Chapitre 8: une partie de soi

Je vous écris d'un pays lointain, un monde, une époque, peut être les même que les vôtres, peut être tout autre.

Ici, maintenant, il y a tant de chose à vous décrire, à vous conter, que je ne sais que dire, par où commencer? À vous d'aujourd'hui ou d'un avenir incertain, que vous dire à vous dont je ne sais rien. Seul le meilleur pourrait faire battre votre cœur, mais jamais le pire ne pourrait rester bien loin, je ne le sais que trop bien.

Mon monde, que vous dire? Un monde où plus rien ne reste à venir, ni rire ni sourire, dernier jour, un matin sans lendemain, plus rien à venir, juste la nuit pour mourir.

Voilà d'où je viens, voilà où je vais, nul répit pour ce monde.

Un dernier moment pour souffler, pour rêver, avant le retour à la case départ, mais nul peur de mourir, pourquoi pas l'avenir?

Voilà d'où je viens, voilà d'où je vous écris, vous qui n'existez peut être pas, juste en moi, vous à qui j'envoie cette lettre, écrite du fond de mon être.

J'ouvre les yeux sur un monde qui n'est pas le mien, mais celui de tant d'autre, un monde où je me perds, dur et cruel, que l'on nomme réalité. Le jour, la nuit, tout n'est que solitude et chagrin, trop de chagrin, fin de la trêve, car j'ai quitté mon monde, le monde du rêve

Elle était bien. Elle se sentait … légère, en paix. La fatigue, la peur, la tristesse, la souffrance. Tout cela n'avait plus lieu d'être. Tout cela s'était envolé tandis qu'elle sombrait. Elle avait longtemps errait dans le néant sans qu'elle n'en ait conscience, mais maintenant, elle était dans un état de plénitude totale, baignée d'une douce lumière. Alors c'était vrai, cette histoire selon laquelle on parcourait un tunnel noir avant d'atteindre la lumière. Elle n'avait jamais voulut croire à la vie après la mort. Et pourtant, elle l'était, morte. Elle se souvenait parfaitement de ce qu'il s'était passé, de la souffrance qui l'avait accompagnée jusqu'au seuil du trépas, se refusant de la rejoindre dans l'au-delà, là où le mal n'était pas le bien venu, là où souffrir était impossible. Oui, la mort n'était pas une chose si terrible, la mort était douce, douce comme une mère prends son enfant dans ses bras et le berce contre son cœur. Pourquoi avait-elle donc craint la mort à ce point? Parce qu'elle avait toujours crut et craint que la vie s'achevait par un grand vide, qu'il n'y avait plus rien après. Elle avait craint de laisser derrière elle tout ce à quoi elle tenait, elle avait peur de mourir avec un goût amer d'inachevé. Mais maintenant qu'elle avait franchit le Styx et avait atteint la rive de l'au-delà, elle savait qu'elle retrouverait ceux qu'elle avait aimé de l'autre côté lorsque leur tour viendrait, et qu'en attendant elle se joindrait à ceux qui l'y avaient précédés. Elle reverrait ses parents! Cette douce pensée berça son cœur comme sa mère la berçait dans ses souvenirs d'enfant. Et pour ce qui était de l'inachevé, elle avait fait ce qu'il fallait. Elle était morte en faisant ce qui devait être fait, et peu importe que ce soit en poussant Sam et en étant percutée par un camion, ou que ce soit en tentant de repousser les Nazgûls et en étant transpercée par une lame. Elle ne savait même pas ce qui était vrai ou non dans les "deux vies" qu'elle avait mené dans deux mondes si différents, ni même quel évènement l'avait fauché. Et elle s'en fichait. Là, maintenant, tout de suite, ce qu'elle voulait, c'était ouvrir les yeux, se lever, et se jeter dans les bras de ses parents.

Elle mobilisa toute sa volonté, recherchant à éprouver de nouveau des sensations, focalisant tous ses sens, pour ensuite espérer se mouvoir.

Mais … elle ne pouvait pas être morte. Un parfum qu'elle ne parvenait pas à identifiait planait dans l'air clair et empli de lumière. Elle sentait sous elle le moelleux d'un matelas, la douceur et la chaleur de draps qui recouvraient son corps. Elle avait l'impression d'être recouverte de soie des pieds à la tête, tant le tissus était léger et doux en comparaison de sa vielle cape de toile grossière dans laquelle elle s'était roulé durant des nuits pour dormir, même si tout cela n'était qu'en rêve.

Tout devenait clair pour elle. Elle avait rêvé. Le camion l'avait bel et bien percutée, mais elle s'en était sortit. Depuis tout ce temps, elle devait juste être inconsciente, plongée dans le coma, un coma à l'intérieur duquel elle s'était imaginé un monde médiéval, avec des êtres fantastiques, autant par leur aspect que par leur bonté. C'était stupide, tout cela n'était qu'un rêve, et pourtant, les Hobbits allaient lui manquer, Merry et Pippin avec leur bonne humeur et leurs histoire sortie tout droit de la Comté, Frodon avec sa douceur et son calme bienheureux malgré le voile d'inquiétude dans lequel il se dissimulait, Sam avec sa bonhommie et sa timidité qui revenait au galop chaque fois qu'elle lui faisait un compliment. Même Grands-Pas allait lui manquer. Grands-Pas, si sérieux et taciturne, mais qui avait sut comprendre sa façon d'être et avait essayé de s'y adapter. Décidément, elle éprouvait un regret, infime mais présent, à se réveiller, sortir du coma et quitter ce monde. Comment avait-elle put imaginer tout cela? Elle n'en savait rien et ne chercha pas à savoir. Il était temps pour elle d'ouvrir les yeux, et de retrouver ceux qui lui étaient chers.

Ses paupières se soulevèrent doucement, terriblement lentement. La lumière ambiante l'éblouit, et ses paupières se refermèrent, papillonnèrent, puis s'ouvrir enfin pour de bon. Elle ne vit rien sur le moment, tout était flou autour d'elle. Seule la lumière avait une consistance à ses yeux encore endormis, une lumière chaude et orangée. Puis les contours et les formes se firent plus nets. Le plafond au-dessus d'elle était couleur crème, tout en courbes et arabesques, soutenu par des poutres ouvragées. Elle resta un instant interdite: ce n'était pas le genre de plafond que l'on s'attend à voir dans une chambre d'hôpital. Mais alors …

La mélodie imperceptible d'un souffle lui parvint à l'oreille, à sa gauche. Elle laissa sa tête encore lourde baller de ce côté, et découvrit, endormi dans un fauteuil en bois blanc, Grands-Pas, dont la respiration calme et douce soulevait à peine la poitrine, lentement, dans un mouvement régulier. Grands-Pas, qu'elle découvrait, ou plutôt redécouvrait, pour la première, propre et bien habillé. C'était même la première fois qu'elle le voyait assoupi, détendu. Pourtant, une grande tristesse et une grande fatigue continuaient à tourmenter les traits à la fois rudes et fins de son visage émacié.

S'il était là, à son chevet, dans cette chambre qui n'était pas une chambre d'hôpital, alors qu'elle était éveillée, cela voulais dire que ce n'était pas un rêve, et qu'elle se trouvait réellement en Terre du Milieu, qu'elle n'avait rein inventé.

Néanmoins, même si c'était la réalité, comment se faisait-il qu'elle soit encore en vie? Elle se souvenait parfaitement s'être effondrée, transpercée par le cri des Nazgûls, et avait vu l'un d'eux se jeter sur elle, l'épée brandie. Avait elle échappée à la lame, où avait-elle juste était blessée? Elle n'avait mal nulle part, et il était peu probable qu'elle ait réussit à éviter le coup vu l'état dans lequel elle se trouvait alors. Un sourire triste étira ses lèvres, tandis qu'une bouffée de reconnaissance à l'égard du Rôdeur l'envahit: encore une fois, il l'avait sauvée de justesse. Quelle plaie elle devait être pour lui! Elle poussa un profond soupir; elle allait devoir le remercier lorsqu'il se réveillerait. Mais avant, elle devait elle-même se lever, et prendre des nouvelles des autres, pour qui elle commençait à s'inquiéter.

Elle alla pour s'étirer, quand elle se rendit compte de quelque chose. Seul son bras gauche avait obéit et s'était mut. Seul son bras gauche reposait par-dessus les couvertures épaisses. Le droit était resté enfoui sous les draps. Non!

Elle se releva et repoussa les couvertures brutalement. Une sorte de tunique blanche lui couvrait le corps, tunique dont la manche droite pendait mollement dans le vide.

- Non, non, non!

Prise de panique, elle avisa un grand miroir, de l'autre côté de la chambre. D'un bond, elle se jeta hors du lit, trébucha et tomba à genou, faible et prise de vertiges. Elle se redressa, le souffle court, les mâchoires serrées à lui en faire mal, et vint se planter devant la grande surface lisse.

Son reflet la gifla un grand coup. Son bras. Son bras droit, il n'était plus là!

- Non, non, non, non, non, NON! Hurla-t-elle en tirant sur le tissu de la tunique, dont les boutons sautèrent et volèrent en tous sens.

Là, autour de sa poitrine et de son épaule, une bande blanche dissimulait le moignon qui restait de ce qui avait été son bras. Il n'y avait plus d'épaule! Plus de bras! Plus de coude! Plus d'avant-bras! Plus de poignet! Plus de main! Plus de doigts! Plus rien! Rien de plus qu'un moignon! Son bras avait était tranchait net au niveau de la clavicule!

- Non, non, non, non, non, non, non, non, NOOOON!

Ses doigts arrachaient, déchiraient avec frénésie le bandage. Non, ce ne pouvait pas être vrai! ¡Mierda! Ça ne pouvait pas être vrai! Son bras! ¡Joder! OU ETAIT PASSE SON PUTAIN DE BRAS?

- Arrêtez, Luana!

Grands-Pas, qui s'était réveillé à ses cris, la saisit dans ses bras puissants, lui attrapa le poignet pour l'empêcher de se blesser ou de rouvrir sa blessure.

- Luana! Appela-t-il alors qu'elle se démenait en hurlant.

Puis soudain, ses genoux la lâchèrent, et elle s'effondra contre lui. Surpris, il dut s'agenouiller, la maintenant toujours dans ses bras. Elle pleurait à chaude larme, tout son corps était parcourut de violente secousses.

- Non, non, non! Pourquoi? POURQUOI?

Il avait veillé à son chevet dans l'espoir d'éviter cela, attendant son réveil pour lui expliquer la situation. Tout ce qu'il avait prévu de lui dire, la manière dont il comptait lui annoncer la perte de son bras, tout cela n'aurait servit à rien.

Alertés par les cris, Frodon, Sam, Merry et Pippin entrèrent en courant dans la chambre, suivit de près par un home à la longue barbe blanche, qui n'était autre que Gandalf, et d'un Elfe, aux cheveux bruns et à l'air sévère, le seigneur Elrond. Glorfindel, qui se sentait en partie responsable du malheur de Luana, fermait la marche. Tous découvrirent la jeune fille en pleurs dans les bras du Rôdeur, qui ne savait plus quoi faire pour l'apaiser.

Elrond s'avança vers elle, et posa une main rassurante sur la joue de Luana. Mais elle ne le vit pas, ne le sentit pas. Ses yeux ne fixaient plus que le vide. Le souffle lui manquait, un râle plaintif faisait vibrer sa gorge, nouée par le chagrin. Elle avait perdu son bras tout entier. Et avec lui, elle avait perdu l'espoir. Elle avait perdu une partie d'elle.

Les Hobbits furent mis à la porte, entraînés par Grands-Pas et Glorfindel. Le Rôdeur, avant de sortir, avait porté Luana, complètement amorphe, jusqu'au lit où il la déposa délicatement.

Depuis, elle n'avait plus dit un mot, gardant ses yeux de luna rivés à un point que seule elle pouvait vraiment percevoir, refusant obstinément de voir le mage et l'Elfe qui étaient restés à ses côtés. Elle n'en avait rien à faire d'eux. Elle se tenait là, adossée à la statue d'Elfe perchée à la tête du lit, maintenant désespérément son moignon dans son unique main, les jambes remontées sur son torse, comme pour se protéger.

Après une éternité d'immobilité totale, Gandalf et Elrond se jetèrent un rapide coup d'œil. Eux qui étaient si sages, ne savaient comment aborder la jeune fille, dont le visage était baigné de larmes et de lumière, tandis qu'un rayon de soleil vint frapper ses yeux.

L'Elfe se lança en premier. Il vint s'assoir sur le bord du lit, à proximité d'elle. L'affaissement du matelas la fit à peine tourner son regard vers lui, avant de replonger dans le vide.

- Je sais que ce que vous traversez est difficile, souffla-t-il d'une voix infiniment douce, qui interpella Luana suffisamment pour qu'elle le regarde en face.

- Comment vous pouvez le savoir? Cracha-t-elle. On vous a déjà amputé d'un membre?

- Non, répondit toujours doucement le seigneur.

- Alors ne venait pas me dire que vous comprenez!

Gandalf s'approcha à son tour. Ils ne pouvaient certes pas comprendre ce qu'elle ressentait, c'était vrai, mais ils comprenaient parfaitement que cela l'affectait terriblement, ce qui était parfaitement normal. Le portrait que les Hobbits et le Rôdeur en avait fait présentait une jeune fille énergétique et au caractère bien trempé, qui, dans les moments durs encaissait sans rien dire, en silence, et tentait de remonter le moral de ses compagnons par son côté puéril. Mais c'était à une figure de glace qu'ils se retrouvaient confrontés, une figure de glace qui leur crachait sa douleur sous forme de venin.

- Nous n'avons pas fait les présentations, dit il en se plaçant à côté de l'Elfe. Voici le seigneur Elrond, maître de Fondcombe. Et je suis Gandalf Le Gris. Enchanté de vous rencontrer, Luana Le Guen.

Elle lui offrit un regard vide et las.

- Vos amis et compagnons de route nous ont parlé de vous, dit Elrond. Je dois avouer que votre histoire a de quoi surprendre, mais nous sommes là pour vous venir en aide.

Une légère lueur d'espoir s'alluma au fond des prunelles de Luana, étincelle éphémère qui s'éteignit aussi vite qu'elle était apparue.

- Vous ne pouvez rien faire pour moi, bougonna-t-elle en resserrant l'étreinte qu'elle exerçait sur son moignon.

- Allons, pourquoi tant de défaitisme, lui sourit le mage gris. Frodon vous a décrite comme quelqu'un d'optimiste. Où est donc passé cette jeune fille qui l'a accompagné jusqu'ici?

C'était trop! Comment pouvaient-ils parler comme ça? Ils ne la connaissaient pas, ils ne savaient rien d'elle! Ses ongles s'enfoncèrent profondément dans le tissu, et s'il n'y avait pas eu de bandage, il était certains qu'ils auraient entamé la chaire de l'épaule.

- Sortez! Gronda-t-elle d'un ton sourd, trop sourd pour que ce soit sa propre voix qui l'émette.

Le mage et l'Elfe se concertèrent du regard, et avant qu'ils n'ajoutent quoique ce soit, elle se leva et hurla de toute la force de ses poumons:

- Dégagez! Foutez-moi la paix!

- Luana, tenta Elrond en se relevant à son tour. Je sais que cela est difficile …

- NON VOUS NE SAVEZ RIEN! VOUS NE SAVEZ RIEN DE MOI, DE CE QUE JE RESSENS! VOUS NE SAVEZ PAS CE QUE CA FAIT DE SE REVEILLER AVEC UN PUTAIN DE BRAS EN MOINS! VOUS NE SAVEZ PAS CE QUE CA FAIT DE SE RETROUVER DANS UN PUTAIN DE MONDE QUI N'EST PAS LE SIEN OU DES PUTAINS DES CAVALIERS VEULENT VOUS BUTER! J'EN AI MARRE! MARRE! JE VEUX RENTER CHEZ MOI! JE VEUX MA FAMILLE ¡MIERDA!

Et alors que ces mots fusaient de ses lèvres, des larmes de sang apparurent au coin des yeux. La gorge à vif d'avoir hurler, à bout de souffle et de nerf, Luana les toisa longuement, quand soudain ses yeux se levèrent au ciel, les pupilles allant se cacher à l'intérieur des orbites. Chacun de ses muscles lâcha brusquement, et son corps s'effondra. Elrond la rattrapa avant qu'elle ne touche le sol e la retourna vers lui, inquiet. Elle respirait fébrilement et le sang continuait de couler, résultat de toute les tensions qui avait finit par la faire exploser.

Elle dormit tout le reste du jour, ne rouvrant les yeux qu'une fois la lune haute dans le ciel. Mais elle ne sortit pas de sa chambre, restant prostrée sous les couvertures, comme dans un cocon. Et cela dura le jour suivant.

Elle refusa de manger quoique ce soit, envoya promener tous ceux qui vinrent la voir, et plus particulièrement Gandalf et Elrond qui revinrent à la charge. Seul Frodon obtint le droit de rester, assit dans le fauteuil qu'occupait Grands-Pas un peu plus tôt. Il n'essaya pas d'engager la conversation, sachant pertinemment que cela ne servirait à rien, juste à le faire chasser, comme les autres. Il ne voulait pas la quitter, à la fois inquiet pour elle et soulager de rester à ses côtés: pouvoir s'inquiéter pour elle lui permettait d'oublier les soucis plus graves qui pesaient sur ses frêles épaules. Il resta là toute la journée, mais pas une seule fois il ne la vit faire le moindre mouvement. Il ne savait pas si elle dormait ou faisait juste semblant.

Quand le soir revint, il la quitta à contre cœur, si bien que lorsqu'elle se mut de nouveau, courbaturée et mutique, elle était seule. Et cela l'arrangeait parfaitement.

Elle se leva, et passa pour son plus grand malheur devant le miroir. Elle resta un instant à observait son reflet d'un œil mauvais, écœurée par ce qu'elle voyait. Ce reflet, ça ne pouvais pas être elle, ce spectre, ça ne pouvait pas être elle. La soie de ses cheveux s'était étiolée, était devenu terne, cassante. La blancheur rayonnante de sa peau avait fait place à un teint de craie, virant vers un gris cadavérique souligné par les énormes cernes noire qui bordaient ses yeux, deux gouffres noirs vides et sans fond. Et cette tunique blanche irisée d'argent, qui rappelait qui elle avait été, dont la manche droite pendait mollement, désespérément vide. Non, ça ne pouvais as être elle! ce n'était pas la Luana qui allait en cours et riait avec Samantha pour un rien, ce ne pouvait pas être la Luana qui dansait dans la rue avec ses potes du crew, échangeant des technique et montant des chorées, ce ne pouvait pas être la Luana qui essayait de se démerdé pour ne pas être un poids mort pour son frère! Non, cette fille n'était pas elle! Elle n'était pas elle dans ce foutu monde! Un poing rageur fendit la surface lisse, faisant voler en éclat le reflet, qui alla s'écraser à terre avec les fragments de verre. Ce reflet qui continua de la narguait avec des centaines de sourires narquois, des centaines de parties d'elle exposées et étalées à ses pieds!

Elle foula les éclats de miroir et se jeta sur le sac de sport qu'elle avait conservait comme un trésor. Il était sa bouée de sauvetage, là seule chose qui la raccrochait à son monde à elle, à son existence. Elle en sortit son débardeur noir, son pantalon militaire noir et sa casquette, la tenue avec laquelle elle avait quitté son monde, celle avec laquelle elle avait atterrit ici. Elle peine à se défaire de la tenue elfique, et plus encore pour enfiler sa tenue d'ado de son monde. Le débardeur ne cachait pas le moignon pitoyable, mais au moins, il n'y avait pas de manche qui flottait au vent. Dissimulant ses cheveux sous sa casquette, Luana se retrouva soudain debout au milieu de la chambre.

Que faisait-elle? Pourquoi s'était-elle changée? Parce qu'elle voulait redevenir la Luana qu'elle était, pour ne pas oublier qui elle était. Et maintenant? ¡Mierda!, et maintenant, qu'est ce qu'elle allait foutre? Par réflexe, elle tendit l'oreille et scruta par la fenêtre le décor qui s'offrait à elle.

Fondcombe était un ensemble de jardins et de bâtiments de pierre ouverts à tous les vents. Un palais des courants d'air. Exactement ce qu'il lui fallait. Tous étaient couchés, et même si elle croisait quelqu'un, elle pourrait toujours se faufiler quelque part. La nuit avait déposé ses voiles, et seule la lune régnait en cet instant. La lune, croissante, qui l'invitait dans son royaume de la nuit. Pourquoi y résister?

Elle escalada la rambarde de sécurité, et se laissa tomber deux mètres plus bas.

Ceux qui cette nuit là ne trouvèrent pas le sommeil, s'ils avaient jeté un regard à l'extérieur ou étaient sorti pour une promenade nocturne, aurait pu croire que les couloirs de Fondcombe étaient hanté.

Ce manège continua ainsi durant trois jours. Le jour, elle restait recroquevillée dans son lit, se dissimulant aux yeux de tous, et aux rayons de soleil qui tentaient vainement de réchauffer son pauvre cœur, pris dans un étau de glace. Frodon venait la voir deux heures par jours, parfois plus. Le reste du temps, il explorait la demeure d'Elrond en compagnie de ses amis, ou écoutait son vieil oncle Bilbon qui, après toutes les péripéties qu'il avait vécu durant sa longue, très longue vie, était venu trouver repos et refuge chez les Elfes.

Le seigneur Elfe et le mage la laissèrent en paix, ayant des choses plus urgentes à préparer.

Grands-Pas lui rendit visite, mais elle ne s'en rendit apparemment pas compte, perdue dans le sommeil ou le désespoir.

La nuit, elle errait telle une âme en peine à travers les couloirs. Mais lors de sa quatrième nuit d'errance, les choses prirent une autre direction que celle du néant.

Luana, après des jours et des nuits d'aphasie la plus totale, recouvra peu à peu ses esprits, si bien que lorsqu'elle se retrouva au-dehors, la lune presque pleine lui gifla l'âme. La jeune fille crut se réveiller d'un sommeil lourd et profond.

Jetant autour d'elle un regard complètement perdu, elle comprit dans quel état déplorable elle s'était laissée allée. Elle en avait même oublié, durant cette période de vide, pourquoi elle souffrait. Mais à présent, tout lui revint clairement. Son bras, son monde, sa famille, ses amis.

Elle se laissa tomber sur un banc de pierre, sous un arbre majestueux, et fondit en larme. Elle pleura doucement, sans un bruit, mais les larmes charriaient avec elle tout ce qu'elle n'avait pas put faire sortir.

- Pourquoi donc ces larmes? Demanda une voix d'une infinie douceur derrière elle.

Luana se redressa vivement, et fit face, tout en essuyant ses yeux humides. Elle eut un instant d'absence. L'être qui se tenait devant elle était, à n'en pas douter, la plus belle chose qui lui eut été donné de voir. Une Elfe, dont la beauté ne pouvait être décrite par des mots, lui souriait doucement. Et, un peu en retrait, se tenait Grands-Pas.

- Pourquoi pleuriez vous donc? Redemanda l'Elfe.

- Je … je ne pleurais pas ... bafouilla Luana, soudain mal à l'aise.

L'Elfe se tourna vers le Rôdeur, et parla dans une langue que la jeune fille n'avait jamais entendue, une langue où chaque syllabe était une note d'une musique envoûtante. Grands-Pas sourit, et répondit dans la même langue en avançant vers elles, à la stupéfaction de Luana.

- Luana, laissez moi vous présenter Dame Arwen, fille du seigneur Elrond. Arwen, voici Luana Le Guen, qui nous a accompagnés jusqu'en ces lieux.

- Je suis enchantée de vous rencontrer, Luana, dit l'Elfe en penchant la tête en un salut modéré mais sincère.

Luana se sentit désemparée, après tout ce temps passé recluse sur elle-même, et fit maladroitement une révérence.

- Moi … moi de même, balbutia-t-elle.

L'Elfe et le Rôdeur échangèrent un regard amusé, un regard … un regard qui en disait long. Luana les fixa un instant, éberluée. Grands-Pas et la fille du seigneur Elrond … un fin sourire étira ses lèvres pour la première fois depuis longtemps.

Grands-Pas capta se sourire, et s'approcha d' s'arrêta à quelque centimètre à peine, hésitant, puis il la prit dans ses bras, en une étreinte presque paternel.

- Heureux de te revoir, Luana, dit il en la tutoyant involontairement.

- Heureuse d'être revenue, reprit-elle en lui rendant son étreinte.