tendre et repartit ensuite sans plus se retourner. Elle faillit sortir et le rejoindre, elle alla jusqu'à la porte mais sut encore faire marche arrière. Il poursuivit son chemin de sa démarche différente, puis s'arrêta devant la boutique du bouquiniste et y entra. Elle ne put s'empêcher de revenir toutes les trente secondes à la porte pour le voir ressortir mais cinq minutes après il y était encore puis deux femmes entrèrent et il fallut s'occuper d'elles vu que sa vendeuse était souffrante et absente. Quand elle put reprendre sa surveillance, elle tint un quart d'heure sans rien voir puis sortit vite jusqu'à la librairie et constata qu'il n'était plus là. Curieuse, elle ne put s'empêcher d'aller voir le propriétaire qu'elle connaissait bien et apprit qu'Anthony lui avait commandé plusieurs livres en édition de prestige dont « Cyrano de Bergerac », « Les trois mousquetaires », « Hamlet », « Roméo et Juliette », « Othello », « le roi Lear » et l'œuvre intégrale de Molière en français et d'une édition très coûteuse et rare. Il n'était parti qu'avec un seul livre en boutique, un livre russe intitulé : « Crime et châtiment » de Dostoïevski, qu'elle ne connaissait pas. Elle rentra à sa boutique avec un autre exemplaire de ce livre traduit en anglais comme pour pouvoir au moins partager un peu de son intimité quoi qu'il arrive.

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Anthony avait préféré ne pas entrer dans la boutique de la belle styliste et la laisser encore réfléchir en attendant Terry qui revenait avec sa troupe demain dans l'après midi. Il s'était renseigné à Candy et avait commandé l'œuvre intégrale de Molière pour lui offrir vu qu'il n'en avait encore qu'une d'édition récente et banale. Tous les autres ouvrages étaient pour lui-même et connaître mieux l'acteur qui les avait interprétés sur scène, à part « les trois mousquetaires » qui serait pour Thomas. Il lut un peu ce soir mais eut envie aussi de retourner au cabaret d'Harlem où il joua au poker et gagna mais avec de petites sommes en jeu. Mais il sentit qu'il les avait impressionnés et l'un d'eux lui dit même qu'il n'avait pas vu un aussi bon joueur depuis le rebelle blanc, ce qui lui plut encore. De plus, Abraham le pianiste lui apprit que Terry jouait de l'harmonica comme un vrai blues-man et lui raconta comment il avait débarqué un jour à Harlem.

En fait, il était tombé en panne de voiture juste devant une bande de jeunes qui se mirent vite à se moquer et l'entourer en le défiant. Terry fit d'abord l'indifférent mais des femmes se joignirent aux jeunes et l'une d'elle le reconnut et il servit de bouc émissaire à leur colère envers l'injustice des riches, célèbres et méprisants envers les pauvres noirs. Alors Terry sentit qu'il lui fallait trouver un moyen de leur prouver qu'il n'était pas de cette espèce et ne voulait pas se battre sans pourtant être lâche. Il ne montra pas de peur mais leur dit qu'il ne savait rien faire d'autre que l'acteur et pouvait leur offrir une pièce gratuite en échange d'un coup de main pour sa voiture. Après quelques nouvelles moqueries, un jeune caïd lui dit :

- Top là ! Fais-nous rire et on te remet ta caisse en route.

Alors Terry commença un numéro de mime qui fit juste rire les plus petits. Pas démonté, il poursuivit avec une pantomime de mari battu qui fit éclater de rire les femmes. Enfin, il joua au cow-boy empoté puis au négro riche et plein de manières après s'être couvert le visage de boue et cette fois les jeunes étaient pliés de rire, comme toute la rue qui avait triplé en nombre depuis le début. Terry fut très applaudi, les jeunes tinrent promesse et réparèrent la voiture, et il repartit après avoir serré la main à tout le monde et promis de revenir. On y croyait pas, pourtant une semaine après il revint avec une nouvelle représentation gratuite en pleine rue encore plus élaborée et drôle car préparée. Ensuite, il leur demanda s'ils seraient contre la construction d'un dispensaire gratuit pour les pauvres ici, bien sûr tout le monde a accepté et c'est ainsi que tout avait commencé.

Anthony en ressortit encore plus hâtif de revoir cet acteur prodige et il eut du mal le lendemain à ne pas aller l'attendre à la gare avec Candy. Mais ce serait vraiment ridicule et impoli, Candy d'abord bien sûr. Elle était si heureuse hier et en avait fait plein d'idioties comme oublier de fermer la capote de sa voiture devant la clinique alors qu'il plut tout l'après midi ou laisser tous les noyaux des cerises dans le clafoutis qu'elle avait emmené pour déjeuner chez lui mais ça leur fit faire un concours de crachat de noyaux en visant la poubelle qui les fit beaucoup rire. Enfin elle avait failli lui passer du gel pour cheveux sur le bas du dos à la place de la pommade décontractante pour son massage, heureusement qu'il avait trouvé l'odeur bizarre. Donc, il attendit sagement le lendemain en espérant que Terry appellerait.

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Candy alla chercher Terry avec la voiture de celui-ci vu que la sienne était trempée de l'intérieur mais elle fit bien car il ne sut pas se contenter d'un baiser fougueux mais la fit se garer au fond d'un sentier à mi-parcours et lui fit l'amour d'une faim dévorante qui la laissa pantelante. Il se rajusta en pestant contre l'étroitesse et le manque de hauteur de la voiture, qui l'avait fait se cogner plusieurs fois mais elle lui avoua que sans son étourderie il aurait eu encore plus petit. Il rit en l'embrassant encore partout sur son visage et l'aida à se rhabiller, démêler ses cheveux et encore s'offrir un baiser merveilleux.

- Oh ! Terry ! Ce que je t'aime encore plus ! Serre-moi fort mon amour ! dit-elle ensuite en se lovant comme un chat contre son torse.

- Ma Candy, mon ange, ma princesse, moi aussi je t'aime toujours plus et j'ai hâte de t'épouser.

- Moi aussi mon amour. Je suis aussi heureuse de revenir vivre à la maison car Dothy me semble de plus en plus distante, j'espère que c'était juste pour Philippe.

- Pour Philippe ? fit-il surpris.

- Oui, hier elle m'a dit qu'elle allait le revoir, ça m'a surprise aussi mais peut-être qu'en fin de compte, elle n'a pas flashé sur Albert car elle tient plus à Philippe qu'elle ne le croyait.

Terry fut ennuyé de ce raisonnement erroné mais ne pouvait la contredire alors il clôt le sujet.

- Nous verrons dans les jours à venir. Bon, si on rentrait reprendre notre face à face dans un grand lit, j'ai encore envie de toi, j'ai un nouveau mois à rattraper.

- Je ne vais pas me plaindre de cette preuve de fidélité mon chéri mais je suis encore toute cotonneuse alors s'il te plaît, prends le volant étant donné ta pleine forme olympique.

- Pas de problème beauté, allez, tu peux même rester te reposer à l'arrière, je reconduis le carrosse au palais du prince, ma Cendrillon ! En route !

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Il était vingt-trois heures, Candy s'était endormie de fatigue mais lui n'avait toujours pas sommeil vu qu'il avait dormi tout ce matin dans le train. Il pensait à Anthony mais l'heure tardive le fit hésiter. Pourtant il ne résista pas longtemps et partit dans son bureau composer le numéro de son appartement. Au bout de trois sonneries celui-ci décrocha sans sembler endormi.

- Il est tard mais je voulais te dire que je suis plus près et tout va bien, Candy dort, moi j'ai roupillé pendant tout le trajet.

- Moi non plus je ne dors pas de bonne heure quand je ne travaille pas. Je suis content de t'entendre Terry mais ce serait sans doute abuser de ma part si on se voyait avant le raisonnable.

- Je ne suis pas raisonnable et je sens la nuit blanche alors autant profiter du sommeil de notre ange pour partager enfin quelques souvenirs de plus près. Je m'habille et je pars mais… crois-tu que c'est possible chez toi ?

- Pour moi il n'y a plus aucun problème Terry, c'est toi seul qui décide.

- Il n'y en a plus non plus pour moi, je connais l'adresse, je serai là dans quarante minutes environ.

- Je t'attends, roule doucement.

- Toujours. Si tu as du café, ça m'ira aussi.

Anthony sourit, Terry avait raccroché avant de savoir ; il alla préparer la cafetière et les tasses, il verserait l'eau chaude au dernier moment. Terry arriva pile à l'heure prévue, sa sonnerie à la porte lui fit accélérer le cœur, un peu d'anxiété d'enfin être face à lui après ces discussions si profondes juste au téléphone mais sitôt qu'il croisa son regard bleu nuit il oublia celle-ci et le serra dans ses bras comme un frère tant attendu. Terry ne se contenta pas de se laisser faire, il serra aussi ses épaules et rit de joie avant de se laisser entraîner dans l'appartement sans lâcher son épaule. Bien sûr, il fut ému de découvrir où avait vécu Candy en début d'année mais sans sentiments désagréables et en reconnaissant sa touche. Toujours beaucoup de plantes et de tableaux de goût, des meubles pratiques et des figurines de chats et de ratons laveurs très amusantes. La griffe d'Anthony était entre autre dans ce très original rocking-chair en bois sculpté, la maquette de bateau et évidemment le portrait de sa mère, si belle et mystérieuse.

- Je vais chercher le café Terry, fais comme chez toi, installe-toi.

- Merci. Sans sucre le café et noir mais si tu as des biscuits, j'ai un creux.

- J'ai des madeleines et des petits fours du pâtissier du coin.

- Amène tout, j'ai toujours très faim après les représentations, de sucre, c'est devenu une habitude. Mais je peux t'aider si tu veux ?

- Tu penses, avec un plateau un seul voyage suffira. Tu peux fumer ici, ça m'arrive aussi parfois.

- Ah bon ! Tiens, j'aurais juré que tu étais parfait !

- Je l'étais avant de venir à New York, maintenant je suis un imparfait mais je me sens plus moi-même.

Terry en rit et le laissa aller à la cuisine puis regarda encore Rosemary ainsi que le petit cadre à côté du bateau, son père, le capitaine Vincent Brown avec sa casquette. Anthony ne lui ressemblait pas physiquement à part le nez peut-être. Il remarqua aussi le cadre posé sur un coin du buffet, un portrait de Candy en robe longue et les cheveux longs sur ses épaules, très belle. Ainsi elle ressemblait plus à Rosemary qu'aujourd'hui, à part les yeux bleus si clairs légués à son fils unique.

Puis il ôta sa veste et sortit de la poche un petit paquet qu'il posa sur la table basse et accrocha sa veste à une chaise. Enfin, il s'assit sur le canapé en cuir blanc et feuilleta le livre commencé par Anthony : « Crime et châtiment ». Il le reposa en souriant à son hôte qui revenait avec son plateau empli. Terry fit de la place sur la table et le laissa seul le poser en s'asseyant d'abord vu que sa jambe droite pliait mal. Il s'installa ensuite mieux pour remplir les tasses et lui mettre une assiette emplie de gâteaux devant lui.

- Mange Terry, j'en ai d'autres si tu n'en as pas assez, j'ai même un reste de clafoutis aux cerises et ses noyaux, d'hier, signé Candy si tu veux.

- Oui elle m'a avoué ses étourderies, dit-il après un éclat de rire. Mais je n'ai pas envie de concourir maintenant avec toi au lancer de noyaux, tout ça suffira pour l'instant merci.

Puis après avoir englouti une madeleine :

- Délicieux ! J'adore les gâteaux français.

- Candy a appris la pâtisserie grâce à un vieux livre de recettes qu'on m'a offert en France, une mamie qui était un temps à l'hôpital avec moi dont le fils était chef pâtissier au Fouquet's. J'ai souvent du succès avec les grand-mères.

- Tant mieux pour nous sinon on aurait dû encore se contenter du mal cuit ou brûlé du temps de ton oncle.

- C'est vrai ! Avec Candy, la méthode « T'es pas cap » fonctionne souvent bien, avec moi aussi d'ailleurs. Mais elle a le don d'aimer faire plaisir, seule son étourderie la faisait rater ses recettes, la rigueur est aussi venue du manque de romantisme et des désillusions. Voilà pourquoi elle rate à nouveau, c'est de ta faute !

- Mea Culpa ! Mais j'ai un autre cordon bleu imperturbable, Martha. Tu verras, elle sait tout faire en cuisine, français, italien, exotique, même anglais.

- Je veux bien goûter une dernière fois cette dernière cuisine avant de juger mais… vive la France (en français).

- J'ai aussi encore plus hâte de la découvrir lors de notre voyage de noces avec Candy. D'abord l'Ecosse, Londres puis Paris et enfin l'Italie. Parler français et n'y être jamais allé c'est bête non ? (Toujours en français et la suite le restera, mêlée d'anglais)

- Surtout en le parlant si bien et sans accent. Incroyable !

- Je peux l'ajouter aussi, pareil pour l'anglais et l'américain. Pour l'italien j'y arrive moins mais le parle couramment. J'ai travaillé cet exercice longtemps tout de même. Mais ton accent américain en français est léger et je crois qu'à l'écrit tu es plus complet que moi. Si je t'avais connu avant de traduire Cyrano, je t'aurais embauché car j'ai eu un peu de mal.

- Pour la prochaine alors. Tu veux encore du café ?

- Oui merci mais je vais m'arrêter pour les gâteaux. Et ne bouge pas, de toute façon je vais déjà devoir t'emprunter tes toilettes si tu le permets, je poserai l'assiette en cuisine.

- D'accord. A droite face à la cuisine, les toilettes.

Puis une fois Terry revenu alors qu'il tripotait le paquet enrubanné de l'acteur :

- C'est bien pour moi ?

- Qui d'autre vit donc ici ? Evidemment que c'est pour toi, ouvre-le !

Il sourit de le voir un peu empoté en le déballant et encore plus de le voir s'extasier sur la montre gousset argent et turquoise gravée à l'arrière de ses initiales AB et à l'intérieur du boîtier de la citation de Michel de Montaigne pour son ami Etienne de la Boétie, et en français « Parce que c'était lui, parce que c'était moi ».

- Terry ! C'est… un beau cadeau encore, merci !

- Quand je l'ai vue je ne voyais que toi pour la porter et ce n'est pas aussi beau que tes roses et ta grandeur avec moi. Bon, j'arrête les compliments maintenant, dis-moi donc si les bureaux t'ont plu.

- Oui mais laisse-moi quand même conclure que ma grandeur ne dépasse pas la tienne et que ton cadeau me touche vraiment beaucoup mais je ne vais pas non plus passer la nuit à t'encenser pour autant. Alors pour tes bureaux, oui ce serait idéal en emplacement mais trop grand pour moi seul sauf si on crée ce centre social incluant un avocat.

- Et tu pourrais l'être ?

- Je peux l'être Terry mais je n'ai pas encore pris ma décision pour deux raisons : que tu entendes d'abord et avec Candy mon plan de ce projet à court et long termes, donc pas ce soir. La deuxième raison est James, j'aurai besoin de plus de son temps et que soit inclus son projet de centre de réinsertion de prisonniers.

- Pourquoi ne m'en a-t-il pas parlé ? J'ignore ce projet.

- Il le fera sans doute bientôt, il n'a pas voulu t'ennuyer avec ça pendant la tournée. Mais il ignore aussi ma demande parce qu'il ne pense pas réalisable tout de suite ce projet, seulement moi je le pense indispensable à mon projet et je peux financer ce qui manque.

- Et bien ! Je vois que tu as encore fait un sacré chemin depuis cinq jours, je suis déjà à nouveau largué. Bon, plutôt que d'être stupidement vexé, rendez-vous dimanche matin à la maison pour entendre l'intégralité de ton projet maître Brown, et James en fera autant, ensuite on se fera un bon déjeuner. Qu'est ce que tu n'as pas mangé depuis longtemps et qui te ferait plaisir ?

- Heu… un coq au vin de Bourgogne et son gratin dauphinois. Et en dessert, un Saint-Honoré.

- Je vois que tu sais toujours vite ce que tu veux Anthony ! s'esclaffa l'acteur. Entendu mon ami, je donnerai le menu à Martha et on verra si elle le peut, mais je crois bien que si.

- J'en salive d'avance, merci. Mais méfie-toi, si c'est ce que j'espère, je vais ensuite me faire inviter très souvent.

- Je n'ai pas peur de cette éventualité. Martha adore qu'on apprécie sa cuisine, c'est une dame d'un certain âge, tu feras sûrement sa conquête.

- En vérité, j'ai déjà goûté à son osso-buco que Candy a emporté ici mardi dernier pour déjeuner et il était exquis. Donc Martha est déjà dans mon cœur aussi.

- Et pour Dothy ?

Sur un énorme soupir, Anthony se leva et fit quelques pas pour dégourdir ses jambes avant de s'asseoir dans le rocking-chair et se balança en se plongeant dans les yeux de Terry et son air désolé.

- Sur ce sujet là je n'ai guère avancé et je pense que c'est mieux de ne plus y penser tant qu'elle n'a pas exprimé clairement son choix.

- En ce qui me concerne, je n'ai pas vu ni même parlé à Dothy depuis mon arrivée mais je la verrai demain soir à coup sûr et toi aussi si tu acceptes mon invitation.

- Non, je ne veux pas la revoir sans qu'elle le veuille, pas ainsi.

- Je comprends. Alors oublions aussi Dothy pour cette nuit, parlons d'un sujet plus clair, je serai ravi d'entendre ta version de Paris en attendant de la voir. Si tu en as envie bien sûr.

- Ma foi !

Ses yeux devinrent plus clairs et Terry se sentit ébloui comme lorsqu'il était entré dans le bureau de Bradley à leur rencontre. De plus, il souriait comme sur le quai de gare et il le trouva encore plus lumineux. Il s'attarda aussi sur sa silhouette se balançant dans le rocking-chair. Sa jambe droite semblait un peu plus maigre que l'autre dans son pantalon noir près du corps. Il la savait un peu atrophiée musculairement et marbrée d'une cicatrice, comme le bas de son dos maintenu également pas une plaque de métal. Revenu de la presque mort, relevé par la force mentale, rééduqué de volonté pour marcher avec dignité, le terme d'handicapé était une erreur pour ce jeune homme si courageux, il était capable de tout réussir s'il le voulait, il le sentait, il le savait.

Anthony chercha dans sa mémoire quelques secondes en se balançant puis songea qu'il devait d'abord raconter à Terry son amour de Montmartre, Saint-Germain des Prés et ses promenades le long des quais de la Seine dès qu'il put remarcher mieux. Il cessa le balancement de son fauteuil et étira ses deux jambes puis se releva en posant tout son poids sur la gauche. Puis il alla jusqu'au buffet et sortit un album photo d'un tiroir. Il revint et le tendit à Terry qui le regardait en souriant, ce qui le dopa de joie à vouloir lui offrir un encore plus grand désir d'aimer son Paris. Il lui sourit alors encore plus lumineusement puis retourna sur son rocking-chair et entama :

- Tu peux regarder les photos et cartes postales pendant que je parle Terry, ça illustrera mon histoire qui commence le vingt-et-un avril 1914, encore un jour clé et ce jour là je suis parti pour la première fois seul jusqu'à Montmartre et il m'est arrivé ce qui arrive à tous ceux qui y vont avec le cœur romantique et rêveur, j'en suis tombé amoureux….

Plus d'une heure après Terry émergea de son rêve éveillé qui s'achevait et se leva pour se dégourdir et regarder à la fenêtre les lumières de Manhattan. Anthony but un verre d'eau, sa gorge était sèche de son long récit qui l'avait emmené plus loin qu'il ne le voulait au départ. Mais avec Terry il oubliait vite sa fierté à ne pas aimer parler de ses douleurs physiques et morales, en lui il sentait une compréhension rare et une empathie sans orgueil ni pudeur inutiles. Alors sans vouloir rendre dramatique ou triste son récit, il y mit pourtant énormément de lui et de sa solitude constante, de ses promesses faites à ses parents avant leur mort qui l'obligeait à se surpasser et de vivre à tout prix. Mais il réussit aussi à faire de son Paris un endroit merveilleux et Terry un spectateur envoûté et ivre de tout.

Enfin celui-ci ouvrit la bouche mais se sentit idiot de ne pas savoir exprimer ce qu'il ressentait.

- C'est… passionnant et… non, c'est mieux que ça c'est… comment dire ? C'est comme si j'étais toi pendant que tu racontes, je sens les odeurs de Paris, j'entend le bruit de la seine, je vois les peintres, les marchands d'oublies ou de marrons, les badauds, les artistes de rue, les filles de Pigalle, enfin tous et… je ressens ce que tu ressens mais… ce n'est pas comme au théâtre ou au cinématographe, c'est… du réel. Mais tu es aussi très doué pour raconter et sans que ça ressemble à une plaidoirie. Et enfin… je suis très… ému que tu m'ais dit tout ça et… fier. Et décidément, je n'en mène pas large, désolé, je vais encore retourner aux toilettes et digérer, excuse-moi Anthony.

Celui-ci fut autant ému de le voir ainsi et ne sut que hocher la tête. Puis il se remit et avala un nouveau verre d'eau avant de ressortir la belle montre de son coffret et d'en relire l'inscription : « Parce que c'était lui, parce que c'était moi ».

Et quand Terry revint, il se leva et se mit sur son passage, lui prit la main, mit la montre dedans et reposa la sienne dessus et lui dit dans les yeux :

- Ne t'excuse pas de savoir ce que je ressens mon ami, ceci est clair et inestimable pour moi. Et si tu me parlais toi aussi d'une ville que je ne connais pas, Londres ? Enfin si tu en as envie.

- Ma foi ! fit Terry les yeux brillants et un sourire encore plus généreux aux lèvres.

Puis il lui rendit la montre, serra fort son épaule et retourna s'asseoir. Il alluma d'abord sa première cigarette de la soirée et Anthony préféra se rasseoir à ses côtés et le regarder ainsi, profil aristocratique et allure rebelle avec ses mèches brunes l'auréolant. Il le vit sonder sa mémoire et fixer le tableau de chevaux sauvages sur le mur.

- Avant de t'emmener dans la Londres nocturne des bas-fonds que j'ai fréquenté dès mes huit ans, suis-moi jusqu'au champ de courses d'Epsom où j'ai vécu mon tout premier coup de foudre, elle s'appelait Théodora et avait une robe fauve, elle avait trois ans, c'était une jument farouche mais la plus souple et rapide jamais rencontrée….

Et encore plus d'une heure après, Terry se tut et Anthony ne cacha pas son émotion d'avoir ressenti le passé de Terry à Londres comme s'il y était.

- C'est vrai Terry, j'ai bien cru être là-bas moi aussi et ressentir tout de ton souvenir, c'est troublant. Et tu racontes mieux que moi, l'acteur que je ne suis pas et qui ne t'a encore jamais vu sur scène est déjà impressionné. Et je suis autant fier et comprend encore plus qu'on ne pouvait que se rencontrer.

- Mais on nous a mis des difficultés pour y arriver tout de même !

- En effet mais nous sommes plus malins et ouverts que la plupart !

- Si tu le dis !

Et sur ce gros éclat de rire, Terry eut l'idée de se lever et de redevenir Cyrano un instant en lui jouant en français la scène où il délirait en prétendant être tombé de la lune pour empêcher De Guiche d'aller voir Roxane.

Anthony, d'abord surpris et épaté de le voir se transformer si vite, finit par jouer le jeu en lui répondant du tac au tac sans connaître le texte mais en le devinant. Mais il riait beaucoup et finit par en rire aux larmes et dut s'allonger dans le canapé pour se tenir le ventre une fois Terry redevenu lui même. Celui-ci alla chercher un nouveau pot d'eau et en emplit un verre qu'il tendit à Anthony dès qu'il se fut calmé. Il l'avala d'un trait, respira plusieurs fois à fond puis se releva et admit :

- Ça promet pour après demain soir ! Tu es génial Terry, je ne vais pas être original et te saouler encore de compliments mais tu es d'une drôlerie immense, je n'ai pas ri comme ça depuis des lustres. Et en français en plus ! J'ai vraiment hâte d'être lundi et de tout voir.

- Merci Anthony, j'essaierai de le réussir encore et surtout pour les gamins. Candy m'a dit qu'ils arriveront dans le train de dix heures lundi avec Georges en plus des sœurs et qu'ils seront logés à l'hôtel. Et Thomas ?

- Je préfère qu'il reste avec les autres pour ce séjour, pas de traitement de faveur, pas de jalousie. Mais Candy t'a bien dit que je les avais invité tous au restaurant pour le déjeuner et qu'ensuite on ira à Central Park ?

- Oui mais bien entendu je serai aussi présent, du moins jusqu'à seize heures et si tu le permets.

- J'y compte bien.

- Candy aimerait bien les garder tous jusqu'au mariage mais il reste quinze jours.

- On peut toujours tenter de les faire revenir à ce moment mais les sœurs ne voudrons pas rester je crois.

- Et Thomas ?

- Je vois que tu n'es pas satisfait de mes réponses sur ce sujet mon ami ! fit Anthony d'une tape dans le dos vu que Terry s'était rassis près de lui. Bon, je vais essayer de parler au petit lundi, de savoir s'il aimerait vivre ici et avec moi, ensuite je verrais. J'ai demandé à Candy de ne plus m'en parler depuis mon retour, elle a tenu bon, j'ai besoin de rester sans influence et de le voir à New York pour décider.

- D'accord, je me tairai donc aussi maintenant. Trois sujets de conversation en sursis et il est plus de quatre heures, je devrais rentrer pour que tu dormes je crois.

- Oui, je commence à avoir sommeil j'avoue mais ce n'est pas d'ennui, j'ai passé une soirée magnifique, mieux que prévu Terry.

- Moi aussi Anthony et ce n'est que le début. Alors bonne nuit, fais de jolis nouveaux rêves.

- Toi aussi et fais gaffe sur la route, il y a des ivrognes à ces heures.

Ils se serrèrent la main chaleureusement avant de se quitter. Anthony sourit encore après que la porte se fut refermée, il était vraiment heureux d'avoir trouvé un tel ami , cela valait tout l'or du monde. Alors, il sifflota jusqu'à la salle de bain et se coucha en ayant hâte d'être déjà en route pour le revoir avec Candy et découvrir enfin la maison du bonheur et sa colline.

-OOOoOOO-

Dothy hésita encore beaucoup avant d'appeler Philippe chez lui mais le fit tout de même. Il répondit vite et montra beaucoup de joie de l'entendre. Elle ne lui dit rien d'autre que ça lui ferait plaisir qu'ils sortent à l'occasion en amis et il lui donna un rendez-vous dès ce samedi soir pour dîner au restaurant puis aller au cabaret. Elle accepta, le regretta ensuite en se souvenant qu'elle devait dîner chez Terry en principe mais finalement se dit que c'était mieux pour prouver à celui-ci qu'elle n'avait pas parlé à la légère et qu'il n'insiste plus pour lui prouver qu'elle serait mieux avec celui qu'elle aimait et qu'il nommait son destin. Mais elle appela tout de même chez Terry pour s'excuser, Martha lui dit que le couple n'était pas encore descendu, il était onze heures, elle laissa un message puis partit à sa boutique.

-OOOoOOO-

Anthony se leva à dix heures et après une douche et un petit déjeuner copieux, partit à Harlem discuter à nouveau avec James qui ignorait encore que son projet intéressait l'avocat et que l'appel de Peter tôt ce matin pour lui dire que le patron lui demandait de venir à la maison pour un entretien dimanche matin suivi d'un déjeuner, concernait ceci. James fut très touché et espéra que ça se ferait puis retourna à son travail administratif de la clinique pendant l'absence de Candy. Anthony traîna encore dans le coin en espérant voir Mélissa mais elle ne serait de service qu'à quatorze heures alors il discuta juste un peu avec Stacy et le docteur avant de partir vers le cabaret. Il fut accueilli avec enthousiasme par les habitués jouant aux cartes et accepta une partie avec eux qu'il gagna et perdit à la partie de billard mais enrichit encore sa popularité et son carnet à souvenirs avec le révérend Jackson qui lui conta d'autres anecdotes sur Terry avec tout le respect qu'il avait pour lui. Enfin, il croisa Mélissa en sortant, qui faillit lui rentrer dedans et la vit rougir comme une tomate après le grand sourire qu'il lui offrit.

- Excusez-moi monsieur, je suis pressée, je prends mon service à la clinique maintenant.

- Je sais mademoiselle, ne vous inquiétez pas, vous êtes à l'heure, il est… il sortit sa belle nouvelle montre de sa poche, treize heures cinquante huit seulement.

- Mais il me reste cent mètres et je n'aime pas être en retard.

- Belle qualité ! Ma sœur m'a dit que vous étiez une infirmière modèle et est très fière de vous.

- Votre sœur ? Oh ! Vous voulez dire Candy ? C'est vrai, vous lui ressemblez beaucoup. Maintenant excusez-moi, je dois y aller monsieur.

- Appelez-moi Anthony s'il vous plaît Mélissa, monsieur ça fait vieux. Je ne veux pas vous retarder plus, au revoir et à bientôt.

Elle sembla surprise de sa demande, rougit encore, hocha la tête puis repartit en courant. Il sourit, elle était charmante, intelligente et attirante mais avait bien côté cœur l'âge innocent de l'adolescente qu'elle était et il ne pouvait y toucher. Il pensa à nouveau à Dothy qui se trouvait trop âgée pour lui et trouva ridicule sa situation. Il reprit sa voiture et roula jusqu'à sa boutique en espérant la voir. Il se gara encore un peu loin, marcha comme s'il allait chez le libraire et passa devant la boutique de mode en constatant qu'elle était fermée. Il était quatorze heures trente, elle était censée ouvrir à quatorze heures l'après midi et trouva ça mauvais signe. Il l'imagina déjeuner avec Philippe et oublier l'heure tant ils avaient à se dire. La jalousie l'envahit et sa bonne humeur se ternit. Il arpenta encore le trottoir cinq minutes, allait partir quand il vit la voiture de la styliste surgir. Il eut le temps de reprendre un air serein avant qu'elle se gare juste devant lui et en sorte. Elle le regarda avec tendresse, il pensa alors qu'elle accepterait enfin qu'ils parlent et lui dit franchement :

- Dothy, j'ai besoin qu'on voit où on en est, rien a changé de mon côté, ne fuis pas sans cesse.

- Je ne fuis pas Anthony, je suis débordée. Tu vois je suis en retard, j'ai du aller retoucher la robe d'une cliente et j'en ai une autre dans une demi-heure alors je t'en prie, pas maintenant.

- D'accord mais dis-moi alors quand on peut parler, ce soir ?

- Non, ce soir je… vais voir Terrence.

- Je sais, il m'a proposé d'y être aussi mais je ne le ferai que si tu es d'accord.

- Il t'a proposé qu'on se voit chez lui ? Mais quand a-t-il comploté ça ?

- Il n'a rien comploté, il m'a dit cette nuit que tu viendras le voir ce soir et vu que je lui ai dit que je n'arrivais pas à te parler, que je pouvais passer chez lui te demander un entretien.

- Cette nuit ? Tu lui as parlé au téléphone ?

- Non, il est venu chez moi après que Candy se soit endormie, lui n'avait pas encore sommeil.

- Eh bien vous ne perdez pas de temps !

- Qu'est-ce qu'il y a de mal à ça ? Tu penses encore que je cherche à profiter de lui pour mon intérêt, que je triche ?

- Je n'ai pas dit que c'était mal ni que tu n'es pas sincère. Anthony, je ne peux pas te parler chez Terry, Candy y sera.

- Justement ! Si tu me laisses lui parler tu verras vite que tu t'angoisses pour rien.

- Je t'interdis de le faire, c'est inutile, il n'y a pas que cela pour moi !

- Et quoi donc alors ? Ton âge ?

- Non, encore pire Anthony ! Je… ne t'aime pas finalement, je me suis trompée, comme pour ton oncle. Et… c'est Philippe que j'aime et en fait ce soir plutôt que d'aller chez Terrence, je vais revoir Philippe et… passer la nuit avec lui. Oh !

Il n'avait pu se maîtriser, la gifle était venue naturellement, c'était une humiliation de trop. Il la regarda avec mépris se tenir la joue et lui jeta :

- Cette fois au moins c'est clair Dothy, tu as eu ce que tu voulais, ton mépris m'a atteint mais jamais plus tu ne le pourras désormais, tu n'existes plus pour moi mais je te souhaite quand même d'être heureuse avec Philippe. A défaut de ne pas pouvoir t'éviter à vie, tu ne me verras que quand je ne pourrai faire autrement pour ne pas faire de peine à ceux qui nous relient.

- Anthony ! Je….

Il fit demi tour, elle se dit que finalement c'était ce qu'elle avait voulu, qu'il l'oublie en la détestant, elle retint ses excuses mais alla pleurer dans sa boutique, malheureuse de l'avoir encore blessé si fort.

-OOOoOOO-

Anthony pensa d'abord à aller voir cette madame Chang à Harlem pour se venger et soulager son manque d'ardeurs sexuelles dues à cette garce mais cette veuve ne lui plaisait pas vraiment alors il eut l'idée de recourir à une prostituée. Il se souvint d'une adresse de maison close que fréquentait Bradley et s'y rendit. Seules trois filles étaient en attente à cette heure de l'après-midi et aucune ne lui plut. La tenancière lui demanda alors ses goûts et lui proposa d'appeler une professionnelle indépendante à la clientèle select pour lui demander si elle accepterait sa demande. Cinq minutes après, il parla au téléphone avec la dame qui lui posa quelques questions.

- Il me faut savoir votre nom, votre profession, votre âge et si vous avez des goûts spéciaux dans ce domaine avant de décider monsieur.

- Je m'appelle Brown et suis avocat mademoiselle, j'aurai vingt-trois ans dans quelques jours, je n'ai pas de goûts pervers ou bizarres, je suis simple en ce domaine. Enfin, même si vous ne me l'avez pas demandé, je suis aisé financièrement, pas trop moche d'après les femmes mais j'ai des cicatrices et je boite, voilà.

- C'est entendu monsieur, répondit-elle après un temps de réflexion d'une dizaine de secondes, je peux vous recevoir dans une heure si vous le voulez.

- J'accepte.

- Alors à tout à l'heure. Vous sonnerez trois fois de suite, au nom d' Emma Powers, 10 ème étage, Tribeca, Hudson Street. Ce sera cent dollars pour la consultation.

- Entendu mademoiselle Powers.

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Terry reçut le message laissé par Dothy avec une grimace déplaisante. Pendant que Candy était encore à l'étage, il téléphona à la boutique mais ça ne répondit pas. Puis Candy arriva et apprit que Dothy ne viendrait pas car Philippe l'avait invitée. Elle montra de la joie de cette nouvelle, Terry fit semblant de trouver aussi cela merveilleux et Martha fine mouche comprit que son patron à peine revenu avait un nouveau souci qu'il cachait à sa fiancée pour certainement la protéger encore. Puis elle entendit celui-ci lui demander si elle saurait préparer pour dimanche midi, un coq au vin de Bourgogne et son gratin dauphinois et un Saint-Honoré. Elle n'eut pas le temps de répondre que Candy s'écria :

- Le menu préféré d'Anthony en France ?

- Oui, il viendra déjeuner demain et espère y goûter à nouveau.

- C'est possible monsieur mais il faut acheter le coq et le Bourgogne alors, dit Martha en comprenant que l'ex-mari devenu presque frère de sa fiancée était aussi déjà l'ami de son patron.

- Peter ira acheter tout ça Martha. Un déjeuner pour six donc.

- Ce sera fait. Et pour ce soir ?

- Puisque Dothy ne vient pas, rien, j'emmène madame dîner dehors. Vous pouvez garder votre soirée Martha.

-OOOoOOO-

Anthony se dit qu'il n'avait vraiment pas de chance avec les femmes. Il regarda encore Emma Powers qui fumait sa cigarette en lui souriant ; elle était belle, elle était drôle, elle était intelligente, elle était imaginative et terriblement douée pour donner du plaisir. Mais bien sûr, c'était son métier, elle était bonne actrice et valait bien ses tarifs. Sinon, il serait facilement tombé amoureux d'elle mais rien n'était vrai, elle donnait juste ce qu'on attendait d'elle et avait su vraiment lui offrir une heure de plaisir et de gaieté. Il reboutonna sa chemise, elle le fixait toujours mais semblait maintenant réfléchir. Puis elle dit :

- Pourquoi cherchez-vous tant à vous diminuer monsieur Brown ?

Il haussa les épaules, ne comprenant pas.

- Au téléphone vous m'avez parlé comme si vous étiez un pauvre mutilé si terne et sinistre que pas une femme n'intéresse plus que par un « pas trop moche. »

- Je n'ai rien dit que ce qui est : cicatrices, boiteux. Et pas trop moche c'est ce qu'on dit pour ne pas paraître prétentieux vu que les goûts et couleurs !

- Mais vous êtes d'un genre que la majorité qualifie de très bel homme, des yeux rares et magnétiques, des cheveux d'un blond lumineux et soyeux, une peau douce et lisse qu'envieraient nombreuses femmes, un sourire d'ange, une allure féline et souple qui rend même votre boiterie encore plus mystérieuse. Et je ne parle que de ce qui se voit habillé mais en plus vous êtes bien bâti et harmonieux même avec des cicatrices.

- Merci pour ce portrait Emma mais tout cela ne suffit pas à rendre les femmes amoureuses n'est-ce pas ?

- Mais je sens que l'intérieur est encore mieux si vous vous lâchiez davantage.

- Serait-ce une proposition de… recommencer autrement tous les deux Emma ?

- Non monsieur Brown, je ne peux pas mélanger le travail et ma vie privée, sinon je ruine mon fond de commerce.

- Dommage ! Voyez-vous, c'est ça mon problème avec les femmes : celles qui me plaisent le plus me sont interdites.

- Ah ! Vous êtes de ces hommes idéalistes qui sont fidèles à leurs rêves impossibles ? Et ce sont toujours les plus beaux !

- Vous en connaissez d'autres alors ?

- Oui j'en ai rencontré quelques uns mais vous êtes un des deux plus beaux et mystérieux.

- Et qui est l'autre ?

- Vous ne le saurez jamais, je suis une tombe dans mon travail et vous aurez le même traitement que vous reveniez ou pas.

- Probablement Emma mais je ne programme plus rien.

- Si vous revenez, sachez que je peux être qui vous voulez, réaliser vos fantasmes s'ils sont sains et si vous devenez client régulier, on fixera un tarif préférentiel.

- Qui étiez-vous tout à l'heure ?

- Moi même, sans trop simuler ou me forcer, vous me plaisez.

- Alors vous continuerez à être Emma, elle me plaît. Et je préfèrerais que vous m'appeliez Anthony désormais.

- Joli prénom Anthony, à bientôt.

-OOOoOOO-

Dothy avait beaucoup de mal à paraître gaie et heureuse d'être là dans le restaurant face à Philippe. Heureusement, il avait tant à dire sur sa tournée pour alimenter la conversation seul et elle pouvait hocher la tête et sourire en faisant croire que son assiette la passionnait alors qu'elle n'avait vraiment pas faim. Une barre douloureuse traversait son ventre, sa tête lui semblait lourde, sa joue droite ayant reçu la gifle d'Anthony la brûlait toujours. Et elle avait beau se persuader que c'était mieux qu'il la méprise, son regard si noir lui faisait un mal de chien et lui donnait envie de mourir. Alors pour tenter de calmer sa douleur, elle but beaucoup de vin, commanda une autre bouteille alors que Philippe était aux toilettes et la justifia à son retour par l'envie de se griser un peu pour oublier son mal de dents soudain. Philippe sembla le croire et trouva d'autres anecdotes pour la faire rire, à la fin du repas elle riait pour rien de se trouver la plus idiote du monde d'avoir laissé partir le seul homme qu'elle aimerait jamais à en crever. Alors elle se mit à pleurer sur elle, Philippe la crut saoule et l'emmena chez lui devant un café fort. Elle s'était déjà calmée dans sa voiture puis emmurée dans un silence qu'il tenta de percer.

- Dis-moi ce qui t'arrive ma Dothy ? Je vois bien que tu es triste, c'est pour ça que tu as bu, dis-moi ce que je peux faire pour t'aider, je suis ton ami et je t'aime.

- Est-ce que tu m'aimes au point de penser que sans moi tu seras toujours malheureux Philippe ?

- Je crois que je t'aime au point de penser que si je ne réussis pas à te convaincre que tu es la femme de ma vie, je le regretterai toujours.

- Ah ! Alors tu as peur d'avoir des regrets, tu veux me convaincre, tu penses, tu ne me dis pas que tu préfères que je sois heureuse même sans toi.

- Mais ! Si, bien sûr que je veux te voir heureuse, tu le seras avec moi, je te le promets.

- Tu me le promets !

« Tu n'existes plus pour moi Dothy mais je te souhaite quand même d'être heureuse avec Philippe ! »

« Anthony ! Pourquoi suis-je ici ? C'est avec toi que je veux mourir de bonheur ! Je t'aime ! Mon amour ! Anthony ! Pardonne-moi encore, je t'ai fait tant de mal, je suis une garce mais je n'aimerai jamais que toi jusqu'à ma mort ! »

- Non ! Pas toi !

Elle repoussa violemment Philippe qui l'embrassait, il faillit tomber du canapé, elle eut honte.

- Excuse-moi Philippe, j'ai trop bu, j'ai cru que tu étais mon ex-mari, je suis fatiguée, je travaille trop. Tu ne m'en veux pas ?

- Non Dothy, si ce n'est que ça, je vais te ramener, tu te reposeras et on ira une autre fois au cabaret tous les deux.

- Merci Philippe mais appelle-moi juste un taxi, je préfère. Oui on fera le cabaret la prochaine fois et je resterai sobre, l'alcool me rend trop triste sans raisons.

- Et toi si gaie à jeun ! J'appelle ton taxi ma Dothy, pour une fois je me coucherai tôt et ça ne me fera pas de mal.

- Merci Philippe, dit-elle soulagée en allumant une cigarette.

-OOOoOOO-

Terry eut du mal à ne pas penser souvent à Anthony et Dothy cette soirée au restaurant. Surtout que Candy évoqua trois fois la styliste nageant en plein bonheur avec son acteur. Terry réussit à cacher et sourire à chaque fois mais à la quatrième il explosa.

- Tu te rends compte chéri, nos tourtereaux en sont peut-être à faire des projets de mariage maintenant qui sait ? Et dire que depuis le début c'est toi qui a raison, c'était Philippe le Roméo de Dothy !

- Mais tu n'as rien d'autre en tête bon sang ! Je t'emmène dîner en amoureux et tu ne parles que de Dothy et Philippe, c'est frustrant !

- Terry ! Je n'ai pas parlé d'eux tout le temps, tu exagères !

- C'est la quatrième fois que tu en parles, en une heure !

- Excuse-moi mon amour, je ne me suis pas rendue compte, je ne le ferai plus, promis. Tu me pardonnes ?

- Bien sûr mon ange, si tu ne l'as pas fait parce que tu t'ennuies avec moi, c'est déjà oublié.

- M'ennuyer avec toi ? Oh Terry ! Je te promets que je ne m'ennuie jamais avec toi, pas une seconde et je t'aime toujours autant. On se marie toujours ?

Il éclata de rire, toujours elle savait l'attendrir, transformer l'instant en dérision.

- Plus que jamais ma princesse, le sept octobre à cette heure, tu seras madame Grandchester.

- Et trois jours après nous embarquerons pour l'Europe.

- Oui et enfin je verrai Paris. Anthony dit que je ne voudrais plus en revenir, on verra.

- Sais-tu mon chéri que c'est la quatrième fois que tu parles d'Anthony pendant notre dîner en amoureux ? Est-ce frustrant ou pas ?

- Heu… dis-moi la réponse?

- Pour moi non mais… seulement parce que c'est lui et parce que c'est toi alors !

-OOOoOOO-

Dothy fit arrêter le taxi devant l'immeuble d'Anthony. L'interphone resta sans réponses alors elle rentra chez elle et l'appela tous les quarts d'heure jusqu'à vingt-trois heures, sans réponses toujours puis se coucha avec deux somnifères.

-OOOoOOO-

Anthony partit dîner seul dans un bistrot italien après sa « consultation » chez Emma Powers. Puis il retourna au cabaret d'Harlem, fut accueilli encore avec enthousiasme à la table des joueurs de Poker et accepta un whisky et une nouvelle partie.

-OOOoOOO-

Terry proposa à Candy d'aller dans un cabaret réputé pour finir la soirée. Il avait aussi en tête la promesse faite à l'italienne Lola Rossinella à Chicago. Son producteur Schneider lui avait dit que le patron de ce nouvel établissement était italien et aimait renouveler souvent son spectacle de chansons et danses avec de belles filles. Candy suggéra plutôt le cabaret d'Harlem qui avait hâte aussi de revoir son plus illustre client. Terry remit donc à plus tard la promesse à tenir et par la suite ne le regretta pas. Candy reconnut la voiture d'Anthony sur le parking du cabaret mais Terry, qui ne l'avait encore jamais vue ne put le savoir. Candy était ravie de cette rencontre imprévue qui ferait plaisir à tous et eut l'idée d'une farce pour égayer la soirée. Elle fit comme si elle avait un caillou dans son escarpin devant la voiture d'Anthony, s'appuya dessus pour retirer son soulier et fit semblant de glisser et de se rattraper en appuyant fortement sur la carrosserie. Puis elle joua les affolées.

- Mon Dieu, Terry ! J'ai fait un impact sur la voiture en me rattrapant ! Il faut qu'on trouve son propriétaire pour que je m'excuse et paie les dégâts !

Terry sembla douter que ce soit possible et vint regarder de près la voiture. Mais en effet il y avait un petit enfoncement sur le toit.

- Tu es sûre que c'est toi qui l'a fait ? Ca me semble impossible, il devait déjà y avoir ce trou à mon avis, je crois plutôt que c'est un caillou qui l'a fait.

- Mais nous n'en sommes pas certains alors il faut trouver le propriétaire. Vas demander à l'intérieur s'il te plaît mon cœur, moi je reste ici au cas où.

- D'accord, je vais voir à qui est cette guimbarde.

- Tu la trouves pourrie ?

- Un peu. Elle ne date pas d'hier en tout cas alors son propriétaire ne doit pas être maniaque. Mais bon, nous sommes des honnêtes gens, nous assumerons la bosse dans le doute.

Sur ce, il partit dans le cabaret, laissant Candy qui explosa de rire dès qu'il fut entré.

« Anthony ! Maintenant nous sommes deux à trouver ta voiture un peu pourrie ! »

Terry serra les mains à l'entrée mais expliqua très vite son problème. Abraham, le réceptionniste haussa les épaules et lui dit qu'elle devait être à un des porto-ricains du fond de la salle car il ne la connaissait pas. Terry remercia et partit à la table en question. En voyant la tenue vestimentaire des trois hommes, il douta déjà. Ils ressemblaient à des maquereaux, des mafieux avec leurs bagues en or, leurs souliers vernis blancs et noirs et les gros cigares à la bouche. Mais il les aborda poliment.

- Excusez-moi messieurs, la vieille Ford marron garée dehors est-elle à vous ?

- Une vieille Ford ! Non alors, nous c'est la Delahaye blanche, dernier modèle.

- Alors excusez-moi, c'est une erreur.

Terry scruta alors la salle, vit tous les habitués jouant au poker, une table complète, l'autre avec une chaise vide. Il alla les voir.

- Salut Terry ! De retour ! C'était bien ta tournée ? Et c'est bientôt les noces ! sacré rebelle !

Terry abrégea les salutations et en vint au fait :

- D'abord je dois savoir à qui est la guimbarde marron, la vieille Ford dehors car Candy pense l'avoir cabossée. Vous le savez ?

Terry les vit alors réfléchir puis se regarder, puis regarder Terry, puis éclater de rire. Puis il sentit une onde tiède traverser son cœur et une voix maintenant familière dit derrière lui :

- Candy a cabossé ma voiture toute neuve ! Alors là c'est trop fort !

Terry se retourna, vit Anthony le regarder avec ironie les bras croisés.

- C'est la tienne ? Non !

- Eh si ! Et je crois que Candy t'a fait une farce car elle la connaît bien ma vieille guimbarde, elle m'a assez répété qu'elle était pourrie, mais moi je l'aime bien !

- Décidément ! Elle doit bien rire la coquine ! Et si on la laissait mijoter un peu dehors pour se venger ?

- Seulement si tu prends toute la responsabilité sur toi, moi je ne peux plus la décevoir en frère.

- Ah ! Bon alors on oublie, moi je ne peux plus la décevoir en futur mari. Mais avant, quand même, il faut que je te dise pendant que nous sommes seuls que… Il l'entraîna en le prenant par le bras un peu plus loin. Heu… Dothy s'est décommandée, c'est pourquoi nous sommes sortis avec Candy.

- Je sais Terry, elle est avec Philippe, pour toute la nuit, pour la vie peut-être.

- Mais je suis sûr que c'est du bluff.

- Ecoute Terry, je lui ai parlé tout à l'heure, elle m'a clairement dit les choses et pour moi c'est clair aussi, terminé quoi qu'il arrive.

Terry blêmit, Anthony paraissait si dur et noir maintenant et il n'aurait risqué d'insister. Il hocha la tête, revit sourire son ami et le prit par les épaules.

- Bon, allons chercher Candy pour qu'elle savoure encore sa farce.

Elle riait encore mais en voyant son fiancé et son ex-mari sortir bras dessus bras dessous et si bien assortis par leur contraste de cheveux, leur taille égale et leur évidente complicité, son rire se transforma en sourire tendre et elle les rejoint très vite. Elle embrassa Anthony sur la joue puis Terry au coin des lèvres et s'excusa.

- Pardonnez-moi mes chéris mais je ne pouvais le faire qu'une fois et ça m'a aussi détendue avant de vivre cette rencontre à trois.

- Pour moi c'est pardonné mon ange, dit Terry. Mais que craignais-tu après celle de Chicago ?

- Rien mais pour moi c'est tout de même particulier et je dois m'y habituer. Et toi Anthony ? Tu m'en veux pour la blague ?

- Non mais je ne suis pas certain que la bosse ne soit de ton fait alors dans le doute, faisons un constat et je contacterai ton avocat !

- Non mais ! Je te signale que ce trou était déjà sur ta voiture quand tu l'as achetée, comme tous les autres, elle appartenait à un paysan qui roulait dans les champs et les cailloux !

- C'était pour rire ma douce !

- Je sais mais cette fois tu vas peut-être penser à la changer vu que tu vas commencer ta nouvelle carrière.

- On verra. Elle est peut-être cabossée mais elle roule au quart de tour et ne me fait pas mal au dos.

- Oui car l'ancien propriétaire a refait la banquette avec plein de ressorts, vu où il roulait, pour amortir, précisa-t-elle pour Terry.

- Et c'est plus important pour moi que l'apparence, rajouta l'avocat.

Terry approuva puis proposa qu'on retourne au cabaret car il faisait froid. Candy prit son bras puis celui d'Anthony et ils rentrèrent s'installer à une table où Stacy déposa le seau à champagne. Ils trinquèrent puis Terry montra la table où les trois joueurs attendaient.

- Je crois qu'ils t'attendent, ne te gêne pas pour nous, on va admirer ton talent puisqu'il paraît que tu es très doué aussi au poker. N'est-ce pas chérie ?

- Oui plutôt Terry, il pourrait en vivre s'il voulait, et aisément. Mais tu ne leur prends pas trop d'argent à eux ?

- Un dollar la partie, juste pour la forme, ici je m'amuse seulement avec des nouveaux amis. Vous restez un peu alors ?

- Oui, on compte danser un peu et écouter l'orchestre aussi. Et c'est moi qui ai voulu venir ici et j'ignorai vraiment que tu y serais alors, le destin l'a encore voulu ! résuma Candy.

- Alors bonne soirée mes tourtereaux et à tout à l'heure peut-être, finit Anthony avant de se lever et retourner à sa table.

Terry fut ravi du choix de sa table car il avait ainsi en face l'avocat et put le voir à l'œuvre. Très vite il vit sa maîtrise et sa dextérité à manipuler les cartes. Cinq minutes suffirent à gagner la partie avec un brelan de dames et il reçut son sourire satisfait ensuite.

- Où a-t-il appris à jouer ma chérie ? demanda-t-il à Candy qui s'amusait de le voir si impressionné.

- A Paris, avec un joueur professionnel qui a vu en lui son successeur. Il aurait pu presque en vivre, il gagne si souvent. Et toi ?

- J'ai appris seul, mais perd autant que je gagne en général. Mais il a l'air de se ficher totalement de son jeu, il mise plus sur ceux de ses adversaires semble-t-il. Il ne laisse rien sortir de lui, n'a aucune manie, ne pense jamais à l'argent en jeu et n'a même pas l'ambition de gagner, il gagne par défi on dirait !

- Wow ! Et toi on dirait que tu devines presque ce qu'il pense !

- Peut-être vu qu'il pense à peu près comme moi. Mais il est plus fort que moi, c'est certain, je n'ai pas eu de professeur modèle ni autant de dextérité.

- Nous verrons quand vous serez face à face alors, je ne peux pas faire de pronostic, je ne t'ai jamais vu jouer.

Anthony gagna sa deuxième partie avec une paire d'as et Terry lui sourit de fierté puis s'intéressa maintenant aussi à l'orchestre qui s'installait et entama un fox-trot pour donner l'ambiance. Au deuxième morceau, un air langoureux, Terry invita Candy à danser. Trois airs lents se succédèrent puis le fox-trot revint, Candy se laissa persuader de le danser mais lui retourna voir où en était son ami. Il avait seize dollars devant lui, donc avait gagné encore deux fois. Il remarqua qu'il avait aussi commandé un whisky et fumait une cigarette. Ainsi, son air d'ange disparaissait, comme Dorian Gray mais pas par noirceur d'âme, pour le jeu et peut-être la blessure de Dothy. Mais il sourit à Terry en abattant son cinquième jeu, full aux dix par les rois et ses trois adversaires posèrent leurs cartes, dépités. L'un d'eux renonça alors Anthony commanda une bouteille de scotch pour qu'ils poursuivent la soirée et rejoint Terry à sa table.

- Bravo, tu es bien un pro du poker Anthony, tu me battras sûrement mais je compte aussi m'améliorer grâce à toi.

- Tu sais tirer parti de tes faiblesses mon ami, du moins celles que tu crois avoir. C'est bien, c'est ainsi qu'on devient un des meilleurs. Tu ne danses pas avec Candy ?

- Non, la danse n'est pas mon meilleur talent, surtout celle là.

- Moi si je pouvais j'essaierais même en risquant d'être ridicule.

- Mais pas moi car en plus ça ne me dit rien du tout de me trémousser.

- Alors je comprend. Mais tu joues très bien de l'harmonica paraît-il ?

- Je me débrouille.

- Moi je n'ai aucun talent en musique, je ne connais que l'hymne écossais à la cornemuse.

- C'est déjà pas mal. Mais tu danses la valse mieux que moi d'après source sûre.

- Possible. Puis en regardant Candy qui dansait maintenant avec un jeune garçon très doué : Mais c'est elle la plus douée de nous ! regarde-la, on dirait qu'elle a fait ça toute sa vie, elle m'épate encore.

- Moi aussi.

Ils se turent pour l'admirer et quand l'orchestre reprit du blues, la virent revenir en riant. Elle avala sa coupe d'un trait et s'affala sur sa chaise entre les deux hommes.

- Ah ! Ça donne soif ! Alors mes chéris, de quoi avez-vous parlé ?

- De toi bien sûr ! firent-ils d'une seule voix.

- Ben voyons ! Et sinon, quoi d'autres ?

- Dans l'ordre : poker, danse, musique et toi ma douce, fit Anthony. Et nous en avons conclus que j'étais le plus doué au poker, Terry en musique et toi en danse. N'est-ce pas ?

- Possible mais il reste encore beaucoup de domaines inexplorés ou pas comparés, n'est-ce pas ?

- Possible mais certains resteront à jamais incomparables et inexplorés, surtout pour moi.

- Je peux quand même dire que vous étiez aussi bon cavalier l'un que l'autre d'après mes souvenirs. Et pour la danse, tu es encore très bon valseur même si ce n'est que pour une valse.

- Qu'est-ce que je t'avais dit ! s'exclama Terry, ce n'est pas pour ma valse qu'elle m'aime, c'est sûr !

- Oh ! N'exagère pas mon chéri, je n'ai pas dit que tu dansais mal, juste qu'Anthony est meilleur.

- Figure-toi que je l'avais deviné déjà il y a plusieurs années vu où allaient tes pensées en dansant avec moi.

Anthony éclata de rire et dit :

- Faut-il être stupide ou innocente tout de même pour dire à son cavalier transi d'amour qu'on pense à un autre garçon ! Excuse-moi ma douce mais inconsciemment ne l'as-tu pas fait un peu exprès pour le rendre jaloux vu que je sais que tu n'es jamais stupide ?

- Pas du tout, je ne voyais pas le mal et ne pensais sûrement pas qu'il était amoureux de moi. Qui aurait pu le deviner avec son air si indifférent, son ironie et ses méchancetés parfois.

- N'empêche que je me souviens très bien même si nous étions plus jeunes que tu m'as fait le même coup avec ton prince des collines.

- C'est vrai mais la ressemblance était troublante et on sait pourquoi, c'était Albert. Un prince de la colline de Pony, un prince des roses de Lakewood et un prince de Londres, de New York et de mon cœur pour toujours.

Terry sourit et lui posa un baiser sur les lèvres devant Anthony attendri. Chacun se dit que désormais c'était sûr, ils étaient partis pour vivre une incroyable aventure à trois. Étaient-ils plus libres et ouverts que la plupart des gens pour s'entendre si bien malgré tout ce qui les avait séparés et opposés ? Peut-être mais le décortiquer ne servirait à rien, il valait mieux le vivre pleinement. Anthony commanda alors une nouvelle bouteille de champagne, remplit les flûtes et trinqua.

- Alors buvons à votre bonheur, qu'il soit immense et lumineux, confiant et joyeux, fécond et éternel. Puis buvons au destin qui m'a offert une sœur et un ami incomparable, une famille, d'autres amis et peut-être bientôt un travail et un projet passionnant. Buvons enfin à ce qu'il y a de plus important au monde : l'amour et l'amitié. Au fait Candy, je devais te présenter l'ami qui il y a presque six mois m'a donné un bon conseil : ne pas perdre les valeurs essentielles de son existence. Et bien, je te le présente, le voici, ma bonne étoile, notre Terry !

- Comment n'ai-je pas pu y penser ! s'écria-t-elle. Tu vois Anthony, tu te trompes, je suis idiote parfois mais… je vous aime plus que tout au monde chacun différemment mais pleinement!

Fin du chapitre 20